II
encore agité des batailles fîè\Teuses d'Hernani et dans le désordre d'un déménagement forcé.
D'abord il s'installa. Un jour qu'il accrochait dans son cabinet une bibliothèque composée de quatre planches reliées entre elles par des cordons, et qu'il s'en tirait assez mal, le prince de Craon lui amena un jeune homme blond, d'un visage agréable où l'on ne voyait d'abord que de la douceur et ensuite que de la finesse. Ce jeune homme était allé à Hernani et avait voulu complimenter l'auteur. Il était ravi de voir le théâtre s'affranchir ; il voulait la liberté partout. Il s'appelait M. de Montalembert.
Dès que M. Victor Hugo fut casé, il se mit à rœu\Te. Il commença à écrire le matin du 27 juillet. M. Gustave Planche, étant venu le voir dans la journée, demanda à la petite Léopoldine si elle voulait venir prendre une glace au Palais- Royal ; il avait un cabriolet en bas ; le plaisir d'aller en voiture décida l'enfant ; ils partirent, mais ils n'allèrent pas loin ; ils rencontrèrent des rassemblements nombreux et une telle émotion que M. Planche eut peur pour l'enfant et la ramena.
Le lendemain, les Champs-Elysées étaient un bivouac. Ils n'étaient pas à la mode alors et bâtis comme à présent ; ils n'avaient que de rares maisons dans de vastes terrains abandonnés aux maraîchers. On était loin de tout, et fort en peine de s'appro\4sionner à travers les troupes. On était prisonnier chez soi ; ni lettres ni journaux ; on ne savait rien. On entendait les retentissements des fourgons d'artillerie roulant sur le quai, le bruit de la fusillade et l'appel du tocsin. Un des co-locataires de M. \'ictor Hugo, le général Cavaignac, oncle de celui qui a été chef du pouvoir
exécutif de la République, expliquait que la maison, étant isolée et en pierres de taille, serait certainement occupée par les troupes si le combat venait de ce côté et qu'on y serait assiégé.
Une chaleur de trente-deux degixs faisait ruisseler le front des soldats, qui frappaient aux portes en demandant un verre d'eau. Il y en eut un qui, en rendant le verre, tomba évanoui.
Un engagement passager eut lieu si près que des balles sifflèrent dans le jardin. Un peu après, les enfants aperçurent, sous leur fenêtre, dans un champ de pommes de terre qui longeait la maison, un homme en blouse, la face contre terre, immobile, tapi sous les branches feuillues du légume. Ils le crurent mort ; mais, en voyant qu'il n'avait nulle trace de sang, ils pensèrent que c'était plutôt un insurgé qui attendait la nuit pour échapper aux troupes, ou quelque pauvre diable effrayé des balles. Il ne bougea pas de toute la journée. Il devait avoir faim. Il n'y avait à la maison qu'un pain de quatre livres, difficile à renouveler. Les enfants en coupèrent un gros morceau qu'ils jetèrent par la fenêtre. Le lendemain matin, l'homme et le pain avaient disparu.
On était toujours bloqué et sans nouvelles. Le seul moyen d'en avoir était d'en aller chercher. M. Victor Hugo sortit avec M. de Mortemart-Boiste, autre locataire de la maison. En entrant dans l'avenue des Champs-Elysées, ils trouvèrent une batterie de canons, et ne passèrent qu'après des pourparlers. Le déploiement militaire était formidable. Les soldats, qui se construisaient des redoutes, sciaient les arbres pour faire des chevaux de frise.
Près du carré Marigny, un garçon de quatorze
à quinze ans, lié à un arbre, était tout pâle. M. de Mortemart demanda pourquoi il était attaché.
— Pour qu'il n'échappe pas avant d'être fusillé, répondit un soldat.
— Fusille ! dit M. Victor Hugo. C'est un enfant.
— C'est un enfant qui a tué un homme. Il a descendu notre capitaine, mais il va la danser.
A ce moment, un piquet de cavalerie accourut, venant de la barrière de l'Étoile. M. Victor Hugo reconnut le général de Girardin et alla au-devant de lui.
— Que diable faites-vous ici ? lui dit le général.
— J'y loge.
— Eh bien, je vous conseille d'en déloger. Je viens de Saint-Cloud, et on va tirer à boulets rouges.
M. Victor Hugo montra le jeune garçon au général, qui le fit détacher et conduire au poste voisin.
Le lendemain, la révolution fut maîtresse, et les Champs-Elysées redevinrent libres.
Ces grandes commotions des événements retentissent profondément dans les intelligences. M. Victor Hugo, qui venait de faire son insurrection et ses barricades au théâtre, comprit que tous les progrès se tiennent et qu'à moins d'être inconséquent, il devait accepter en politique ce qu'il voulait en littérature. Il se mit à écrire, sans suite et comme elles lui venaient, les idées que lui inspiraient les faits de chaque jour. Il a publié plus tard, dans Littérature et Philosophie mêlées, ce « journal d'un révolutionnaire de 1830 ».
En chantant la victoire du peuple, il eut un cri de sympathie et de consolation pour le roi tombé :
Oh ! laissez-moi pleurer sur cette race morte Que rapporta l'exil et que l'exil remporte, \ent fatal qui trois fois déjà les enleva ! Reconduisons au moins ces vieux rois de nos pères. Rends, drapeau de Fleurus, les honneurs militaires A l'oriflamme qui s'en va !
Je ne leur dirai point de mot qui les déchire.
Qu'ils ne se plaignent pas des adieux de la lyre î
Pas d'outrage au vieillard qui s'exile à pas lents !
C'est une piété d'épargner les ruines.
Je n'enfoncerai pas la couronne d'épines
Que la main du malheur met sur des cheveux blancs.
D'ailleurs, infortunés ! ma voix achève à peine L'hymne de leurs douleurs dont s'allonge la chaîne. L'exil et les tombeaux dans mes chants sont bénis ; Et, tandis que d'un règne on salûra l'aurore, Ma poésie en deuil ira longtemps encore
De Sainte-Hélène à Saint-Denis !
Le Globe, qui publia l'ode, la fit précéder de ces lignes (19 août) :
« La poésie s'est montrée empressée de célébrer la grandeur des derniers événements ; ils étaient faits pour inspirer tous ceux qui ont un cœur et une voix. Voici M. Victor Hugo qui se présente à son tour avec son audace presque militaire, son patriotique amour pour une France hbre et glorieuse, sa \'ive s\Tnpathie pour une jeunesse dont il est un des chefs éclatants. Mais, en même temps, par ses opinions premières, par les affections de son adolescence, qu'il a consacrées dans plus d'une ode mémorable, le poète était lié au passé qui finit, et avait à le saluer d'un adieu douloureux en s'en détachant. Il a su concilier dans une mesure
parfaite les élans de son patriotisme avec les convenances dues au malheur ; il est resté citoyen de la nouvelle France, sans rougir des souvenirs de l'ancienne ; son cœur à pu être ému, mais sa raison n'a pas fléchi : Mens immola manet, lacrymae volvuntur inanes. Déjà, dans l'ode A la Colonne, M. Victor Hugo avait prouvé qu'il savait comprendre toutes les gloires de la patrie. Sa conduite, en plus d'une circonstance, avait montré aussi qu'il était fait à la pratique de la liberté. Tandis que Chateaubriand, vieillard, abdique noblement la carrière publique, sacrifiant son reste d'avenir à l'unité d'une belle vie, il est bien que le jeune homme qui a commencé sous la même bannière continue d'aller en dépit de certains souvenirs, et subisse sans se lasser les doctrines diverses de son paj^s. Chacun fait ainsi ce qu'il doit, et la France, en honorant le sacrifice de l'un, agréera les travaux de l'autre. &
Une après-midi de septembre, M. de Lamennais vint voir M. Victor Hugo, qu'il trouva écrivant.
— Vous travaillez et je vous dérange.
— Je travaille, mais vous ne me dérangez pas.
— Qu'est-ce que vous écriviez donc là ?
— Quelque chose qui ne vous plairait pas.
— Dites toujours.
yi. Victor Hugo lui tendit une feuille, où M. de Lamennais lut ceci :
« La répubhque, qui n'est pas encore mûre, mais qui aura l'Europe dans un siècle, c'est la société souveraine de la société ; se protégeant, garde nationale ; se jugeant, jur}^ ; s'administrant, commune ; se gouvernant, collège électoral.
« Les quatre membres de la monarchie, l'armée, la magistrature, l'administration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre excroissances gênantes qui s'atrophient et meurent bientôt. »
— C'est cela, dit M. de Lamennais. J'étais bien sûr qu'un esprit comme vous ne pouvait pas rester royaliste. Il n'y a qu'un mot de trop : La république n'est pas mtlre. Vous la mettez dans l'avenir ; moi, je la mets dans le présent.
M. de Lamennais, ne croyant plus à l'absolutisme, n'admettait plus la monarchie. Son caractère entier rejetait les moyens termes et les ajournements. M. Victor Hugo, tout en voyant dans la république la forme définitive de la société, ne la croyait possible qu'après préparation ; il voulait qu'on arrivât au suffrage universel par l'enseignement universel ; la royauté mixte de Louis-Philippe lui semblait une transition utile.
Notre-Dame de Paris avait été re jetée bien loin par cette éruption de la politique. De plus, un accident était résulté de la situation. L'auteur écrivit à M. Gosselin :
<? Le péril que courait le 29 juillet ma maison aux Champs-Élj'sées m'avait déterminé à faire évacuer mes effets les plus précieux et mes manuscrits chez mon beau-frère, qui demeure rue du Cherche-Midi et dont le quartier par conséquent était peu menacé. Dans cette opération qui s'est faite en toute hâte, il a été perdu un cahier tout entier de notes qui m'avaient coûté plus de deux mois de recherches et qui étaient indispensables à l'achèvement de Notre-Dame de Paris. Ce cahier n'a pu être encore retrouvé, et je crains maintenant
36o VICTOR HUGO RACONTÉ
que toutes recherches ne soient inutiles. Je crois devoir m'empresser de vous en prévenir. C'est là sans doute un des cas graves et de force majeure qui ont été pré\Tis par notre convention du 5 juin. Pourtant, si d'autres événements ne surviennent pas qui mettent obstacle à la continuation de mon ou\Tage, j'espère toujours pouvoir, à force de travail, être en mesure de vous livrer le manuscrit à l'époque convenue. J'avoue cependant qu'un délai de deux mois librement consenti par vous à l'occasion de cet accident me ferait plaisir, autant pour vous que pour moi, et que je considérerais ce procédé de votre part comme effaçant complètement ceux dont j'ai cm avoir à me plaindre. Il me semble aussi qu'il pourra être de votre intérêt bien entendu que le manuscrit ne vous soit pas livré à une époque aussi rapprochée de la révolution que le ler décembre. Il est douteux que la httérature soit déjà revenue alors au degré d'importance qu'elle avait il y a deux mois, et je crois qu'un retard dans votre opération ne doit pas vous convenir moins qu'à moi. ^
Le libraire entra dans ces raisons, et la date fut remise au i^^ février I031, ce qui donnait à M. Victor Hugo cinq mois et demi.
Cette fois, il n'y avait plus de délai à espérer ; il fallait arriver à l'heure. Il s'acheta une bouteille d'encre et un gros tricot de laine grise qui l'enveloppait du cou à l'orteil, mit ses habits sous clef pour n'avoir pas la tentation de sortir, et entra dans son roman comme dans une prison. Il était fort triste.
Dès lors, il ne quitta plus sa table que pour manger et poiu: dormir. Sa seule distraction était
une heure de causerie après dîner avec quelques amis qui venaient le voir et auxquels il lisait parfois ses pages de la journée. Il lut ainsi le chapitre intitulé les Cloches à M. Pierre Leroux, qui trouva ce genre de littérature bien inutile.
Dès les premiers chapitres, sa tristesse était partie ; sa création s'était emparée de lui ; il ne sentait ni la fatigue ni le froid de l'hiver qui était venu ; en décembre, il travaillait les fenêtres ouvertes.
Il ne quitta sa peau d'ours qu'une seule fois. Le matin du 20 décembre, le prince de Craon ^dnt lui offrir de le conduire au procès des ministres de Charles X. Pour que cette sortie n'eût pas de conséquence, il ne désemprisonna pas ses habits et endossa son costume de garde national.
Ce fut la séance orageuse. Vers quatre heures, pendant que M. Crémieux plaidait pour ]\L de Guemon-Ranville, un grand tumulte s'entendit au dehors. C'était une masse de peuple qui se poussait sur la chambre des pairs. La garde nationale, qui occupait la rue de Tournon et la rue de Vaugirard, était impuissante à retenir l'avalanche. La chambre allait être envahie. La foule criait : A bas Polignac ! A bas Peyromiet ! A mort les ministres! M. de Chantelauze et M. de Guemon-Ranville, terrifiés, faisaient pitié; M, de Polignac avait l'air de ne pas comprendre. Seul, M. de Peyronnet, debout, la tête haute, les bras croisés, défiait la mort.
La séance fut suspendue. Le prince de Craon et M. Victor Hugo sortirent pour voir. La garde nationale, aplatie contre le palais, ne le défendait plus qu'à peine. La multitude s'écrasait aux murs, montait sur les bornes, grimpait aux fenêtres.