‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 36 sur 49 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

HERNANl

M. Victor Hugo n'était pas de ceux qu'un échec décourage ; il comprenait d'ailleurs que l'interdiction de Marion de Lorme profiterait à son prochain drame. La semaine suivante il dînait chez M. Nodier avec le baron Taylor qui partait pour un voyage.

— Quand serez-vous de retour ? lui demanda M. Victor Hugo.

— A la fin du mois.

— Cela nous donne un peu plus de trois semaines. Eh bien, convoquez le comité pour le i" octobre, je lirai quelque chose.

Le i^ octobre, il lut Hernani.

La pièce, reçue par acclamation, fut distribuée immédiatement ; dona Sol à M^^^ Mars, Hernani à M. Firmin, don Ruy Gomez à M. Joanny, don Carlos à M. Michelot. Des bouts de rôle furent acceptés et sollicités par des comédiens de grand mtiite, I\IM. Geffro}^ Samson, Menjaud, etc. ; les quelques vers du page laquez furent pour M^^^ Despréaux (depuis i\I^e Allan).

Les premières répétitions se firent avec entrain. Yl. ^lichelot, sans aimer beaucoup la littérature nouvelle, était homme du monde et de manières prévenantes. i\L Firmin était sympathique au drame.

M. Joanny, qui avait les cheveux blancs de don Ruy Gomez, était un ancien militaire qui avait perdu deux doigts en se battant sous les ordres du général Hugo. Il montrait à Fauteur sa main mutilée et lui disait avec une certaine emphase qui lui était naturelle : — Ma gloire sera d'avoir servi jeune sous le père et vieux sous le fils.

L*art nouveau avait, d'ailleurs, été déjà essayé au Théâtre-Français, et y avait réussi. M. Alexandre Dumas venait de faire jouer son Henri III . Presque inconnu la veille, et n'ayant pas de passé qui suscitât les haines, il avait surpris le parti classique qui, non préparé, n'avait pu se défendre. Le public, li\Té à lui-même et las au fond d'entendre toujours la même tragédie et la même comédie éternellement refaites, et de plus en plus mal, s'était laissé aller au charme imprévu de ce drame alerte, jeune et d'un intérêt si vivant. C'avait été un triomphe sans lutte, une fête, une joie, un bonheur public.

La froideur commença par M^^® Mars.

M^^^ Mars avait alors cinquante ans ; il était tout simple qu'elle aimât les pièces qu'elle avait jouées dans sa jeunesse et celles qui leur ressemblaient; elle était hostile à la rénovation dramatique. Elle avait surtout accepté le rôle pour qu'il ne fût pas joué par une autre. Henri III avait prouvé que le drame pouvait réussir, Hernani avait produit à la lecture une grande impression, et elle ne se souciait pas de laisser à une camarade le bruit et les applaudissements possibles. j\Iais elle répétait dona Sol de l'air maussade, supérieur et un peu étonné d'une personne qui tombait de la Fille d'honneur et de Valérie dans Hernani. Trente-cinq ans de succès lui avaient donné dans le théâtre une toutepuissance qu'elle faisait peser volontiers sur les

auteurs. J'emprunte aux vivants Mémoires de M. Alexandre Dumas un épisode des répétitions d'Hernani.

« Les choses se passaient à peu près ainsi : Au milieu de la répétition, M^^^ Mars s'arrêtait tout à coup.

— Pardon, mon ami, disait-elle à Firmin, à Michelot ou à Joanny, j'ai un mot à dire à l'auteur.

L'acteur auquel elle s'adressait faisait un signe d'assentiment et demeurait muet et immobile à sa place.

M^^^ Mars s'avançait jusque sur la rampe, mettait sa main sur ses yeux et, quoiqu'elle sût très bien à quel endroit de l'orchestre était l'auteur, elle faisait semblant de le chercher.

C'était sa petite mise en scène, à elle.

— M. Hugo ?... demandait-elle ; ^L Hugo est-il là?

— Me voici, madame, répondait M. Hugo en se levant.

— Ali ! très bien ! merci... Dites-moi, monsieur Hugo...

— Madame ?

— J'ai à dire ce vers-là :

Vous êtes mon lion superbe et généreux I

— Oui, madame, Hernani vous dit :

Hélas ! j'aime pourtant d'une amour bien profonde ! Ne pleure pas. Mourons plutôt ! Que n'ai-je un monde ? Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !

Et vous lui répondez :

Vous êtes mon lion superbe et généreux !

— Est-ce que vous aimez cela, monsieur Hugo?

— Quoi ?

— Vous êtes mon lion ?

— Je l'ai écrit ainsi, madame, donc j'ai cru que c'était bien.

— Alors vous tenez à votre lion ?

— J'y tiens et je n'y liens pas, madame ; trouvezmoi quelque chose de mieux et je mettrai cette autre chose en place.

— Ce n'est pas à moi à trouver cela ! je ne suis pas l'auteur, moi.

— Eh bien ! alors, madame, puisqu'il en est ainsi, laissons tout uniment ce qui est écrit.

— C'est qu'en vérité cela me semble si drôle d'appeler M. Firmin mon lion !

— Ah ! parce qu'en jouant le rôle de dona Sol, vous voulez rester ]\I^^^ ]\Iars ; si vous éàez vraiment la pupille de don Ruy Gomez de Sylva, c'està-dire une noble castillane du seizième siècle, vous ne verriez pas dans Hernani M. Firmin, mais un de ces terribles chefs de bandes qui faisaient trembler Charles Quint jusque dans sa capitale ; alors vous comprendriez qu'une telle femme peut appeler un tel homme mon lion, et cela vous semblerait moins drôle.

— C'est bien ! puisque vous tenez à votre lion, n'en parlons plus. Je suis ici pour dire ce qui est écrit ; il y a dans le manuscrit «mon lion !» je dirai : « mon lion ! » Moi... mon Dieu ! cela m'est bien égal ! — Allons, Firmin,

Vous êtes mon lion superbe et généreux ! IL II

322 MCTOR HUGO RACONTÉ

Seulement, le lendemain, arrivée au même endroit, M^^^ Mars s'arrêtait. Comme la veille, elle mettait sa main devant ses yeux. Comme la veille, elle faisait semblant de chercher l'auteur.

— M. Hugo ? disait-elle de sa voix sèche, de sa voix à elle, de la voix de M^^* Mars et non pas de Célimène. — M. Hugo est-il là ?

— Me voici, madame, répondait Hugo avec sa même placidité.

— Ah ! tant mieux ! je suis bien aise que vous soyez là.

— Madame, j'avais eu l'honneur de vous présenter mes hommages avant la répétition.

— C'est vrai... Eh bien, avez- vous réfléchi ?

— A quoi, madame ?

— A ce que je vous ai dit hier.

— Hier, vous m'avez fait l'honneur de me dire beaucoup de choses.

— Oui, vous avez raison... — Mais je veux parler de ce fameux hémistiche.

— Lequel ?

— Eh ! mon Dieu ! vous savez bien lequel.

— Je vous jure que non, madame : vous me faites tant de bonnes et justes observations que je les confonds les unes avec les autres.

— Je parle de l'hémistiche du lion...

— Ah! oui, «Vous êtes mon lion!... » je me rappelle.

— Eh bien ! avez-vous trouvé un autre hémistiche ?

— Je vous avoue que je n'en ai pas cherché.

— Vous ne trouvez pas cet hémistiche dangereux?

— Je ne sais pas ce que vous appelez dangereux, madame.

— J'appelle dangereux ce qui peut être sifflé.

— Je n'ai jamais eu la prétention de ne pas être sifflé.

— Soit, mais il faut être sifflé le moins possible.

— Vous croyez donc qu'on sifflera l'hémistiche du lio7t ?

— J'en suis sûre.

— Alors, madame, c'est que vous ne le direz pas avec votre talent habituel.

— Je le dirai de mon mieux... Cependant je préférerais...

— Quoi ?

— Dire autre chose.

— Quoi ?

— Autre chose enfin !

— Quoi ?

— Dire — et M^^^ Mars avait l'air de chercher le mot que, depuis trois jours, elle mâchait entre ses dents, — dire, par exemple, heu... heu... heu...

Vous êtes mon seigneur superbe et généreux !

Est-ce que mon seigneur ne fait pas le vers comme mon lion ?

— Si fait, madame, seulement m07i lion relève le vers et m07t seigneur l'aplatit. J'aime mieux être sifflé pour un bon vers qu'applaudi pour un méchant.

— C'est bien, c'est bien... Ne nous fâchons pas... On dira votre bon vers sans y rien changer ! — Allons, Firmin, mon ami, continuons...

Vous êtes mon lion superbe et généreux ! Ces taquineries devinrent de jour en jour plus

vives. Si indifférent que fût M. Victor Hugo à ces petites impertinences, il 3' eut un moment où sa dignité ne put plus les tolérer. A la fin d'une répétition, il dit à M^^^ Mars qu'il avait à lui parler. Ils allèrent dans le petit ioyer.

— Madame, dit ^I. Victor Hugo, je vous prie de me rendre votre rôle.

M^^^ Mars pâlit. C'était la première fois de sa vie qu'on lui retirait un rôle. Jusque-là, on la suppliait de les accepter, et c'était elle qui les refusait. Elle sentit la perte de prestige qui pouvait résulter pour elle d'un fait pareil. Elle reconnut son tort et promit de ne plus recommencer.

Elle ne fut plus impertinente, en effet, mais elle fut muette. Elle protesta par une attitude glaciale. Son exemple refroidit les autres. A part M. Joanny, qui resta s}Tnpathique au moins en apparence, l'auteur se vit de jour en jour plus isolé. En outre, il se faisait à l'extérieur une opposition qui réagissait au dedans.

Les auteurs tragiques et comiques supportaient malaisément ce nouveau venu qui menaçait leurs doctrines et leurs intérêts. Ils travaillaient d'avance contre ce démolisseur d'une littérature qui était la bonne, puisqu'elle était la leur. Ils écoutaient aux portes, provoquaient les indiscrétions, ramassaient çà et là quelques vers qu'ils défiguraient, racontaient des scènes en les caricaturant, en imaginaient au besoin, et faisaient bien rire les salons du prétendu chef-d'œuvre. Un auteur du Théâtre-Français fut surpris blotti dans l'ombre pendant une répétition. D'autres venaient chez M. Victor Hugo, se disaient ses grands admirateurs, lui arrachaient à force d'importunités une ou deux scènes, et allaient les col-

porter dénaturées. Un auteur tragique, académicien et censeur, qui avait lu la pièce comme censeur, était un des colporteurs les plus actifs ; un de ces auditeurs, indigné, déféra le fait aux journaux. Le censeur écrivit à M. Victor Hugo : «... Que disent vos espions (il appelait les autres des espions) et les journaux qui vous soutiennent? que j'ai révélé le secret de la comédie ? que j'ai cité vos vers en m'en moquant ? Eh bien, quand cela serait, où est mon tort ? Si je vous ai loué quand vous étiez louable, ne m'est-il pas permis de vous blâmer quand vous êtes blâmable ? Vos ou\Tagcs sont-ils sacrés ? Doit-on les admirer ou se taire ? Vous ne le pensez pas, vous n'avez pas ce ridicule amourpropre. Vous savez que celui qui a franchement applaudi à vos premières odes est hbre de condamner avec la même franchise vos drames nouveaux. J'ai blâmé, c'est vrai, le style de Hernarii... î>

La majorité des journaux attaquait la pièce. Les journaux ministériels regardaient M. Victor Hugo comme un déserteur depuis son Ode à la Colonne et ne lui pardonnaient pas son refus de pension. Les feuilles libérales en pohtique avaient pour rédacteurs littéraires les auteurs mêmes que le drame venait de déposséder. Le Constitutionnel, notamment, qui, quelques semaines auparavant, avait loué l'incorruptibilité de l'homme, fut le plus violent adversaire du poëte.

Un théâtre alla jusqu'à parodier une pièce qui n'était pas représentée. Dans une revue des pièces de l'année, le Vaudeville livra aux éclats de rire la scène des tableaux. Don Ruy Gomez était un montreur d'ours.

Autre inquiétude. Le manuscrit, envoyé à la censure, ne revenait pas. M. Victor Hugo y alla, on

lui dit que la commission avait lu la pièce et l'avait autorisée depuis quinze jours et que c'était le ministre qui la retenait. !M. de la Bourdonnaye renvova la pièce au théâtre « avec l'indication de quelques changements qui avaient été jugés nécessaires ». Ces changements altéraient les principales scènes ; l'auteur résista. On ne voulut pas recommencer l'affaire de Marion de Lorme et on lui laissa garder ses vers, mais il dut les disputer un à un. Je trouve une lettre où on lui rend trois mots :

«Monsieur, il m'est agréable d'avoir à vous annoncer que son excellence, faisant droit à vos observations que je me suis empressé de mettre sous ses yeux, a bien voulu consentir au rétablissement de quelques passages supprimés dans Hernani. Vous êtes donc autorisé à laisser subsister sur le manuscrit visé les expressions suivantes adressées à don Carlos : Lâche, insensé, mauvais roi.

« Agréez, etc.

« Le maître des requêtes, chef du bureau des théâtres.

« Troltv'é. »

Mais le ministre ne consentit pas à ce vers : Crois-tu donc que les rois à moi me sont sacrés ?

Hernani dut dire :

Crois-tu donc que pour nous il soit des noms sacrés ?

L'hiver de 1829 à 1830 fut un des plus rigoureux dont on se souvienne. La Seine fut prise du 20 décembre à la fin de février. M. Victor Hugo allait au théâtre en chaussons pour ne pas se casser les jambes en traversant les ponts. On lui apportait une chaufferette. Les acteurs grelottaient, les vers leur gelaient sur les lèvres, et ils se hâtaient de bredouiller leur scène pour aller se réchauffer au foyer. Cela n'avançait pas le travail et les inimitiés avaient le temps de s'organiser.

Enfin la pièce fut prête à passer. Attaquée comme elle le serait, elle avait besoin d'être énergiquement défendue. Le claqueur du théâtre avait trop longtemps applaudi M. Casimir Delavigne pour ne pas l'admirer et serait un mauvais combattant de l'insurrection contre le répertoire qui l'avait enrichi. Le commissaire royal proposa le claqueur du Gymnase qui lui avait des obligations personnelles et dont il croyait pouvoir répondre. Il est vrai que celui-là applaudissait M. Scribe.

— Choisissez, dit le commissaire.

— Je choisis personne.

— Comment ! il n'y aura pas de claque ?

— Il n'y aura pas de claque.

Quand ce bruit se répandit dans le théâtre, tout le monde demanda à M. Victor Hugo s'il était fou. Aucune pièce ne pouvait se passer de la claque ; la sienne était plus menacée qu'une autre ; si elle n'était pas fortement soutenue, elle n'irait pas jusqu'à la fin. Il répliquait que d'abord les applaudissements salariés lui répugnaient, qu'ensuite les défenseurs de l'ancien genre seraient peu ardents pour le genre contraire, que les claqueurs de j\I. Delavigne ni les claqueurs de M. Scribe n'étaient les siens, qu'à ime forme nouvelle il

fallait un public nouveau, que son public devait ressembler à son drame, que, voulant un art libre, il voulait un parterre libre, qu'il inviterait les jeunes gens, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, imprimeurs, etc. — On fut unanime à lui donner tort et on fît ce qu'on put pour le faire changer de resolution ; mais il persista, et l'on céda, en lui laissant la responsabilité de la représentation.

La curiosité était surexcitée et la demande de location était énorme. A chaque instant l'auteur recevait des lettres comme celles-ci :

« Je viens, monsieur, vous adresser une requête peut-être indiscrète, et, ce que je crains plus encore, peut-ctre tardive. M"^^ B. Constant et moi, nous aurions comme toute la France un vif d^sir de voir Hcrnani. Y aurait-il moyen d'avoir une loge, ou d.ux places dan^ une loge? Ou, si cela était impossibb, pourrions-nous assister à une répétition ? \'euillcz, dans le cas où la loge ou les deux places seraient encore possibles à obtenir, me dire où je dois envoyer pour m'en assurer en remettant le prix, et, dans le second, ce qu'il y a à faire pour être admis à la répétition. Vous verrez, j'espère, dans mon importunité, une suite bien naturelle de l'empressement que nous éprouvons avec tout le pubhc.

« Agréez, avec l'hommage de mon admiration pour votre beau talent, l'assurance da mon attachement bien sincère et de ma haute considération.

« Bexja:\iix Constant.

<Ce 12 jan\ier 1830. >

« Un malentendu dont il serait trop ennuyeux pour vous, monsieur, de connaître les détails me prive des places sur lesquelles je croyais pouvoir compter dans la loge que M. de Fitz-James a obtenue de vous. Pouvez- vous réparer un malheur qui serait réel pour moi, celui de 11e point être des premiers à admirer, à applaudir Hernani ? A défaut d'une loge entière, il me faudrait trois places dans une loge désignée ou à des stalles numérotées et l'une contre l'autre. Enfin, monsieur, tous les moj^ens me sembleront bons pour aller assister à votre triomphe.

«Veuillez trouver ici la nouvelle assurance de mes sentiments d'estime et d'admiration.

LiZINSKA DE ]\IlRBEL. »

Monsieur,

« J'ai fait de vains efforts pour me procurer une loge louée pour la première représentation d'Hernani. On m'a dit, monsieur, que vous auriez la bonté de m'en procurer une ; je vous serai très obligé si vous le pouvez, et je vous en fais d'avance mes remercîments. Je souhaiterais, s'il est possible, qu'elle fût de six places, et des moins élevées.

« Recevez, etc.

« A. Thiers.

« 13 février 1830. >

« L'univers s'adresse à moi pour avoir des loges et des stalles ; je ne vous parle que des demandes que me font les sommités intellectuelles, comme dirait le Globe. M°^® Récamier me demande si, par mon entremise, etc. Voyez ce que vous pouvez faire.

n. lia

Vous savez qu'elle a une certaine influence dans un certain monde. J'ai dit qu'il était impossible d'avoir une loge. Alors elle m'a demandé s'il était possible d'avoir deux bonnets d'évêque. Où la vertu vat-elle se nicher?

« Tout à vous.

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