‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (volume 2)Chapitre 37 sur 65 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

L'ALCADE, au fond du théâtre, ROMERO,

LES DEUX ENFANTS

ROMERO

Pendant que les enfants jouent sur la scène, il se promène rêveur, sans voir l'alcade.

Pauvres enfants ! si je comprends rien à leur sort, je veux avoir volé les reliques de Notre-Dameda-Monte. — Oui, voilà deux mois qu'ils sont dans ma chaumière, qu'on a choisie sans doute à cause de son isolement ; mais quels sont leurs parents ?

Je crois que Dieu le sait mieux que moi. A moins que leur mère ne soit cette belle dame qui vient de temps en temps les voir comme en cachette et qui pleure. — Vraiment, à chaque visite, elle laisse une bourse d'or qui contient plus de dollars que le malin diable n'en offrit à saint Antoine dans la tentation. Elle appartient à la cour sans doute. — Mais qu'importe tout cela ? Je lui dois ma fortune, elle peut compter sur mon dévouement. Car me voilà riche, et ce pauvre Gomez peut maintenant chercher une autre femme que ma fille Alix. — Comme ils jouent, ces chers petits enfants ! — Que signifie encore cette recommandation qu'on me fait de changer leurs noms de baptême ?... Qu'importe qu'on s'appelle Hilarion ou Andreo, si l'on est fils d'une femme qui n'est point mariée !... Mais chut ! ces innocents payent peut-être quelque grand crime ou quelque insigne folie... (Il aperçoit l'alcade.) Qui vois-je venir là ? C'est l'alcade d'Alpufiar. Peste soit !... Rentrez, enfants.

L'ALCADE

Dieu vous garde, père Romero ! Vous avez là deux jolis enfants. Ne les renvoyez donc pas.

ROMERO, à part.

Que ta langue t'étrangle ! (Haut.) Mille grâces, seigneur alcade... Des enfants peuvent gêner... (Aux enfants, vite et baissant la voix.) Rentrez donc, rentrez.

L'ALCADE

Non, qu'ils restent, ils sont charmants. Mais il me semblait, père Romero, que vous n'aviez qu'une fille.

ROMERO

En effet, seigneur alcade ; mais ce sont les enfants de mon neveu Perez... qui me les a envoyés au moment où il a été requis de se joindre à la milice qui garde les côtes de l'invasion des pirates

maures.

LE PETIT GARÇON

Cela n'est pas vrai.

L'ALCADE

Hum ! que dit-il donc là ? (A part.) Bon !

ROMERO, bas à l'enfant.

Te tairas-tu ? Ose dire encore un mot. (Haut.) Il parle à sa sœur, sans doute.

L'ALCADE

Oui... — On dit qu'une grande dame vient les voir quelquefois.

LE PETIT GARÇON

C'est...

ROMERO, bas à l'enfant.

Tais-toi donc ! (Haut.) C'est leur marraine qui leur apporte quelques présents de leur âge.

L'ALCADE

Quelle est leur marraine, père Romero ?

ROMERO

La... la duchesse de — e Rivas...

LE PETIT GARÇON

Non.

ROMERO, avec colère.

Cesseras-tu, Gil, de parler avec ta sœur ?

LE PETIT GARÇON, fièrement.

Je ne m'appelle point Gil, je m'appelle don Pèdre.

L'ALCADE, à part.

Don Pèdre ! bien, c'est cela.

ROMERO, à l'alcade.

Si vous vouliez entrer dans ma cabane pour vous rafraîchir ?

L'ALCADE

Mille grâces, mon cher Romero, ces enfants m'intéressent !

ROMERO, à part.

Le maudit homme ! les damnés enfants !

L'ALCADE, à la petite fille.

Et vous, ma chère fille, comment vous appellet-on ?

LA PETITE FILLE, après une révérence.

Francisca. On m'appelait auparavant Inezilla.

L'ALCADE, à part.

Don Pèdre ! Inez ! à merveille !

LE PETIT GARÇON

Oui, dona Inezilla. C'était votre nom quand nous demeurions dans le vieux château, et que le beau prince nous nommait ses enfants.

ROMERO

Songez au moins, seigneur alcade, qu'il ne sait ce qu'il dit. (A part.) Miséricorde !

L'ALCADE, à part.

La chose est sûre, le nid est trouvé. Allons tout dire à la reine. (Haut.) Salut, père Romero, que la sainte vierge vous assiste !

ROMERO

Adieu, seigneur alcade ! (A part.) Que les démons l'enlèvent !

Page 1