‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 39 sur 49 · II. 12 a · texte numérisé non relu

II. 12 a

La haine était sur tous les visages, la colère dans tous les cris. Accusés, juges, gardes nationaux, tout était insulté. Le général La Fayette, accompagné de M. Ferdinand de Lasteyrie, essayait de haranguer les mécontents, mais le peuple en avait assez des harangues, et de La Fayette. Des gamins saisirent le général par les jambes, le hissèrent en l'air et se le passèrent de main en main en criant avec un organe indescriptible : Voilà le général La Fayette ! qui en veut ? Un détachement de ligne fit une trouée et le dégagea. Le chemin frayé, M. Victor Hugo et le prince s'approchèrent du général, qui leur prit le bras.

— Je ne reconnais plus mon peuple de Paris, leur dit-il, sans se douter que c'était peut-être le peuple de Paris qui ne reconnaissait plus son La Faj^tte. Il ajouta : — Le peuple a son excuse, mais ces royalistes !...

Et montrant un balcon Louis XV dans la rue de Toumon :

— J'ai fait demander à M. *** de me laisser monter sur son balcon pour parler au peuple. Il a répondu que sa porte ne s'ouvrirait jamais au général La Fayette. Par rancune de la révolution, ils laisseraient égorger leurs amis.

M. Victor Hugo allait rentrer à la chambre, mais la séance ne fut pas reprise. Il revint rue Jean- Goujon, et se réintégra dans son tricot et dans son travail.

Dans la nuit du 7 janvier, une vive lueur lui fit tout à coup lever les yeux vers sa fenêtre toujours ouverte ; c'était une aurore boréale.

Le 14 janvier, le li\Te était fini. La bouteille d'encre que M. Victor Hugo avait achetée le premier jour était finie aussi ; il était arrivé en même temps

à la dernière ligne et à la dernière goutte ; ce qui lui donna un moment l'idée de changer son titre et d'intituler son roman : Ce qu'il y a dans une bouteille d'encre. Quelques années plus tard, il racontait cela devant M. Alphonse Karr, qui trouva ce titre charmant et qui le lui demanda puisqu'il n'en faisait rien. M. Alphonse Karr publia, sous cette dénomination collective, plusieurs romans, entre autres ce chef-d'œuvre d'esprit et d'émotion, Geneviève.

Pendant qu'il faisait Notre-Dame de Paris, M. Victor Hugo, à qui M. Gosselin demandait quelques renseignements sur son livre pour le faire annoncer, lui écrivit :

«... C'est une peinture de Paris au quinzième siècle et du quinzième siècle à propos de Paris. Louis XI y figure dans un chapitre. C'est lai qui détermine le dénoûment. Le livre n'a aucune prétention historique, si ce n'est de peindre peutêtre avec quelque science et quelque conscience, mais uniquement par aperçus et par échappées, l'état des mœurs, des croyances, des lois, des arts, de la civilisation enfin, au quinzième siècle. Au reste, ce n'est pas là ce qui importe dans le livre. S'il a un mérite, c'est d'être œuvre d'imagination, de caprice et de fantaisie. &

Après l'achèvement de Notre-Dame de Paris, M. Victor Hugo se sentit désœuvré et attristé ; il s'était habitué à vivre avec ses personnages, et il éprouva en se séparant d'eux le chagrin qu'il aurait eu à voir partir de vieux amis. Il quitta son livre avec autant de peine qu'il en avait eu à s'y mettre.

M. Gosselin donna le manuscrit à lire à sa femme, personne agréable et lettrée qui traduisait les romans de Walter Scott. Elle trouva l'ouvrage d'un ennui mortel, et son mari ne se gêna pas pour dire qu'il avait fait une mauvaise affaire et que cela lui apprendrait à acheter les livres sans les lire.

Le roman parut le 13 février, jour du sac de l'archevêclié. L'auteur, témoin de la violence populaire, vit jeter à l'eau les livres de la bibliothèque, un entre autres qui lui avait ser\'i pour son roman. Ce livre, qu'on appelait « le livre noir & parce qu'il était relié en peau de chagrin noire, et qui était un exemplaire unique, contenait la charte du cloître Notre-Dame.

La majorité des journaux fut hostile comme toujours. Un article du Temps, attribué à M. Alfred de Musset, constata, sans tristesse, que le li\Te avait eu du malheiu" de venir un jour d'émeute et qu'il avait été noyé avec la bibliothèque de l'archevêché. Un des journaux les plus bienveillants fut l'Avenir, rédigé par MM. de Lamennais, de Montalembert et Lacordaire, qui fit trois articles.

Je trouve ce billet :

« Mon cher Hugo, je vous députe un homme aux reins forts, aux larges épaules ; chargez-le sans crainte. Il me rapportera Notre-Dame de Paris, que je suis impatient de connaître parce que tout le monde m'en parle et que c'est votre ouvrage.

« Je vous préviens toutefois qu'ennemi du genre descriptif, je sais d'avance qu'il y a une partie du roman dont je serai fort mauvais juge. Mais je suis disposé à être pour le reste du livre ce que

vous savez que je suis pour toutes vos productions.

« De tout cœur pour la vie.

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