LAMENNAIS CONFESSEUR DE HUGO
le ciel en parlant; sa bouche avait une expression séraphique ; ses cheveux absents étaient remplacés par un toupet auquel il donnait T effarement de l'inspiration. Il avait du chevalier et du barde, un peu de province, pas mal de Parnasse, et, sous cette fadeur superficielle, beaucoup de droiture, une générosité rare et une solidité à toute épreuve.
Dans la même semaine, Victor eut la visite du duc de Rohan que l'hiver ramenait à Paris et refaisait simple séminariste. Un soir que Victor était allé le voir dans sa cellule, un vieux prêtre décrépit entra. Sa tête, qu'il ne pouvait plus porter, lui tombait sur la poitrine ; il marchait tout tremblotant, appuyé sur un bâton qui dépassait de deux pieds son crâne dénudé. Une redingote râpée et une culotte dont on eût pu compter les fils complétaient un ensemble misérable. Ce vieillard était rayonnant.
— Vous paraissez bien joyeux, lui dit le duc. Il vous est donc arrivé bonheur ?
— Oui, dit le vieux. Je touchais, comme vicaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, quatre cent cinquante francs par an ; mes appointements viennent d'être réduits à trois cent cinquante. Je remercie Dieu, je n'espérais plus avoir le temps d'être éprouvé, si près de mourir.
Victor regarda l'homme pour voir s'il parlait sérieusement, mais ce moribond n'aurait pas rallié avec la tombe, et Victor vit dans ses yeux qu'il était sincère.
Quelques jours après, le duc, venant chez lui, et le trouvant préoccupé et triste, lui parla du vieux prêtre.
— Voyez, lui dit-il, il est vieux, il est infirme, il est misérable, il n'a qu'une bouchée de pain, on lui
en arrache la moitié, et il est radieux ! Voilà la religion. Quand vous n'y verriez qu'une philosophie, la meilleure de toutes n'est-elle pas celle qui nous fait heureux du malheur ?
— Mais je suis religieux.
— Avez- vous un confesseur ?
— Non.
— Il vous en faut un, je m'en charge.
Victor était dans une de ces heures de désespérance où l'on renonce à soi et où l'on se laisse taire. Il lui était, d'ailleurs, indifférent de confesser une vie qui n'avait rien à cacher. Le duc n'eut pas beaucoup de peine à le décider et, pour qu'il ne se ra\4sât pas, vint le prendre dès le lendemain matin.
Le lendemain donc, Victor allait se mettre à déjeuner de deux œufs à la coque et d'un verre d'eau, le duc entra.
— Ne déjeunez pas, dit-il. Nous déjeunons ensemble chez l'abbé Frayssinous.
L'abbé Frayssinous était cet hiver-là le prédicateur à la mode. Il appelait ses sermons conférences et disait messieurs au lieu de mes frères, et alors l'église Saint-Sulpice était trop petite.
Il demeurait à l'Abbaye-aux-Bois, où il avait une seule pièce servant à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et de salon. Il attendait ses deux con\dves et leur fit partager un déjeuner qui ne différait pas trop de celui que Victor avait laissé chez lui. La concision des mets fut réparée amplement par l'abondance des paroles.
Le prédicateur commença son rôle de directeur de Victor en lui traçant la conduite qu'il devait sui\Te : la religion ne condamnait pas les gens à la claustration ni au détachement des intérêts terrestres ; Dieu ne donnait pas le talent pour