‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 37 sur 49 · MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

MÉRIMÉE

Dans la semaine qui précéda la représentation, les journaux s'occupèrent beaucoup du drame, et excitèrent vivement leurs lecteurs, la plupart contre, quelques-uns pour. Les feuilles ministérielles essayaient d'amoindrir le bruit. La Quotidienne disait :

(^ On annonce pour demain la première représentation d'Hernani. Nous ne savons pas si les gens qui, avant de voir et d'entendrey se sont déclarés contre la pièce nouvelle, ont fait une ligue pour en amener la chute, mais il est certain que les amis de l'auteur s'emploient de leur mieux pour préserver de tout encombre le succès de son drame. On le conçoit, s'il est \Tai qu'ils regardent cette affaire comme une question de vie ou de mort pour le romantisme... Quoi qu'il en soit, le Journal des Débats, pénétré de l'importance de l'affaire en litige, oubHe aujourd'hui ses propres soucis, et, laissant un instant le soin de sa défense personnelle, se hâte d'accepter avec résignation la semonce du Glohe, pour se ménager une place qu'il consacre à la cause d'Hernani, d'Hernani, qui, dit-il, soulève déjà tant de passions, tant de haines, tant d'acharnement, et risque d'être choisi pour champ de bataille par tant d'intérêts opposés. Nous qui sommes bien loin de désirer qu H ernani soit choisi poîir champ de bataille, et qui ne croyons pas que ce soit l'intention

de Tauteur, nous trouvons qu'il y a imprudence de la part de ses amis à s'efforcer de donner à une question toute littéraire une sorte d'importance politique. — MM. des Débats ont trouvé le moyen d'amener sur ce terrain et M. de Martignac et M. de la Bourdonnaye, et l'ancien et le nouveau ministère, qui assurément n'ont jamais songé ni à défendre, ni à attaquer, ni même à modifier le drame de M. Hugo. De quelque importance que soit la représentation d'Hernani pour la république des lettres, la monarchie française ne peut avoir à s'en inquiéter. &

Tous les amis de l'auteur et tous ceux qui désiraient le triomphe de l'art nouveau étaient venus s'offrir. MM. Louis Boulanger, Théophile Gautier, encore presque enfant par l'âge et déjà homme par le talent, Gérard de Nerval, Vivier, Ernest de Saxe-Cobourg, fils naturel du duc régnant, Achille et Eugène Devéria, Français, Célestin Nanteuil, Edouard Thierry, Pétrus Borel et ses deux frères, Achille Roche, qui eût été un peintre célèbre s'il ne s'était noyé dans le Tibre, accoururent des premiers. Ils battirent le rappel dans la littérature, dans la musique, dans les ateliers de peinture, de sculpture et d'architecture. Ils revinrent avec des hstes de noms qu'ils avaient recrutés, et demandèrent à conduire chacun leur tribu au combat. J'ai retrouvé ime Hste des tribus Gautier, Gérard, Pétrus Borel, etc. J'y lis les noms suivants : Balzac, Berlioz, Cabat, Augustus Mac-Keat (Auguste Maquet), Préault, Jehan du Seigneur, Joseph Bouchardy, Philadelphe O'Neddy, Gigoux, Laviron, Amédée Pommier, Lemot, Piccini, Ferdinand Langlé, Tolbecque, Tilmant, Kreutzer, etc., mêlés d'appellations collectives : l'atelier d'archi-

lecture de Goumaud, 13 places ; l'atelier d'architecture de Labrousse, 5 ; l'atelier d'architecture de Duban, 12, etc.

M. Victor Hugo acheta plusieurs mains de papier rouge, et coupa les feuilles en petits carrés sur lesquels il imprima avec une griffe le mot espagnol qui veut dire/<?y ;

/(ûf

Il distribua ces carrés aux chefs de tribu. Le théâtre lui abandonnait l'orchestre des musiciens, les secondes galeries et le parterre moins une cinquantaine de places.

Pour bien combiner leur plan stratégique et bien assurer leur ordre de bataille, les jeunes gens demandèrent à entrer dans la salle avant le pubhc. On le leur permit, à condition qu'ils seraient entrés avant qu'on ne fit queue. On leur donna jusqu'à trois heures. C'eût été bien si on les avait laissés monter, comime faisaient les claqueurs, par la petite porte de l'obscur passage maintenant supprimé. Mais le théâtre, qui apparemment ne désirait pas les cacher, leur assigna la porte de la rue Beaujolais, qui était la porte royale ; de crainte d'arriver trop tard, les jeunes bataillons arrivèrent trop tôt, la porte n'était pas ouverte, et dès une heure les innombrables passants de la rue Richelieu virent s'accumuler une bande d'êtres farouches

et bizarres, barbus, chevelus, habillés de toutes les façons, excepté à la mode, en vareuse, en manteau espagnol, en gilet à la Robespierre, en toque à la Henri III, ayant tous les siècles et tous les pays sur les épaules et sur la tête, en plein Paris, en plein midi. Les bourgeois s'arrêtaient stupéfaits et indignés. M. Théophile Gautier surtout insultait les yeux par un gilet de satin écarlate et par l'épaisse chevelure qui lui descendait jusqu'aux reins.

La porte ne s'ouvrait pas ; les tribus gênaient la circulation, ce qui leur était fort indifférent, mais ime chose faillit leur faire perdre patience. L'art classique ne put voir tranquillement ces hordes de barbares qui allaient envahir son asile ; il ramassa toutes les balayures et toutes les ordures du théâtre, et les jeta des combles sur les assiégeants. M. de Balzac reçut pour sa part un trognon de chou. Le premier mouvement fut de se fâcher ; c'était peut-être ce qu'avait espéré l'art classique ; le tumulte aurait amené la poHce, qui aurait saisi les perturbateurs, et les perturbateurs auraient été naturellement les lapidés. Les jeunes gens sentirent que le moindre prétexte serait bon, et ne le donnèrent pas.

La porte s'ou\Tit à trois heures et se referma. Seuls dans la salle, ils s'organisèrent. Les places réglées, il n'était encore guère que trois heures et demie ; que faire jusqu'à sept ? On causa, on chanta, mais la conversation et les chants s'épuisent. Heureusement qu'on était venu trop tôt pour avoir diné, alors on avait apporté des cervelas, des saucissons, du jambon, du pain, etc. On dîna donc, les banquettes servirent de tables et les mouchoirs de serviettes. Comme on n'avait que cela à faire.

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on dîna si longtemps qu'on était encore à table quand le public entra. A la vue de ce restaurant, les locataires des loges se demandèrent s'ils rêvaient. En même temps leur odorat était offensé par l'ail des saucissons. Ceci n'était rien encore ; mais, sur tant d'hommes, il y en avait nécessairement qui avaient éprouvé d'autres besoins que ceux de l'estomac ; ils avaient cherché à quel endroit de la maison de Molière on pouvait « expulser le superflu de la boisson»; les ouvreuses, n'étant pas encore arrivées, n'avaient pu leur ouvrir ; ils avaient essayé d'aller sur le théâtre, la porte de communication était fermée, la toile baissée, et il y avait défense absolue de passer. Enfermés pendant des heures, plusieurs n'y avaient pas tenu et s'en étaient allés tout en haut dans le coin le plus sombre. Mais ce coin sombre s'était tout à coup éclairé à l'heure du public ; on a \ti, par la lettre de M. Mérimée, que ce jour-là les femmes les plus élégajites montaient jusqu'aux bonnets d'évêques ; on juge du scandale que dut faire cette humidité où passèrent les robes de soie et les souliers de satin.

Quand M. \'ictor Hugo arriva au théâtre, il trouva les employés souriants et le commissaire ro3'al bouleversé.

— Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il.

— Il y a que votre drame est mort et que ce sont vos amis qui l'ont tué.

M. Victor Hugo, instruit de l'incident, dit que ce n'était pas la faute de ses amis, mais de ceux qui les avaient enfermés pendant quatre heures. Au moins, M^^^ Mars ne savait rien ; le baron Ta3^1or avait eu soin de recommander que la chose lui fût cachée. L'auteur alla dans sa loge.

— Eh bien, lui dit-elle pour premier mot, vous avez de jolis amis ! Vous savez ce qu'ils ont faiti

La recommandation de M. Taylor n'avait pas empêché les ennemis de la pièce d'aller lui raconter tout. Elle était furieuse.

— J'ai joué devant bien des publics, dit-elle, mais je vous devrai d'avoir joué devant celui-là.

M. Victor Hugo répéta à l'actrice ce qu'il avait dit au commissaire royal, et alla dans les coulisses. Acteurs, figurants, machinistes, régisseurs, avaient passé de la froideur à l'hostilité. Seul, M. Joanny vint à lui, et, superbe dans son costmne de don Ruy Gomez, lui dit :

— Ayez confiance ! pour ma part, je ne me suis jamais senti si en train.

M. Victor Hugo regarda par le trou de la toile. Du haut en bas, la salle n'était que soie, bijoux, fleurs, épaules nues. Dans ce resplendissement, deux masses sombres, au parterre et aux secondes galeries, agitaient d'abondantes crinières.

On frappa les trois coups. L'auteur vit lever la toile avec le serrement de cœur de celui qui li\Te à l'inconnu sa pensée et peut-être son avenir. La petite scène de don Carlos avec Josefa passa sans encombre ; puis dofla Sol entra. Les jeunes gens, peu au fait des habitudes théâtrales, et d'ailleurs médiocrement enthousiastes de M^^^ Mars, négligèrent de lui faire la réception à laquelle ses entrées étaient accoutumées, et son public à elle, qui lui en voulait de jouer un drame, ne répara pas leur néghgence. Ce silence insolite la déconcerta un peu. — ■ M. Firmin, qui n'avait plus l'âge d'Hernani, mais qui était toujours jeune d'ardeur et de verve, dit très bien ces vers :

O l'insensé vieillard, qui, la tête inclinée.

Pour achever sa route...

Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur !

L'orchestre des musiciens, le parterre et la seconde galerie battirent des mains, mais sans écho dans le reste de la salle. — Au second acte, à ce dialogue entre don Carlos et Hernani :

— Mon maître.

Je vous tiens, de ce jour, sujet rebelle et traître... Je vous fais mettre au ban de l'empire.

— A ton gré.

J'ai le reste du monde où je te braverai. Il est plus d'un asile où ta puissance tombe.

— Et quand j 'aurai le monde ?

— Alors j'aurai la tombe.

Quelques loges se mêlèrent à l'applaudissement. A chaque scène qui passait sans opposition, les acteurs et les gens du théâtre détendaient la roideur de leurs attitudes ; après le second acte, ils souriaient à l'auteur, et quelques-uns admiraient la pièce de bonne foi.

Mais le vrai danger n'était pas franchi ; l'endroit redoutable était la scène des tableaux, désignée d'avance au rire par la parodie du Vaudeville. Le troisième acte commença bien. Les vers de don Ruy Gomez à dofîa Sol :

Quand passe un jeune pâtre, etc.,

dits par M. Joanny avec une fierté mélancolique.

touchèrent les femmes, il y en eut qui applaudirent. M. Ernest de Saxe-Cobourg cria : Vivent les femmes ! M. Joanny avait une sorte de gaucherie hautaine et de noblesse familière qui allait à merveille au personnage. Il aborda grandement la file des portraits et fut suivi par le public attentif jusqu'au sixième ; mais là, il y eut résistance à avancer plus loin, et commencement des murmures. Deux de plus, on sifflait ; le vers : J'en passe, et des meilleurs ! sauva tout. Le dernier portrait fut salué d'acclamations, qui redoublèrent quand don Ruy aime mieux hvrer sa vie et sa fiancée que son hôte qu'il sait son rival. Dès lors, il n'y eut plus personne dans les coulisses qui eût jamais douté de la pièce. — Le succès fut décidé par le monologue de Charles-Quint au quatrième acte : cet immense monologue, interrompu à chaque vers par les bravos, finit dans une explosion de salves interminables.

Les salves duraient encore, quand on vint dire à l'auteur que quelqu'un le demandait. Il y alla et vit un petit homme à ventre arrondi et à regard ouvert.

— Je m'appelle Mame, dit le petit homme ; je suis l'associé de M. Baudoin, l'éditeur... Mais nous sommes mal ici pour causer. Voudriez-vous venir une minute dehors ?

Quand ils furent dans la rue :

— Voilà, dit-il. Nous sommes dans la salle, M. Baudoin et moi, et nous avons envie de pubher Hernani. Voulez-vous nous le vendre ?

— Combien ?

— Six mille francs.

— Nous en recauserons après la représentation.

— Pardon, insista le libraire, mais je tiendrais à terminer tout de suite.

— Pourquoi ? Vous ne savez pas ce que vous achetez. Le succès peut diminuer.

— Oui, mais il peut augmenter. Au second acte, je pensais vous offrir deux mille francs ; au troisième, quatre mille ; je vous en offre six mille au quatrième ; après le cinquième, j'aurais peur de vous en ofïrir dix mille.

— Eh bien, soit, dit M. Victor Hugo en riant, puisque vous avez cette peur de mon drame, je vous le donne. Venez chez moi demain matin et nous signerons.

— Si cela vous était égal, j'aimerais autant signer tout de suite. J'ai les six mille francs sur moi.

— Je veux bien, mais comment faire ? Nous sommes dans la rue.

— Voici un bureau de tabac.

Le Hbraire y entra avec l'auteur, acheta une feuille de papier timbré, demanda une plume et de l'encre, le traité fut écrit et signé sur le comptoir, et M. Mctor Hugo reçut l'argent, qui ne lui fut pas inutile, car il n'avait plus chez lui que cinquante francs.

Il remonta aussitôt au théâtre et vit, au respect universel, que le succès n'avait pas baissé. Le quatrième acte s'achevait. MM. Michelot, Joanny, Firmin, rayonnal-^nt ; leurs trois rôles s'étaient partagé le succès ; pendant les quatre premiers actes, doîîa Sol est au second plan. M. Victor Hugo jugea nécessaire d'aller voir M^^® Mars.

Il la trouva aigre et sèche. Elle fit d'abord semblant de ne pas le voir. Elle continua de quereller son habilleuse :

— Qu'avez-vous donc aujourd'hui ? Je ne serai

jamais prête. Mais, voyons, mon blanc I il y a une heure que je vous le demande. Mais aussi ma loge ne désemplit pas ! on ne sait plus où l'on en est dans toutes ces visites 1... Ah ! vous voiià, monsieur Hugo. Et, tout en se couvrant la poitrine de blanc :

— Mais savez-vous que ça va très bien, votre pièce ; — au moins pour vous et pour ces messieurs.

— Nous voici à votre acte, madame.

— Oui, je commence quand la pièce finit. Dites donc, vos beaux amis, je ne les aurai pas beaucoup fatigués. Savez-vous que c'est la première fois que je n'ai pas été applaudie à mon entrée ?

— Mais comme vous allez l'être à votre rappel !

— Enfin, dit-elle en prenant l'air de victime résignée, du moment que j'ai accepté ce rôle-là, je devais m 'attendre à ce succès-là.

Lorsqu'elle parut dans sa robe de satin blanc, sa couronne de roses blanches sur le front, avec ses dents éclatantes, avec sa taille qui avait toujours dix-huit ans, elle fit un effet de jeunesse et de beauté. Le décor était charmant; la terrasse où causaient les masques, le palais illuminé, les jardins où luisaient vaguement les jets d'eau, le mouvement de la fête, la musique des danses, puis le silence et les jeunes mariés restés seuls tous deux, tout avait disposé favorablement la salle, et, lorsque M^^® Mars dit ces vers auxquels s'alliait si bien sa voix musicale :

La lune tout à l'heure à l'horizon montait Tandis que tu parlais ; sa lumière qui tremble Et ta voix toutes deux m' allaient au cœur ensemble ; Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant. Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment,

elle n*eut plus rien à envier à « ces messieurs ».

Tout le cinquième acte donna raison à la précipitation du libraire Manie. Quand M. Joanny ôta le masque sous lequel don Ru}^ Gomez a assisté à la noce, la face de spectre qu'il montra fit une impression de terreur ; il y eut dans toute la scène une rigidité sépulcrale qui faisait froid. VJ^^ Mars lui disputa la vie de Hernani avec une énergie dont on n'aurait pas cru Célimène capable. Elle fut vraiment violente en menaçant don Ruy :

Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même Arracher leurs petits qu'à moi celui que j'aime... Voyez-vous ce poignard ? Ah ! vieillard insensé. Craignez-vous pas le fer quand l'œil a menacé ? Prenez garde, don Ruy ! Je suis de la famille. Mon oncle !

Le dénoûment fut un eni\Tement ; il y eut une pluie de bouquets aux pieds de M^^^ Mars ; le nom de l'auteur fut acclamé même par les loges ; cinq ou six seulement restèrent muettes ; pas une ne protesta.

M. Victor Hugo alla faire à la grande actrice les compliments qu'elle méritait. Sa loge était encombrée, mais cette fois elle ne se plaignit pas de la foule. Elle était radieuse, son rôle était superbe, le drame était un chef-d'œu\Te.

— Eh bien ! dit-elle, vous n'embrassez pas votre dofia Sol ?

Et dofia Sol tendit à l'auteur la joue de M^^^ Mars.

M. Victor Hugo était attendu à la porte du théâtre par une troupe d'amis qui voulurent le reconduire. En arrivant chez lui, il trouva son salon plein. La rue Xotre-Dame-des-Champs s'étonnait d'être si bruyante à une heure du matin. M. Achille

Devéria dit qu'il ne voulait pas dormir dans une nuit pareille, et alla faire un dessin de la dernière scène.

Le lendemain, à son réveil, M. Victor Hugo reçut cette lettre :

« J'ai vu, monsieur, la première représentation d'Hemani. Vous connaissez mon admiration pour vous. Ma vanité s'attache à votre lyre, vous savez pourquoi. Je m'en vais, monsieur, et vous venez. Je me recommande au souvenir de votre muse. Une pieuse gloire doit prier pour les morts.

« Chateaubriand.

< 29 février 1830. »

La première représentation avait eu lieu un samedi ; le lundi, jour de la seconde, les feuilletons parurent. Sauf celui du Journal des Débats, tous étaient hostiles. Ils s'en prenaient au drame et à son pubUc ; l'auteur avait amené des spectateurs dignes de sa pièce, des espèces de bandits, des individus incultes et déguenillés, ramassés dans on ne savait quels bouges, qui avaient fait d'une salle respectée une caverne nauséabonde ; ils s'y étaient livrés à une orgie qui avait eu des conséquences immondes ; ils avaient entonné, les journaux libéraux disaient des chants obscènes, les journaux royalistes disaient des chants impies ; le temple était à jamais profané, et Melpomène était dans un état pitoyable.

Le commissaire royal accourut chez l'auteur. Il était fort inquiet ; évidemment, cette unanimité des journaux aÛait redonner de l'élan aux inimitiés domptées l'avant-veille, et il y aurait bataille le

soir. Puisque M. Victor Hugo ne voulait pas de claqueurs, il fallait que ses amis revinss -iit défendre la deuxième représentation comme la première. Il ne fut pas nécessaire d'aller les chercher ; les chefs de tribu n'eurent pas plus tôt lu les feuilletons qu'ils vinrent d'eux-mêmes ; ils comprenaient que la lutte n'était pas finie et que la soirée allait être Vude ; ils en étaient ravis ; ils trouvaient qu'ils avaient réussi trop aisément le premier jour, et ils n'auraient été qu'à moitié contents de vaincre sans combattre.

La rue Beaujolais s'emplit dès midi de badauds qui espéraient le spectacle des bandes étranges promises par les journaux. Mais le théâtre n'exigea plus que les jeunes gens entrassent par la porte du roi et qu'ils fussent en prison pendant quatre heures. Ils entrèrent, un peu avant l'ouvertuie des bureaux, par la petite porte du passage. Il n'y eut donc ni chansons, ni saucissons à l'ail, ni le reste. Il n'y eut que l'excentricité des costimies, qui, du reste, suffit amplement à Thorripilation des loges. On se montrait avec horreur M. Théophile Gautier dont le gilet flamboyant éclatait ce soir-là sur un pantalon gris tendre orné au côté d'une bande de velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'im chapeau plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle, et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges, démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre était tombé.

Au moment où la toile allait se lever, il se passa un fait qui se renouvela depuis à toutes les pièces de M. Victor Hugo ; un essaim de petits papiers blancs s'abattit des hauteurs sur les premières loges, sur le balcon et sur l'orchestre. Ces petits

papiers s'attachaient aux habits, se collaient sur le nez, s'attachaient aux boucles des chevelures féminines, se glissaient dans les corsages ; toute la salle se mit à se secouer et à s'éplucher. Ce fut un nouveau grief contre Hernani. Quel était l'auteur de ces papiers ? Était-ce im ennemi ? Était-ce un haïsseur outré des bourgeois qui les irritait, d'abord pour les irriter, et ensuite pour les inviter au combat, comme le picador excite le taureau ? La question n'a jamais été résolue.

On sentit dès les premiers mots qu'un orage grondait sourdement. Il éclata dès le premier acte. Ce vers :

Nous sommes trois chez vous ! c'est trop de deux, madame,

fut accueilli par un rire immense de toute la première galerie et des stalles d'orchestre. Te rire redoubla au vers :

Oui, de ta suite, ô roi ! de ta suite ! — J'en suis.

Une bonne fortune des loges fut qu'au Heu de dire le vers comme il est écrit, M. Firmin dit :

Oui, de ta suite, ô roi ! — De ta suite j'en suis.

Ce «de ta suite j'en suis ! » fut une joie qui- se prolongea bien longtemps après ce soir-là ; pendant des mois, les classiques ne s'abordaient qu'en disant : « De ta suite j'en suis ! & et ils avaient un moment de douce hilarité.

On pense bien que ces éclats de rire étaient vaillamment relevés par la jeunesse ; ricanements

et applaudissements se croisèrent et la mêlée s'engagea. Au second acte, à ce passage :

— Quelle heure est-il ?

— Minuit,

ce roi qui demandait l'heure, et qui, pour la demander, disait : quelle heure est-il ? qui disait cela en vers, et à qui l'on répondait, toujours en vers, qu'il était minuit, quand il eût été si simple de lui répondre :

Du haut de ma demeure, Seigneur, l'horloge enfin sonne la douzième heure,

tout cela parut naturellement intolérable, et le rire devint une huée. Les jeunes gens se fâchèrent un peu, et imposèrent silence avec une telle résolution que la scène entre Hemani et le roi fut écoutée sans trouble et réussit plus encore que la première fois. M. Joanny, très ferme devant l'opposition, sauva, en la disant hardiment, la scène des portraits ; il eut un geste irrésistible pour offrir sa tête au roi :

J'ai promis l'une ou l'autre.

K' est-il pas vrai, vous tous ? Je donne celle-ci.

Par contre, le monologue de Charles-Quint, tant applaudi le samedi, fut couvert de moqueries.

. . . Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme ! Laisse régner l'esprit que longtemps tu troublas. Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas ! C'est l'Allemagne, c'est la Flandre, c'est l'Espagne.

Rire plus fort.

Mais tu l'as, le plus doux et le plus beau collier, Celui que je n'ai pas, qui manque au rang suprême, Les deux bras d'une femme aimée et qui nous aime !

Éclats de rire.

La fête masquée et les airs de danse du cinquième acte plurent un moment au beau monde ; mais, lorsque dona Sol, après avoir voulu fuir la musique, souhaite d'entendre im chant dans la nuit, et qu'Hemani lui dit :

... Capricieuse !

le mot sembla très drôle, et les ricanements reprirent pour ne plus cesser.

Les journaux du lendemain racontèrent les ricanements, et oublièrent d'ajouter qu'ils avaient été écrasés d'applaudissements : — On avait fait justice de ce drame scandaleux ; maintenant c'était une affaire finie ; il n'en serait plus question. Dieu merci ! Au reste, il n'avait pas même excité la curiosité ; dès la seconde représentation, la salle était à moitié vide, etc.

Il y avait eu, en effet, des places vides, notamment deux loges de galerie de face, ce qui avait étonné la foule, entassée partout ailleurs, et encore plus l'auteur, qui savait que toutes les loges étaient louées. Il voulut savoir quels étaient ces locataires qui avaient payé pour ne pas venir, et il sut que c'était le frère de l'avoué d'un auteur de théâtre, fort célèbre alors.

La troisième représentation fut plus troublée encore que la seconde. I\Iais l'opposition se contenta encore de ricaner ; seulement, elle ricana plus souvent. L'auteur avait encore tous ses amis.

qui firent à chaque huée une vigoureuse réplique d'enthousiasme.

Mais, après trois représentations, M, Victor Hugo rentrait dans l'usage des auteurs et n'allait plus avoir que quelques places à donner. Les acteurs réclamaient la claque, laquelle serait peu fervente pour une pièce qui l'avait expulsée. Le commissaire royal, toujours dévoué à l'art nouveau, prit sur lui de donner à l'auteur cent places par représentation.

Cent places contre quinze cents, c'était dans ces termes qu'allait maintenant se livTer la bataille. Les journaux ennemis dirent qu'à présent le vrai public allait pouvoir enfin pénétrer dans la salle et venger l'art outragé.

Ce fut dès lors en effet la lutte sérieuse. Chaque représentation de\4nt un vacarme eft'royable. Les loges ricanaient, les stalles sifflaient ; il fut de mode dans les salons d'aller <( rire à Hernani ». Chacun protestait à sa façon et selon son caractère. Les uns, ne pouvant regarder une pareille pièce, tournaient le dos à la scène ; d'autres, ne pouvant l'entendre, disaient : je n'y tiens plus ! et sortaient au milieu d'un acte en jetant la porte de leur loge avec \^olence ; les natures paisibles se contentaient de constater le manque d'intérêt de « ce drame » en étalant et en Usant leur journal. Mais les vrais partisans du bon goût ne s'en allaient pas, ne lisaient pas et ne tournaient pas le dos, ils avaient les oreilles sur la pièce, visaient chaque mot, huant, sifflant, empêchant d'entendre, déconcertant les acteurs. Les cent, perdus dans le nombre, ne pliaient pas ; leurs vingt ans et leur con\*iction faisaient rage dans cet ouragan. Ils tenaient tête à cette multitude, défendaient les scènes vers

à vers, ne lâchaient pas un hémistiche ; ils trépignaient, ils mgissaient, ils insultaient les siffleurs. M. Ernest de Saxe-Cobourg ne connaissait plus ni âge ni sexe. Une jeune femme riant aux éclats pendant la scène des portraits :

— Madame, lui dit-il, vous avez tort de rire, vous montrez vos dents !

Des vieillards, à têtes vénérables et chauves, sifflaient à l'orchestre. Il cria :

— A la guillotine, les genoux !

L'auteur disputé ne trouvait plus dans les coulisses les respectueuses salutations prodiguées le premier soir à l'auteur triomphant. Le chefd'œuvre était redevenu un « drame », un bâtard de la comédie et de la tragédie, on ne savait quoi. Les acteurs passaient à l'ennemi : un des principaux faisait aux siffleurs des clins d'yeux qui voulaient dire : vous avez raison ; je suis forcé de jouer ça, mais ça n'est pas de moi. M. Joanny lui-même se démonta. M^^® Mars seule fut brave jusqu'au bout, elle n'était pas plus épargnée que les autres, et le novateur lui procura cette nouveauté d'être sifflée ; elle le lui reprochait avec amertume et ne lui faisait plus aucun éloge de sa pièce ; mais elle était aussi ferme en scène que désagréable dans sa loge. Elle taquinait l'auteur en tête à tête, mais devant le public elle le représentait.

Ce qui maintenait le drame malgré la véhémence des ennemis et le découragement des acteurs, c'était le chiffre des recettes. On venait siffler, mais on venait. La haine allait jusqu'à nier les recettes, même dans le théâtre. Un comédien qui jouait un petit rôle, auteur dramatique lui-même, dans le goût de Colin d'Harleville et d'Andrieux, répondait un soir à l'objection d'un interlocuteur

qui lui demandait pourquoi, si la pièce était si mauvaise, elle attirait tant de monde.

Il expliquait qu'elle n'attirait personne, que toutes les places étaient données, que la salle était pleine, mais que la caisse était vide.

— Tenez, disait-il, ce soir il y a salle comble ; eh bien, je parie que la recette...

— Est de quatre mille cinq cent cinquante-sept francs soixante-dix-huit centimes, dit M. Victor Hugo, qui passait dans ce moment et qui avait à la main le bordereau du caissier.

L'attaque avait ses caprices. Elle s'en prenait aujourd'hui à un endroit, demain à un autre. Une scène criblée la veille s'étonnait d'être laissée tranquille ; en revanche, une scène qui se croyait désormais hors d'atteinte était hachée d'interruptions. Dans un entr'acte de la trentième représentation, l'auteur et M^'^ ^lars, gracieuse par exception ce jour-là, s'amusèrent à chercher les vers qui n'avaient pas été siffles ; ils n'en trouvèrent pas.

— Il y a tout mon rôle, dit M^^® Thénard qui était présente.

Elle avait un vers et un quart à dire dans le cinquième acte :

ISIon cher comte, Vous savez avec vous que mon mari les compte.

— Votre vers n'a pas été sifflé ? dit l'auteur. Eh bien, il le sera.

Il le fut le soir.

La lutte fatiguait de plus en plus les acteurs, et ils en étaient à souhaiter que les recettes tombassent pour avoir le droit d'arrêter les représentations. Quelques-uns espéraient qu'on n'aurait pas besoin "d'attendre jusque-là, que les jeunes gens.

las de combattre, renonceraient, et que l'hostilité, maîtresse du terrain, ferait tomber le rideau avant le dénouement. On s'y attendait chez l'auteur ; la première question de M^® Hugo à son mari, quand il rentrait du théâtre, était : — Est-on allé jusqu'à la fin ? — et cette vie d'inquiétudes et d'émotions violentes finissait par être si pénible qu'elle-même eût presque désiré qu'il répondît : — Non.

Mais les jeunes gens, eux, ne voulaient pas de cela. Leur dévouement ne diminuait pas ; on se disputait les cent billets. La lettre suivante donnera une idée de la vivacité et de l'entrain de la défense :

« Quatre de mes janissaires m'offrent leurs bras, je les dépose à vos pieds, et vous demande pour eux quatre places pour ce soir, s'il n'est pas trop tard, ou pour mercredi, s'il n'y a plus de billets disponibles.

« Je vous garantis mes hommes. Ils sont gens à couper les têtes pour avoir les perruques. Quant à moi, je les encourage à persister dans ces nobles sentiments et ne les laisse pas partir sans leur donner ma bénédiction paternelle.

«Ils s'agenouillent, j'étends les mains et je leur dis : — « A moi, gens de bien, et que Dieu vous soit en aide ! La cause est bonne, faites votre devoir. » Ils se relèvent et j'ai toujours soin d'ajouter : « Ah çà, mes enfants, soignons Victor Hugo, car Dieu est bon garçon, mais il a tant d'occupation que notre ami doit compter sur nous avant tout. Allez, soyez dignes de ceux que vous servez. Amen,

« Votre dévoué de cœur et d'âme,

« Charlet.

« Lundi soir. »

M. Victor Hugo recevait des lettres d'un autre style ; une finissait par cette phrase : <$ Si tu ne retires pas ta sale pièce dans les vingt-quatre heures, nous te ferons passer le goût du pain. » Deux jeunes gens, qui se trouvaient là quand il reçut cette lettre, la prirent au sérieux. Il n'y eut pas moyen de les empêcher d'attendre, après toutes les représentations, M. Victor Hugo à la porte du théâtre et de le reconduire rue Notre- Dame-des-Champs, ce qui n'était pas un petit dérangement, car ils demeuraient boulevard Montmartre. Ils firent cela jusqu'à la dernière représentation.

En même temps que la littérature, la poUtique s'agitait. Hernani partageait l'attention publique avec l'adresse des 221. Un rédacteur du Courrier français, ami de M. Victor Hugo malgré son journal, lui dit :

« Il y a en France deux hommes bien détestés, M. de Polignac et vous. »

La querelle s'étendit dans les départements. A Toulouse, un jeune homme, nommé Batlam, eut un duel pour Hernani, et fut tué. A Vannes, un caporal de dragons mourut, laissant ce testament : « Je désire qu'on mette sur ma tombe : Ci-git qui crut à Victor Hugo. »

Un congé de M^^^ Mars interrompit la pièce à sa quarante-cinquième représentation.

A une des reprises qui eut lieu huit ans après et où il n'y eut que des applaudissements, deux spectateurs discutaient, en descendant l'escalier, après la pièce :

— Ce n'est pas étonnant qu'on ne siffle plus,

disait Tun, qui avait sans doute été des siffleurs des premières représentations, il a changé tous les vers.

— Vous vous trompez, répondit l'autre. Ce n'est pas son drame qu'il a changé, c'est le pubHc.

Une quinzaine de jours avant la clôture des représentations, la propriétaire de la maison dont ]\I. Mctor Hugo occupait le premier étage monta du rez-de-chaussée, qu'elle occupait elle-même, et entra d'un air attristé.

— Ma petite dame, dit-elle à M™® Hugo, vous êtes bien gentille et votre mari est un bon garçon, mais vous n'êtes pas assez tranquilles pour moi. Je me suis retirée du commerce pour \'i\Te paisiblement, j'ai acheté exprès cette maison dans une rue sans brait, et, depuis trois mois, c'est ici, à cause de vous, une procession sans fin jour et nuit, un vacarme dans les escaliers et des tremblements do monde sur ma tête. A des une heure du matin, je suis réveillée en sursaut et je crois que le plafond va tomber sur mxOn lit. Xous ne pouvons plus rester ensemble.

— C'est-à-dire que vous nous donnez congé ?

— J'en suis \Taiment désolée. Je vous regretterai bien. \'ous êtes un bon petit ménage et vous aimez bien vos enfants. Mais vous ne dormez donc pas vous-même. Que je vous plains donc, ma pauvre dame ! ^'otre mari a pris im état bien dur !

Hernani ayant eu ce singulier succès de faire

mettre M. Victor Hugo à la porte de chez lui, le ménage passa la Seine et se transporta rue Jean- Goujon. Là, un nouvel ennui l'attendait.

Parmi ce flot de monde que la propriétaire n'avait pu supporter, il y avait eu, le lendemain de la première représentation, le libraire Gosselin venu pour acheter le manuscrit. Il n'avait pas trouvé M. Victor Hugo, sorti pour aller au théâtre. lime Hugo, qui le connaissait peu d'ailleurs, ne l'avait pas remarqué dans la foule et ne lui avait pas parlé. Quelqu'un ayant demandé qui éditerait le drame, elle avait raconté la vente brusque de la veille. M. Gosselin était sorti aussitôt, deux fois furieux, et avait écrit à M. Victor Hugo qu'il avait le droit de vendre ses pièces à qui bon lui semblait, mais que M"^^ Hugo n'avait pas le droit de mal recevoir un homme qui était juré et électeur.

Il avait sa vengeance dans ses mains. En même temps que le Dernier jour d'un condamné, M. Victor Hugo lui avait vendu un roman auquel il pensait déjà et qui s'appellerait Notre-Dame de Paris. Il s'était engagé à le livrer en avril 1829. Absorbé par le théâtre, il n'avait pu penser à autre chose, et la date était passée depuis un an qu'il n'avait pas écrit la première ligne. Le libraire, qui ne l'avait pas pressé jusque-là, exigea tout à coup et immédiatement l'exécution du traité.

Impossible de livrer un roman qui n'était pas commencé ; le libraire réclama des dommagesintérêts. Il fallut l'intervention de M. Bertin pour arranger l'affaire. L'auteur eut cinq mois pour faire Notre-Dame de Paris ; s'il n'était pas prêt le i^r décembre, il payerait mille francs par chaque semaine de retard.

Il dut donc se mettre à Notre-Dam^ de Paris,

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