ET DÉDICATOIRE EN MEME TEMPS A CEUX QUI VOUDRAIENT ME LIRE
Seigneur lecteur... Ne soyez pas surpris de cette qualification !... Il est sûr que, dans presque tous les prologues, il est d'usage de tutoyer le lecteur ; il n'est pas moins vrai que, quoique j'aie respecté l'habitude dans telle ou telle bagatelle que j'ai donnée au public, je n'ai pas obsen,-é celle-là, ce qui pourrait paraître le fruit d'une mauvaise éducation. Je suis maintenant repentant et je promets de me corriger, mais sans répondre de ma persévérance...
Quelque mauvais que soit un livre, il peut avoir des lecteurs de toutes les classes, auxquels conviennent des qualifications très difîérentes, savoir : les iu, les vous, les Révérences, les Paternités, les Illustrissimes, les Excellences, les Altesses, les Majestés ; enfin, il n'y a pas jusqu'aux Saintetés et aux Béatitudes qui ne puissent le lire. Ne serait-ce pas une irrévérence et une audace intolérable que de con-
verser avec de si hauts personnages en les traitant de tu à toi, et en leur parlant le chapeau sur la tête ? « Dans quelle gamelle avons-nous mangé ensemble ? » me demanderaient-ils, ou (ce qui serait encore pis) ils ordonneraient à quelque laquais de m'assommer sous le bâton, et peut-être ils n'auraient pas tort.
Par quel moyen éviter une rusticité si grossière ? Il n'en est point d'autre que celui qui est admis chez toutes les nations policées. Chaque fois que l'on a besoin de parler par écrit avec des personnes de classes différentes, on tire un certain nombre d'exemplaires uniformes du même imprimé, et, quand on arrive au titre de celui avec qui l'on parle, on écrit seulement un V, qui est la lettre initiale de toutes les dénominations respectueuses, afin que chacun s'applique celle qui lui convient.
Cela posé, toutes les fois que dans ce prologue, parlant avec le lecteur, de quelque rang qu'il soit, je le qualifierai de V... il se donnera à lui-même le titre qui lui appartient, et ne pourra se plaindre de ce qu'on ne lui rend pas ce qui lui est dû.
Mais si, dans tout prologue, il serait à désirer que l'on introduisit cette bienséance, dans un prologue dédicatoire ce serait une espèce de folie de ne pas la pratiquer.
Pour moi, ne cherchant dans ce travail, presqtte machinal, d'autres Mécènes que mes lecteurs, je vois clairement quelle mauvaise grâce il y aurait à implorer leur protection et leur bienveillance, en leur manquant de respect. Ainsi, seigneur lecteur, mon respectable maître, que V... ne craigne pas que je la traite comme un manant ; je l'estime trop, je la vénère trop, et elle m'est trop nécessaire pour que je m'expose à mériter sa disgrâce, quand j'implore sa faveur, dont j'ai si grand besoin.
Auteurs, traducteurs, ou (ce qui est souvent la même chose) copistes, nous ne devons craindre d'autres ennemis que nos propres lecteurs ; si nous méritons leur protection et leur satisfaction, nous ne devons pas donner un zeste de tout le reste q^ui ne
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nous lit pas. Que les premiers nous défendent d'euxmêmes, et que les seconds aboient tant qu'ils voudront ! Nous serons avec eux comme le mâtin, qui, quand certains roquets dressent la tête pour japper après lui,
Lève la patte, pisse et poursuit son chemin ^.
Joignez à cela que les livres ne s'écrivent que pour être lus, et que, par leur nature môme, ils semblent être uniquement dédiés aux lecteurs. Les mettre sous la protection de quelqu'un qui peut-être ne les lira pas (comme font plusieurs grands personnages), c'est tirer les choses de leur état naturel ; cela revient à faire un présent à quelqu'un qui tantôt, pour montrer qu'il nous sait gré de notre bonne volonté, paye le présent plus cher qu'il ne vaut, et tantôt le jette à la figure de celui qui l'envoie ou le partage entre ses laquais.
Il y a encore un autre avantage, tant pour l'écrivain que pour le Mécène, à dédier ses ouvrages aux lecteurs. Comme l'auteur ne les connaît pas, il évite les mensonges et les flatteries dont sont ordinairement gonflées les dédicaces ; car, ignorant l'histoire de chaque particulier, il est dispensé de faire leur éloge, et les lecteurs d'un jugement solide et d'un goût délicat n'ont pas la confusion de se voir loués en face. On sait que rien n'embarrasse plus un homme mûr et de bon sens que de se voir donner de l'encens par le visage, et, comme on dit, à sa barbe :
Cul maie si palpere, recalcitrat undique tutus.
1 Alzan la pata, los mean, Y prosiguen su camino.
Ce chien, la gamelle et le zeste que l'on a \Tas plus haut, présentent un échantillon des proverbes familiers que les écrivains espagnols peuvent risquer sans conséquence, parce que ces proverbes sont bien accueillis dans leur langue ; ils ne seraient peut-être pas reçus de même en France.
re\'1b:ndication de gil blas 109
Un superbe coursier, prompt à s'effaroucher, Regimbe, et se défend quand on veut le toucher.
Horace, Sat. i, liv. 2.
Cela établi, seigneur lecteur, morx vénérable maître, que V.,. donne conclusion à la dédicace, et commençons tête à tête la conversation préliminaire qui se nomme vulgairement prologue. Je soupçonne que V... aura quelques questions à me faire ; ainsi j'entre en matière, parce que je suis prêt à la servir et à la satisfaire de tout mon pouvoir.
V... demandera (je crois l'entendre) pour quelle raison, ou avec quel fondement il est dit sur le titre de cet ouvrage que les aventures de Gil Blas furent « adoptées » par M. Le Sage, en lui ôtant l'honneur d'être leur père, légitime ou naturel ? Quoi donc ! ce monsieur ne le fut-il pas certainement ?
Qu'est-ce que le seigneur lecteur appelle certainement ? Dans les productions métaphysiques de l'entendement, il y a presque autant de doutes, s'il n'y en a pas plus, que dans les productions physiques et matérielles du corps. Dans celles-ci, l'on sait, ou l'on peut savoir avec certitude la mère qui les enfanta ; mais jamais l'on ne peut savoir avec la même assurance le père qui les engendra. Pour arrêter les inconvénients que ces doutes pourraient produire, la loi établit la fameuse décision : 7s pater est quem nuptics demonstrant. Mais, comme il n'y a point de mariage qui légitime les productions de l'esprit, nous ne sommes pas obligés de croire que celui-là est leur véritable père qui se vante de l'être au commencement de l'ouvrage, excepté seulement pour les livres sacrés. La corneille qui se revêt des plumes d'autrui est une pure fable ; il n'y a que les voleurs et les plagiaires qui soient les véritables corneilles.
J'en conviens (répondra peut-être V...), mais je voudrais savoir sur quel fondement vous assimilez notre bon M. Le Sage à une corneille ? Sur le plus solide et le plus grave qu'il soit possible de présenter pour asseoir de prudentes conjectures. Ses concitoyens.
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ses panég^-ristes mêmes, l'avouent modestement et le prouvent par des faits qui paraissent concluants. Les auteurs impartiaux et modérés du Dictionnaire historique portatif, qui formaient une compagnie ou association de littérateurs de Paris \ tous hommes mûrs et retirés du grand monde, qui n'appartenaient à aucun corps régulier, ecclésiastique, politique ou académique, et par conséquent étaient exempts de tout esprit de corps ou de parti, disent, dans leur idiome naturel, quand ils viennent à traiter de M. Alain-René Le Sage, dans l'édition d'Amsterdam de 177 1, tome IV, page 145 :
« Alain-René Le Sage, poëte français, né à Rhuys en Bretagne, l'an 1677 ^ mourut en 1747 à Boulogne-sur-Mer. Son premier ouvrage fut une traduction paraphrasée des lettres d'Aristénète, auteur grec. Il apprit ensuite l'espagnol et goûta beaucoup les auteurs de cette langue, dont il a donné des traductions ou plutôt des imitations qui ont eu beaucoup de succès. Ses principaux écrits dans ce genre sont : 1° Gusnian d'Alfarache, en deux volumes in- 12 ; ouvrage dans lequel l'auteur fait passer le sérieux à travers le frivole, qui y domine ; 2° le Bachelier de Sala manque, en deux volumes in- 12 ; roman bien écrit et semé d'une critique utile des mœurs du siècle ; 3° Gil Blas de SantiUane ; on y trouve des peintures vraies des mœurs des hommes, des choses ingénieuses et amusantes, des réflexions judicieuses, mais quelquefois prolixes. Il y a du choix, de l'élégance, dans les expressions, et assez de netteté dans les récits ; ^° Nouvelles aventures de DonQuichotte, en deux volumes in- 12 ; ce nouveau Don Quichotte ne vaut pas l'an-
1 Cette société prétendue de tant de gens de lettres était bornée, comme l'on sait, à un seul et unique auteur, le laborieux dom Chaudon. Mais le jésuite espagnol a pu, d'après le titre, croire qu'il avait afiaire à une compagnie.
' C'est une erreur du biographe ; Le Sage était né à Sarzeau, petite \alle dans la presqu'île de Rhuys; le 8 mai 1668, suivant les recherches exactes de M. Audiffret, qui a rédigé avec soin l'article de Le Sage dans la Biographie universelle.
REVENDICATION DE GIL BLAS m
cien ; il y a pourtant quelques plaisanteries agréables ; 5" le Diable boiteux, deux volumes in-12 ; ouvrage qui renferme des traits propres à égayer l'esprit et à corriger les mœurs ; 6'^ Mélanges amusants des saillies d'esprit et des traits historiques les plus frappants ; ce recueil est, ainsi que tous ceux de ce genre, un mélange de bon et de mauvais. Cet auteur avait peu d'invention ; mais il avait de l'esprit, du goût, et l'art d'embellir les idées des autres et de se les rendre propres. »
Ce qui, étant fidèlement rendu en espagnol, signifie^: « Alain-René Le Sage, poète français, naquit à Rhuys en Bretagne l'an 1677, et mourut en 1747, à Boulogne en France. Son premier ouvrage fut une traduction paraphrasée des lettres d'Aristénète, auteur grec. Il apprit ensuite la langue espagnole, qui lui plut tant, qu'il publia beaucoup de traductions, ou pour mieux dire, des imitations de l'espagnol. Ses principaux écrits dans ce genre furent : i" Gusman d'Alfarache, en deux tomes in-12 ; ouvrage dans lequel l'auteur introduit le sérieux parmi le frivole, qui y domine ; 2° le Bachelier de Salamanque, en deux tomes in-12 ; nouvelle bien écrite et semée d'une critique utile des mœurs du siècle ; 3*^ Gïl Blas de Santillane, où l'on rencontre des peintures très fidèles et
^ On met ici la traduction littérale de la traduction espagnole, au risque de se répéter. Il importe, en effet, de faire remarquer les adroites infidélités que le jésuite espagnol a cru pouvoir se permettre, parlant à ses compatriotes, qui pour la plupart ne savent pas le français. En comparant la traduction, soi-disant fidèle, de dom Issalps avec l'original français, en sentira avec quel intérêt cet auteur dissimule les éloges accordés aux ouvrages qu'il laisse à Le Sage, et grossit ceux qu'il prodigue à Gil Blas ; on n'a souligné que ce qu'il souligne lui-même ; en sorte que les additions qu'il fait au paragraphe du Dictionnaire historique portatif, étant soulignées par lui comme très importantes, ressortent également dans la version ; c'est ainsi que D. Issalps a souligné l'expression gran talenta, grand talent, dont il se moque ensuite avec d'autant plus de grâce qu'elle n'est pas dans l'article original. Il en est de même de plusieurs autres fraudes de l'auteur espagnol, qui paraissent au grand jour dans notre version, plus scrupuleuse que la sienne.
très vives des coutumes des hommes, des choses ingénieuses et divertissantes, des réflexions pleines de jugement, quoique quelquefois prolixes. Le style, sans cesser d'être naturel, est élégant et correct. La narration est coulante, nette et facile ; 4° Nouvelles aventures de Don Quichotte, en deux tomes in-12 ; il s'en faut de beaucoup que ce nouveau Don Quichotte atteigne le premier ; 5° le Diable boiteux, deux tomes in-12 ; ouvrage où l'on rencontre quelques traits qui servent à divertir et à instruire ; d" Mélanges de matières amusantes et ingénieuses, et d'histoires curieuses ; collection où il y a du bien et du mal, comme en toute espèce de collections. Cet auteur avait peu d'invention, mais il était doué d'esprit et de goût, ainsi que d'un grand talent, celui d'orner les idées ou les conceptions des autres, en se rendant propres les pensées d'autrui. !>
Voilà ce que disent les auteurs du Dictionnaire historique portatif à l'article de M. Le Sage. Et puisque les compatriotes et les panégyristes de M. Alain ^ hommes d'ailleurs d'une très grande impartialité et d'une critique très délicate, comptent Gil Blas de Santillane parmi les traductions ou imitations de la langue espagnole, dans lesquelles il exerça le grand talent de se rendre propres les pensées d'autrui, avaisje besoin de plus de fondement pour plumer la corneille française, et rendre aux espagnols Gil Blas en son poil et plume originaires ?
Mais, si l'on veut savoir de moi quel espagnol fut le véritable père de ce fils, et d'où et comment la pauvre créature vint tomber entre les mains du français, je ne le pourrais dire avec toute la certitude que je désirerais. J'ai seulement pu vérifier que ledit M. Le Sage fut plusieurs années en Espagne, les uns disent comme secrétaire, les autres comme ami ou com-
1 Alain n'est qu'un nom de baptême, et ne peut désigner Le Sage que par un trait de raillerie assez peu convenable ; cependant on sait que Voltaire se plaisait quelquefois à désigner Corneille, Racine et Despréaux, en ne leur donnant que leurs prénoms de Pierre, Jean et Nicolas.
mensal d'un ambassadeur de France ^ que son goût pour notre langue et le plaisir que lui faisaient les ouvrages gracieux, satiriques et moraux qu'on y avait publiés peu auparavant, les uns anonymes, les autres avec les noms des véritables auteurs, l'engagèrent à faire connaissance avec les uns et les autres. Il eut une étroite amitié avec un certain Abogado, andalous, qui lui donna le fameux songe politique qui commence ainsi : Pasaba yo y Bocalini por estudio ô pot recreo, satire furieuse du ministère d'Espagne : ce même Abogado confia à M. Le Sage le manuscrit de la nouvelle de Gil Blas (autre satire plus douce, plus agréable et plus intelligible du gouvernement des grands seigneurs que l'on vit successivement à la tête du ministère), pour qu'il la traduisit en français, la fît imprimer à Paris et publier comme née dans ce royaume ; car, sous le gouvernement alors existant de l'Espagne, on n'aurait pu l'y faire paraître sans que la vie de l'imprimeur et de tous ceux qui auraient coopéré à sa publication ne fût en danger. Il y a encore une autre raison de grand poids pour croire que Le Sage ne fut pas l'auteur de cette agréable fiction. Quiconque la lira sera persuadé qu'elle fut écrite sous les règnes de Philippe III et de Philippe IV, dont les ministres et les favoris y sont maltraités. M. Le Sage, né en 1677, temps où Philippe IV était déjà mort, ne pouvait venir en Espagne, ni comme secrétaire ni comme commensal d'un ambassadeur français vers la fin de ce siècle ou le commencement du suivant (alors le Gil Blas espagnol courait déjà secrètement dans les mains de quelques curieux, comme un écrit anonyme et d'un auteur inconnu), mais Le Sage pouvait après coup s'engouer assez de nos romans pour les imiter ou traduire en son langage. On peut croire
1 II n'y a aucune apparence que Le Sage ait été en Espagne ; il est \Tai seulement que l'abbé de Lyonne, amateur distingué de la langue espagnole, et qui fut constamment un des bienfaiteurs de Le Sage, lui apprit cette langue, lui rendit familiers les bons écrivalus castillans et les lui fit goûter. {La vie de Le Sage à la tête de la collection de ses Œuvres choisies, en 1783.)
qu'il en agit ainsi avec Gil Blas, lui faisant dire en lettres moulées et en français ce qu'il avait dit auparavant en manuscrit et en castillan ^ Voilà tout ce que j'ai pu vérifier sur ce sujet, sans pourtant avoir, pour le prouver, des renseignements suffisants ou des témoignages respectables pour en faire foi. Ce qu'il me semble de cette relation, c'est che si non sia veto, al meno è bene trovato. Et ainsi, seigneur lecteur de mon âme, mon très estimé Mécène, V... pourra croire celui qui lui semblera le meilleur.
Ce qui n'est pas douteux, c'est que dans le IIP et le IV* volume, on parle avec trop peu de respect de deux grands seigneurs que l'on nomme ^, et sur lesquels on donne des détails caustiques, malgré tout le respect dû à leurs personnes, ne fût-ce que pour leur haute naissance. Je ne me dissimule pas que beaucoup d'historiens, même nationaux, ne les traitent pas avec plus de ménagements ; mais, comme il ne faut pas suivre de tels exemples, je n'en respecterai pas l'autorité. C'est pourquoi, dans ma traduction, je déguiserai les titres et les rangs de ces personnages, sans manquer à la vérité. Ceux qui sont instruits dans l'histoire les sauront, quoique je veuille les leur cacher; je ne veux pas les dire à ceux qui les ignorent.
Je vois, seigneur lecteur, que V... n'est cependant pas tout à fait persuadée que l'écrivain français ne soit pas le véritable père de Gil Blas, parce qu'elle dira : Si l'a^eur de ce roman était espagnol, il n'est pas vraisemblable que, habile et instruit dans la géographie et dans la carte d'Espagne comme tout son ouvrage l'annonce, il soit tombé dans l'énorme erreur que Gil Blas et son fidèle Scipion, étant partis
1 Mais si cela est vrai, s'il y a un Gil Blas manuscrit castillan composé par Abogado, pourquoi ne pas le publier avec toutes les preuves d'authenticité convenables et requises en pareil cas ? Pourquoi un espagnol s'impose-t-il plutôt la tâche singulière de traduire notre Gil Blas, au lieu de nous donner le sien ? Il ne semble pas qu'il y ait de réponse satisfaisante à ces questions bien simples.
' Le duc de Lerme et le comte d'Olivarès.
de Madrid pour les Asturies, donnirent la première nuit à Alcala et la seconde à Ségovie. Les muletiers, même les plus ignorants de l'Espagne, savent qu'Alcala, par rapport à Madrid, est à la partie opposée des Asturies et de Ségovie. Joignez à cela que d'Alcala à Ségovie il y a pour le moins vingt léguas ^ avec une grande gorge à passer. Il n'est pas vraisemblable que l'on trouvât en Espagne un muletier ou encore moins un voiturier assez peu soigneux de ses mules pour vouloir les exposer à la fatigue de faire en un jour un chemin que l'on peut difficilement achever en deux. D'où il suit qu'en aucun manuscrit espagnol, aussi bien pensé surtout que le manuscrit en question, l'écrivain français n'a pu prendre une erreur aussi grave et aussi démesurée, et que par conséquent le roman de Gil Blas lui doit son origine '.
Mais, seigneur et très vénérable lecteur, V... en conviendra, M. Alain-René n'a-t-il pas très bien pu commettre cette erreur avec l'intention de mieux cacher son vol ? V... penserait-elle que Cacus seul, le dieu tutélaire des larrons, eut l'habileté d'inventer certains artifices qui détournassent les scrutateurs curieux de ses vols ingénieux et délicats ? Non, seigneur ; cette habileté, tous les coupeurs de bourses, tous les plagiaires de livres l'ont possédée à un degré plus ou moins élevé. Maintenant, puisque ce M. Le Sage est si vanté pour ce grand talent de se rendre propres les pensées d' autrui, que V... considère s'il n'aurait pas celui de laisser adroitement tomber telle et telle énorme erreur pour cacher son jeu et mieux couvrir son vol.
ï La légua vaut environ deux lieues de France.
' Il en serait de même d'un grand nombre d'anachronismes dont Gil Blas est rempli. Ces fautes furent reprochées à Le Sage dans l'origine. Il convint de ces fautes dans un avis du troisième volume et promit de les corriger. Mais, en voulant les réformer, il en fit de nouvelles. Voyez, à cet égard, l'histoire de Don Pompeyro de Castro, chapitre vu du livre III, où Le Sage a substitué Varsovie à Lisbonne et le prince de Radzivill au duc d'Almeyda.
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Mais enfin pourquoi nous fatiguer ? A quoi bon tourmenter la sibylle quand l'oracle est si clair ? Pour quelle nécessité prouver que le Gil Blas de Santillane fut originairement espagnol, quand les compatriotes et les panégyristes mêmes du copiste l'avouent ? Ne comptent-ils pas Gil Blas parmà les traductions ou imitations de l'espagnol, dans lesquelles s'exerça M. Le Sage ? Ne disent-ils pas que ses principaux ouvrages dans ce genre furent Guzman d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque, Gil Blas de Santillane ^ etc., etc. ? N'ajoutent-ils pas immédiatement que cet écrivain avait peu d'invention, mais qu'il était doué d'esprit et de goût, ainsi que d'un grand talent, etc., etc.? Que me fallait-il donc de plus pour le regarder comme un espagnol francisé, lui ôter son pur masque, lui enlever ses imperfections, et lui faire parler son langage propre, élégant, primitif et naturel ?
Je vois pourtant que V... n'est pas bien satisfaite et a encore quelque réplique ou quelque question à me faire. Si celui qui a fait cette restitution est un vieillard prudent et sévère (comme il le dit lui-même), qui n'est pas endurant quand il s'agit de se moquer de sa nation, comment un homme de son âge a-t-il pu perdre son temps à un ouvrage demi-boufEon, en se donnant une fatigue qui paraît très étrangère à ses années et peut-être même à ses autres occupations particulières, auxquelles il pouvait associer des travaux plus sérieux, plus utiles et non moins agréables ? Allons doucement ; cette réplique, cette question touche certaine corde ; il 3^ a plusieurs parties à lier, il faut les saisir toutes.
En premier lieu, par cela même que je suis vieux, prudent, grave, et très attaché à ma nation, je ne
î D. Chaudon a suivi une prévention commune, et s'est
trop appuyé sans doute sur une assertion de Voltaire, quand il a englobé Gil Blas dans le nombre des li\Tes que Le Sage avait ou traduits ou imités de l'espagnol. L'assertion même de Voltaire, qui voulait retrouver Gil Blas dans le Marcos de Ohregon d'Espinel, serait contradictoire avec l'existence d'un GH Blas espagnol, que l'on cite, il est \Tai, mais qu'on ne produit pas.
pouvais ni ne devais souffrir qu'un français, quel qu'il fût, vînt, avec ses mains lavées ou à laver, s'efforcer de nous persuader qu'un asturien natif (comme on l'assure) de Pajarès avait été engendré, conçu et enfanté de l'autre côté des Pyrénées, en supposant que M. Le Sage lui ait donné le jour, ni plus ni moins que de la façon dont Jupiter le donna, à ce qu'on prétend, à Minerve.
En second lieu, l'ouvrage n'a rien de demi-bouffon, quoiqu'il soit écrit avec assez de sel et une certaine quantité de poivre long. Le ridentem dicere verum quid veîat "^ ? est reçu par tous les gens de goût et ne s'appelle pas bouffonnerie, mais bonne plaisanterie et enjouement. Castigat ridendo mores a été dit, il y a bien des siècles, à propos d'un des ouvrages les plus instructifs et les plus piquants que nous ait laissés l'antiquité. Qtiïen tuvô retuvô, y dexô para la vejez, dit notre adage, qui en somme revient à celui-ci :
Quo semel est imbuta recens, servabit odorem Testa diù.
HoRAT., Epist. I, a.
, Le vase qui d'abord d'une pure liqueur
A rempli son argile encor vierge et nouvelle, A son premier parfum reste longtemps fidèle.
P. Le Brun.
Pourquoi appelle-t-on demi-bouffon un ouvrage plein « de peintures très vives, de réflexions non moins pleines de jugement, et dont la narration est coulante, nette et facile », comme aussi de temps en temps enjouée, sans jamais être bouffonne ? Un ouvrage de ce caractère n'a rien de bouffon et ne doit pas paraître mauvais, même à un Mathusalem, fût-il à la dernière année de sa longue vie.
Soit (reprendra de nouveau V...), mais se dévouer
1 Ne peut-on en riant dire la vérité ?
Horace, Sat. i, liv, i.
Ii8 ŒUVRES DE LA JEUNESSE
à un travail aussi machinal que celui d'une traduction l un homme qui pouvait attendre de son âge et de ses occupations des travaux plus sérieux, plus utiles, et non moins agréables, c'est vraiment dommage, e fà tnoltà pietà. Mille remerciements de la faveur que me fait V... en attendant tant de moi ; mais, quand je serais tel que V... se figure que je suis, me trouvant comme je me trouve, privé de santé, sans tête, sans mémoire, sans livres et accablé de soucis, je ne puis m'occuper que de ce mécanisme pour tuer le temps, me distraire un peu de mes maux et ser\-ir mon pays le peu que je le puis.
Le roman de Gil Bîas est très judicieux, très instructif, et en même temps d'un grand intérêt, à cause des innombrables événements qui s'y enclavent le plus simplement, le plus conséquemment et le plus naturellement du monde. Les mœurs des hommes y sont peintes avec toute la vivacité et la justesse possibles ; elles donnent lieu aux réflexions les plus solides, les plus conformes à l'honnêteté naturelle et à la morale évangélique. Si par hasard il s'y glisse quelques aventures galantes, elles se traitent avec toute la décence et toute la bienséance que l'on peut désirer d'une plume exercée et circonspecte ; car l'on doit observer que les aventures de cette espèce sont décrites de manière à inspirer le désir de les fuir en en montrant la punition.
Mais, monsieur, toute cette morale est fondée sur des faits fabuleux, puisque le héros même du roman est fabuleux. Eh ! qu'importe que les faits soient imaginaires et fabuleux, pour\"u qu'ils ressemblent à la vérité et que la morale en soit solide, pure et partout conforme à ce que recommandent la religion et la raison ? Les fables de Phèdre et d'Ésope sontelles, par hasard, plus que des fables ? Malgré cela, qui a nié que ces paroles et ces actions des plantes et des animaux aient enseigné beaucoup de choses aux hommes ? Le très savant Pierre-Daniel Huet, évêque d'Avranches, un des hommes les plus sages qu'ait eus la France, écrivit un livre sur l'origine des romans
et des nouvelles. Il n'y a qu'à le lire, dit un critique ^ et qui que ce soit demeurera convaincu non seulement de leur antiquité et de l'usage que l'on a fait des fictions romanesques, mais encore de leur utilité, comme de celle d'une école de morale beaucoup plus efficace que les leçons d'aucun maître.
Le même critique prétend (et les raisons sur lesquelles il s'appuie ne sont en vérité pas faibles) que la lecture des romans bien écrits est plus utile, au moins pour les particuliers, que celle de l'histoire. Dans celle-ci, l'on n'apprend tout au plus que ce qui s'est fait, et encore cela fort rarement, car il y a très peu d'écrivains qui, soit par passion, soit par esprit de parti, soit par esprit national, ne défigurent les faits véritables, en donnant pour tels les événements les plus altérés et souvent les plus contraires ; mais, dans les romans, on enseigne ce qu'il faut faire, en avouant hautement que les modèles que l'on propose n'ont point existé. Parmi les historiens, il n'en est pas ordinairement de plus trompeurs que ceux qui vantent le plus leur fidélité : Nulli jactantiùs fidem suam ohligant, quamqui maxime violant ', a dit l'un d'eux, très accrédité parmi les modernes ; mais les romanciers entrent en matière en avouant que tout ce qu'ils disent est fictif, quoique si semblable à ce que l'on voit et à ce que l'on éprouve, que la fiction même conduit par la main à l'illusion et amène insensiblement le précepte. La lecture de l'histoire ne sert communément qu'à charger la mémoire d'une foule d'événements incertains et passés, pour faire étalage d'une puérile et pédantesque érudition, soit dans les conversations particulières, soit dans les écrits publics ; mais la lecture des romans, outre qu'elle sert à l'amusement par la variété et la confusion des aventures supposées, dirige principalement à la con-
1 Abogado Constantini, Lettres critiques, t. II, p. 32 (note de D. Issalps). Nous ne connaissons pas Abogado Constantini, ni ses Lettres critiques.
2 Fam. de Estrada, dans la préface de son histoire JDtf Bello Belgico. (Note de D. Issalps.)
naissance pratique du monde, à la découverte de ses écueils et à la manière de s'y conduire discrètement, chrétiennement et prudemment.
Les romans, les fables et les paraboles se ressemblent beaucoup par le but qu'ils se proposent; il n'est autre que d'apprendre aux hommes à être hommes. Ces trois genres d'ouvrages ne diffèrent qu'en ce que les premiers sont longs et amusants ; les seconds, courts et agréables ; les troisièmes, tantôt longs, tantôt courts ; tous trois d'ailleurs sont moraux.
Ceux qui doutent de l'existence de Job regardent son livre comme une longue parabole et comme un roman court, mais plein de bons préceptes. Le petit nombre de gens qui pensent de même de l'histoire de Tobie y voient un roman supérieur et précieux, un tissu des hasards les plus singuliers, qui tous inspirent les plus hautes maximes de la religion, l'idée la plus élevée de Dieu et les principes les plus propres à graver dans l'âme les obligations de la société humaine. Aucune de ces deux opinions ne
Eeut se soutenir catholiquement ; mais elles existent, rcs deux paraboles, l'une de Nathan à David après son adultère avec Bethsabée, et l'autre adressée au même monarque quand il eut résolu d'ôter la vie à Absalon, pour le punir du fratricide qu'il avait commis sur Amnon, ces deux paraboles, dis- je, sont comme deux petites nouvelles : la première tendant à ce que le monarque se repentît de son adultère ; la seconde à ce qu'il rendît son amour et ne donnât pas la mort au fils fratricide ; cette parabole fut forgée par son capitaine Joab.
Ainsi, les paraboles n'étant que de très courts romans réduits à un seul événement entièrement supposé et imaginaire, et les romans n'étant que de longues paraboles entremêlées de diverses aventures fictives, quoique très semblables à celles que nous voyons tous les jours, afin que la monstruosité réelle de nos véritables personnages soit palpable dans la monstrueuse déraison des personnages imaginaires, ce genre d'écrits ne peut faire dégénérer aucune plume.
pourvu qu'ils soient traités avec toute la décence, la discrétion et le jugement nécessaires.
Et en effet, quels livres sont plus profitables que ceux qui divertissent en instruisant, et transportent en enseignant, parce qu'ils ont l'art de déguiser le pédantisme ennuyeux de la leçon sous le masque d'un conte fait à plaisir et fabriqué à dessein ? Tels sont les romans bien écrits et les nouvelles travaillées avec jugement, choix et méthode. Aucun bon connaisseur n'a refusé ce mérite au roman de Gïl Blas qu'adopta M. Le Sage. Loin de là, il y a des critiques d'un goût exquis qui, dans son genre, ne le jugent pas inférieur au célèbre Télémaque de l'incomparable seigneur Fénelon de Salignac^.
J'ai dit exprès, le roman de Gil Blas « qu'adopta» M. Le Sage, parce qu'il ne traduisit en français que quatre petits tomes in-12, et termina son agréable nouvelle au double mariage de Gil Blas avec dona Dorothée, fille de don Juan de Juntella, et de don Juan de Juntella avec Séraphine, fille de Scipion et filleule de Gil Blas. Ces quatre volumes sont précisément ceux qui ont mérité les plus grands éloges de critiques de bon nez, dont plusieurs allaient jusqu'à le comparer au prince des romans que composa le célèbre et très discret archevêque de Cambrai.
Tel est, seigneur lecteur, l'ouvrage que je présente à V... comme lecteur et que je lui dédie comme protecteur. Que V... me lise avec bonté, et si elle veut savoir comment je me nomme, maintenant va le lui dire.
Son plus dévoué serviteur,
D. JoAQUiN Frederico Issalps.
Après ce plaidoyer en forme de prologue, réfuté, ce me semble, par le petit nombre de notes que
1 On ne saurait faire un éloge plus complet et plus fort des bons romans, en général, et spécialement de Gil Blas. Ce morceau devient précieux, quand on songe que c'est l'ouvrage d'un jésuite.
nous y avons jointes, nous croyons bien qu'aucun français ne pensera que l'ex-jésuite ait pu prouver sa thèse. Il se fonde sur l'existence d'un texte original. Il aurait fallu constater et publier en espagnol ce prétendu texte, plutôt que de traduire le Gil Blas de Le Sage. Il n'y aurait pas eu moyen de réfuter cet argument.
Mais le raisonnement échoue quand il bat en brèche un préjugé national ; on assure que le jésuite a gagné son procès au jugement des espagnols, dont le patriotisme considère aujourd'hui Gil Blas comme un pendant de Do7i Quichotte et im fruit du même terroir.
Quand même il serait aussi vrai que cela paraît improbable que Le Sage aurait pris l'idée de cet adorable roman dans un manuscrit espagnol, il n'a pas pu y dérober ce style vif et naturel, ces caractères peints de couleurs si vives, ces scènes et ces dialogues si piquants et si dramatiques, ces anecdotes de Paris dont il transporte habilement le théâtre à Tolède, à Grenade, à Madrid, et cette foule de détails qui ne peuvent certainement appartenir qu'à lui. A chaque page, on voit l'esprit, le ton, les mœurs, les aventures, le miroir exact de Paris, tel qu'il était dans le moment où Le Sage écrivait ; le costume des personnages est tout ce qu'ils ont d'espagnol; le reste est purement français.
II serait impossible qu'un auteur audacieux eût ainsi deviné, dès 1635, ce qui ne s'est passé en France que vers 1715 et 1725.
Il y a des traits historiques des règnes de Philippe
III et de Philippe IV intercalés dans ce roman ; mais ces détails étaient connus, et Le Sage a pu les puiser dans un grand nombre d'écrivains, en les appropriant au dessein qu'il se proposait; on ne
lui aurait pas permis de personnifier les grands de la cour de Versailles ni les premiers commis des ministres d'alors, on lui abandonna ceux des rois espagnols de la branche d'Autriche; éteinte en 1700, et dont la réputation ne tenait au cœur à personne. Le Sage alors fut à son aise pour peindre la corruption, la vénalité, la bassesse de tous les entours du pouvoir, et les vices des princes, cultivés à l'envi par ceux qui le5 approchent, et cette dégradation d'une autorité mal réglée qui descend du roi au ministre, de ce ministre à ses commis, de ces commis à leurs laquais, de ces laquais à des courtisanes.
Quant aux détails topographiques et aux descriptions des lieux, ce serait là qu'un espagnol se serait arrêté, se serait étendu avec le plus de complaisance. Il y aurait eu tant de choses à dire sur Séville, Valence, Grenade et Madrid ! et sur les antiquités de toutes les villes d'Espagne ! et sur les beautés naturelles des campagnes fertiles de cette riche péninsule ! Mais c'est la partie la plus faible des travaux de Le Sage. Il ne l'a qu'effleurée ; ce n'était pas là son objet.
Ces observations me paraissent très importantes, et j'ai vu de bons juges qui en ont été frappés ; ils ont relu Gil Blas exprès pour s'assurer si le goût de terroir que l'écrivain y fait sentir est vraiment celui de l'Espagne, ou s'il n'indique pas plutôt le cru naturel de la France ; ces connaisseurs impartiaux ont été de l'avis qu'on ne peut s'arrêter au soupçon que Gil Blas soit volé à l'Espagne, et que c'est à Paris qu'il aura désormais son certificat d'origine.
Ce n'est pas un petit éloge pour un livre comme Gil Blas que ce conflit entre deux peuples qui se
disputent à l'envi la gloire de l'avoir vu naître, et qui donnent également pour motif pcremptoire de leur prétention, que chacun des deux peuples trouve dans cet ouvrage la fidélité scrupuleuse du coloris national. Cette controverse est unique ; on n'en trouverait pas un autre exemple dans les fastes de la république des lettres.