L'ODE A LA COLONNE
partis, qui ne rejetterait rien de son histoire et qui dirait à la colonne impériale :
Au bronze de Henri mon orgueil te marie.
Ce n'est plus seulement l'armée qu'il accepte comme dans l'ode « à son père », c'est aussi l'empereur. « Buonaparte » est devenu « Napoléon », le « t}^Tan » est oublié, et « l'éperon de Napoléon » vaut « la sandale de Charlemagne » .
XLM
M. Taylor était alors commissaire royal à la Comcdie-Frajiçaise. Il demanda à M. Victor Hugo pourquoi il n'écrivait pas pour le théâtre.
— J'y pense, dit M. Victor Hugo. J'ai même commencé un drame sur Cromwell.
— Eh bien ! finissez-le et donnez-le-moi. Un CromweU fait par vous ne peut être joué que par Talma.
Pour engager l'affaire, il réunit le poëte et le tragédien dans un dîner au Rocher de Canccde.
Le dîner était nombreux, mais ]\B1. \'ictor Hugo et Talma, placés l'un à côté de l'autre, purent causer à leur aise.
Talma avait alors soixante-cinq ans ; il était fatigué et malade ; il mourut quelques mois après ; il se sentait finir. Il parla de sa profession avec amertume : les acteurs n'étaient pas des hommes, pas même lui, malgré son succès et sa réputation ; applaudi et traité presque en ami par l'empereur, il lui avait demandé la croix, et l'empereur n'avait pas osé la lui donner. Même dans son métier, il n'était arrivé à rien.
M. Victor Hugo se récria.
— Non, insista le grand tragédien, racteur
n'est rien sans le rôle, et je n'ai jamais eu un vrai rôle. Je n'ai jamais eu de pièce comme il m'en aurait fallu. La tragédie, c'est beau, c'est noble, c'est grand; j'aurais voulu autant de grandeur avec plus de réalité. Un personnage qui eût la variété et le mouvement de la vie, qui ne fût pas tout d'une pièce, qui fût tragique et familier, un roi qui fût un homme. Tenez, m'avez-vous vu dans Charles VI ? J'ai fait de l'effet en disant : Du pain ! Je veux du pain ! C'est que le roi n'était plus là dans une souffrance royale, il était dans une souffrance humaine ; c'était tragique et c'était vrai ; c'était la souveraineté et c'était la misère ; c'était un roi et c'était un mendiant. La vérité ! voilà ce que j'ai cherché toute ma vie. Mais que voulez-vous ? je demande Shakespeare, on me donne Ducis. A défaut de vérité dans la pièce, j'en ai mis dans le costume. J'ai joué Marins jambes nues. Personne ne sait ce que j'aurais été si j'avais trouvé l'auteur que je cherchais. Je mourrai sans avoir joué une seule fois. Vous, monsieur Hugo, qui êtes jeune et hardi, vous devriez me faire un rôle. Taylor m'a dit que vous faisiez un Cromwell. J'ai toujours eu envie de jouer Cromwell. J'ai acheté son portrait à Londres. Si vous veniez chez moi, vous le verriez accroché dans ma chambre. Qu'est-ce que c'est que votre pièce ? Ça ne doit pas ressembler aux pièces des autres.
~ Ce que vous rêvez de jouer, dit M. Victor Hugo, c'est justement ce que je rêve d'écrire.
Et il exposa au tragédien quelques-unes des idées dont il allait faire la Préjace de Cromwell : le drame substitué à la tragédie, l'homme au personnage, le réel au convenu ; la pièce libre d'aller de l'héroïque au positif ; le style ayant toutes les allures, épique, lyrique, satirique, grave, bouffon ; la suppression
de la tirade et du vers à effet. Ici, Talma l'interrompit vivement :
— Ah ! oui, s'ccria-t-il ; c'est ce que je m'épuise à leur dire. Pas de beaux vers !
Il écouta avec grande attention les théories du poëte.
— Et votre Cromwell est fait dans ces idées ? lui demanda-t-il.
— Tellement que, pour bien marquer tout de suite sa volonté d'être réel, son premier vers est une date :
Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept.
— Vous devez en savoir des scènes par coeur ! dit Talma. Vous seriez bien aimable de nous en dire une.
Les autres convives joi^mirent leurs instances aux siennes. M. Victor Hugo dit la scène où Milton adjure Cromwell de renoncer à se faire roi. La scène était mal choisie ; ce n'était, en somme, qu'un long discours, qui, si accidenté qu'il fût par l'émotion du raisonnement et par la coupe de la phrase, ne tranchait pas absolument avec les tirades tragiques ; de plus c'était Milton qui parlait tout le temps, et Talma n'aurait eu qu'à l'écouter. Il trouva les vers très beaux, ce qui était un éloge suspect après son cri contre les « beaux vers », et demanda autre chose. M. Victor Hugo dit la scène du Protecteur interrogeant Davenant sur son voyage. Cette fois, on était loin de la tragédie ! A chaque détail local, à chaque touche de réalité franche :
Logez-vous pas toujours chez votre même hôtesse ? A la Sirène /...
Vous avez un chapeau de forme singulière.
Excusez ma façon peut-être familière ;
Vous plairait-il, monsieur, le changer pour le mien ?
Talma applaudissait : — A la bonne heure ! c'est cela ! c'est ainsi qu'on parle ! — Et, la scène finie, il tendit la main à l'auteur en lui disant : — Dépêchezvous de finir votre drame, j'ai hâte de le jouer.
Quelque tem.ps après, Talma était mort. M. Victor Hugo, n'ayant plus d'acteur, ne se pressa plus, et put donner à son drame des développements que n'aurait pas comportés la représentation.
Il travaillait souvent en marchant ; il n'avait qu'un pas à faire pour être sur le boulevard Montparnasse ; il se promenait là, parmi les allants et venants nomxbreux qu'y attirent les cabarets des barrières, les boutiques en plein vent, les spectacles forains et le cimetière. En regard du cimetière, il y avait dans ce moment une baraque de saltimbanques. Cette antithèse de la parade et de l'enterrement le confirmait dans son idée d'un théâtre où les extrêmes se toucheraient, et ce fut là que lui vint à l'esprit le troisième acte de Manon de Lorme où le deuil du marquis de Nangis contraste avec les grimaces du Gracieux.
Une des modes d'alors était d'aller manger des galettes au Moulin de Beurre, ainsi nommé parce que le propriétaire s'était enrichi à vendre du beurre. Le moulin était dans la campagne, du côté de Vanvres. Une fois là on ne revenait pas dîner à Paris, on se répandait dans les guinguettes environnantes. Un dimanche, M. Abel Hugo, cherchant où manger, entendit une musique sous des arbres. C'étaient
. Les vagues violons de la mère Saguet.
Il y alla et vit une maisonnette entre une cour fleurie de plates-bandes et un jardin ombragé. Il dîna sous une tonnelle, et dîna si bien qu'il y amena tous ses amis. Il fut félicité hautement de sa découverte, et on ne le nomma plus que le Christophe Colomb de la mère Saguet. Il fut engagé d'honneur à y dîner souvent. Il passait par la rue Xotre-Dame-des-Cha .ips et emmenait quelquefois son frère. On s'y rencontrait ; la réputation du heu s'était faite rapidement, et attirait les peintres et les sculpteurs, nombreux de ce côté de Paris. MM. David, Charlet, Louis Boulanger, les Devéria, l'excellent architecte Robelin, se donnaient de fréquents rendez-vous sous les tonnehes. Le grand talent de la cuisinière, c'était surtout la jeunesse et la bonne humeur des dîneurs. La mère Saguet n'avait guère pour garde-manger que sa basse-cour. Le premier plat était les œufs, et le second les poulets qu'elle accommodait sommairement ; elles les coupait en deux, les mettait à cuire sur le gril et leur adjoignait une sauce piquante. Avec cela, du fromage et du vin blanc tant qu'on en voulait, on avait de quqi rester à table depuis six heures jusqu'à dix et s'en aller radieux.
Un jour que ^I. Victor Hugo allait chez la mère Saguet avec M. David, ils rencontrèrent, rue Montparnasse, ime fiUe de treize à quatorze ans en guenilles ; M. David la regarda, s'arrêta, lui parla, et prit note de son nom et de son adresse. M. Mctor Hugo, étant allé voir M. David dans son atelier la sem.aine suivante, y trouva la pauvre petite toute nue, grêle, étiolée, flétrie par la misère, et pourtant belle ; M. David en faisait la jeune fille du Tombeau de Botzaris, laquelle, dans sa pensée, représentait la Grèce, alors opprimée et soiiffrante.
Elle semblait heureuse de penser que son corps chétif allait acquérir l'éternité du marbre. Hélas ! le marbre n'a pas été plus épargné que la chair. Au moins ce sont le? français qui ont fait une cible du tombeau du Cid, ce sont les grecs eux-mêmes qui ont fait une cible du tombeau de Botzaris. M. David, sorti de France en décembre 1851, alla en Grèce ; une balle avait frappé le front, une autre avait cassé une main. Cette douleur ajoutée à l'exil navra le pauvre grand sculpteur ; il redemanda sa statue blessée et mutilée pour la guérir et la réparer. Mais il mourut avant d'en avoir eu le temps.
A la fin de l'été, M. Victor Hugo était un soir chez M°^^ Tastu ; elle le pria de dire une scène de Cromwell, qu'il venait d'achever. M. Tissot, qui était présent, trouva la scène très belle, et demanda à l'auteur s'il avait traité avec un éditeur ; sur sa réponse négative, il lui offrit d'en parler au sien. En effet, dès le lendemain, M. Ambroise Dupont vint acheter le manuscrit, et l'auteur s'occupa de la préface.
Le succès du Freyschufz avadt mis TOdéon en goût d'importations dramatiques. Après Weber, vint Shakespeare. A la nouvelle que des acteurs anglais aUaient représenter leur grand poëte, toute la jeune génération s'émut et se passionna. M. Eugène Delacroix écrivait à M. Victor Hugo :
«Eh bien, envahissement général. Hamlet lève sa tête hideuse, Othello prépare son oreiller essentiellement occiseur et subversif de toute bonne poHce dramatique. Qui sait encore ? le roi Lear va s'arracher les yeux devant un public français ! Il serait de la dignité de l'Académie de déclarer
incompatible avec la morale publique toute importation de ce genre. Adieu le bon goût. Apprétezvous dans tous les cas une bonne cuirasse sous votre habit. Craignez les poignards classiques. »>
Au grand poëte s'ajoutaient de grands acteurs, entre autres une actrice exceptionnellement douée, miss Smithson ; M^^^ Taglioni lui eût envié sa danse, M™^ Pasta son chant et M^^^ Mars sa voix. Elle ravissait les peintres par le goût de ses costumes. Elle réussit de toutes les façons ; M. Berlioz, alors violon à l'orchestre de l'Odéon, la demanda en mariage.
Ces admirables drames admirablement joués remuèrent profondément M. Victor Hugo qui écrivait dans ce moment la préface de Croynwell ; il l'emplit de son enthousiasme pour « ce dieu du théâtre en qui semblent réunis, comme dans une trinité, les trois grands génies caractéristiques de notre scène, Corneille, Molière, Beaumarchais ».
La préface prit, comme la pièce, de vastes proportions. Le volume qui en aurait fait deux aisément, fut imprimé très vite et parut dans les premiers jours de d'^cembre 1827.
L'effet du drame fut dépassé par celui de la préface. Elle éclata comjne une déclaration de guerre aux doctrines reçues et provoqua des batailles de feuilletons. L'hostihté attaqua tout, les idées et le style ; voici quelques lignes d'un des journaux importants d'alors, la Gazette de France :
a. Ce qui se fait remarquer dès les premières lignes de cette préface, c'est le ton de hauteur dédaigneuse avec laquelle un jeune écrivain dont la réputation n'a point dépassé l'enceinte de quel-
ques cercles amis parle de tout ce qui a d'autres idées que celles qu'il professe... Il fut un temps où il se contentait de faire des odes comme tout le monde... Il se bornait à recueillir par avance les palmes que promettait à son talent futur l'espoir que ses premiers essais faisaient naître, et qui m.alheureusement sont encore incucillies, pour parler la langue romantique. Aujourd'hui, il en est tout autrement. Le jeune pcëte modeste est devenu un professeur jetant avec fierté ses préceptes à son auditoire absent... Qui songe encore à reproduire cette vieille et ennuyeuse question du classique et du romantisme, dont l'ennui a fait justice depuis longtemps? Deux hommes seuls, M. Hugo et M. d'Arlincourt, qui l'ont fait en même temps et souvent dans des termes identiques ; s'il y a entre eux quelque différence, elle est tout entière à l'avantage du dernier, dont la prose nous a semblé bien préférable, sous le rapport du goût et de la simplicité, à celle de l'auteur de Cromwell... Son but avoué est de briser tous « ces fils d'araignée dont les mihces de Lilhput ont entrepris d'enchaîner le drame dans son sommeil » ; c'est-à-dire, en français, de se rendre indépendant des trois unités. Nous pourrions faire remarquer à l'auteur de cette phrase que, dans cette milice de Lilliput, il y a quelques nains qui ne sont pas si méprisables, et entre autres tous les hommes qui ont écrit pour la scène depuis le Cid jusqu'à Crœtm'ell ; mais que seraient-ils ces hommes pour lui qui appelle Shakespeare (dont il ne sait pas même écrire le nom) le dieu du théâtre?... Les personnes qui ne partageront pas les idées émises dans ce dernier passage, et nous croyons que le nombre en est considérable, ne pourront au moins en contester la nouveauté.
28o VICTOR HUGO RACONTÉ
C'est pour la première fois, sans doute, qu'on a imaginé de mettre l'auteur de quelques drames spirituels et libertins sur la même ligne que Molière et Corneille (car il faut remarquer que Racine n'est pas même cité, ces messieurs ne s'en occupent pas plus que s'il n'existait pas). Ces bizarreries, qui n'ont rien de sérieux au fond, ont mcme un côté plaisant dont on s'amuserait si elles étaient présentées avec talent ; il faut être doué de quelque force pour s'attaquer à des géants, et, lorsqu'on entreprend de détrôner des écrivains que des générations tout entières sont convenues d'admirer, il faudrait les combattre avec des armes, sinon égales, du moins dans un style assez élégant et assez pur pour montrer qu'on les comprend, et que ce n'est pas uniquement par impuissance qu'on s'attaque à eux ; mais quel tort peut-on espérer leur faire quand on écrit comme l'auteur de la préface dont nous parlons?... »
La défense ne fut pas moins ardente que l'attaque ; les jeunes gens se déclarèrent énergiquement pour l'indépendance du théâtre, et la Préface de Cromwell devint le signe de ralliement.
Le Globe, dans un article de M. de Rémusat, maintint son rôle de médiateur. — Les amis toulousains de M. Victor Hugo sentirent que leur néo-tragédie allait disparaître dans cette irruption violente d'un art entier et sans scrupules. La mort de Talma leur avait porté le premier coup, la Préface de Cromwell les acheva. Ils se résignèrent de bonne grâce, et prirent noblement le parti de l'œuvre qui les tuait. M. Soumet écrivit à l'auteur : « Je Hs et je rehs sans cesse votre Cromivell, cher et illustre Victor, tant il me parait rempli des
beautés îes plus neuves et les plus hardies ; quoique dans votre préface vous nous traitiez de mousses et de lierres rampants, je n'en rendrai pas moins justice à votre admirable talent et je parlerai de votre œuvre michel-angesque comme je parlais autrefois de vos odes, d
xLvn
L'année finit tristement. M°^^ Foucher, malade depuis assez longtem.ps, avait cm que l'été et la campagne la remettraient ; elle revint à Paris condamnée par les médecins. Elle se coucha pour ne plus se relever. Cette femme excellente garda, dans des souffrances intolérables, un calme et une bonté angéliques. Le mal qui la tenaillait lui arrachait par instant un cri vite étouffé, et elle se remettait aussitôt à sourire. Elle ne s'occupait que de son mari et de ses enfants, surtout de sa seconde fille qu'elle avait eue quelques années auparavant et que sa maladie l'avait obligée de mettre en pension toute petite. Elle s'inquiétait du dîner, du linge, si Paul avait ce qu'il lui fallait, s'il était venu une lettre d'Alençon, où son fils Victor était substitut du procureur du roi et s'était marié. Rien n'était touchant comme cette mart^Te attentive au bien-être des autres.
La mort ne l'effraya pas. Le prêtre qu'elle avait demandé la trouva tranquille et sereine. Elle aurait pu se confesser en public. Toute sa vie avait été un long dévouement. Elle avait eu cette perfection de la vertu qui est l'indulgence. Elle qui \ivait dans son intérieur et dans son devoir, elle avait toujours
excusé les fautes des autres femmes ; elle y croyait malaisément ; contrainte par l'évidence, elle répondait : — Je n'aime pas qu'on soit sévère pour les femmes, elles ont tant à souffrir.
Le prêtre était une espèce d'aumônier de la famille. Il avait baptisé le premier enfant de M. Victor Hugo. C'était un méridional, sanguin, irascible, bon diable, assez leste dans ses propos. En présence de la mourante, il se transfigura, et il l'administra avec la gravité sacerdotale. Si habitué qu'il fût aux agonies, il ne put se défendre d'une vive émotion devant cette fin douloureuse d'une femme dont il connaissait toute la vie. Il sortit le visage en larmes.
Il y eut une apparence d'amélioration dans l'état de la malade. — Je me sens mieux, dit-elle, je crois que je vais entrer en convalescence.
Le soir m.ême, le supplice reprit. Le surlendemain, elle rendait à Dieu une des meilleures âmes qui aient passé sur la terre.
La vie est une perpétuelle rencontre de funérailles et de noces. Au mariage de M. Victor Hugo, son frère Abel avait remarqué une jeune fille, M^^® Julie de Montferrier ; il n'était pas alors en position de se mettre en ménage ; mais depuis, ses affaires ayant réussi, il l'avait demandée et obtenue. Il fut marié par le même prêtre qui venait d'enterrer T^me Foucher.
Le général Hugo, établi momentanément à Paris, assista au mariage. La réconciliation était complète entre le père et les fils. Abel et Victor étaient revenus tout à fait et avaient accepté leur belle-mère. C'était à son père que Victor avait dédié Cromwell. Le général était heureux de tous les côtés. Le gouvernement lui avait enfin pardonné
rachaxnement de sa résistance à l'étranger. Il n'était plus interné ; il était reconnu comme général de division. Rétabli dans son grade, dans sa liberté et dans sa famille, il respirait un peu après une vie si laborieuse et si méconnue. Il avait déjà deux petits-enfants, Léopoldine et Charles ; le nouveau mariage lui en promettait d'autres ; il était encore d'âge à voir longtemps grandir ses petits-enfants, qui, eux, seraient élevés à l'aimer.
Pour être plus près de ses fils, il s'était logé dans leur quartier. Il habitait rue Plumet. M. Victor Hugo allait le voir presque tous les soirs. Il y restait des heures entières, voulant regagner le temps perdu. Le 28 janvier 1828, il se hâta de dîner et y emmena sa femme. Le général était en humeur de gaîté et de causerie. On ne se sépara qu'à onze heures. Le fils était rentré et se déshabillait, quand on sonna vivement à la porte. Ce coup de sonnette à une heure où les visites ont cessé lui fit peur. Il courut, ouvrit la porte et vit un homme qu'il ne connaissait pas.
— Que voulez-vous ?
— je \4ens de la part de M"^® la comtesse Hugo vous dire que votre père est mort.
M. Victor Hugo quittait son père, il venait de le voir plein de vie, il fut étourdi du coup, il crut à une erreur ou à quelque horrible rêve. Sans avoir conscience de ce qu'il faisait, il se rhabilla et suivit machinalement le messager rue Plumet.
Il trouva son père étendu sur son lit, rigide et décoloré, le col de chemise déboutonné, une manche relevée et des ligatures au bras. Il y avait près de lui un homme qu'il ne reconnut pas d'abord.
Cet homme était un médecin qui demeurait à la porte du général. On était allé chercher du secours
le plus près possible ; il était venu et avait trouvé le général en proie à une attaque d'apoplexie foudroyante ; il avait pratiqué une saignée et fait tout ce qui était possible, mais sans résultat.
Le général était mort en soldat, Tapoplexie l'avait frappé debout, avec la rapidité d'une balle.
Le médecin du père se trouvait être celui qui avait soigné le fils à la pension Cordier de sa blessure au genou.
Les robes noires et le crêpe achetés pour le deuil de la mère n'étaient pas encore usés et purent servir pour celui du père.