SCÈNE PREMIÈRE UN MENDIANT, L'ALCADE D'ALPUNAR
Ils arrivent ensemble de l'intérieur de la forêt.
LE MENDIANT, attirant à lui l'alcade, lui montre d'un air mystérieux la chaumière.
C'est ici !
L'ALCADE, du même ton.
Cette chaumière renferme les enfants du prince de Portugal ?
LE MENDIANT
Les enfants de don Pedro et d'Inez.
L'ALCADE
Et quel gage de certitude me donneras-tu ?
LE MENDIANT
Alcade d'Alpunar, est-ce à toi de douter de mes paroles ? Les deux enfants nés de l'union secrète
de don Pedro et d'Inez sont cachés dans cette chaumière. Entre, et tu les verras, si tu refuses de me croire.
L'ALCADE
Je te crois. C'est toi qui m'as dit tout ce que je sais sur cette ténébreuse histoire. L'infant don Pedro retarde son union avec la nièce de la reine ; l'invasion des maures rend, dit-il, sa présence nécessaire à l'armée. C'est toi qui m'as fait connaître et m'as mis à même d'apprendre à la reine le véritable motif de ses retards ; tu m'as révélé son mariage secret avec dorïa Inez de Castro. Il me fallait des preuves de cette alliance ; aujourd'hui tu me découvres l'asile où sont cachés les deux enfants, fruits de ces amours clandestines. Écoute, tu n'es pas un mendiant, toi qui connais les secrets des rois ; dis-moi qui tu es. Mes bienfaits et ceux de la reine récompenseront ton zèle pourvu que ta discrétion l'égale.
LE MENDIANT
Alcade d'Alpunar, tu parlais tout à l'heure de l'invasion des maures ?...
L'ALCADE
Oui, mais ton nom ? c'est ton nom que je te
demande. Compte sur ma reconnaissance.
LE MENDIANT
Alcade, je suis Albaracin, le chef des maures.
L'ALCADE
Qu'entends-je ? Vous, ce chef redouté !
ALBARACIX.
La seule présence de l'infant don Pedro au camp portugais m'empêche de pénétrer jusqu'à Lisbonne ; des soldats commandés par lui sont invincibles. J'ai dû chercher un moyen de me délivrer de cet ennemi formidable ; je l'ai trouvé. Mes émissaires ont découvert le mariage caché de l'héritier du trône avec une fille d'honneur de la reine. Alors, sous ce déguisement, je suis venu à toi, alcade, à toi, le confident des secrets de cette reine. — Je n'en ai point rougi. Le roi Boabdil venait ainsi souvent s'asseoir sous la tente de l'ennemi. — Je t'ai appris le mariage clandestin de l'infant, je te livre ses deux enfants. Maintenant c'est aux fureurs de cette reine à me servir. Les périls de tout ce qu'il a de cher au monde rappelleront don Pèdre à Lisbonne. Je ne tarderai pas à l'y suivre ; car je ne crains pas l'armée, mais seulement le général.
L'ALCADE
Je ne puis revenir de mon étonnement, de mon effroi.
ALBARACIX.
Alcade, nous avons chacun notre profit dans cette aventure. Que ta reine déploie toute sa vengeance sur Inez et ses deux enfants ; plus leurs jours seront menacés, plus ma victoire sera certaine.
L'ALCADE
Seigneur...
ALBARACIN.
Eh bien ! quoi ! tu livres ton pays à l'invasion étrangère ! qu'importe ? Alcade d'Alpunar, tu seras corrégidor de Lisbonne.
L'ALCADE
Croyez, seigneur, que je ne veux servir que les intérêts de la reine.
ALBARACXN.
Alcade, je viens de te dire mon secret ; cela te prouve assez combien je te méprise. Adieu, (il sort).
L'ALCADE
Oh ! que n'ai- je avec moi quatre alguazils ! tu ne reverrais jamais ton camp de pirates et de corsaires, audacieux Albaracin ! Et pour moi, quelle bonne fortune : mettre à la fois la main sur le général maure et sur les enfants d'Inez ! — Allons, il faut se contenter de cette dernière capture. —
(La porte de la chaumière s'ouvre.) Eh, mais les voilà
justement qui sortent, éloignons-nous. (Il se retire
au fond du théâtre.)