LA^ŒNNAIS CONFESSEUR DE HUGO
Tenfouir, mais au contraire pour l'employer au triomphe de la vérité et à la propagation des bonnes doctrines ; un des meilleurs moyens de propager la foi, c'était d'aller dans le monde, d'y répandre la piété par la parole et par l'exemple. Le succès était une force ; il fallait donc tout faire pour réussir. Victor ne devait pas s'en tenir à la littérature, il devait aspirer à l'autorité directe de la politique. Le clergé comptait sur lui et l'aiderait.
Cette religion mondaine et commode n'était pas celle que voulait Victor. L'abbé acheva de l'éloigner en lui disant du bien des jésuites et du mal de M. de Chateaubriand, qu'il traitait de jacobin déguisé et plus dangereux sous son masque.
En sortant, Victor dit au duc de Rohan que l'abbé Frayssinous ressemblait peu au vieux vicaire et que ce ne serait jamais son directeur.
— Vous ne pouvez pourtant pas prendre le premier venu ; si vous prenez un bon curé \ailgaire, c'est vous qui le dirigerez ; il vous faut une intelligence. Voyons, vous voulez im prêtre austère, voulez-vous Lamennais ?
— Lamennais, à la bonne heure.
Il fut convenu qu'on irait le lendemain. Comme Victor rentrait, il trouva M. Soumet dans son escalier.
— Mon cher, dit M. Soumet, je viens vous apprendi-e que vous dînez aujourd'hui chez W^^ Duchesnois. Cela vous étonne ; vous ne la connaissez pas, mais elle vous connaît ; elle a la tête remplie de vos vers.
Victor voulut refuser, et dit qu'il n'était pas en humeur d'être un convive bien agréable.
— Raison de plus pour vous distraire. D'ailleurs, je vous ai promis^ et, si je ne vous amenais pas.
^jiie Duchesnois m'a menacé de me rendre mon rôle.
Il faisait répéter au Théâtre-Français dans ce moment une Clytemnestre, dont l'Oreste était Talma.
Victor se laissa entraîner. Les deux amis allèrent frapper à une petite maison de la rue de la Tour-des-Dames. Un escalier tournant éclairé d'une lampe d'albâtre les conduisit à im appartement dont l'ameublement empire, ne pouvant être beau, était riche ; ils traversèrent un premier salon et entrèrent dans un second, d'où M. Soumet cria :
— Le voici.
Aussitôt une portière se souleva et une femme parut, décolletée à mi-corps. Elle remercia fort Victor et l'introduisit, en lui parlant de ses odes, dans un boudoir où était une autre actrice, grasse, belle, bien qu'altérée par une petite vérole récente, et non moins décolletée que la maîtresse de la maison, M^^^ Leverd.
Une troisième femme dînait, M°^^ Sophie Gay, dont on représentait ce soir-là même pour la première fois un opéra-comique, le Maître de chapelle. Elle complimenta Victor, mais ne s'étonna pas de sa figrure de collégien, ayant elle-même, dit -elle, sa fille Delphine, à peine adolescente, qui faisait aussi des odes admirables, et elle proposa une soirée où ces deux enfants de génie diraient des vers tour à tour.
Le dîner fut exquis. Victor était entre M^^® Duchesnois et M^^® Leverd, et songeait par instant à la singularité de sa journée qui avait commencé par un déjeuner entre deux curés et qui finissait par un dîner entre deux actrices.