‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 10 sur 49 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

D'un grand homme trop indulgent Pourquoi me rappeler, avec coquetterie.

Que j'eus dans mon enfance un coup d'œil obligeant ?

Si j'admets la cajolerie

Du compliment que je reçois.

Au fond, sans vanité, je sais ce que j'en crois ; J'en aime l'élégance et non la flatterie. Il est vrai qu'à treize ans, sans avoir vu Paris, J'osai, d'une province étrangère au Parnasse,

Et de l'enceinte d'une classe, Envoyer à Ferney quelques faibles écrits. Voltaire avec bonté sourit à mon audace ; A mes premiers essais il daigna faire grâce,

Mon âge en faisait tout le prix.

Ce n'est pas seulement votre âge Qui de l'Académie a fixé les regards, Lorsque jusqu'à deux fois elle a lu votre ouvrage ; Dans ce concours heureux brillaient de toutes parts Le sentiment, le charme et l'amour des beaux-arts ; Sur quarante rivaux qui briguaient son suffrage.

Est-ce peu qu'aux traits séduisants

De votre muse de quinze ans L'Académie ait dit : Jeune homme, allons, courage !

Tendre ami des neuf Sœurs, mes bras vous sont ouverts. Venez, j'aime toujours les vers 1

6o VICTOR HUGO RACONTÉ

Je ne vous rendrai point louange pour louange, Laissons ces encensoirs, l'un à l'autre pareils ; Dans un ordre meilleur ma vieillesse me range, Et je puis acquitter, par un plus noble échange. Vos éloges par mes conseils.

Dans les a quarante rivaux & de ce concours si brillant, il y avait M. Casimir Delavigne, qui n'avait rien obtenu, ayant pris le sujet à rebours et démontré les inconvénients de l'étude dans toutes les situations de la vie. Il aboutissait à cette conclusion :

L'étude, après l'amour, est le meilleur des maux.

L'accessit avait été pour M. Charles Loyson, qui inspira ce vers :

Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes.

Je ne sais plus qui avait eu le prix.

Un jour la pension Decotte fut couverte de gloire ; M. François de Xeufchâteau invita Victor à dîner. Il y avait quelqu'un que le vieil académicien admirait autant que Voltaire, c'était Parmentier, l'introducteur en France des parmeniières, car M. François de Neuf château n'eût dit ni laissé dire des pommes de terre sous aucun prétexte. Il s'était fait l'avocat, le protecteur, le dévot du tubercule sacré. Son hôtel, qui affectait les prétentions du style faux grec, avait un vaste jardin dont, contrairement à la pompe de la bâtisse, il avait fait un potager entièrement livré à la culture, j'allais dire au culte de la parmentière. Pour prouver qu'on pouvait vivre rien que de par-

RELATIONS AVEC L'ACADÉMIE 6i

mentières, et en vivre bien, il n« voulait pas manger autre chose. Comme, avec cela, il était fort gourmet, il épuisait l'imagination de son cuisinier à inventer aux ^parmentières des assaisonnements et des aspects variés. La parmentière prenait toutes les formes, et chaque plat était une surprise. On vous servait une côtelette, c'étaient des pommes de terre ; un poisson, c'étaient des pommes de terre ; une croquette de riz, toujours des pommes de terre.

Quand on eut épuisé l'histoire et l'éloge de Parmentier, il fallut bien parler littérature. L'académicien s'occupait, dans ce moment, d'une nouvelle édition de Gil Blas, qu'allait publier M. Didot. Un point l'embarrassait. Un jésuite nommé Isla avait prétendu que le roman de Le Sage n'était qu'une copie de l'espagnol. L'ouvrage du jésuite n'ayant pas été traduit en France, il aurait fallu, pour le combattre, savoir l'espagnol, et M. de Neuf château ne le savait pas.

— Je le sais, moi, dit Victor.

— Oh ! bien, dit le vieillard, vous me rendriez un vrai service, si vous vouliez vous donner la peine de lire le livre et de me dire si le jésuite a raison.

Dès le lendemain, Victor alla à la bibliothèque Richelieu. Il n'eut pas même besoin de demander la permission de sortir ; le portier avait ordre une fois pour toutes de ne jamais refuser la porte à ce convive des académiciens. Victor profita de cette liberté, un peu plus même qu'il n'aurait voulu, car, pour répondre à l'honorable confiance de l'héritier de Voltaire, il prit la peine de traduire toute la démonstration du jésuite, en l'éclairant et en la réfutant par des notes et des commentaires. Le

résultat était que l'Espagne n'avait rien à revendiquer dans Gil Blas, et que Le Sage était bien l'auteur de son livre. Victor porta son travail à M. François de Neufchâteau. Le vénérable doyen de l'académie le trouva si bien fait qu'il le mit dans sa notice sans y changer un mot.

Victor ne voulut pas rester à l'académie sur une mention. Il concourut encore en 1819. Le sujet proposé était V Institution du Jury. Il fit un dialogue entre Malesherbes, glorifiant les parlements, et Voltaire, préférant le jury. L'académie perfectionna le système de ^L Raynouard, consistant à ménager aux trop jeunes gens l'excès de gloire ; Victor n'eut pas même ime mention.

Dans cette même année 1819, il y eut, outre le prix traditionnel, un prix extraordinaire, destiné à récompenser le meilleur discours en vers sur les Avantages de V enseigne^nent mutuel. Victor participa aussi à ce concours. Aucune des pièces admises à l'académie n'obtint le prix ; celle de Victor eut encore une mention.

Nous réunissons ici pour la première fois ces trois essais académiques.

Le premier, le Bonheur que procure l'étude, a été publié en une plaquette ayant pour titre Essais poétiques, avec cette épigraphe jEgri somnia, et cette dédicace A M. D. L. R. (A M. de la Rivière) :

Maître chéri, daigne accepter Le faible essai que mon cœur te présente ; C'est toi qui, le premier, à ma raison naissante, Des leçons de l'étude appris à profiter.

C'est par toi seul que j'ai pu la chanter, C'est pour toi seul que je la chante.

Le discours sur les Avantages de l'enseignement mutuel a été inséré dans le Conservateur littéraire.

La pièce sur l'Institution du Jury est entièrement inédite.

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