II
D'autres fois le poëte de la soirée était Alfred de Musset. Il disait Don Pacz, la Camargo, la Ballade à la lufie. Un jour qu'il avait lu une partie de Mardoche, une discussion s'engagea sur la rime. M. Emile Deschamps dit qu'il voulait des rimes de trois lettres.
— Comme celles-ci ? dit M. Victor Hugo :
Ici gît le nommé Mardoche Qui fut suisse de Saint-Eustache Et qui porta la hallebarde ; Dieu lui fasse miséricorde I
M. Victor Hugo voyait souvent M. Gustave Planche, qui lui avait été amené par M. Sainte- Beuve comme sachant l'anglais. Une édition de luxe des Odes et Ballades allait paraître avec un frontispice qui était la réduction de la belle Hthographie de M. Louis Boulanger, la Ronde du Sabbat. Le graveur qui devait réduire la lithographie, ne comprenait rien à ce sujet fantastique et diabolique; comme il était anglais et qu'il ne savait pas un mot de français, il demanda qu'on lui traduisit la ballade. ^I. Sainte-Beuve dit qu'il connaissait quelqu'un qui s'en chargerait volontiers et qui s'en acquitterait à merveille, et il amena im jeune homme grand, à profil grec, et qui eût été beau s'il n'avait pas eu les yeux saillants et le crâne étroit. C'était M. Gustave Planche.
M. Mérimée venait quelquefois. Un jour qu'il dînait, et que la cuisinière avait manqué complètement un plat de macaroni, il offrit de venir en faire un, et, à quelques jours de là, il vint, ôta son habit, mit un tabUer, et fit un macaroni à l'itahenne qui eut le succès de ses hvres. Il allait souvent chez
des anglaises, M^^^ Clarke, qui avaient un salon doctrinaire, libéral et classique ; il y entraîna M. Mctor Hugo, qui y reconnut M. Benjamin Constant, alors vieillard à cheveux blancs, négligé de mise, visage vénérable et fatigué, M. Fauriel, M. Henri Beyle, etc.
Un des habitués de ce salon était M. Eugène Delacroix. Le jeune chef du mouvement en peinture n'avait pas la même audace en paroles qu'en tableaux. Il tâchait de désarmer, par les concessions de sa conversation, les ennemis que lui faisait roriginahté de son admirable talent. Révolutionnaire dans son ateher, il était conservateur dans les salons, reniait toute soHdarité avec les idées nouvelles, désavouait l'insurrection littéraire et préférait la tragédie au drame. La jeune littérature lui pardonnait cette prudence, qu'il n'avait pas sur ses toiles, et qui avait généralement un autre résultat que celui qu'il en espérait. Un soir qu'il venait de sortir de chez 'SV-^^^ Clarke après une discussion où il avait soutenu contre M. Victor Hugo la suprême beauté du Tancrède, de Voltaire, l'aînée des anglaises, qui était de son avis, s'écria enthousiasmée :
— Qu'il est charmant et qu'il a de l'esprit, M. Delacroix! Quel dommage qu'il fasse de la peinture !
Une chanson fit condamner M. Béranger à trois mois de prison. M. Victor Hugo alla' le voir à la Force. Sa cellule ne désemphssait pas de visiteurs, la plupart bons bourgeois, fiers d'approcher leur chansonnier et de lui apporter des consolations substantielles. Le poëte populaire était encombré de pâtés, de gibier, de fruits, de vins.
— Vous voyez comme je suis gâté, dit-il à
M. Victor Hugo. Il ne me manque plus qu'un estomac.
M. Béranger avait dès lors l'habillement et l'allure qu'il a toujours gardés, les cheveux flottants sur les épaules, le col de chemise rabattu, la redingote longue, le gilet croisé. C'était déjà aussi le causeur exquis de ses dernières années, recouvrant un esprit très fin d'un gros bon sens et d'une bonhomie à laquelle il ne fallait pas se fier plus aveuglément qu'au velours de la patte des chats. La giiffe n'était jamais loin.
Sa chambre donnait sur la cour des voleurs. Ses amis s'en plaignaient beaucoup et s'étonnaient qu'il pût vivre en voisinage avec tous ces misérables.
— Laffitte, qui est venu hier, raconta-t-il à son visiteur, n'en revenait pas et me disait qu'il n'y tiendrait pas une heure. Je lui ai répondu : Mon cher Lafiîtte, prenez cent hommes dans cette cour ; quand je sortirai, j'irai chez vous à votre première soirée, j'en prendrai cent dans votre salon — et puis nous pèserons.
Lorsqu'on laisse derrière soi la barrière d'Enfer et la Butte au Moulin, et qu'on descend dans la vallée de la Bièvre, un peu après les chaumières de BrinviUiers, on arrive à une grille qui s'ouvre sur une allée sablée et ombreuse. Au bout de cette allée est une maison d'apparence modeste, plus étendue que haute, de construction irrégulière, entourée d'un jardin qui, agrandi peu à peu, a pris les proportions d'un parc. Cette habitation, appelée les Roches, appartenait alors à M. Bertin l'aîné, rédacteur en chef du Journal des Débats. Il y passait l'été et y attirait tous ceux qui avaient un nom dans les lettres. M. Victor Hugo y fut invité. On
lui demanda des vers, il dit la Douleur du Pacha. Le libraire Gosselin, qui était présent, vint chez lui le lendemain et lui acheta les Orientales.
Le poëte et le journaliste se prirent d'amitié, et, les années suivantes, M. Victor Hugo passa aux Roches une partie de l'automne avec sa femme et ses enfants.
M. Bertin était le patriarche d'une famille unie, composée de M"^^ Bertin, femme excellente et respectable, de deux fils, Armand, cordial et timide sous des formes brusques, Edouard, qui occupait déjà une place élevée parmi les peintres de paysage, et d'une fille, M^^^ Louise, intelligence supérieure, doublement douée et aussi capable de beaux vers que de belle musique. — Je devrais dire deux filles, car Armand était marié, et sa femme, élégante, gracieuse, souriante, était un quatrième enfant, non moins cher que les autres.
Une- large hospitaUté, qui s'arrêtait au point où elle serait devenue de la banalité, ouvrait les portes de la maison. Cinq ou six amis et les principaux rédacteurs du journal y étaient fréquents. M. Victor Hugo s'y lia notamment avec M. Jules Janin, dont la brave affection a résisté aux années et a généreusement redoublé depuis l'exil. En dehors de ce cercle intime, M. Bertin n'accueillait guère que les gens de talent. Il aurait pu emplir sa maison de tout ce qui avait un titre ou une situation politique ; mais il n'avait aucune vanité et ne faisait aucun cas des glorioles sociales. Il avait refusé toutes les fonctions et toutes les distinctions que la puissance de son journal lui avait fait offrir. Ce qu'il avait dédaigné pour lui l' éblouissait peu dans les autres. Il disait que la seule aristocratie était, chez les hommes, l'intelligence, et, chez les
femmes, la beauté. Cette maison si ouverte ne se ferma qu'une fois et ce fut au roi. Louis-Philippe, croyant être très agréable à M. Bertin, lui fit dire qu'il désirait voir les Roches ; M. Bertin déclina l'honneur que tant d'autres eussent sollicité.
— Le roi est très bien à Versailles et je suis très bien aux Roches, répondit-il à l'envoyé ; s'il vient ici, nous serons mal tous les deux.
Une fois, à Paris, M. Guizot, ministre, ayant à lui parler pour affaire pressante, se fit annoncer au moment où il se mettait à table ; le ministre fut prié d'attendre la fin du dîner ou de repasser. Ce n'était nidlement hauteur de journaliste qui veut faire sentir son importance, c'était habitude de voir dans un ministre un homme comme un autre.
Aux Roches, on se réunissait à table et après dîner. Le reste de la journée était à la liberté. On s'occupait comme on voulait ; on restait dans sa chambre, ou l'on se promenait dans le parc, plein de chênes séculaires, de gazons, de fleurs, de kiosques dans les branches ; un étang où se baignaient des cygnes s'alimentait d'étroits ruisseaux au murmure monotone et doux ; les paons faisaient la roue au soleil. On apercevait le maitre de la maison, levé dès l'aube, dirigeant le travail des jardiniers, ou assis sur un banc un livre à la main, quelquefois endormi.
Et du fond de leur nid, sous l'orme et sous l'érable. Les oiseaux admiraient sa tête vénérable.
Et, gais chanteurs tremblants.
Ils guettaient, s'approchaient, et souhaitaient dans l'ombre D'avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre.
Un de ses cheveux blancs.
Au coup de cloche du dîner, M°^^ Bertin et M°^®
Armand quittaient leurs aiguilles, M^^^ Louise son piano, Edouard sa palette, M. Victor Hugo sa plume, M. Bertin rentrait et mettait une rose sur la serviette de sa voisine de table. On causait surtout de littérature, on se passionnait, chacun avait son franc parler. Au dessert, les enfants de M. Victor Hugo paraissaient. La petite famille s'était augmentée d'un second garçon appelé Victor. Tous trois faisaient une ample récolte de caresses et de friandises.
Les enfants n'étaient jamais pressés de retourner à Paris. Ils vivaient en plein air, allant de la laiterie à la basse-cour, buvant du lait mousseux dans des jattes blanches, effarant les poussins et les faisans dorés. Ces plaisirs n'étaient interrompus que par M^^® Louise qui les appelait pour leur dire un beau conte. Vite ils y couraient ; elle prenait Victor sur ses genoux, faisait asseoir près d'elle Léopoldine et « son Chariot » et leur improvisait une histoire qui était à eux tout seuls, car elle ne laissait entrer personne. Et il allait les entendre, le soir, pendant que leur mère les couchait, essayer de lui redire ces merveilleux récits.
M. Victor Hugo s'était trouvé, en 1820, sur le passage de Louvel allant à l'échafaud. L'assassin du duc de Berry n'avait rien qui éveillât la sympathie ; il était gros et trapu, avait un nez cartilagineux sur des lèvres minces, et des yeux d'un bleu vitreux. L'auteur de l'ode sur la Mort du duc de Berry le haïssait de tout son ultra-royahsme d'enfant. Et cependant, à voir cet homme qui était vivant et bien portant et qu'on allait tuer, il n'avait pu s'empêcher de le plaindre, et il avait senti sa haine pour l'assassin se changer en pitié pour le patient. Il avait réfléchi, avait pour la première fois regardé la peine de mort en face, s'était étonné que la société fît au coupable, et de sangfroid, et sans danger, précisément la même chose dont elle le punissait, et avait eu l'idée d'écrire un livre contre la guillotine.
A la fin de l'été de 1S25, une après-midi, comme il allait à la bibliothèque du Louvre, il rencontra M. Jules Lefèvre, qui lui prit le bras et l'entraîna sur le quai de la Ferraille. La foule affluait des rues, se dirigeant vers la place de Grève.
— Qu'est-ce donc qui se passe ? demanda-t-il.
— Il se passe qu'on va couper le poing et la tète à un nommé Jean Martin qui a tué son père.
Je suis en train de faire un poëme où il y a un parricide qu'on exécute, je viens voir exécuter celui-là, mais j'aime autant n'y pas être tout seul.
L'horreur qu'éprouva ^I. Victor Hugo à la pensée de voir une exécution était une raison de plus de s'y contraindre ; l'affreux spectacle l'exciterait à sa guerre projetée contre la peine de mort.
Au pont au Change, la foule était si épaisse qu'il de\ânt difficile d'avancer. MM. Victor Hugo et Jules Lefèvre purent cependant gagner la place. Les maisons regorgeaient de monde. Les locataires avaient invité leurs amis à la jétô' on voyait des tables couvertes de fruits et de vins ; des fenêtres avaient été louées fort cher ; de jeunes femmes venaient s'accouder à l'appui des croisées, verre en main et riant aux éclats, ou minaudant avec des jeunes gens. Mais bientôt la coquetterie cessa pour un plaisir plus vif ; la charrette arrivait.
Le patient, le dos tourné au cheval, au bourreau et aux aides, la tête couverte d'un chiffon noir rattaché au cou, ayant pour tout vêtement un pantalon de toile grise et une chemise blanche, grelottait sous une pluie croissante. L'aumônier des prisons, l'abbé ^lontès, lui parlait et lui faisait baiser im crucifix à travers son voile.
M. Victor Hugo voyait la guillotine de profil ; ce n'était pour lui qu'un poteau rouge. Un large emplacement gardé par la troupe isolait l'échafaud ; la charrette y entra. Jean Martin descendit, soutenu par les aides ; puis, toujours supporté par eux, il gravit l'échelle. L'aumônier monta après lui, puis le greffier, qui lut le jugement à haute voix. Alors le bourreau leva le voile noir, fit apparaître un jeune visage effrayé et hagard, prit la main droite du condamné, l'attacha au poteau avec
IL 10 a
une chaîne, saisit une hachette, la leva en Tair ; — mais M. Victor Hugo ne put pas en regarder davantage, il détourna la tête, et ne redevint maître de lui que lorsque le Ha ! de la foule lui dit que le malheureux cessait de souffrir.
Une autre fois, il vit la charrette d'un détrousseur de grands chemins nommé Delaporte. Celui-là était un vieillard ; les bras liés derrière le dos, son crâne chauve éclatait au soleil.
Il semblait que la peine de mort ne voulût pas qu'il l'oubliât. Il se croisa avec une autre charrette. Cette fois la guillotine faisait coup double ; on exécutait les deux assassins du changeur Joseph, Malagutti et Ratta. M. Victor Hugo fut frappé de la différence d'aspect des deux condamnés ; Ratta, blond, pâle, consterné, tremblait et vacillait; Malagutti, brun, robuste, tête haute, regard insouciant, allait mourir comme il serait allé dîner.
M. Victor Hugo re\dt la guillotine un jour qu'il traversait, vers deux heures, la place de l'Hôtelde- Ville. Le bourreau répétait la représentation du soir ; le couperet n'allait pas bien, il graissa les rainures, et puis il essaya encore ; cette fois il fut content. Cet homme, qui s'apprêtait à en tuer im autre, qui faisait cela en plein jour, en public, en causant avec les curieux, pendant qu'im malheureux homme désespéré se débattait dans sa prison, fou de rage, ou se laissait lier avec l'inertie et l'hébétement de la terreur, fut pour M. Victor Hugo une figure hideuse, et la répétition de la chose lui parut aussi odieuse que la chose même.
Il se mit le lendemain même à écrire le Dernier jour d'un condamné, et l'acheva en trois semaines. Chaque soir il lisait à ses amis ce qu'il avait écrit dans sa journée. M. Edouard Bertin, s'étant
trouvé à une de ces lectures, en parla à M. Gosselin, qui imprimait dans ce moment les Orientales et qui vint demander le volume de prose comme le volume de vers. Le marché signé, il lut le manuscrit. Quand il en fut au passage où l'auteur, voulant que son condamné reste absolument impersonnel afin de ne pas intéresser à un condamné spécial, mais à tous, suppose que les feuillets qui contenaient l'histoire de sa vie ont été perdus, M. Gosselin lui conseilla, dans l'intérêt de la vente du livre, «de retrouver les feuillets perdus ». M. Victor Hugo répondit qu'il avait pris M. Gosselin pour éditeur et non pour collaborateur. Ce fut le commencement du refroidissement de leurs relations.
Les Orientales parurent en janvier 1829, et le Dernier jour d'un condamné trois semaines après.
M. Victor Hugo ne s'est pas borné à cette protestation contre la peine de mort. Il n'a jamais rencontré sur son chemin un échafaud ni un gibet sans affirmer le principe de l'inviolabilité de la vie humaine.
En 1832, il ajoutait au Dernier jour d'un cortr damné une préface considérable qui prenait par le raisonnement la question que le livre avait prise par l'émotion et qui plaidait devant l'esprit ce qu'il avait plaidé devant le cœiu.
En 1834, il faisait Claude Gueux,
Pour ne pas séparer les divers efforts tentés par M. Victor Hugo pour l'abolition de la peine de mort, je parlerai ici de Claude Gueux et des autres écrits où il a continué le Dernier jour d'un condamné.
Claude Gueux parut d'abord dans la Revue de Paris, dont le directeur reçut à cette occasion la lettre suivante :
< Dunkerque, le 30 juillet 1834.
« Monsieur le directeur de la Revue de Paris,
« Claude Gueux, de Victor Hugo, par vous inséré dans votre hvraison du 6 courant, est une grande leçon ; aidez-moi, je vous prie, à la faire profiter.
« Rendez-moi, je vous prie, le service d'en faire tirer à mes frais autant d'exemplaires qu'il y a de députés en France, et de les leur adresser individuellement et bien exactement.
« J'ai l'honneur de vous saluer.
« Charles Carlier, négociant. >
Il y avait deux ans que le malheureux avait été exécuté quand M. Victor Hugo ressuscita son nom. Dans un dossier de papiers relatifs à Claude Gueux, je trouve la demande en grâce, accompagnée de cette note :
« Le nommé Gueux (Claude) a été condamné à la peine de mort pour un crime auquel le tourment de la faim l'avait poussé. Sa tendresse pour son père a intéressé en sa faveur tous ceux qui l'ont approché. Malheureusement l'affaire est à sa fin, la cour de cassation et la chancellerie l'ont examinée, et le jugement va être exécuté si le roi n'accorde pas une commutation de peine. Le condamné attend le mot qui doit lui donner la mort ou la vie. La clémence de sa majesté, si généralement connue, est implorée par le condamné et par les jurés inêmes. »
Une décision prise en conseil des ministres avait rejeté la demande.
Je trouve dans le même dossier les deux lettres suivantes, adressées, la première à M. Delaunay, rue Joubert, 28, la seconde à M. \'ictor Hugo :
« Troyes, le 4 juin 1832.
« Monsieur,
« Nous n'avons reçu votre lettre qu'après l'exécution du malheureux Claude. Il a été exécuté vendredi i" juin à dix heures du matin. Votre zèle à l'obliger lui a été d'une grande consolation ; il ne doutait pas de l'intérêt que vous lui portiez et il nous a recommandé en mourant de vous en exprimer toute sa reconnaissance.
« Sans connaître vos intentions, nous les avons cependant remplies à la lettre.
« La somme que \'ous avez eu la bonté d'envoyer au pauvre prisonnier est restée entre mes mains avec son approbation, parce qu'on ne lui permettait pas de la garder lui-même. Nous lui avons demandé à sa dernière hem'e ce qu'il voulait en faire. Il a disposé d'une partie en faveur de deux détenus condamnés aux travaux forcés à perpétuité et donné le reste à une de ses sœurs. Nous eussions désiré qu'il se fût réservé quelque chose pour se faire dire des messes après sa mort, mais il n'y a pas pensé et nous ne le lui avons pas rappelé.
« Ce malheureux a bien souffert depuis son jugement, par l'appréhension du genre de mort qui lui était destiné. Nous avons partagé ses peines ; il y a été très sensible. Nous avons eu la consolation de lui voir accueillir avec des sentiments pleins de foi les secours de la religion. Il a terminé sa carrière avec ime édification et un courage qui ont ému les personnes qui ont assisté à ses derniers moments.
«Nous avons lieu de croire qu'il est heureux, c'est ce qui fait aujourd'hui notre consolation et qui, je l'espère, doit contribuer aussi à la vôtre
Permettez, monsieur, que je vous manifeste ma gratitude pour votre grande charité à son égard. Vous m'avez fait autant de bien qu'à lui-même. « Agréez, etc.
a Sœur Louise. »
« Monsieur,
« Une personne qui se prétend bien informée m'annonce que vous avez l'intention de publier un roman historique sur Claude Gueux.
a Je pense, monsieur, qu'il est important que vous sachiez que le père Gueux, très âgé, a été condamné à une peine qu'il subissait dans la maison centrale de Clairvaux, et que son fils, pour lui porter secours, a commis avec intention une action dont le résultat l'a conduit dans la prison de son père.
« Quand il faisait du soleil, Gueux prenait entre ses bras son vieux père et le portait avec le plus grand soin sous la chaleur du jour,
« Je serais heureux que ces faits vous fussent de quelque utilité... Si vous avez besoin de quelques renseignements qui se trouvent au dossier criminel, ce serait pour moi une bien grande satisfaction de vous les procurer.
a Je suis, etc.
« MiLLOT,
« Greffier en chef de la Cour d'assises, à Troyes. »
Le 12 mai 1839, <1^ était un dimanche, vers deux heures de i' après -midi, M. Victor Hugo, causant sur son balcon de la place Royale, entendit une détonation ; c'était rinsunection dont MM.
Barbes et Blanqui étaient les chefs. L'insurrection fut vite étouffée ; M. Blanqui put échapper et se cacha chez le sculpteur David ; M. Barbes fut pris et jugé par la Chambre des pairs. M. Victor Hugo assista à une séance. Uœil franc de l'accusé, sa ferme tenue, sa physionomie élevée et son air de grande jeunesse l'intéressèrent vivement. Le lendemain, il était à l'Opéra, où l'on jouait un acte de la Esmeralda ; il était entré à l'orchestre pour entendre « l'air des cloches » ; un pair de France, M. de Saint-Priest, vint s'asseoir auprès de lui. L'acte joué, ils causèrent.
— Nous venons, dit M. de Saint-Priest, de terminer une besogne toujours triste, nous venons de condamner un homme à mort.
— Barbés est condamné !
— Et il sera exécuté, car les ministres y tiennent.
— Quand ?
— Probablement demain matin. Vous savez qu'il n'y a pas d'appel contre la Chambre des pairs.
M. Victor Hugo quitta le pair, alla sur le théâtre et monta à la régie. Le régisseur était absent, il trouva sur sa table un buvard sur lequel s'étalaient des caricatures à la plume, M. Nourrit ayant pour ventre un tonneau, M^^^ Falcon avec des allumettes pour jambes, M. Levasseur habillé en portière, etc. Il prit dans le buvard une feuille de papier et y écri\"it ces quatre vers :
Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe ! Par le royal enfant, doux et frêle roseau ! Grâce encore une fois ! grâce au nom de la tombe I Grâce au nom du berceau !
li mit ces vers dans une de ces enveloppes grises qui servent aux billets de théâtre, cacheta avec un gros pain à cacheter rouge, et alla aux Tuileries. Il donna la lettre au portier, en le priant de la porter tout de suite. Le portier dit qu'il était trop tard pour que le roi l'eût avant le lendemain, mais qu'elle lui serait remise dès le matin. Mais M. Victor Hugo lui exphqua qu'il s'agissait de la vie d'un homme qui devait être exécuté le matin même ; alors le portier appela sa femme pour garder la grille et alla au château, M. Victor Hugo voulut attendre son retour. Au bout de vingt minutes, le portier re\'int.
— Monsieur, dit-il, le roi a vu votre lettre ; mais vous avez bien fait d'écrire votre nom sur l'enveloppe. Il parait que M. France d'Houdetot, qui est l'aide de camp de service, connaît monsieur ; il allait jeter la lettre sur la table, lorsqu'il a vu votre nom. Alors il a porté tout de suite votre lettre, et l'huissier a vu, par la porte vitrée, que le roi la lisait.
M. Victor Hugo respira le lendemain en apprenant que l'exécution n'avait pas eu lieu. Le roi avait généreusement résisté à son ministère. Les ministres, dont était le général Cubières, qui fut plus tard condamné par la Chambre des pairs, non pas pour une affaire politique, revinrent à la charge dans la journée. Louis-Philippe tint bon. M. Victor Hugo reçut de lui cette réponse : « La grâce est accordée, il ne m^e reste plus qu'à l'obtenir. »
M. Victor Hugo, en sa qualité de pair de France, eut à se prononcer dans deux causes principales.
3o6 VICTOR HUGO RACONTÉ
Il jugea, en 1846, Joseph Henry et, en 1847, Lecomte, qui avaient tous deux tiré sur le roi. Il vota la détention temporaire pour Joseph Henry, qui fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, et la détention perpétuelle pour Lecomte, qui fut condamné à mort et exécuté.
En 1848, la question de la peine de mort se présenta inopinément à l'Assemblée constituante. M. Victor Hugo monta aussitôt à la tribune et plaida chaleureusement pour l'abolition.
En mars 1849, l'avocat de Daix, un des condamnés de l'affaire Bréa, vint demander à M. Victor Hugo d'intervenir pour son chent qui allait être exécuté. M. ^'ictor Hugo s'adressa au président de la République, qui n'accorda pas la grâce. J'extrais les détails suivants de lettres d'une sœur de Daix, sous-surveiUante à l'hospice de la Sadpétrière :
«... C'est après deux années de douleur que je peux recueillir mes idées pour vous faire connaître que j'ai conservé le précieux souvenir des démarches que vous avez faites auprès du président de la République, tendant à obtenir une commutation de peine. Le sort en avait décidé... Mon frère n'était pas un homme méchant ; son caractère était difficile, ce qui tenait à la mauvaise organisation de sa tête puisqu'il avait été trépané à l'hôpital de la Charité, ce qui amenait que, dans les moments
de chaleur, il tombait fou. C'est pour cette cause que je l'avais placé à Bicêtre... Quand cette malheureuse insurrection de juin éclata, il était absent de l'hospice... Le lundi, pour la première fois de ma vie, j'ai méconnu les ordres du directeur, vu que nous ne pouvons sortir de l'établissement, je suis partie chercher sur tous les tas de morts, comptant le trouver ; un sort plus triste lui était réservé. Je ne suis parvenue à le trouver que le mercredi ; le malheureux n'avait pas pu m'écrire, car, pendant quarante heures, il avait été attaché... Il est resté neuf mois dans les prisons avant de mourir, et ma plume se refuse de vous dire les scènes déchirantes qui se passaient dans les forts. Pourtant je fus frappée d'admiration au fort d'Ivry de la conduite d'un jeune ofïïcier. La consigne était donnée que les familles n'entreraient pas ; des enfants appelaient leur père, cet ofïïcier prenait les plus jeunes des bras de leur mère et disait : Je n'ai pas reçu d'ordre pour les enfants.
« Dieu veuille que son sang soit le dernier ! Les victimes, j'espère, ne souffrent plus ; mais les familles, quelle torture !... Voilà le sort qui était réservé à la servante du pauvre, car, depuis vingt ans, je suis attachée au service des malades ; ma croix était déjà bien lourde à porter, mais maintenant je ne puis plus que la traîner... Il ne me reste plus que cette triste tombe à visiter, où je n'ai même pas pu faire tracer mon nom ; je me suis soumise avec résignation à la loi qui me le défendait...
« Veuillez me pardonner de vous entretenir de toutes ces calamités, mais vous êtes si bon, vous ressentez tellement le malheur des familles, que vous pardonnerez à une pauvre femme de vous
3o8 VICTOR HUGO RACONTÉ
faire part de ses légitimes chagrins, en vous priant de lui accorder toujours quelques mots de consolation. »
En 1851, le fils aîné de M. Victor Hugo fut traduit en cour d'assises pour avoir protesté, dans le journal l'Événement, contre une exécution qui s'était accomplie avec des détails horribles. M. Victor Hugo écrivit au président des assises :
« Monsieur le président,
« Mon fils, Charles Hugo, est cité à comparaître mardi, 10 juin, devant la cour d'assises, présidée par vous, sous l'inculpation d'attaque au respect dû aux lois à propos d'un article sur l'exécution du nommé Montcharmont.
« M. Erdan, gérant de YÉvèjiement, est assigné en même temps que mon fils.
« M. Erdan a choisi pour avocat M. Crémieux.
« Mon fils désire être défendu par moi et je désire le défendre.
« Aux termes de l'article 295 du code d'instruction criminelle, j'ai l'honneur de vous en demander la permission.
*< Recevez, monsieur le président, l'assurance de ma considération distinguée.
a Victor Hugo.
« 5 juin 1851. »
Il reçut cette réponse :
< Palais de Justice, 7 juin 1851.
« Monsieur,
«En réponse à la demande que vous m'avez adressée, je vous préviens que je vous accorde la permission de défendre votre fils.
« Le président de la cour d'assises,
« Partarrieu-Lafosse. »
M. Victor Hugo plaida pour son fils. Charles Hugo fut condamné à six mois de prison.
M. Victor Hugo avait dans l'esprit deux sujets de drame ; il hésitait s'il ferait d'abord Marion de Lornie ou Hernani f il se décida pour Marion de Lornie, et se mit à l'écrire le i" juin 1S29. Le 20 juin, au jour levant, il commença le quatrième acte, travailla de grande verv^e, passa la nuit, et en écrivit le dernier vers au moment où le jour reparaissait ; tout l'acte avait été fait entre deux levers de soleil. Le 24 juin, la pièce était terminée.
Les amis auxquels ^L Victor Hugo lisait à mesure tout ce qu'il faisait lui conseillèrent une lecture plus publique. Déjà, pour Cromwell, il avait élargi un peu son cercle d'auditeurs. M. Victor Hugo hésitait à l'élargir encore ; mais, sur le bruit qu'il y aurait peut-être une lecture, il fut assailli de sollicitations et d'instances qui ne lui laissèrent pas la liberté de refuser.
Il lut donc, un soir de juillet, Marion de Lorme, qui s'appelait alors Un duel sous Richelieu, devant une réunion nombreuse dans laquelle on remarquait MM. de Balzac, Eugène Delacroix, Alfred de Musset, Alexandre l5umas, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Villemain, Mérimée, Armand et Edouard Bertin, Louis Botilanger, Frédéric SouHé,
Taylor, Soumet, Emile et Antony Deschamps, les Devéria, Charles Magnin, M^^ Tastu, etc. — Le succès fut très vif. Un des étonnements de l'auditoire fut que M. Victor Hugo eût fait un drame jouable ; le développement excessif de Cromwell avait fait craindre qu'il ne sût pas plier sa pensée aux exigences de la représentation ; Marion de Lorme démentait cette peur et faisait de lui décidément un auteur dramatique.
Les félicitations épuisées, les auditeurs s'en allèrent. M. Mérimée, qui était resté, fit une objection au dénoûment. Didier alors mourait sans pardonner à Marion. Il lui semblait que cette mort implacable laisserait le public sous une impression trop dure et trop cruelle, Didier serait plus s;yTnpathique si au dernier moment sa roideur se brisait.
Le lendemain, à neuf heures du matin, M. Taylor était rue Notre-Dame-des Champs.
— Je n'ai pas pu vous parler hier dans cette foule, dit-il à M. Victor Hugo, mais il va sans dire que vous me donnez Marion de Lorme pour le Théâtre-Français. Je suis le premier qui vous aie demandé une pièce, donc c'est à moi que votre pièce appartient. D'ailleurs, Marion de Lorme, ce ne peut être que M^^^ Mars. C'est convenu ?
— C'est convenu, dit M. Victor Hugo.
Le soir, M. Victor Hugo reçut une lettre de M. JousHn de Lasalle, directeur de la Porte-Saint- Martin, lui offrant son théâtre, M. Frédérick- Lemaître pour Didier, M^® Dorval pour Marion, MM. Gobert, Lockroy, Provost, Jemma, etc., pourTes autres rôles.
Le lendemain matin, la domiestique introduisit dans le cabinet de l'auteur un monsieur en habit noir et en pantalon blanc, décoré, dont le
visage blafard faisait saillir deux gros yeux spirituels et d'énormes favoris. Ce monsieur s'appelait Harel et était directeur de l'Odéon.
— Monsieur, dit-il, on ne parle que d'un drame que vous avez lu avant-hier soir. Je viens dès ce matin pour être le premier à vous le demander.
— Vous êtes le troisième, dit M. \^ictor Hugo. En entendant que le drame était promis au
Théâtre-Français, le directeur de l'Odéon insista. — Le Théâtre-Français n'était pas ce qu'il fallait à un talent inusité et téméraire ; le public y était vieux, routinier, rebelle à toute nouveauté ; le public de l'Odéon, c'était la jeunesse ; les mains généreuses et intelligentes des étudiants combattraient pour la révolution Httéraire ; il était essentiel, pour M. Victor Hugo et pour la liberté du théâtre, qu'il gagnât sa première bataille ; à l'Odéon, le rôle de Marion serait joué par M^^^ George, etc.
M. Victor Hugo répondit que tout cela était fort juste, mais qu'il avait donné sa parole et qu'il lisait le lendemain au comité.
— On vous fait lire ! s'écria M. Harel. Moi, je n'ai pas besoin de connaître la pièce.
Et, voyant le manuscrit sur la table, il prit une plume et écrivit précipitamment sur la couverture :
^< ReçM an théâtre de l'Odéon, 14 juillet 182c.
« Harel. »
— Tiens ! dit-il, c'est l'anniversaire de la prise de la Bastille. Eh bien, je prends ma Bastille.
Il mit, sans plus de façon, le manuscrit sous son bras, et allait l'emporter. M. Victor Hugo ne le lui fit pas rendre sans peine.
La lecture eut au Théâtre-Français le même succès que rue Notre-Dame-des-Champs.
— Il est inutile d'aller aux voix, dit M. Taylor. M. Hugo ne présente pas sa pièce, c'est nous qui la lui demandons.
On était au cœur de Tété et rien ne pressait les répétitions. M. Taylor commença par envoyer le manuscrit à la censure. Il redoutait le quatrième acte et avait conseillé à l'auteur d'en atténuer quelques passages ; mais M. Victor Hugo avait voulu que l'acte restât tel qu'il était. Comme l'avait craint le commissaire royal, le rapport des censeurs conclut à l'interdiction.
Le ministre de l'intérieur était M. de Martignac. Un peu littérateur lui-même, il passait pour protéger la littérature, et c'était lui, disait-on, qui avait voulu, malgré la censure, que le Marino Faliero de M. Casimir Delavigne fût joué. M. Victor Hugo aUa le voir.
M. de Martignac avait deux figures, sa figure d'homme, aimable et courtoise, et sa figure de ministre, qu'il faisait froide et sèche. Il reçut M. Victor Hugo avec sa figure officielle. M. de Martignac était, en fait de théâtre, pour l'ancienne division des genres, la tragédie d'une part, de l'autre la comédie ou le vaudeville ; il avait, dans le siècle présent, son Racine, M. Casimir Delavigne, et son Molière, M. Scribe, avec lequel il avait collaboré. M. Victor Hugo était pour lui un novateur qui bouleversait les usages dramatiques, et Marion de Lorme semblait aussi dangereuse au littérateur qu'au ministre. Il traita l'auteur du haut de son portefeuille et de ses vaudevilles : — Les censeurs s'étaient prononcés contre le quatrième acte; il avait lu la pièce et avdt trouvé leur rapport mo-
déré. Ce n'était pas seulement un aïeul du roi qui était tourné en ridicule, c'était le roi lui-même. Dans Louis XIII, chasseur et gouverné par un prêtre, tout le monde verrait une allusion à Charles X.
M. Victor Hugo se récria. Il ne faisait pas d'allusions. En faisant Louis XIII, c'était Louis XIII qu'il avait voulu faire, et nul autre. Il n'avait donné le droit à personne de l'accuser d'hypocrisie, et il n'était pas dans son caractère de souffleter un roi vivant sur la joue d'un roi mort.
— Je vous crois, dit le ministre ; je suis convaincu que ce n'est pas Charles X que vous avez mis dans votre drame, mais c'est Charles X qu'on y verrait. Nous sommes dans un moment sérieux ; le trône est attaqué de tous les côtés ; la violence des partis redouble tous les jours, ce n'est pas l'heure d'exposer aux rires et aux insultes la personne royale. On sait trop, depuis le Mariage de Figaro, ce que peut une pièce de théâtre. Au reste, la question va venir aujourd'hui même en conseil. Mais je vous pré\iens que je parlerai pour l'interdiction, et que, si cela dépend de moi, votre drame ne sera pas joué.
M. Victor Hugo, froissé du refus et surtout de la roideur du ministre, demanda aussitôt une audience au roi. Il reçut le lendemain matin un mot du duc d'Aumont l'avertissant que sa majesté recevrait le jour même à midi, en audience particuhère, «le baron Victor Hugo. » Il n'avait jamais pris son titre, et c'était la première fois qu'on le lui donnait.
Il devait être à Saint-Cloud à midi ; l'embarras était qu'on n'était admis qu'en habit à la française et qu'Û n'en avait pas. Son frère Abel, qui se trouvait là, se chargea d'aller à la découverte, et en rapporta un. En même temps on apportait du
théâtre le quatrième acte royalement copié sur papier vélin.
A midi sonnant, M. Victor Hugo fut introduit par l'huissier de service dans une salle où attendaient quinze ou vingt personnages, généralement chamarrés, et une seule femme. Les hommes étaient debout, l'étiquette ne permettant qu'aux femmes de s'asseoir chez le roi, fût-il absent. La femme, qui était assise, était M°^® Du Cayla, que M. Victor Hugo connaissait pour l'avoir vue au mariage de son frère Abel. Pendant qu'il causait avec elle, un huissier vint la prier de patienter un moment ; la messe allait finir et le roi allait revenir de la chapelle.
Presque aussitôt, le duc d*Angoulême parut, précédé et suivi de gardes du corps, ayant au cou le collier du saint-esprit, sur la poitrine les croix de la légion d'honneur et de saint Louis, son chapeau sous le bras et son livre d'heures à la main. Il marchait lourdement, se dandinait, saluait tête baissée à droite et à gauche ; il traversa le salon sans regarder personne.
Un instant après, le même huissier qui était venu parler à M°^^ Du Cayla revint l'appeler. Elle se leva, franchit sans nul embarras la réunion masculine et entra chez le roi. M. Victor Hugo se dit qu'avant que son tour vînt il avait du temps à tuer et alla à une fenêtre se distraire à regarder le paysage. Il n'y était pas depuis dix minutes qu'il s'entendit appeler. Cette brusque réception le surprit ; il était naturellement timide, il fut beaucoup plus embarrassé que M"^® Du Cayla des regards qui se fixèrent sur lui, et il entra chez le roi le rouge au visage.
L'accueil affable du roi le remit bientôt. Charles X
3i6 VICTOR HUGO RACONTÉ
lui dit qu'il le connaissait de réputation et qu'il serait bien aise de l'obliger. M. Victor Hugo lui expliqua ce qui l'amenait.
— Ah ! oui, je sais, dit le roi. On m'en a parlé hier. Il paraît, ajouta-t-il en souriant, que vous maltraitez un peu mon pauvre aïeul Louis XIII. M. de Martignac dit qu'il y a dans votre pièce im acte terrible.
— Peut-être votre majesté ne serait-elle pas de l'avis de son ministre, si elle voulait prendre la peine de s'éclairer elle-même. J'ai apporté le quatrième acte...
— Le quatrième acte seul ! interrompit gracieusement le roi. Certainement, je le lirai. Il fallait m'apporter toute la pièce.
Il y eut alors entre le roi et le poëte une conversation que M. \'ictor Hugo a racontée dans les Rayo?is et les Ombres. En prenant congé du roi, il sollicita une prompte décision.
— Soyez tranquille, promit Charles X, je me presserai. J'aime beaucoup votre talent, monsieur Hugo. Il n'y a pour moi que deux poètes, vous et Désaugiers.
— Le roi alors ne se laissera pas influencer par le ministre.
— Oh ! si c'est M. de Martignac qui vous inquiète !...
Le roi n'acheva pas. Le lendemain, M. de Martignac n'était plus ministre.
A quelques jours de là, M. Victor Hugo reçut rin\4tation de passer chez le nouveau ministre de l'intérieiur, M. de la Bourdonnaye. Le roi avait lu l'acte, et regrettait de ne pouvoir autoriser la représentation. Le gouvernement, du reste, était disposé à tout faire pour dédommager l'auteur.
M. Victor Hugo remercia le ministre, mais n'accepta rien.
Le lendemain il causait avec M. Sainte-Beuve, on lui remit un pli portant le cachet du ministère de l'intérieur. M. de la Bourdonnaye lui annonçait que le roi lui donnait une nouvelle pension ^de quatre mille francs. L'homme qui avait apporté le pli demandait s'il y avait une réponse.
— Oui, dit M. Victor Hugo.
Il s'assit et écrivit ime lettre qu'il tendit à M. Sainte-Beuve avant de la cacheter.
— J'en étais sûr, dit M. Sainte-Beuve.
La lettre refusait la pension.
M. Sainte-Beuve n'avait nulle raison de taire le fait. Les journaux le racontèrent. « La conduite de M. Victor Hugo, dit le Journal des Débats, n'étonnera nullement ceux qui le connaissent ; mais il est bon que le public sache les nou\'eaux droits que le jeune poëte vient d'acquérir à son estime. > Le Constitutionnel s'écria : « La jeunesse n'est pas aussi facile à corrompre que l'espèrent MM. les ministres. »