LAMENNAIS CONFESSEUR DE HUGO
M. Soumet, méridional et aisément camarade, tutoyait les deux actrices et les appelait par leur nom tout court : Dis donc, Leverd... — T'a-t-on dit, Duchesnois ? ... Cela choquait beaucoup Victor, qui n'avait jamais tutoyé même un acteur ni appelé une actrice autrement que madame.
]yime Qa,y avait apporté une loge pour sa première représentation. On alla donc au Maître de chapelle. La loge était de face et avait trois places sur le devant ; la tragédienne et la comédienne mirent Victor entre elles. Sa jeune célébrité et surtout son air grave et pudibond les piquèrent au jeu et elles lui firent mille agaceries dont sa sauvagerie fut plus gênée que flattée. Il trouva la pièce longue et n'en aima que le dénouement.
— Eh bien ! lui dit M. Soumet en le reconduisant, j 'espère que voilà une bonne soirée ! La plus grande tragédienne, la plus vive comédienne et la femme la plus lettrée du temps n'ont eu d'yeux que pour vous. Peste 1 avec quelle ardeur Duchesnois et Leverd vous demandaient en vous quittant quel jour vous viendriez les voir ! Voyons, chez laquelle irez-vous demain ?
— Demain, dit Victor, j'irai chez l'abbé de Lamennais.
Ces femmes demi-nues et tutoyées en public étaient d'un autre monde que celui que rêvait sa jeunesse en deuil. Il se réveilla le lendemain plus disposé à la vie sévère et religieuse, et fut content de voir arriver le duc de Rohan. Ils montèrent dans im cabriolet qui se dirigea vers le faubourg Saint- Jacques.
Victor aperçut un grand arbre qui dominait la cour des sourds-muets.
— Voici un arbre, dit-il au duc, qui est une
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vieille connaissance pour moi. J'ai passé dans ce quartier la meilleure partie de mon enfance. Est-ce que l'abbé de Lamennais loge près d'ici ?
— Nous arrivons.
Le cabriolet entra dans le cul-de-sac des Feuillantines. Il s'arrêta devant la grille.
— Comment ! s'écria Victor, c'est aux Feuillantines que loge l'abbé de Lamennais !
— Mais oui. Qu'y a-t-il là qui vous étonne ? Victor lui expliqua que c'était précisément aux
Feuillantines qu'il avait passé son enfance. Ils entrèrent dans l'appartement qu'avait occupé M°^® Hugo. Rien n'y était changé, sinon qu'en cet instant tout y était en désordre ; la salle à manger et le salon étaient encombrés de malles et de paquets, parmi lesquels allait et venait un petit homme chétif, bilieux de visage, aux grands beaux yeux inquiets, et dont le nez dissimulait presque le menton. Ce qu'il avait de plus frappant, c'était le contraste de l'expression presque enfantine de sa bouche avec les autres traits de son visage, tourmenté et nerveux.
Ce petit homme était pauvrement vêtu. Il portait une redingote usée de gros drap gris qui laissait voir une chemise de toile bise et une cravate, autrefois de soie noire, qui était maintenant une ficelle ; le pantalon écourté atteignait à peine la chev'ille amaigrie et se continuait par des bas bleus déteints ; à chaque pas on entendait sonner le triple rang de clous qui consolidait grossièrement des souliers de paysan.
— Mon cher abbé, dit le duc, je vous amène un pénitent.
Il nomma Victor, auquel M. de Lamennais tendit la main.
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Victor tombait mal pour se confesser au milieu d'un déménagement. L'abbé Caron, chez qui logeait M. de Lamennais, quittait les Feuillantines, et M. de Lamennais s'en allait le soir. Il donna sa nouvelle adresse et prit rendez-vous.
Victor se confessa, fort sérieusement et avec tous les scrupules des examens de conscience. Son gros péché fut les agaceries que lui avaient faites M^^^^ Duchesnois et Leverd. M. de Lamennais, voyant que c'étaient là ses grands crimes, remplaça désormais la confession par une causerie.
XXXMII
Nous retrouvons notre poëte installé rue du Dragon, numéro 30. Il faisait ménage avec un jeune cousin, fils du frère de M™^ Hugo, venu de Nantes pour étudier le droit. Ils avaient loué en commun une mansarde à deux compartiments. L'un était leur salon de réception ; sa splendeur consistait dans une cheminée de marbre Sainte-x\nne, au-dessus de laquelle était accroché le lys d'or des Jeux Floraux. L'autre compartiment était un boyau mal éclairé et qui avait grand' peine à contenir les deux lits.
Victor possédait sept cents francs, avec lesquels il vécut un an. Ceux qui veulent savoir comment il s'y prit n'ont qu'à lire le budget de Marins dans les Misérables. Sans emprunter un sou, et même en prêtant plus d'une fois cinq francs à un ami, il trouva moyen de s'acheter un superbe habit bleu barbeau à boutons d'or et de se venger par un déjeuner de deux louis de M. Henri Delatouche qui, l'ayant invité dans un logement confortable et coquet orné de trépieds et de statues, l'avait nourri de pommes de terre cuites à l'eau et d'une tasse de thé.
Les cousins avaient à eux deux une armoire.
On pensera que c'était beaucoup. C'était beaucoup pour Victor, qui avait en tout trois chemises. Mais le Nantais était doué de linge comme un provincial. Les rayons pliaient sous le poids énorme de ses chemises, dont il avait un soin respectueux et qu'il envoyait lessiver à Nantes. C'était un garçon d'ordre, et il faisait bien attention de les porter par rang d'ancienneté de lavage ; il en avait tant que les premières lavées avaient eu le temps de jaunir, et contrastaient avec celles de Victor, lequel, n'en ayant que trois et obligé de les mettre à mesure qu'elles lui revenaient, avait toujours du linge éblouissant de blancheur.
Victor s'entendait à merveille avec son cousin, qui était un bon cœur et un esprit laborieux. Il allait une fois par semaine au conseil de guerre. M. Foucher ne voulait pas qu'il y vînt plus souvent, si loin du mariage. Mais M"^^ Foucher tempérait un peu la sévérité paternelle en allant se promener souvent au jardin du Luxembourg avec sa fille et en l'autorisant à les y rencontrer. D'un autre côté, sa mansarde commençait à être visitée. M. Sorunet lui amena plusieurs de ses amis, MM. Alexandre Guiraud, Pichat, Jules Lefèvre, etc. MM. Soumet, Guiraud et Pichat faisaient du théâtre ; ayant le pressentiment d'un art nouveau sans en avoir la puissance, ils rajeunissaient la tragédie. Ils avaient plus de velléité que de volonté ; ils n'osaient pas oser. M. Soumet confia un jour à Victor la perplexité où il était. Il avait fait ce vers dans sa Clytemnestre :
Quelle hospitalité funeste je te rends l — Eh bien ? demanda Victor.
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— J'hésite à laisser dire ce vers à la représentation.
— Pourquoi ?
— N'êtes-vous pas effrayé de cette épithète qui enjambe l'hémistiche ?
— Ah ! bien, dit Victor, je leur ferai faire d'autres enjambées !
M. Soumet s'en alla un peu rassuré ; mais bientôt sa terreur lui revint, et il fit dire à Talma :
Quelle hospitalité, Pylade, je te rends !
Talma joua aussi les Macchabées de M. Guiraud. Le Léonidas de M. Fichât réussit froidement, et l'auteur ne dura pas beaucoup plus que la pièce. M. Fichât, qui avait les épaules larges, les cheveux noirs et abondants et un air de tambour-major, mourut très jeune.
M. Jules Lefèvre, sans faire de tragédie, était tout aussi tragique. Il avait l'attitude byronienne, la mèche au vent, l'œil enfoncé et la voix caverneuse ; il faisait de beaux vers obscm^ ; il parlait peu, il était mystérieux, fatal et funeste. Le mariage et un riche et aimable intérieur le débarrassèrent de toute cette fatahté, et Lara s'aperçut qu'il était un brave homme.
M. Emile Deschamps ajoutait au groupe son souple et bienveillant esprit. Très inteUigent et très enthousiaste, il allait répandre de salon en salon la foi aux talents nouveaux. Ses propres vers, d'une originalité modérée et conciliante, contribuaient à convertir la portion timorée du pubhc. Son malheur est justement d'avoir été trop accepté ; les soirées et les albums ont couru après lui, et, par entraînement plus que par impuissance.
il a réduit trop souvent sa poésie à leur mesure. Il y avait en lui un penseur qui s'est monnayé en homme du monde.
La pléiade s'accrut de M. Alfred de Vigny, alors capitaine au quatrième régiment de la garde. Il prit un matin MM. Emile Deschamps et Victor Hugo et les emmena en coucou déjeuner à Courbevoie, où casemait son régiment ; les trois poètes convinrent de ne se parler qu'en vers pendant la route, et se livrèrent à un dialogue saugrenu et à des soubresauts d'impro\'isation qui les firent prendre par le cocher pour trois imbéciles.
M. Emile Deschamps présenta bientôt son frère Antony, le traducteur de Dante, esprit ouvert et cœur loyal, capable de comprendre et d'aimer tous les génies.
^I. Soumet entraîna Victor chez M°^® Gay, dont la fiUe, Delphine, l'accueillit fraternellement. M^^*^ Gay raconta que la poésie était venue toute seule à sa fille, à quatorze ans, un automne qu'elle était à la campagne et qu'elle se promenait solitaire dans une aJIée de grands arbres. M°^^ Gay, qui écrivait elle-même, n'avait pas détourné sa fille d'écrire. Elle lui avait seulement donné deux conseils. Sachant par expérience qu'on était trop disposé à traiter légèrement la Httérature des femmes, elle lui avait dit : Si tu veux qu'on te prenne au sérieux, donnes-en l'exemple, étudie la langue à fond, pas d'à peu près, remontres-en à ceux qui ont appris le latin et le grec. L'autre conseil était qu'elle n'eût dans sa mise aucune de ces excentricités des « bas bleus », qu'elle ressemblât aux autres par sa toilette, et ne se distinguât que par son esprit. EUe lui répétait sans cesse : — Sois femme par la robe, et homme par la grammaire.
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M^^* Delphine Gay allait souvent dans le monde. Elle y était toujours vêtue très simplement, en général d'une robe de mousseline blanche unie ; une écharpe de gaze bleue couvrait ses épaules amples et sa taille élancée ; ses belles boucles blondes se passaient de fleurs. Elle n'avait rien de bizarre, ni d'infatué. Quand on lui demandait des vers, elle en disait, mais aussitôt après elle redevenait une jeune fille comme une autre. Un soir qu'elle était complimentée par une jolie femme à la mode, elle lui répondit : — Ce serait plutôt à moi, madame, à vous complimenter ; pour nous autres femmes, il vaut mieux inspirer des vers que d'en faire.
Victor avait jusque-là publié ses odes une à une dans le Conservateur littéraire ou en brochures chez un libraire du Palais-Royal appelé Delaunay. Abel lui conseilla de les réunir en volume. Mais pas un éditeur ne voudrait faire les frais d'un volume de vers, et Victor n'avait pas de quoi payer l'impression. Il s'abstint de cette ambition trop haute, et fut donc très surpris de recevoir un jour une épreuve de ses vers avec le chiffre I en bas de la feuille, ce qui en promettait d'autres. Abel, sans lui en rien dire, avait dérobé son manuscrit et l'avait porté chez un imprimeur.
Il fallait maintenant un vendeur. Les libraires ne se souciaient pas de mettre des vers à leur étalage ; ils prétendaient que cela tenait la place d'un livre. L'oncle d'un ami d'Abel consentit à exposer les Odes par complaisance pour son neveu.
Le volume, intitulé Odes et Poésies diverses, n'était pas au vitrage depuis un quart d'heure, qu'un passant entra et l'acheta. Ce passant était M. Mennechet, lecteur de Louis XVIII.
Louis XMII prit le volume, le regarda, l'ouvrit
et dit : C'est mal fagoté. Le volume, en effet, n'était pas pour les bibliophiles. C'était un in-i8 d'un papier gris sale, imprimé en caractères de rebut, assez bons pour des vers. La couverture, trop étroite, était ornée d'un dessin figurant un vase entouré de serpents qui voulaient sans doute être les serpents de l'Envie, mais qui semblaient plutôt être les couleuvres d'une pharmacie s'échappant de leur bocal.
Cette apparence médiocre n'empêcha pas le roi de se faire lire les Odes et de les relire et même de les annoter de sa main. Ses annotations étaient, en général, puristes, offensées des innovations, et plus souvent hostiles qu'élogieuses. L'ode qui lui avait paru la meilleure était celle qui parlait de lui ; il avait écrit en marge de sa strophe : Siiperhe !
Victor envoya le livre à M. de Lamennais, qui lui répondit :
« A la Chênaie, le 9 juin.
« J'ai lu le recueil de vos poésies, mon cher Victor, et je vous remercie du plaisir que vous m'avez procuré. Les beaux vers ressemblent à la lumière du midi, qui colore davantage les objets et répand sur eux des teintes plus variées et plus harmonieuses...
« Vous avez raison de penser à assurer votre avenir. Personne ne connaît mieux que moi les embarras dont je voudrais vous voir affranchi. J'espère aussi en sortir un jour, mais pour cela il me faut encore plusieurs années de travail. Au reste, j'éprouve une grande douceur à m'abandonner à la Providence ; elle est si bonne pour ses enfants ! et pourtant nous nous inquiétons comme si nous étions orphelins. Un de mes amis, dans
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l'émigration, avait épuisé toutes ses ressources ; il ne lui restait plus qu'une petite pièce de monnaie ; il la regarde, il y lit ces mots : Dens providebit ; à l'instant sa confiance renaît, et, quoiqu'il ait dans la suite éprouvé bien des traverses, jamais le nécessaire ne lui a manqué.
« Vous me demandez, mon cher ami, où j'en suis de mon troisième volume ; il est fini, mais l'ouvrage ne l'est pas, à beaucoup près. Mon dessein n'était d'abord d'offrir que des résultats ; mais ces résultats, quoique incontestables, auraient été contestés, attendu la disposition des esprits à mon égard. Je me suis donc décidé à présenter les preuves de tout ce que j'avance, c'est-à-dire le tableau de la tradition du genre humain sur les grandes vérités de la religion. Je sens fort bien que ces longs développements doivent jeter de la langueur dans la troisième partie de VEssai, mais que faire à cela ? L'auteur y perdra peut-être, mais la vérité y gagnera, je crois ; et c'est tout ce que je désire, le reste est trop vain pour s'en occuper. Ainsi, outre le volume fini, il m'en reste deux a faire ; ils ne me coûteront guère moins de dix-huit mois de travail. Ce qui me peine le plus, c'est d'être si longtemps séparé de mes amis. Il faut que je me redise de temps en temps que Dieu le veut, et il est vrai que ce mot répond à tout et console de tout. Priez pour moi, mon cher \^ictor. Je ne vous oublie point à l'autel, et votre souvenir est partout un des plus doux de mon cœur.
<! \'otre ami,
Victor, pendant que son li\Te paraissait, était à Gentilly, où M^^® Foucher avait loué cette année-
là. Il avait obtenu de passer l'été près de sa fiancée, ^me Foucher occupait un étage d'un ancien presbytère, où il n'avait pas trouvé de chambre libre ; mais la maison, rebâtie et toute moderne, avait laissé debout une vieille tourelle de l'ancienne construction où il y avait une chambre, vrai nid d'oiseau ou de poëte. Quatre fenêtres percées aux quatre points cardinaux recevaient le soleil à toute heure.
Les locataires avaient un vaste terrain bordé à droite et à gauche de deux avenues de peupliers d'une hauteur et d'une épaisseur remarquables. Une partie de ce terrain livrée à la culture, avait TcLspect joyeux de la pleine campagne ; le reste était en fleurs. Une des plantations de peupliers était longée par la Biè\Te, qui séparait l'ancien presbytère de l'église. De l'autre, on voyait la vallée, gaie et verte.
La propriétaire était une vieille femme, alerte, nette et rose, âpre à l'économie, et utilisant tout, jusqu'aux fous de Bicêtre, ses voisins. Quelquesuns, d'une folie inoffensive, avaient la permission de sortir, et fendaient son bois ou sarclaient son jardin ; im, entre autres, bègue, louche, brèchedent, et tout guilleret, qu'elle appelait Coco, et un d'une stupidité sombre et muette.
Les deux fiancés se promenaient dans le jardin et causaient de leur avenir, si prochain maintenajit, en regardant le soleil derrière la colline. Un autre couple se croisait avec eux ; c'était le petit-fils de la propriétaire et la fille du docteur Pariset, qui allaient aussi se marier dans quelques semaines ; il s'arrêtaient à chaque plate-bande, et le futur faisait à la future de gros bouquets qu'elle avait peine à porter. Les quatre amoureux allaient.
venaient, rayonnaient, et rencontraient çà et là le fou lugubre qui, la tête baissée, bêchait la terre, ou Coco qui, chose plus triste, riait aux éclats.
Un jour Victor apporta à sa fiancée un papier soigneusement plié et épingle. Elle crut qu'il contenait quelque fleur précieuse et rou\Tit avec précaution ; il s'en échappa une chauve-souris. Elle eut grand 'peur et ne pardonna cette vilaine surprise qu'en lisant les vers écrits sur le papier : la Chauve-souris .
Je ne crois pas avoir parlé encore d'un second fils de M"^^ Foucher, qui s'appelait Paul, et qui avait alors douze ans. Il faisait ses études au collège Henri IV. Le dimanche il venait à Gentilly ; il amenait quelquefois avec lui un camarade, à peu près de son âge, gentil garçon, à la taille déhée, aux cheveux d'un blond de lin, au regard ferme et clair, aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes. Sa figure, colorée, ovale et un peu chevaline, était bizarre en ce qu'elle avait, en place de sourcils, un cercle sanguin. Il se nommait Alfred de Musset. Il égaya un après-dîner d'une bouffonnerie dans laquelle il imita un ivrogne avec une facilité et une vérité extraordinaires.
Le mauvais papier ne nuisit pas à la vente du volume. L'éditioU; quinze cents exemplaires, s'écoula en quatre mois. Le prix était de trois francs cinquante centimes ; l'imprimeur et le vendeur prenaient trois francs. Mctor eut donc sept cent cinquante francs, moins quelque chose parce que le libraire le paya en écus de six francs qui perdaient quatre sous. Mais quand il toucha cette grosse somme, il était riche ; le roi lui avait donné une pension de mille francs sur sa cassette.
Avec mille francs par an, on pouvait se marier. On revint donc à Paris, et Ton s'apprêta au grand jour. La première nécessité était d'avoir le consentement du général. Victor ne le demanda pas sans ennui et sans crainte ; le général s'était remarié, ce qui n'avait pas rapproché de lui ses enfants, dévoués à la mémoire de leur mère. Sa nouvelle femme ne le pousserait-elle pas à refuser ? Mais la bonté du général était plus forte que toute influence et que toute rancune. Il ne se contenta pas d'envoyer son consentement, il fit lui-même la demande. J'extrais ces passages de la lettre qu'il écrivit à M. et M°^^ Foucher :
«... L'état dans lequel j'ai parcouru ma longue carrière ne m'a pas permis autant qu'à vous de connaître bien mes enfants et leurs qualités. Je connais à Victor une sensibilité exquise, un excellent cœur, et tout me porte à croire que ses autres qualités morales répondent à celles-là. C'est ce cœur, ce sont ces qualités que j 'ose mettre aux pieds de votre aimable fille... Victor me charge de vous demander la main de cette jeune personne dont il prétend faire le bonheur et dont il attend le sien..» Déjà, pour aplanir les premières difficultés, il s'est avec une distinction rare ouvert une carrière brillante, il s'est, en quelque sorte, doté pour offrir à mademoiselle votre fiUe un état convenable, des espérances et im avenir ; vous connaissez ce qu'il est et ce qu'il a. Si des temps plus heureux permettaient l'accompHssement du traité de mai 1814, si la commission mixte des séquestres et indemnités donnait enfin des conclusions que le gouvernement adoptât, Victor recevrait de son père les moyens de monter modestement sa maison... Aussitôt que
j'aurai reçu votre réponse, si elle est telle que je me plais à l'espérer, j'adresserai à Victor le consentement voulu par l'article 76 du code civil... »
Je transcris également ces quelques lignes de la réponse de M. Foucher :
«Votre Victor vient de nous remettre la lettre que vous nous faites l'honneur de nous écrire. Victor est tel que vous le supposez. Il a, de plus, cette gravité qui supplée si bien chez les jeunes gens à l'expérience des années ; et ce qui est encore plus rare, on voit uni en lui le désintéressement à l'esprit d'ordre... Ainsi l'union que vous voulez bien nous proposer nous paraît aussi avantageuse pour notre Adèle qu'elle est flatteuse pour toute la famille. Nous y donnons donc très volontiers notre assentiment, et, de ma part, c'est avec un plaisir d'autant plus grand que ce mariage ravivera une ancienne liaison qui a toujours été d'un grand prix pour moi, et de laquelle, mon général, vous voulez bien vous souvenir... Je regrette de ne pouvoir faire pour nos jeunes gens tout ce qu'ils méritent. Adèle apportera en ménage deux mille francs en meubles, nippes et espèces, et ils auront chez nous le logement et les soins, tant qu'ils ne se croiront pas assez avancés pour monter une maison. Cet arrangement leur conviendra sans doute, et il nous accommodera d'autant mieux que nous ne cesserons pas de jouir de la présence de tous nos enfants... »
En apprenant le prochain mariage, M. de Lamennais écri\àt à Victor :
< A la Chênaie, 6 octobre.
« Un événement qui fixe votre destinée, mon cher Victor, ne peut que m' intéresser bien vivement. Vous allez devenir l'époux d'une personne que vous avez aimée dès l'enfance, et qui est digne de vous comme vous êtes digne d'elle. Dieu, je l'espère de tout mon coeur, bénira cette heureuse union qu'il semble avoir préparée lui-même par un long et invariable attachement, par une tendresse mutuelle aussi pure que douce. Mais, en goûtant le bonheur d'être hé pour toujours à celle que votre cœur avait choisie, et qui vous a gardé, dans le secret du sien, une foi si constante, sanctifiez ce bonheur même par des réflexions sérieuses sur les devoirs qui vous sont imposés. Ce n'est plus un amour de jeune homme qui convient à votre état présent, mais un sentiment plus solide et plus profond, quoique moins impétueux. Vous êtes époux, vous serez père ; songez, songez souvent à tout ce que ces deux titres exigent de vous. Vous ne l'oublierez jamais, si vous vous souvenez que vous êtes chrétien, si vous cherchez dans la religion la règle de votre vie, la force de supporter les peines dont nul n'est exempt, et celle même d'être heureux. La joie que vous ressentez est légitime, elle est dans l'ordre de Dieu, si vous la lui rapportez, et je me plais à en trouver dans votre lettre l'expression naïve et touchante. Mais entendez aussi que c'est une joie du temps, et fugitive comme lui. Il y a une autre joie dans l'éternité, et c'est celle-là qui doit être l'objet de tous les désirs de votre âme. Que le ciel cependant, cher ami, répande sur vous et sur celle dont le sort ne sera plus désormais séparé du vôtre tout ce qu'il y a de plus doux dans