AMY ROBSART
pièce comme il avait voulu. M. Soumet avait fait une Émilia qui, jouée au Théâtre-Français par M^^® Mars, avait eu un demi-succès. M. Victor Hugo avait terminé son Amy Rohsart à sa façon, mêlant librement la comédie à la tragédie. Mais, au moment de songer à la représentation, la pension de Louis XMII était venue le dispenser des spéculations littéraires, et il avait jeté la chose au fond d'im tiroir.
En 1828, le plus jeune de ses deux beaux-frères, Paul Foucher, sortait du collège. Il se sentait entraîné vers la littérature, et surtout vers le théâtre. Mais les théâtres lui faisaient la réponse invariable qu'ils font aux jeunes gens : — Quand vous aurez un nom. Il cherchait donc le moyen de se faire ce nom qui seul ou\Te les portes. Un jour M. Soumet, qu'il était allé voir, lui demanda s'il connaissait A^ny Rohsart et lui en parla comme d'une œuvre singulière et curieuse qui valait la peine d'être lue.
— Ça m'a un peu effarouché dans le temps, dit-il, et maintenant encore il y a bien des témérités où je ne me hasarderais pas, moi ; mais, puisque les drames anglais ont réussi, je ne vois pas pourquoi ça ne réussirait pas. Si j'étais de Victor Hugo, je ne perdrais pas ime pièce où il y a des scènes très belles. Le cinquième acte, qui est presque tout de son invention, est d'une grande originalité.
M. Paul Foucher pria son beau-frère de lui prêter la pièce, et s'étonna, comme M. Soumet, que M. Victor Hugo ne la fît pas jouer. M. Victor Hugo lui exphqua qu'il avait fait cela à dix-neuf ans par pauvreté, mais qu'il ne lui convenait plus d'empnmter des sujets aux autres.
— Et qu'est-ce que tu feras de ta pièce ?
— Je la brûlerai.
— Veux-tu me la donner ?
Il prétendit que cela lui rendrait un vrai service, qu'une pièce pareille lui ouvrirait le théâtre et lui improviserait un nom.
— Ma foi, dit Victor Hugo, je ne regarde pas cela comme une pièce de moi. Fais-en ce que tu voudras. Walter Scott t'appartient autant qu'à moi.
Amy Rohsart, portée aussitôt à l'Odéon, fut reçue facilement et distribuée aux meilleurs comédiens du théâtre, MM. Lockroy, Provost, M'^^ Anaïs, etc. M. Eugène Delacroix voulut bien dessiner les costumes. Il était convenu que le nom de Victor Hugo ne serait pas prononcé ; mais quelques phrases ou quelques indiscrétions le trahirent, et le directeur, enchanté, s'empressa de répandre le bruit que le drame était de l'auteur de Cromwell. M. Victor Hugo eut beau s'y opposer ; le directeur, voyant dans le nom une attraction, continua à le crier sur les toits.
La pièce fut extrêmement sifflée. « On a joué hier à l'Odéon, disait le lendemain le Journal des Débats, un drame en cinq actes, Amy Rohsart, emprunté au Kenilicorth de Walter Scott, et qui, traité déjà sur trois théâtres différentes, reparaissait pour la quatrième fois, sans autre avantage que d'avoir été allongé outre mesure et déparé par une foule de locutions triviales. Les sifflets et les éclats de rire ont fait justice de cette vieille nouveauté. »
M. Victor Hugo, qui voulait bien donner le succès, ne voulut pas donner la chute ; il écrivit immédiatement dans les journaux que les passages siffles étaient de lui. Il ajoutait en post-scriptum : <i L'auteur a retiré la pièce. »
Entre les amis les plus assidus de la maison, deux venaient presque tous les jours, M. Louis Boulanger, intelligence ouverte à Shakespeare comme à Rembrandt, et M. Sainte-Beuve, causeur aussi charmant qu'éminent écrivain. Le mariage de M. Abel Hugo ayant désorganisé les dîners de la mère Saguet, les plaisirs champêtres de Tété de 1828 furent d'aller voir se coucher le soleil dans les plaines de Vanvres et de Montrouge. On s'arrêtait souvent à la Butte au Moulin. M. Victor Hugo s'étendait sous l'énorme éventail et aspirait les bouffées d'air en regardant le crépuscule éteindre l'horizon et en se livrant à ses rêveries qui devinrent les Soleils couchants des Feuilles d'Automne.
On venait finir la soirée rue Notre-Dame-des- Champs. M. Victor Hugo, prié par ses deux amis, disait les vers qu'il avait faits dans la journée. Ou c'était lui qui en demandait à M. Sainte-Beuve, lequel, contraint de s'exécuter et confus d'occuper de lui, recommandait à la petite Léopoldine et au gros Chariot de faire du bruit pendant qu'il parlerait. Mais ils se gardaient d'obéir, et l'on entendait les beaux vers de Joseph Delorme et des Consolations.