‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 40 sur 49 · BÉRANGER · texte numérisé non relu

BÉRANGER

< 9 mars. »

Voici une lettre plus curieuse de l'auteur des Mystères de Paris :

« J'ai Notre-Dame ; je l'ai eue un des premiers, je vous jure... Si l'impuissante admiration d'un barbare comme moi pouvait s'exprimer et se traduire d'une manière digne du livre qui l'a inspirée, monsieur, je vous dirais que vous êtes un grand dissipateur, que vos critiques sont comme ces pau^Tes gens du cinquième étage qui, voyant les prodigalités du grand seigneur, se disent tout furieux : De l'argent dépensé pour un jour, je vivrais ma vie entière !

« Et, de fait, la seule chose qu'on ait reprochée à votre li\Te, c'est qu'il y avait trop. C'est une plaisante critique dans ce siècle, n'est-il pas \Tai ?

« Mais de tout temps les génies supérieurs ont excité une basse et étroite jalousie, force sales et menteuses critiques. Que voulez-vous, monsieur ? Il faut bien payer sa gloire.

<? Je vous dirai encore, monsieur, qu'à part toute la poésie, toute la richesse de pensée et de drame, il y a une chose qui m'a bien ^dvement frappé. C'est que, Ouasimodo résumant pour ainsi dire la beauté d'âme et de dévouement, — Frollo l'érudition, la science, la puissance intellectuelle, — et Châteaupers la beauté physique, — vous ayez eu l'admirable pensée de mettre ces trois t\^es de notre nature face à face avec une jeune fille

naïve, presque sauvage au milieu de la civilisation, pour lui donner le choix, et de faire ce choix si profondément femme.

«... J'ai voulu seulement me rappeler à votre bon et amical souvenir. J'étais passé chez vous pour vous dire tout cela et plus encore, car vous m'avez accueilli avec tant de bonté et tant de grâce que je me suis senti à l'aise avec vous, monsieur, quoique personne plus que moi n'éprouve l'impression profonde des supériorités.

« Agréez l'assurance de mon dévouement et de mon admiration sincère.

« Eugène Sue. »

L'opinion de M"^® Gosselin et l'hostilité de la majorité des journaux n'empêchèrent pas Notre- Dame de Paris d'avoir un succès extraordinaire. Les éditions se multiplièrent, et les éditeurs, M. Gosselin en tête, venaient sans cesse demander d'autres romans à l'auteur. Il n'en avait pas à leur donner ; alors ils imploraient au moins un titre, quelque chose qui ressemblât à l'ombre d'une promesse. C'est ainsi que, pendant des aimées, les catalogues de M. Renduel annoncèrent le Fils de la Bossue et la Quiquengrogne. A ce sujet, je Hs dans une lettre de M. Victor Hugo :

« La Quiquengrogne est le nom populaire de l'une des tours de Bourbon-l'Archambault. Ce roman est destiné à compléter mes voies sur l'art du moyen -âge, dont Notre-Dame de Paris a donné la première partie. — Notre-Dame de Paris, c'est la cathédrale ; la Quiquengrogne, ce sera le donjon. Dans Notre-Dame, j'ai peint plus particulièrement le moyen-âge sacerdotal ; dans la Quiquengrogne,

je peindrai plus spécialement le moyen -âge féodal ; le tout selon mes idées, bien entendu, qui, bonnes ou mauvaises, sont à moi. — Le Fils de la Bossue paraîtra après la Quiquengrogne et n'aura qu'un volume. >

Ces deux romans, annoncés il y a trente ans, n'ont jamais été faits ; le premier roman de M. Victor Hugo après Noire-Dame de Paris devait être les Misérables,

La révolution de Juillet avait naturellement supprimé la censure ; toutes les pièces interdites s'étaient précipitées sur les théâtres ; la Comédie- Française avait pensé aussitôt à Marion de Lorme. Dès le commencement d'août, M^^^ Mars était venue chez l'auteur avec ^DI. Armand et Firmin : le moment était admirable ; le quatrième acte surtout, défendu par Charles X en personne, aurait un succès de réaction politique. L'auteur avait répondu que c'était la certitude de ce succès-là qui l'empêchait de se laisser jouer. « Quoique dévoué et acquis, depuis qu'il avait âge d'homme, à toutes les idées de progrès, d'améhoration, de liberté, quoique leur ayant donné peut-être quelques gages, et, entre autres, précisément -one année auparavant à propos de cette même Marion de Lorme, il se souvenait que ses premières opinions, c'est-à-dire ses preiTiières illusions, avaient été royalistes et vendéennes. Il ne voulait pas qu'un jour on pût lui reprocher ce passé, passé d'erreur sans doute, mais aussi de conviction, de conscience, de désintéressement, comme serait, il l'espérait, toute sa \^e. Il comprenait qu'en présence de cette enivrante révolution de Juillet sa voix pouvait

se mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non à celles qui maudissaient le roi. »

On sait a.vec quelle rapidité les choses changent d'aspect dans les temps de révolution ; au printemps de 1831, le roi qu'on attaquait n'était plus Charles X, c'était déjà Louis- Philippe. M. Victor Hugo n'eut plus d'objection à la représentation de son drame qui ne pouvait plus être une offense au roi oublié.

Mais il était peu tenté de retourner au Théâtre- Français. L'hostilité qu'il y avait trouvée dans le public, dans les employés et jusque dans les acteurs, l'y attirait médiocrement. M. Taylor seul lui avait été amical ; mais le pouvoir du commissaire royal était limité ; on avait affaire à une autorité multiple et à des rancunes occultes ; on ne savait à qui s'adresser et à qui s'en prendre. L'auteur d'Hernanï éprouvait le besoin d'avoir devant lui un directeur qui eût la souveraineté et la responsabilité ; il préférait le théâtre de la Porte-Saint-Martin, que M. Crosnier, qui avait succédé à M. Jouslin de Lassalle, était venu lui offrir.

A la première nouvelle qu'en eut M^^® Mars, elle accourut, aimable cette fois, et suppliante : la pièce lui appartenait, elle l'avait répétée, la vaillance et la persévérance qu'elle avait prouvées dans dona Sol, qui n'était que le quatrième rôle du drame, disaient ce qu'elle serait pour Marion de Lorme, qui était le personnage principal. Malgré ses instances, elle partit sans avoir pu arracher une promesse. — Le lendemain, M. Victor Hugo, seul chez lui et travaillant, entendit sonner ; il ne se dérangea pas. La sonnette recommença ; il ne bougea pas encore ; mais, la sonnette s'obs-

tinant, il fut curieux de savoir ce que c'était, et y alla. Avant d'ouvrir il eut l'idée de regarder par la fenêtre, et reconnut la voiture de M^^^ Mars. Il avait encore réfléchi depuis la veille et s'était déterminé pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin ; il se dit qu'il serait moins désagréable pour M^^® Mars de n'avoir trouvé personne que de remporter un second refus, et il n'ou\Tit pas.

Le soir même il signa avec M. Crosnier un traité où je remarque ces deux articles :

« M. Victor Hugo s'engage à donner par an au théâtre de la Porte-Saint-Martin deux ouvrages d'une importance telle que chacun d'eux puisse seul remplir au moins pendant les premières représentations toute la durée du spectacle.

« Dans le cas où une censiue officielle ou officieuse quelconque, créée par les directeurs ou exercée par des censeurs ad hoc, serait établie par le gouvernement, le présent traité ne serait exécutoire qu'à la charge par M. Crosnier de faire armoncer sur l'affiche que l'ou\Tage de M. Hugo qu'il va représenter n'a pas été soumis à la censure. En cas de refus de ]\I. Crosnier, le présent traité serait résilié de fait. &

On répétait, au théâtre de la Porte-Saint- Martin, l'Ajitofty de M. Alexandre Dumas. Ce beau drame fut joué quelques jours après, avec un succès aussi éclatant que légitime, et le nom de M. Alexandre Dumas, déjà célèbre depuis He^iri III, fut consacré. Le seul inconvénient de cette grande réussite fut de di\4ser les jeunes gens, qui jusque-là n'avaient vu que le drapeau commun, et qui tous

ensemble avaient ouvert la brèche avec Henri III et donné Fassa-at avec Hernani ; ils se séparèrent alors en deux troupes : il y eut ceux de M. Victor Hugo et ceux de M. Alexandre Dumas ; ils n'opposèrent plus une masse compacte à l'ennemi et tii'èrent même les uns sur les autres.

Le lendemain à'Antony, on distribua Marion de Lorme. Marion ne pouvait être qu'à M°^^ Dorval. M. Frédérick-Lemaître avait quitté le théâtre ; le rôle de Didier fut donné à M. Bocage, qui n'en fut content qu'à moitié. Il aurait mieux aimé jouer Louis Xin, d'autant plus qu'il y avait une certaine ressemblance entre Didier et Antony, qu'il jouait dans le moment. Tous deux étaient bâtards et misanthropes ; ce serait le même acteur dans le même rôle. Mais il n'y avait que lui, l'auteur dut le prendre.

Louis XIII, qui avait empêché la représentation au Théâtre-Français, faillit l'empêcher à la Porte- Saint-Martin. L'auteur l'avait donné à M. G — ; le directeur le pria de le lui retirer. Il avait contre M. G — des griefs personnels et ineffaçables, au sujet d'un Napoléon qu'il lui avait fait jouer après la révolution de Juillet. M. G — , qui ressemblait un peu à l'empereur et qui savait très bien se grimer, y avait eu un succès exceptionnel. Au plus fort des recettes, il était venu un jour dans le cabinet du directeur et lui avait dit qu'il ne jouerait pas le soir. — Vous êtes malade? — Non. — Alors pourquoi ne jouerez- vous pas ? — Parce que je ne veux pas jouer. Et je vous préviens que je ne jouerai pas davantage demain ni les jours suivants. Je romps mon engagement. Le directeur lui avait rappelé qu'il ne pouvait le rompre sans payer un dédit de dix mille francs. — Les voici. C'était

Tin coup terrible pour M. Crosnier ; le succès de la pièce était dans l'acteur ; il avait parlementé ; M. G — avait consenti à rester, à la condition d'avoir une part dams la recette. Le directeur avait dû subir sa violence, mais il s'en était vengé depuis en le reléguant dans les rôles infimes. — J'étais dans ses mains, disait-il, mais maintenant c'est lui qui est dans les miennes. Son argent mal gagné a été dépensé vite, et il n'a plus de quoi me payer le dédit. Il m'appartient. Il n'a plus de rôle et il n'en aura plus. Je l'annulerai. Quand il sortira de mon théâtre, on n'en voudra pas pour figurant. — M. Victor Hugo, jugeant que le comédien avait eu tort, lui retira le rôle.

Le comédien dépossédé accourut chez lui le lendemain. Il reconnut qu'il s'était mal conduit, mais il lui avait semblé juste, étant tout dans le succès, d'être quelque chose dans la recette ; il avait une femme, des enfants et des dettes ; en somme, les quarante mille francs qu'il avait gagnés n'avaient pas empêché M. Crosnier d'en empocher deux cent mille ; au reste, il avouait sa faute et il s'en repentait, et, s'il avait eu encore les quarante mille francs, il les aurait rendus, mais ils ne lui avaient guère profité, ses créanciers les avaient engloutis. Il avait déjà été bien puni ; sa carrière était perdue ; Louis XIII le sauvait ; fi on le lui retirait, il ne savait que devenir, lui et sa famille. M. Victor Hugo fut touché et lui rendit le rôle. Le directeur résista ; il finit par céder à la volonté formelle de l'auteur, mais il lui en voulut.

M^® Dorval fut aussi charmante aux répétitions que Yi'^^ Mars avait été maussade. Tout le théâtre, d'ailleurs, était plein de sympathie et de dévouement.

Un jour, le cinquième acte achevé, M°^® Dorval prit le bras de l'auteur :

— Monsieur Hugo, dit-elle avec la grâce de son sourire, votre Didier est un méchant ; je fais tout pour lui, et il s'en va mourir sans me dire une bonne parole. Dites-lui donc qu'il a tort de ne pas me pardonner.

Ce conseil, déjà donné à l'auteur par ]\I. Mérimée le soir de la première lecture, le ht réfléchir. En revenant, il se promena dans les Champs-Elysées, et se résolut à rompre au dernier moment l'inflexibilité de Didier.

L'ardeur des jeunes gens n'était plus la même qu'à Hernani ; la surexcitation politique fa-isait une diversion puissante à la littérature ; une fraction ne voulait plus combattre que pour M. Alexandre Dumas ; les restants n'étaient pas en nombre pour soutenir la pièce à eux seuls ; le parterre fut laissé aux claqueurs.

La répétition générale fut décousue et manquée. Le directeur n'y était pas, ce qui donna lieu à des bruits dont les acteurs s'occupèrent plus que de leurs rôles. La première représentation était pour le lendemain. L'auteur vint au théâtre à midi. Il y trouva ^L Bocage, qui lui dit :

— Vous savez que nous sommes vendus !

— Comment l'en tendez-vous ?

— Dans tous les sens. Crosnier a vendu le théâtre. C'est pour cela qu'il n'est pas venu hier. Nous voilà sans direction.

— Il a vendu à quelqu'un.

— A quelqu'un qui n'entre en possession que demain. Aujourd'hui les choses iront comme elles voudront. Personne ne commande et personne n'obéit.

Le théâtre était sens dessus dessous. La nouvelle direction, dont toutes les positions dépendaient, inquiétait bien autrement les employés et les comédiens que la nouvelle pièce. L'auteur alla dîner, et revint comme on allait commencer. M"^^ Dorv^al regardait par le trou de la toile. Elle se retourna furieuse :

— Ah ! bien, nous allons avoir une joHe salle ! Mais concevez-vous un imbécile qui prend un théâtre le lendemain d'une première représentation ! Crosnier se fiche pas mal que la pièce réussisse, il ne tient qu'à la recette d'aujourd'hui, il a vendu toute la salle, je le vois bien aux figures qui sont dans les stalles ; ces figures-là ont acheté leurs billets vingt francs sur le boulevard, et c'est nous qui les payerons, vous allez voir 1

— Madame, dit l'auteur, la colère vous met en verve et vous allez jouer admirablement.

Mais ce compHment ne la calma pas, et elle continua d'injurier le directeur sortant et le nouveau venu dans des termes trop énergiques pour que je les reproduise.

M. Victor Hugo, aguerri par les représentations à!Hernani, vit la toile se lever avec autant de tranquillité que si c'eût été la pièce d'un autre.

Le premier acte réussit. Le second fut accueilli froidement. Au troisième acte, M°^^ Dorval, mal arrangée en Chimène, dit mal les vers du Cid, il n'y eut d'applaudissements que pour le Gracieux, représenté drôlement par M. Serres ; l'acte fut cahoté. Le drame se releva au quatrième ; le discours du marquis de Nangis remua la salle ; ]\|me Dorval fut extrêmement touchante en demandant au roi la grâce de Didier ; la scène de Louis XIII et de L'Angely fut dite excellemment

par MM. G— et Provost, et fit grand effet. Au cinquième acte, une vive opposition troubla toute la scène de Didier avec Saverny ; Didier fit rire et Saverny fit siffler. Mais M°^^ Dorval entra, et eut une telle effusion, une telle douleur et une telle vérité, que tous les hommes battirent des mains et que toutes les femmes pleurèrent. Aucune parole ne rendrait l'accent dont elle dit :

Écoute, Ne me refuse pas — tu sais ce qu'il m'en coûte ! — Frappe-moi, laisse-moi dans l'opprobre où je suis, Repousse-moi du pied, marche sur moi, — mais fuis 1

M. Bocage, qui jusque-là avait été un peu sombre et triste, fut admirable aussi en pardonnant à Marion.

Eh bien ! non ! non ! mon cœur se brise ! c'est horrible ! Non, je l'ai trop aimée ! Il est bien impossible De la quitter ainsi ! Non ! c'est trop malaisé De garder un front dur quand le cœur est brisé ! Viens ! oh ! viens dans mes bras !

A la chute du rideau, il y eut une bordée de sifflets. Mais les applaudissements, en grande majorité, eurent le dessus et saluèrent énergiquemicnt le nom de l'auteur.

M. Crosnier vint féhciter l'auteur et traita les sifflets avec l'insouciance d'un homme que cela ne regardait plus.

— Ça ira très bien, dit-il. Je vous conseille seulement de guillotiner beaucoup de têtes.

L'auteur ne comprenant pas, il lui expliqua qu'il avait remarqué que le mot tête était répété trop souvent.

L'antériorité de Marion de Lorme, constatée

par les deux lectures rue Notre-Dame-des-Champs et au Théâtre-Français, n'empêcha pas plusieurs journaux de dire que Didier était un plagiat d'Antony. — Une indisposition de M. Bocage interrompit la pièce à la quatrième représentation. Deux émeutes, celle des Chapeliers et celle de la Pologne, forcèrent le théâtre à faire relâche. On était au cœur de l'été ; la première représentation avait eu lieu le II août. Toutes ces raisons nuisirent aux recettes, qui furent inférieures à celles d'Hernani.

Sans être aussi tumultueuses que les représentations cVHcrnani, les représentations de Marion de Lorme furent très agitées. Le drame fut défendu mollement. Les bandes héroïques du Théâtre- Français ne revinrent pas ; le nouveau directeur, qui ne fit que passer au théâtre, était remplacé par son régisseur, lequel était un vaudevilliste.

Au rebours de ]\P^^ Mars, M"^^ Dorval était mieux pour l'auteur dans la coulisse que sur la scène. Cette lutte incessante la fatiguait, et elle lâchait le rôle. Son talent, d'ailleurs, avait besoin du public des premières représentations, et elle n'était plus elle-même devant le pubHc moins littéraire et moins nombreux des représentations suivantes.

L'auteur ne se repentit pas d'avoir maintenu M. G — , dont la reconnaissance et le zèle ne se démentirent pas un seul instant.

Parmi les combattants d'Hernani restés fidèles à Marion de Lorme, il n'y en avait pas eu de plus ardent que M. Emest de Saxe-Cobourg, C'était un beau garçon dont la figure intelligente n eût passé nulle part inaperçue. Sa mère était une grecque d'une beauté sculpturale ; il lui ressemblait, avec quelque chose du t^^e saxon, les cheveux blonds et les yeux bleus. Il vivait à Paris avec sa mère, d'une pension que lui faisait le duc, sohtaire et dans une sorte d'incognito, expansif et bruyant en art. En revenant des représentations où il avait si bien lutté, il écrivait le nom de l'auteur sur les murs. Il était assidu rue Notre-Dame-des-Champs ; lorsque M. Victor Hugo était venu rue Jean- Goujon, M. Emest de Saxe-Cobourg n'avait pas voulu être séparé de lui par la Seine et était venu rue Jean-Goujon aussi.

En mars 1832, on fut plusieurs jours sans le voir. On s'en étonna et on alla chez lui ; il était malade. Le médecin dit à M. Victor Hugo que c'était une pleurésie, mais qu'il répondait de la guérison si l'on pouvait obtenir de la mère qu elle obéît aux prescriptions.

La pauvre femme, qui avait pour son fils une

adoration aveugle, prétendait que le médecin le laissait mourir de faim, et s'entêtait à le faire manger, donnant à la maladie les forces qu'elle croyait donner au malade. M. Victor Hugo parla à la mère, qui promit d'écouter les ordonnances, mais qui n'en fît rien.

Une nuit, M. Victor Hugo fut réveillé en sursaut par un spectre blanc agenouillé au bas de son lit qui lui tirait les bras en criant et en sanglotant. C'était la mère qui, demi-nue, échevelée, l'appelait au secours de son fils.

— Vite ! il n'y a que vous qui puissiez le sauver ! Tout de suite ! tout de suite !

M. Victor Hugo se leva. ]\Iai3 une domestique qui, inquiète, avait suivi sa maîtresse, dit à M°^^ Hugo : — Il est mort.

Il se passa dans la chambre du mort une scène déchirante. La mallieureuse, qui n'avait au monde que cet enfant, ne voulait pas l'avoir perdu : il avait froid seulement. Elle se jeta dans son lit, l'étreignit pour le réchauffer, embrassa avec frénésie ce \isage de marbre qui glaçait ses baisers. Tout à coup elle sentit que c'était fini, se dressa debout, et, hagarde, folle, terrible, elle cria : — Il est mort !

M. Mctor Hugo passa la nuit entre la mère et le cadavre. Le médecin, qu'on était allé chercher aussitôt, fut surpris de cette mort subite. Il questionna, et il sut que le malade avait mangé le soir.

Pour qu'il restât à la mère quelque chose de son fils, M. Victor Hugo lui amena M. Louis Boulanger qui fit un beau portrait du mort. Ce fut M. Victor Hugo qui s'occupa des funérailles, dont les frais lui furent, d'ailleurs, remboursés par le père. Je trouve cette lettre ;

< Cobourg, ce 30 mars 1832.

« Monsieur,

« Je viens de recevoir votre lettre, contenant une nouvelle bien affligeante pour mon cœur. Je ne puis croire à sa réalité et suis profondément touché de cet événement aussi malheureux qu'imprévu. Je ne le suis pas moins de ce que vous me dites des derniers moments de mon cher et excellent Ernest. Je suis encore trop ému pour vous exprimer ce que je ressens.

« Un sort fatal Tavait placé dans une fausse position. Éloigné de moi, je n'ai pu lui témoigner tout mon attachement. Je n'ai jamais eu d'autres intérêts que ceux de son bien-être. Ce que vous me racontez de ses derniers moments me prouve d'une manière touchante qu'il ne m'a pas méconnu.

« Vous m'obUgerez beaucoup en m' envoyant le portrait dont vous me parlez, de même que le plan du mommient qu'on élève au pauvre enfant avec le résumé des frais. Le remboursement des deux mille francs que vous avez eu la complaisance d'avancer doit être entre vos mains.

« Recevez, monsieur, les témoignages de ma plus vive reconnaissance pour les marques d'amitié que vous avez prodiguées dans cette fimeste maladie à mon cher Ernest, de même que pour les soins que vous avez eus pour sa trop malheureuse mère.

« C'est avec les sentiments de la plus vraie considération que je suis, « Monsieur le baron, « Votre dévoué

« Ernest de Saxe-Cobourg. »

M. Victor Hugo fut longtemps sous l'impression

38o VICTOR HUGO RACONTÉ

de cette mort rapide et de cette mère desespérée. Quand venait la nuit, il n'aimait pas rester seul ; il avait besoin de mouvement et de vie.

I/année débutait sinistrement pour tous ; on attendait le choléra. Il arrivait ; on suivait sa marche jour par jour ; il serait en France au printemps. Il fut exact à l'heure dite. Sa seconde victime à Paris fut un portier de la rue Jean- Goujon. Le lendemain, une vingtaine de personnes étaient frappées ; le surlendemain on comptait par centaines.

Au moment le plus violent de l'épidémie, le petit Charles fut ra.mené de son école, pâle et souffrant. Il avait été pris de vomjssem.ents. Il était empoisonné, disait la dom.cstique, il avait bu de l'eau à l'école, et, comme on empoisonnait les barriques des porteurs d'eau, etc. C'était l'explication populaire du fléau inconnu. Le médecin de la maison, ^L Louis, dit que ce pouvait n'être qu'une indigestion, et promit de revenir bientôt. L'enfant couché, se trouva mieux ; les vomissements cessèrent, on se rassura et on le laissa dormir. Tout à coup on entendit un bruit dans la salle à manger, on y courut ; il était à plat ventre au bas d'une fontaine de marbre dont il avait ouvert le robinet, et buvait à pleines gorgées. On voulut l'enlever, il résista, disant : Laissez-moi boire ! je veux boire ! M. Ix<uis, qui revenait dans le moment, dit : — C'est le choléra.

En quelques instants, le pauvre cher enfant prit la rigidité et le froid du cadavre. L'œil était enfoncé dans l'orbite, les joues étaient creuses et livides, les doigts noirs et ridés. Entre autres prescriptions du médecin, il fallut le frotter sans interruption avec de la flanelle chaude humectée d'esprit-de-vin.

Le père ne s'en remit de ce soin à personne ; pendant toute la nuit, il alla et revint du lit à la cheminée, chauffant la flanelle et frottant rudement la peau délicate de l'enfant, qui ne cessait de vomir et de demander à boire. La chair, écorchée, saignait. Le petit malade s'en apercevait à peine ; il dit une fois seulement : Ne me touche donc pas comme ça, tu me fais mal. Il répétait toujours : J'ai soif. Sa peau, sanglante, restait froide.

Vers le matin, la chaleur et la sensibilité se rétablirent, le visage se colora. Trois jours après, la joie était rentrée à la maison avec la santé du petit malade, et Charles pouvait dire qu'il était « deux fois l'enfant de son phe obstiné ».

A cette époque, M. Victor Hugo reçut la visite d'un jeune homme qui avait l'accent méridional, la barbe et les cheveux noirs, le teint basané et l'œil intelligent, et qui lui raconta ceci :

Il s'appelait Granier de Cassagnac. Il était de Toulouse, où il avait fait de bonnes études et où il avait été nommé professeur de littérature à la Faculté. Il vivait là, de son travail, faisant son cours deux fois par semaine, et employant son temps à la rédaction d'un journal hbéral qu'il avait fondé, le Patriote, lorsqu'il avait reçu une lettre signée Victor Hugo, Cette lettre le remerciait d'avoir cité Notre-Dame de Paris et Hernani dans ses leçons, et le félicitait de son double talent d'écrivain et de parleur. Ce qui avait étonné un peu le jeune professeur journaliste, c'est que la lettre lui demandait de répondre, non chez ]\L Victor Hugo, mais chez un ami dont elle donnait l'adresse. N'importe 1 ra\'i d'être en rapport avec celm qu'il admirait, il avait répondu, et une correspondance s'était engagée, de plus en plus fréquente et amicale.

Un des sujets ordinaires des lettres de Paris était le regret qu'un homme de cette valeur fût enfoui en province ; on le pressait fort de quitter Toulouse et de venir à Paris ; mais il répondait qu'à Toulouse il avait sa chaire et son journal, et qu'à Paris il n'avait rien. A quoi on avait répliqué im jour qu'il n'avait plus besoin de son journal ni de sa chaire, qu'on lui avait obtenu à Paris, au secrétariat du ministère de la justice, une place de cinq mille cinq cents francs. Il avait eu la prudence de ne pas se dessaisir de sa double position avant d'avoir sa nomination en poche ; on la lui avait envo^'ée, officielle et avec le cachet du ministère. Alors il avait vendu son journal et donné sa démission, et s'était précipité vers la vraie patrie de la réputation. Aussitôt débarqué, il avait couru au ministère, où l'on s'était moqué de lui, et où il avait reconnu qu'il avait été dupe d'une longue mystification.

M. Victor Hugo, qui lut quelques articles du Patriote et qui les trouva fort remarquables, ne voulut pas que son nom restât complice d'une perfidie faite à un homme de talent. Il donna à M. Granier de Cassagnac une lettre pour M. Bertin. Un des rédacteurs du Journal des Débats, M. de Bourqueney, partait pour une ambassade ; M. de Cassagnac le remplaça.

Le I" juin, M. Victor Hugo commença le Roi s'amuse. L'excès de travail de nuit et les soleils couchants qu'il avait trop regardés lui avaient déterminé une irritation chronique des paupières, et il lui était ordonné de porter des lunettes vertes, de marcher beaucoup et de vivre le plus possible dans la verdure. Il habitait tout près du jardin des Tuileries ; il y avait trouvé, sur la terrasse du bord de l'eau, un coin soUtaire où il travaillait en se promenant.

Le 5 juin, il achevait le premier acte et faisait le discours de Saint-Vallier, on le fit sortir du jardin, qui fut fermé ; il y avait une insurrection. Il alla du côté où l'on se battait ; comme il traversait le passage du Saumon, tout à coup les grilles furent fermées et les balles sifflèrent d'une grille à l'autre. Pas de boutiques où se réfugier; les portes s'étaient closes avant les grilles. Il ne put que s'abriter entre deux des minces colonnes du passage. Les balles durèrent un quart d'heure ; la troupe, ne délogeant pas ]es insurgés, tourna la position, le combat s'engagea d'im autre côté, et les grilles furent rouvertes.

Le lendemain, M. Victor Hugo dînait chez

M. Emile Descliamps. Un des convives, M. Jules de Rességijier, raconta l'héroïque défense du cloître Saint-Merry, qui émut profondément le futur auteur de l'Épopée nie Saint-Denis.

Le Roi s amuse fini, M. Victor Hugo fit aussitôt Lucrèce Borgia, qu'il appela d'abord le Souper à Ferrare.

Le baron Taylor, apprenant que M. Victor Hugo avait deux drames terminés, accourut : — Il y en avait bien au moins un pour le Théâtre-Français ! M. Victor Hugo avait dû reconnaître qu'il avait eu tort de donner Marion de Lorme à la Porte-Saint- Martin ; Hernani avait été un événement, Marion de Lorme, qui valait bien Hernani, était loin d'avoir eu le même retentissement ; le Théâtre-Français était le vrai théâtre littéraire ; les vers, notamment, étaient impossibles au boulevard, etc. — ^I. Victor Hugo se laissa convaincre, et donna le Roi s'amuse.

Triboulet fut distribué à I\L Ligier, Saint-V allier à M. Joanny, Blanche à ?.I^^^ Anaïs, Maguelonne à M^^^ Dupont, Saltabadil à U. Beauvallet, François P' à M. Perrier, contrairement à l'avis du commissaire royal, qui conseillait M. Menjaud, et qui avait raison.

Les répétitions conmiencèrent. Malheureusement, on était au mois de septembre, que M. Victor Hugo avait pris la douce habitude de passer aux Roches. 11 ne voulut pas perdre ses vacances et laissa les répétitions se faire toutes seules. Pendant que le drame allait comme il pouvait, l'auteur employait la fin de l'été à jouer avec ses enfants sous les arbres, à leur faire, en collaboration avec M^^® Louise Bertin, des cocottes, des bateaux et des carrosses merveilleux qu'il dorait et que ne dédaignaient pas de peindre des peintres célèbres qui

venaient voir M. Edouard Bertin. Ce fut une joie d'assister à la joie des enfants quand on les mit devant ces belles voitures et qu'on leur dit qu'elles étaient à eux et qu'ils pourraient les emporter à Paris. Le Roi s'amuse n'était poiurtant pas délaissé absolument ; M. Ingres faisait dans ce moment-là le portrait de M. Bertin ; il venait tous les jours de Paris ; quand il y retournait de bonne heure, il emmenait quelquefois M. Victor Hugo, qu'il mettait au Théâtre-Français.

Octobre ramena l'auteur ; mais ses répétitions se recompliquèrent d'une autre coïncidence, il quittait la rue Jean-Goujon pour la place Royale, où l'avait entraîné le voisinage de M. Charles Nodier. Le déménagement ne fut pas une moindre diversion que la villégiature.

Les théâtres ressortissaient alors du ministère des travaux pubHcs. Le ministre, M. d'Argout, fit demander à l'auteur com.munication du manuscrit ; l'auteur refusa. Le ministre demanda qu'au moins M. Victor Hugo \ânt causer de la pièce avec lui. Cela n'engageait à rien ; M. Victor Hugo se^ laissa conduire au ministère par M. Mérimée, qui était chef du cabinet. M. d'Argout, blasé et facile, le reçut avec bonhomie.

— Voyons, monsieur Hugo, parlez-moi avec confiance. Je ne suis pas puritain, vous savez ; mais on dit qu'il y a dans votre drame des allusions contre le roi.

M. Victor Hugo répondit à M. d'Argout ce qu'il avait déjà répondu à M. de Martignac, qu'il ne faisait pas d'allusions, qu'en peignant François I" c'était François I^ qu'il avait voulu peindre, qu'à la rigueur il comprenait encore qu'en le voulant bien on eût pu trouver quelque ressemblance entre

Louis Xm et Charles X, mais qu'il lui était impossible d'imaginer quels rapports on pouvait voir entre François I" et Louis-Philippe.

Le ministre alors changea de thèse et dit que François I" passait pour être fort mal traité dans la pièce ; le principe monarchique souffrirait de cette atteinte à un des rois les plus populaires de France. L'auteur répliqua qu'avant l'intérêt de la royauté il y avait l'intérêt de l'histoire. M. d'Argout lui demanda s'il n'y avait pas moyen d'atténuer certains détails, n'obtint rien et ne s'en fâcha pas. Il aurait désiré qu'il n'y eût rien contre François I*^, mais, puisque M. Victor Hugo lui donnait sa parole qu'il n'y avait rien contre Louis-Phillipe, cela lui suffisait.

Comme à la Porte-Saint-Martin, les claqueurs emrent leur poste ordinaire. Les jeunes gens cependant furent plus nombreux qu'à Marion de Lormc. Les fidèles, IVtM. Théophile Gautier et Célestin Nanteuil en tête, en recrutèrent cent cinquante qui se répartirent à l'orchestre et à la seconde galerie. Ils entrèrent par le passage un peu avant le pubHc. La fermentation politique, entretenue par les émeutes, était dans la plupart de ces jeunes têtes, et ils saluèrent l'entrée du pubhc de la Marseillaise et de la Carmagnole entonnées à pleine voix.

Au moment où l'on allait commencer, la nouvelle se répandit dans le théâtre qu'un coup de pistolet venait d'être tiré sur le roi. Ce fut immédiatement la conversation de toute la salle, la toile se leva au milieu de la préoccupation générale, et le premier acte, médiocrement joué d'ailleurs, fut glacial. La scène de Saint-Vallier réchauffa un peu cette Sibérie.

M. BeauvaUet, excellent dans Saltabadil, soutint

le commencement du second acte, qui fut moins solide après lui. M. Samson (Clément Marot) omit ces deux vers :

Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd ; Le bandeau que voilà le rend aveugle et sourd,

de sorte qu'on ne s'expliqua pas comment Triboulet ne voyait pas que Téchelle était à son mur et n'entendait pas les cris de sa fiile. En outre, l'enlèvement de Blanche se fit maladroitement, M^^® Anaïs fut emportée tête en bas et jambes en l'air, et cette gaucherie d'un figurant parut un tel défaut de la pièce que le deuxième acte finit sous une grêle de sifflets.

Au troisième acte, le roi entre « vêtu d'un magnifique négligé du matin ». Les costumes avaient été dessinés par un peintre de talent, qui faisait aussi de la sculpture charmante et des vers d'un accent sincère et pénétrant. M, Auguste de Châtillon. Il avait copié pour le négligé du roi le costume du joueur de contre-basse des Noces de Cana. Les loges trouvèrent inconvenant qu'un roi parût en «robe de chambre », et Paul Véronèse fut hué.

I^ drame se releva au moment où Triboulet redemande sa fille aux gentilshommes ; les angoisses paternelles du bouffon dominèrent quelques instants l'opposition, qui prit une belle revanche dès le premier hémistiche de l'acte suivant :

— Et tu l'aimes ?

— Toujours.

Ces cinq mots semblèrent au public si plaisants qu'il s'éleva un immense éclat de rire mêlé de

sifflets. Dès lors, le vacarme ne s'arrêta plus. M^^® Dupont eut beau être fort en verve, et M. Beauvallet eut beau être admirable de costume, d'allure, de comédie sinistre et d'insouciance terrible, Saltabadil et Maguelonne furent siffles à chaque vers.

Jusque-là, le combat restait indécis ; les claqueurs, qui avaient la rancune d'Hernani, donnaient peu, mais les cent cinquante jeunes gens se battaient avec ardeur. Un accident de mise en scène ser\'it l'ennemi. Pendant que Triboulet tient sous son pied le cadavre de sa fille que la nuit et les habits d'homme lui font prendre pour celui du roi, le roi sort de la taverne en chantonnant un refrain qui épouvante le bouffon ; la porte par où M. Perrier devait sortir se trouva fermée, l'effet fut manqué, l'acteur reparut au fond du théâtre, on ne sut plus d'où il sortait. Ce fut le coup de grâce ; le public en eut assez de ce drame où les figurants ne savaient pas enlever les femmes et où les portes ne savaient pas s'ouvrir, et toute la fin ne fut qu'une mêlée, où les applaudissements ne se rendirent pas, mais furent écrasés.

La toile baissée, M. Ligier s'approcha de l'auteur :

— Faut-il vous nommer ? demanda-t-il.

La question était é\'idemment un conseil.

— Monsieur, répondit froidement M. Victor Hugo, je crois im peu plus à ma pièce depuis qu'elle est tombée.

L'hostilité, de même qu'à Marimi de Lorme, laissa nommer l'auteur sans protestation.

M. Victor Hugo alla dans la loge de M^^® Anaïs. M. Paul Delaroche, qui ne le connaissait pas, y entra presque en même temps que lui, se frottant les mains. — Quelle chute 1 mais aussi quelle pièce i

Pourquoi jouait-elle de ces choses-là? Du moins, on allait être débarrassé de ce Victor Hugo ! — M^^® Anaïs lui faisait des signes qu'il ne comprenait pas. Il n'avait jamais rien vu de si misérable ; dans Hcrnani, il y avait encore quelques beaux vers par-ci par-là, mais dans le Roi s'amuse, pas un. L'actrice fut obligée de lui dire qu'il parlait devant M. Victor Hugo. M. Delaroche, qui se piquait avant tout d'être un parfait homme du monde, devint plus blanc que sa cravate et essaya de réparer son étourderie : il avait mal entendu dans ce bruit ; d'ailleurs, son opinion n'était que l'opinion d'un peintre qui ne prétendait nullement à une compétence Httéraire ; le tort de M. Victor Hugo, c'étaient ses amis qui compromettaient le succès en voulant l'imposer, qui chantaient la Marseillaise ; sans eux, tout le monde applaudirait. Même à travers le vacarme, il avait distingué des scènes superbes. M. Victor Hugo l'interrompit, car le Roi s'amuse allait devenir im chef-d'œuvre.

L'auteur rentra chez lui, sans escorte cette fois. Il regagna la place Royale par une pluie battante, et trouva sa femme seule. Avant de se coucher il donna un coup d'œil au salon et jeta de l'eau sur un tison mal éteint.

Le lendemain, on lui apporta ce billet :

« Il est dix heures et demie, et je reçois à l'instant l'ordre de suspendre les représentations du Roi s'amuse. C'est M. Taylor qui me communique cet ordre de la part du ministre.

«JOUSLIN DE LaSSALLE.

<Ce 23 novembre. >

L'ancien directeur de la Porte-Saint-Martin

était maintenant le directeur de la scène du Théâtre- Français.

Le prétexte de la suspension était l'immoralité ; la vérité était qu'un certain nombre d'auteurs classiques, dont plusieurs étaient députés, étaient allés trouver M. d'Argout et lui avaient dit qu'on ne pouvait tolérer une pièce dont la sujet était l'assassinat d'un roi, le lendemain du jour où le roi avait failli être assassiné ; que le Roi s'amuse était l'apologie du régicide ; que les amis de l'auteur avaient chanté la Car7nagnole, et applaudi à outrance ce vers si évidemment à l'adresse du roi :

Vos mères aux laquais se sont prostituées !

Un seul ami vint voir M. Victor Hugo dans la journée ; ce fut M. Théophile Gautier.

Il y eut conseil des ministres, et la pièce, qui n'était que suspendue le matin, fut défendue le

soir.

L'auteur ne fit aucune démarche. Il n'alla pas aux ministres, il alla aux juges. Il demanda au tribunal de commerce si, en présence de la Charte, qui abolissait la confiscation, un ministre avait le droit de censurer et de confisquer une pièce. Le tribunal de commerce répondit que oui.

M. \'ictor Hugo avait pour avocat M. Odilon Barrot, qui lui conseilla de parler aussi. N'ayant jamais parlé en pubHc et ne sachant comment il s'en tirerait, il écrivit son discours. Il en fallait plusieurs copies pour les journaux ; des jeunes gens s'offrirent, M. Théophile Gautier le premier, et passèrent une partie de la nuit la veille du procès. Le discours était long, et la dictée ne s'acheva pas avant deux heures du matin ; il était tard pour

rentrer chez soi : ces terribles chanteurs de la Carmagnole craignaient leurs portiers ; le cabinet de M. Victor Hugo était grand, le canapé et quelques matelas improvisèrent un dortoir.

En se rendant à T audience, M. Victor Hugo rencontra M. de Montalembert qui s'y rendait de son côté. Ils entrèrent ensemble. La salle du tribunal regorgeait d'une foule sympathique. Le discours de M. Victor Hugo fut applaudi à diverses reprises, et le président dut rappeler plusieurs fois le public à l'ordre. Quand M. Victor Hugo eut fini de parler, il fut entouré et complimenté. M. de Montalembert lui dit qu'il était un orateur autant qu'un écrivain et que, si on lui fermait le théâtre, il lui resterait la tribune.

La révolution de Juillet avait enlevé à M. Victor Hugo la pension de mille francs que Louis XVIII lui avait faite sur sa cassette et que Charles X lui avait continuée ; mais il avait toujours les deux mille francs du ministère de l'intérieur. Les journaux ministériels les hii reprochèrent. Il écrivit aussitôt à M. Argout :

« Monsieiu: le ministre,

« Il y a dix ans, en 1823, Louis XVIII, roi lettré, assigna, de son propre mouvement, sur les fonds du ministère de l'intérieur, deux pensions littéraires de deux miUe francs chacune, l'une à mon noble ami M. de Lamartine, l'autre à m.oi. On conçoit que je rappelle volontiers ce sovi venir.

« En 1829, à l'époque où la censure du ministère Polignac arrêta Marion de Lorme, Charles X, voulant m'en dédommager, ordonna que la pension inscrite sous mon nom fût portée de deux mille à

392 VICTOR ÎÎUGO RACONTÉ

six mille francs. Je refusai cette augmentation qui me semblait faite dans le but d'engager ma conscience. Vous pouvez lire, dans les cartons du ministère, ma lettre à M. de Labourdonnaj^e, votre prédécesseur.

« Je n'avais jamais considéré jusqu'ici, et les divers ministères de la restauration auxquels j'ai été opposé partageaient probablement cet avis, je n'avais jamais considéré cette pension que comme une reconnaissance un peu exagérée, si vous voulez, de quelques titres littéraires fort contestables, comme une indemnité légitime pour les nombreuses taxes exceptionnelles qui grèvent en France ma profession et peut-être même, depuis trois ans, comme le maigre intérêt d'un capital de quarante sept mille francs que les deux ouvrages qu'il m'a été permis de donner au théâtre ont versé jusqu'à présent au budget, sous la forme d'impôt des hospices.

« Mais aujourd'hui que le gouvernement paraît croire que ce qu'on appelle les pensions Httéraircs \ient de lui et non du pa3^s, et que cette sorte d'allocation engage l'indépendance de l'écrivain ; aujourd'hui que cette étrange prétention du gouvernement sert de base à la polémique assez honteuse de certains journaux, dont il est malheureux pour vous qu'on vous attribue, à tort sans doute, la direction ; comme il m'importe de maintenir mon débat avec le gouvernement dans une région plus haute que celle où s'agite cette polémique ; sans examiner si vos prétentions relativement à l'indemnité en question sont le moins du m.onde fondées, je m'empresse de vous déclarer que j'y renonce entièrement.

« Soyez tranquille d'ailleurs. Il va sans dire que

cet incident, si peu important en soi, est à mes yeux ime raison pour que ma réclamation contre l'acte arbitraire qui a supprimé le Roi s'amuse conserve plus que jamais son caractère de dignité, de réserve et de modération.

« Recevez, monsieur le ministre, l'assurance de ma considération distinguée.

« Paris, 23 décembre 1832. »

M. d'Argout répondit que la pension était une dette du pays et qu'elle serait conservée à M. Victor Hugo malgré sa lettre. Il va sans dire que M. Victor Hugo n'alla jamais en toucher un sou. Deux ans après, une pauvre jeune fille poëte, M^^^ Élisa Mercœur, étant sans ressources, il demanda au ministre de l'intérieur, qui était alors M. Thiers, s'il ne serait pas possible de reporter sur M}^^ Élisa Mercœur cette pension sans emploi. M. Thiers lui répondit que la pension avait été employée et qu'il regrettait de ne rien pouvoir pour M^^^ Mercoeiir.

Dans les lettres que M. Victor Hugo reçut à l'occasion de son drame et de son procès, je remarque celle-ci :

< Londres, 3 janvier 1833.

i Monsieur,

, «J'ai reçu deux exemplaires du Roi s'amuse ; nous en avons fait la lecture le dernier jour de l'année passée ; hier dans l'après-dînée, il a fallu en donner une nouvelle représentation. Nous n'avons pas conçu pourquoi la représentation en a été défendue à Paris ; la malveillance peut se prendre n. 13 a

à tout, et nous avons jugé que les parisiens ont raison de trouver mauvais qu'on veuille les empêcher de s'amuser du Roi s'amuse, qui nous a beaucoup intéressés. Notre société ne se composait pas de plus de dix-huit personnes, mais je puis vous assurer que vous avez eu im succès très complet, au point que je me suis vanté de votre amitié pour moi ; aujourd'hui je me crois dans l'obHgation de vous en faire l'aveu pour être relevé par vous de ma petite vanité. Recevez surtout mon compliment, cet ouvTage m'a plus intéressé qu'aucun autre que j'aie lu depuis longtemps ; nul des personnages, à la vérité, n'excite cette vive et parfaite admiration qui nous subjugue dans les héros des œuvres classiques, il n'y a pas ici des perfections absolues ; mais dans ce corps de plomb de Triboulet, que d'or natif ! ! I Que de vérité, de nature, de fécondité dans cette malédiction paternelle de Saint-Vallier I C'est la voix du Dieu vivant qui poursuit le puissant dégradé I Je m'arrête, je n'ai le temps, ni le talent, ni l'intention de juger votre pièce, je vous répète ce que disait la serv^ante de Molière : cela m'amuse, lisez encore. — Votre préface est d'un homme de cœur, d'un vrai citoyen ; l'estime de tout ce qui sent vivement et patriotiquement vous est acquise. Je regrette que votre père, que mon ami Hugo, ne soit pas témoin de vos efforts et de vos succès qui suivront tant de traverses.

<i Un jeune Patriote a imprimé une biographie qui avait paru il y a quelques années, à l'occasion d'un écrit d'un de vos frères, M. Abel Hugo ; j'ai cm devoir répondre à l'envoi qu'il m'en a fait par une lettre dont vous trouverez ci-joint copie ; ]'ai profité de cette occasion pour manifester mes sentiments et mes opinions ; j'avoue que les der-

nières lignes m'ont été dictées par le désir de convaincre des hommes de bonne foi comme vous.

« Ce que vous dites de Napoléon dans votre réponse au tribunal m'a paru exiger que j'énonce aujourd'hui ce que je crois pouvoir prouver un jour : son despotisme ne fut qu'une dictature née de la guerre ; elle eût cessé avec elle. Pitt seul a voulu perpétuellement la guerre, et l'événement de la Restauration a prouvé que, comme chef des intérêts de l'oligarchie et de l'absolutisme des maisons régnantes de l'Europe, Pitt avait raison. — Toute la question entre Napoléon et Pitt est dans ceci : — Qui a voulu la guerre ?

<i J'ai assez de documents pour prouver que Napoléon a toujours voulu la paix, et que Pitt a toujours voulu la guerre. L'un et l'autre avaient raison comme chefs des intérêts qu'ils représentaient ; ceux de la vieille et de la nouvelle Europe. — La civilisation dont vous parlez si bien dans votre préface était celle que voulait Napoléon ; il fallait arriver pour cela à la paix maritime et être bien consolidé. Non lo connobbe il mondo mentre l'ebbe — connobb'il'io l

a Si l'ouverture prochaine du parlement pouvait vous engager à venir passer ici quelques jours, combien je serais heureux de causer longuement et à cœur ouvert avec vous ! combien il pourrait être utile à la connaissance d'un des plus grands caractères de l'histoire que je pusse déposer entre vos mains des données positives, qui, en le représentant sous son véritable jour, le feraient aimer des français autant qu'il Test par moi-même ! Le sabre dont l'arme sans cesse M. de Chateaubriand n'a jamais été à l'intérieur qu'une main de justice, et

à l'extérieur un bouclier pour la défense de son pays ; il dut attaquer pour se défendre.

« J'ai, avant ce moment et depuis la mort de mon neveu, chargé plusieurs personnes de vous voir de ma part. Aucune que je sache ne s'est encore acquittée de la commission que je lui avais donnée. — Je n'ai pas le temps de faire copier ma lettre. — Agréez ma profonde estime et ma vive sympathie pour le fils du général Hugo, mon ami.

« Joseph, i

Les violences qui accueillaient décidément toutes les pièces de M. Victor Hugo avaient découragé les directeurs de théâtre ; personne ne venait lui demander le Souper à Ferrare. Son succès de parole au tribunal prouva qu'il était encore vivant. A la fin de décembre, on lui annonça M. Harel, alors directeur de la Porte-Saint-Martin. Les yeux, les cheveux blancs et les breloques de M. Harel rayonnaient.

— Je \dens de lire le Roi s'amuse, s'écria-t-il avant de s'asseoir. C'est superbe ! Il a fallu le Théâtre-Français pour faire tomber cela ! Je viens vous demander le Souper à Ferrare,

Il s'assit, ouvrit sa tabatière et prisa bru^^amment. Il offrit M. Frédérick-Lemaître, M^^® George, et une prime. M. Victor Hugo savait que le théâtre était dirigé surtout par ]\I^^^ George ; il ne voulut rien conclure avant de lui avoir lu la pièce. M. Harel, qui était très pressé, demanda que la lecture se fît le soir même. Elle se fit chez l'actrice. M^^® George fut ravie du rôle, et M. Harel témoigna une admiration sans bornes. Dès le premier acte, il applaudissait, se mouchait, prisait à poignées, criait. Le drame le charmait de tous les côtés à la

fois ; d'abord il y voyait un beau rôle pour W^^ George, ensuite une bonne affaire pour son théâtre. En outre, il était fort intelligent et fort enthousiaste, et le lettré fut aussi content que le directeur.

— C'est trop beau, s'écria-t-il, pour s'appeler le Souper à Ferrare. Le titre n'est pas assez grave ni assez grand. A votre place, j'appellerais cela simplement et gravement Lucrèce Borgia.

M. Victor Hugo vit bien la vraie-raison du directeur, qui était de plaire à M^^® George en donnant à la pièce le nom de son rôle ; le conseil était intéressé, mais il était bon, et l'auteur le suivit.

Le lendemain, après la lecture aux acteurs, M. Victor Hugo donna le choix à M. Frédérick- Lemaître entre Alphonse d'Esté et Gennaro. M. Frederick répondit qu'Alphonse d'Esté était un rôle éclatant et sûr, que tous ses effets concentrés dans un acte porteraient l'acteur, que tout le monde y réussirait, que Gennaro était, au contraire, un rôle difficile, que la dernière scène était dangereuse, qu'il y avait un mot terrible : Ahf vous êtes ma tante, et qu'en conséquence, il choisissait Gennaro.

^I. Victor Hugo voulait pour Gubetta M. Serres, qui avait été un très bon L'Angely. Le directeur le lui déconseilla et obtint Gubetta pour M. Provost.

A ime répétition, le directeur vint à l'auteur d'un air embarrassé et tenant contre son nez une prise qu'il n'aspirait pas.

— Monsieur Hugo, il y a une chose que j'hésite à vous demander. Vous avez l'habitude de donner l'orchestre des musiciens à vos jeunes gens. Moi, je les mettrais ailleurs, et savez-vous qui je mettrais dans l'orchestre ? Les musiciens.

— Je veux bien, dit l'auteur.

— Vrai ! vous voulez bien qu'il y ait de la musique par-ci par-là ? Vous me permettez d'en mettre aux entrées et aux sorties et aux situations où il en faudia ?

— Je vous le demande.

— Bravo ! cria le directeur en aspirant enfin sa prise. Voilà un homme ! Imaginez-vous que Casimir belavigne n'a jamais voulu de musique à Marino Falicro; il a dit que c'était bon pour les mélodrames, et que cela ne se faisait pas au Théâtre-Français. Sa tragédie aurait été compromise si on l'avait trouvée avec un violon. Vous, au moins votre littérature n'est pas une bégueule !

MM. Meyerbeer et BerHoz s'étaient amicalement proposés pour faire la musique de la chanson chantée au souper de la princesse Negroni.

— Ah bien, oui ! dit M. Harel. Des grands musiciens qui vont nous faire de la musique qu'on écoutera, et qui distraira du drame ! Je veux im air qui soit à plat ventre sous les paroles. Laissez faire Piccini.

M. Piccini était le chef d'orchestre du théâtre. Il trouva pour les couplets une mélodie excellente, mais ne trouva pour le refrain rien qui le satisfît. Il dit son embarras à l'auteur.

— Rien n'est plus simple, pourtant, répondit M. Victor Hugo. Vous n'avez qu'à suivre les paroles. Tenez.

Et il se mit à dire les vers en les accentuant d'une sorte de chant informe. N'ayant jamais pu chanter de sa vie une note juste, il frappait sur la table du souffleur.

— J'y suis, dit le chef d'orchestre, qui démêla im air dans les coups de poing et qui le nota sur-lechamp.

On s'occupa des décorations. Le jour où l'on posa celle du souper, le directeur, voyant arriver l'auteur, courut à lui :

— \'oulez-vous voir le Cadran-Bleu ?

Il le conduisit à l'orchestre. La décoration était, en effet, manquée. Des buffets séparés par des fenêtres et supportant des candélabres et des pyramides de fruits réalisaient l'idéal d'un restaurant à la mode là où l'auteur avait rêvé une salle éblouissante et sinistre, quelque chose comme un tombeau rayonnant. Pour que sa pensée fût comprise, il se fit décorateur comme il s'était fait musicien, et il dessina lui-même la salle qu'il voulait.

Les répétitions allèrent vite. M. Harel ne souffrit pas qu'on répétât deux fois avec le rôle. M^^« George, heureuse de sa part, montra tout l'empressement possible ; elle n'avait, du reste, aucune des susceptibilités ni des prétentions de M^^® Mars, et ne donnait pas des leçons de littérature à ]\I. Hugo. ]\L Frédérick-Lemaître, qui avait moins besoin de conseil que personne, était le plus docile à ceux de l'auteur. Son rôle secondaire ne le désintéressait pas de la pièce, il s'y mettait de tout cœur. Il aidait ses camarades, disait : — Ce n'est pas ça, tiens, dis plutôt de cette façon, — et doanait l'intonation précise. Quelquefois, pour leur montrer, il jouait leur scène et faisait regretter qu'il ne pût être tous les personnages.

Jusque-là, tous les drames de M. Victor Hugo étaient en vers. Les jeunes gens se demandèrent s'ils devaient « donner » pour de la prose. Il y eut hésitation ; une députation, dont était M. Théophile Gautier, vint prier l'auteur de lire quelques scènes de Lucrèce Borgia, sans lui dire pourquoi.

La lecture satisfit les députés, qui déclarèrent que cette prose-là valait des vers et qu'on pouvait s'enrôler sajis déchéance.

Les journaux hostiles dénoncèrent d'avance la pièce comme étant le comble de l'obscénité ; il y avait une orgie effroyable ; Lucrèce Borgia aurait le même sort que le Roi s'amuse ; elle n'aurait qu'une seule représentation, etc. Tout Paris voulut assister à cette représentation unique, et l'auteur reçut plus de lettres que pour Hernani. J'en prends une dans le tas :

«Il y a bien longtemps que je n'ai eu le plaisir de voir M. Victor Hugo ; j'avais cependant à le féliciter de sa belle défense théâtrale. Un de nos amis devait aussi s'informer s'il était possible d'avoir une loge pour la première représentation de sa nouvelle pièce. La princesse de Belgiojoso avait déjà tâché d'en retenir une, mais il n'était plus temps, et on lui a répondu qu'il n'y avait plus que la protection de l'auteur qui pût l'obtenir. M. Victor Hugo me permettra de m' adresser directement à lui, en même temps que je profite de cette occasion pour lui renouveler l'assurance de mon bien sincère attachement.

« La Fa^-ette.

< 29 janvier 1833. »

Lucrèce Borgîa, ne durant pas trois heures, ne suffisait pas à l'appétit du public des boulevards ; M. Harel la fit précéder, le premier soir, d'un vaudeville, Un souper chez Louis XV. L'auteur arriva au théâtre au moment où l'on commençait le vaudeville. Il alla dans la loge de M^^® George, qui

s'habillait en causant avec MM. Alexandre Dumas, Jules Janin, Frédéric Soulié, etc.

— J'ai le temps, n'est-ce pas ? dit-elle à M. Harel qui sortait.

— Trois grands quarts d'heure. La petite pièce commence à peine.

Elle ne se hâta pas ; elle éclatait de beauté et de confiance ; tout à coup, on entendit un effroyable vacarme ; M. Harel revint effaré.

— Vite ! habillez-vous vite ! il faut que vous soyez en scène dans dix minutes !

On était venu pour Lucrèce Borgia, et l'on n'avait pas voulu du Souper chez Louis XV. Il avait fallu baisser le rideau dès la première scène ; et le public impatient criait : Lucrèce Borgia! Lucrèce Borgia !

Le directeur se précipita hors de la loge en criant : Frappez les trois coups !

La décoration du premier acte était charmante. Dans la première scène, quand Gubetta dit que les deux frères aimaient la même femme et que cette femme était leur sœur, un violent coup de sifflet retentit.

— Comment ! on siffle ? dit M. Harel, complètement démonté. Qu'est-ce que ça signifie ?

— Ça signifie, répondit M. Victor Hugo, que la pièce est bien de moi.

Mais, dans sa scène avec Gennaro, M^^® George lut la lettre d'un accent si douloureux et si tendre que toute la salle fut émue. L'insulte des jeunes seigneurs, venant là-dessus, fut d'un effet irrésistible ; à chaque nom jeté à la figure de l'empoisonneuse, l'émotion croissait, et ce fut à la fin une incomparable furie d'applaudissements.

L'auteur, voulant aller dans la loge de sa femme.

demanda qu'on lui ouvrît la porte de communication avec la salle.

— Voici ma clef, dit le directeur. Je ne m'en dessaisis jamais. Mais à présent c'est vous qui êtes le maître ici.

Quand, au commencement de la seconde partie du premier acte, Gennaro apprend que son écharpe lui vient de Lucrèce Borgia et la rejette avec horreur, l'écharpe s'engagea dans l'épée et dans une résille que M. Frédérick-Lemaître avait cru devoir se mettre sur la tête, et il y eut des ricanements. Tout est occasion de triomphe aux grands artistes. M. Frederick tira l'épée, arracha l'écharpe et la résille et les écrasa à terre, d'un geste si hautain et si irrité qu'il fut applaudi de partout.

Dans l'entr'acte, M. Alexandre Dumas vint voir M°^^ Hugo ; il était transporté d'admiration et de bonheur. Ce grand succès lui faisait autant de plaisir que les siens ; il serra les m.ains de M°^^ Hugo en pleurant de joie.

L'auteur n'avait pas wl le décor du second acte. Lorsqu'on le posa, il s'aperçut que la porte dérobée par où Lucrèce Borgia allait faire évader Gennaro était splendide.

— Cette porte est absurde, dit-il.

— C'est vrai, dit le directeur. On leur demande une porte dérobée, et ils vous font une porte qui crève les yeux.

— M. Séchan est-il au théâtre ?

On chercha M. Séchan qu'on ne trouva pas. Les minutes s'écoulaient, et l'entr'acte avait déjà trop duré.

— Y a-t-il de la couleur ? demanda M. Victor Hugo.

— Oui, les peintres ont travaillé ici toute la journée et n'ont rien emporté.

— Allez me chercher les pots et les brosses.

On apporta ce qu'il fallait, et l'auteur se mit à repeindre lui-même sa décoration. La tenture de la salle était rouge à filets d'or ; il recouvrit de rouge les sculptures de la porte, sur laquelle il continua les raies d'or, de sorte qu'elle se confondit avec le reste de la tenture.

L'acte du duc d'Esté réussit d'un bout à l'autre. Il fut joué très convenablement par M. Delafosse, très admirablement par M. Frédérick-Lemaître, simple et grand, et par M^^^ George, dont le talent puissant et dur révéla des qualités de souplesse féline qu'on ne lui connaissait pas.

Le public était empoigné. Il n'y eut pas d'entr'acte entre les deux parties du second acte ; quelques spectateurs, qui avaient cru avoir le temps de sortir, s'aperçurent qu'on relevait la toile, rentrèrent précipitamment et troublèrent la première scène ; le public, n'en voulant pas perdre un mot, la fit recommencer.

Le souper alla très bien. Les jeunes seigneurs étaient couronnés de fleurs, malgré M. Harel qui disait que cela ne seyait qu'aux femmes ; le public fut de l'avis de l'auteur. Gennaro, sombre sous sa couronne, immobile et froid comme une statue, fut tout de suite l'anxiété de la salle. L'intérêt de la pièce fut plus fort que tout ; il y eut trêve du combat littéraire ; les classiques comme les romantiques voulurent savoir ce qui allait arriver ; il n'y eut plus au monde de tragédie ni de drame ; il n'y eut plus d'auteur, ni d'acteurs, ni de théâtre, il y eut un fils qui allait être empoisonné par sa mère qui l'adorait ; on n'applaudissait même plus ; lorsqu'à travers les éclats de rire et le joyeux refrain on entendit tout à coup le chant funèbre des moines.

le frisson fut universel. Pour que la psalmodie eût toute sa réalité, on avait pris, au lieu de figurants, de vrais chantres de paroisse. L'entrée des moines, le contraste des cagoules avec les couronnes de fleurs, les cinq cercueils, l'apparition de Lucrèce Borgia aux jeunes gens, l'apparition plus terrible de Gennaro à sa mère, la dernière scène, tout fut un entraînement et un emportement ; orchestre, galeries, loges, tout se leva et applaudit des mains et de la voix ; la scène fut jonchée de bouquets ; le nom de l'auteur ne suffit pas au public, qui réclama l'auteur lui-même. Il était déjà dans la loge de M^^® George. M. Harel entra effaré, les cheveux ébouriffés, le costume plus en désordre que jamais.

— Monsieur Hugo, sauvez-moi la vie ! on veut vous voir, on vous exige, on enjambe l'orchestre, on envahit le théâtre. Il faut absolument que vous paraissiez, ou l'on va tout casser.

— Monsieur Harel, je donne au public ma pensée, non ma personne.

— Mais que leur dire ?

— Dites que je suis parti. •

M. Harel regarda sa redingote déchirée et qui avait essuyé le plâtre de tous les murs, épousseta une des manches qui en avait une couche trop épaisse, boutonna les deux boutons qui restaient, passa ses mains dans ses cheveux et dans ses favoris, et dit :

— Me voilà propre, je peux me montrer.

Je n'ai pas parlé de la manière dont l'acte avait été joué ; c'est que les acteurs s'étaient tellement identifiés avec leur rôle qu'ils s'étaient fait oubUer. M^^^ George, sculpturale, sinistre, implacable dans sa vengeance, avait été poignante dans son

4o6 VICTOR HUGO RACONTÉ

expiation. ^M. Frédérick-Lemaitre avait électrisé la salle avec ce mot qui réveille en sursaut Lucrèce Borgia quand elle compte les cercueils : <« Il en faut un sixième, madame 1 » Dans toute la dernière scène, il avait été d'une profondeur et d'une fatalité admirables. Il fut un des grands éléments de ce grand succès. Il n'en voulut jamais à son rôle de n'être que le troisième ; sa seule plainte fut ce mot qu'il répondit à un de ses amis qui lui disait : — Vous avez été superbe !

— Oui, d'abnégation.

M. Victor Hugo fut attendu à la sortie du théâtre par une foule compacte ; les chevaux du fiacre où il monta avec sa femme et sa fille furent dételés, et il n'é\'ita d'être traîné en triomphe qu'en sortant par l'autre portière et en revenant à pied ; la foule l'escorta jusque sous les arcades de la place Royale ; d'anciens amis qui s'étaient éloignés reparurent ce soir-là ; des inconnus demandèrent à serrer la main du victorieux ; l'ovation, commencée sous les quinquets, se continua sous les étoiles.

Le lendemain, M. ^'ictor Hugo fut réveiUé par !M. Harel débordant de joie : son théâtre était transfiguré, la Porte-Saint-I^Iartin était maintenant le vrai Théâtre-Français, il ne voulait plus que de l'art, et du grand art ; il espérait que désormais l'auteur de Lucrèce Borgia n'irait plus ailleurs et lui ferait le même traité qu'à M. Crosnier. M. Victor Hugo, qui avait \u le changement de visage du directeur au coup de sifilet du premJer acte, ne voulut pas s'engager. M. Harel insista pour avoir au moins la promesse d'une seconde pièce. L'auteur, sans dire non, ne dit pas oui.

On supprima le vaude\dlle, et Lucrèce Borgia fut jouée seule. L'auvent du théâtre fut illuminée

tous les soirs, et deux municipaux à cheval continrent la cohue des voitures. La seconde et la troisième représentation réussirent autant que la première. M. Delafosse, malade de la poitrine, fut remplacé à la quatrième par M. Lockroy, écarté du théâtre depuis quelque temps, et dont la rentrée et le talent ajoutèrent au succès. Les journaux, désarmés, furent presque tous favorables. L'article le plus chaleureux fut celui de M. Jules Janin dans le Journal des Débats. Des parodies furent jouées sur tous les petits théâtres, entre autres l'Ogresse Borgia ; des masques représentant les personnages du drame passèrent, le mardi gras, sur les boulevards et s'arrêtèrent sous le balcon de M^^® George, criant : L'empoisonneuse ! Tout cela redoubla la curiosité générale, et les recettes grossirent. La lettre suivante est curieuse en ce qu'elle constate le succès et en ce qu'elle dit ce qu'étaient les grosses recettes des théâtres avant que les chemins de fer eussent décuplé la population flottante de Paris :

« Monsieur,

« Le plus grand succès d'argent obtenu sous mon administration est celui de Lucrèce Borgia.

<i Les recettes des trente premières représentations présentent un total de 84,769 francs.

<$ Aucun autre ouvrage n'a, dans le cours d'une exploitation de plus de huit années, égalé ou même approché ce chiffre.

«J'ai l'honneur d'être avec une haute considération, « Monsieur,

« Votre très humble serviteur,

« Harel.

« Paris, 3 novembre 1841. »

4o8 VICTOR HUGO RACONTÉ

Lucrèce Borgia n'échappa pourtant pas aux sifflets. Les journaux classiques, surpris d'abord et entrainés par le courant, se remirent bientôt et re\'inrent sur leur approbation. M. Armand Carrel l'attaqua dans le National. Il avait contre l'auteur un nouveau grief. Au moment de la première représentation, il venait d'être blessé en duel, à l'occasion de la grossesse de la duchesse de Berry, niée par les royahstes et afniTiiée par lui. La cause du duel, la célébrité du journaliste, sa blessure, avaient fait de l'événement la préoccupation de Paris ; l'état du malade était publié tous les matins ; on allait s'inscrire chez lui en foule, même les royalistes, entre autres M. de Chateaubriand. Lucrèce Borgia \int faire diversion à l'intérêt général. Cette eau e n'atténua pas l'expression de l'opinion d'ailleurs, sincèrement classique, du journaliste guéri. L'exemple donné par M. Armand Carrel fut sui\'i, d'abord dans les journaux, puis dans la salle, et dès lors il y eut chaque soir quelques coups de sifflet, à la scène du poison versé au fils par la mère, à l'entrée des moines, au mot : Ah ! vous êtes ma tante ! etc. ; mais les drames de M. Mctor Hugo étaient faits à d'autres tapages, et Lucrèce Borgia ne s'en troubla pas.

Des raisons de diverse nature brouillèrent l'auteur avec le directeur. Un soir, en allant au théâtre, M. Mctor Hugo \it que l'afflche annonçait une reprise pour le lendemain. Lucrèce Borgia faisait toujours de l'argent, il n'avait été averti de rien, il monta à la loge de Yl}^^ George qui était le \Tai cabinet du directeur et demanda ce que cela signifiait, M. Harel répondit que cela signifiait qu'il était le directeur et qu'il jouait les pièces qu'il voulait. L'auteur demanda quelle était la recette du jour.

— Deux mille cinq cents francs.

— Et combien espérez- vous faire demain avec la reprise ?

— Cinq cents francs.

— Alors pom-quoi m'interrompez-vous ?

— Parce que je le veux.

— Soit, dit Fauteur. Mais dites-vous que vous avez joué la dernière pièce que vous aurez de moi.

— L'avant-demière, dit M. Harel. Vous oubliez que vous m'avez promis votre prochaine pièce.

— Je ne vous ai rien promis du tout.

La contestation s'anima. Le directeur prétendit que le lendemain de la première représentation, et plusieurs fois dans la loge de M^^® George, la pièce lui avait été promise. L'auteur répondit que, chez M^^® George comme chez lui, il avait toujom"s dit la même chose, qu'il ne refusait pas, mais qu'il attendrait que sa pièce fût faite pour en disposer.

— J'affirme, dit M. Harel, que vous m'avez promis.

— Et moi, dit ]\L Victor Hugo, j'affirme le contraire.

— Alors vous me donnez un démenti ?

— Je suis à vos ordres.

En rentrant chez lui, ^L Victor Hugo trouva la lettre suivante :

« Votre persévérance à contester la parole que vous m'avez donnée fréquemment et devant témoins, accompagnée de ces mots : Je suis à vos ordres, fait de moi l'offensé.

« J'attends donc une réparation.

« Faites-moi savoir quand et où vous ^-oulez me la donner.

« Harel.

< 30 avril au soir. >

Le lendemain, M. Victor Hugo se leva de bonne heure pour aller chercher des témoins. Comme il tournait le boulevard, il vit venir à lui un garde national qu'il ne reconnut pas d'abord et qui était M. Harel.

— Monsieur Hugo, dit le directeur, je vous ai écrit une lettre très bête. Ce serait un mauvais moyen d'avoir votre pièce que de vous tuer. De votre côté, ce ne serait pas une bien grande gloire pour vous que d'avoir tué M. Harel. Le mieux est de nous réconcilier. Je suis l'offensé, et c'est moi qui re\dens. Voulez-vous me pardonner et me donner votre pièce ? Il va sans dire qu'on joue Lucrèce ce soir.

L'auteur ne put rester fâché, et, cette fois, promit la pièce.

— Ma foi, lui dit M. Harel, vous êtes probablement le premier à qui un directeur ait dit : La pièce on la vie î

A LA fin d'août, M. Victor Hugo prévint le directeur de la Porte-Saint-Martin que le drame qu'il lui avait promis était prêt. ^L Harel et M^^® George furent aussi ravis de Marie Tîidor que de Lucrèce Borgia, et M. Harel insista plus que jamais pour avoir d'autres pièces de l'auteur. Vi. Victor Hugo refusa. Mais M. Harel trouva encore m^oyen de lui en arracher une. Le traité de Marie- Tudor, signé dans un moment de bonne entente, ne parlait pas de la mise en scène. Le directeur écrivit à l'auteur :

«... L'ouvrage est beau, très beau. Son grand succès est plus que probable. ]Mais, précisément parce que je compte sur le mérite intrinsèque de la pièce, j'éviterai, si vous ne m'y aidez pas, de me jeter dans des dépenses folles et, selon moi, inutiles. La Chambre ardente, œuvre d'auteurs qui n'ont certes pas votre réputation, a réussi sans unsou de décors. Il en sera de même de Marie d' Angleterre. Elle aura tout son succès sans que je coure la chance de me ruiner, ou du moins de m.e gêner fort, par des dépenses de luxe. Ces dépenses, comme je sais que vous les désirez, je les eusse faites.

à votre volonté, commandées par vous. Était-ce trop pour cela de vous demander ce que je vous ai demandé ? Je ne le pense pas. Puisque vous voyez les choses autrement, n'en parlons plus. Demain nous répéterons, et vous aurez un grand succès par le seid secours de votre grand talent. >

M. Victor Hugo était dans les mains du directeur, il céda, et s'engagea par un nouveau traité à donner à la Porte-Saint-Martin un troisième « drame en prose ayant la dimension ordinaire des pièces en cinq actes ». A cette condition, ]\I. Harel s'engagea de son côté « à suivre exactement, tant pour le décor de la quatrième partie de Marie d' Angleterre que pour les autres détails de la mise en scène, les indications qui lui seraient données par M. Victor Hugo ». Cet article ne parut pas suffisant à l'auteur, qui fit ajouter celui-ci : « Il est entendu que la mise en scène sera faite, décors et costumes, avec tout l'éclat possible. & M. Harel ajouta tout ce que l'auteur voulut, et commanda les costumes et les décors grandement. La dépense ne le ruinait plus depuis qu'il aurait à la faire deux fois.

■ Comme les années précédentes, M. Victor Hugo passait l'automne aux Roches, mais il venait tous les jours aux répétitions. M. Bertin, le ramenant un jour, lui montra des épreuves qu'il rapportait du Journal des Débats. C'était un feuilleton de M. Granier de Cassagnac, très hostile à M. Alexandre Dumas et très vif pour 'M. Victor Hugo. Comme on savait que ^I. Granier était entré aux Débats sm* la recommandation de M. Victor Hugo, on aurait pu croire que M. \'ictor Hugo avait inspiré l'article, et M. Bertin avait voulu lui en parler

avant de le publier. M. \'ictor Hugo remercia M. Bertin, lui dit que M. Alexandre Dumas était son ami, son frère d'armes, que, tout récemment encore, à Lucrèce Borgia, il l'avait trouvé plein de cordialité et d'effusion, et qu'il serait désolé d'avoir même l'apparence d'un tort envers lui. M. Bertin promit que le feuilleton ne passerait pas. La semaine suivante, M. Bertin, ouvrant le Journal des Débats, que le facteur venait d'apporter aux Roches, fit un ah ! Le feuilleton y était. 11 fit^ atteler et courut à Paris. M. Becquet, chargé de faire le journal en son absence, manquant de copie, avait demandé s'il n'y avait rien de composé ; on lui avait dit qu'il y avait bien sur le marbre un feuilleton de M. Granier de Cassagnac, mais que M. Bertin, la dernière fois qu'il était venu, avait dit de ne pas le donner jusqu'à nouvel ordre ; il n'avait pas vu là une défense absolue; n'ayant pas autre chose, il en avait parcouru un passage qui lui avait semblé fort bien fait, et il l'avait inséré.

— C'est, lui dit M. Bertin fort mécontent, que vous n'avez lu que le mal qu'on y dit de M. Alexandre Dumas ; si vous aviez lu le bien qu'on y dit de M. Victor Hugo, vous l'auriez jeté au panier.

L'article était signé G. C. Il y eut des gens qui crurent que c'étaient des initiales de fantaisie et que l'article était de M. Victor Hugo ; il y en eut bien plus qui le dirent. Les modérés reconnurent qu'il était de M. Granier de Cassagnac et qu'il n'avait été que dicté par M. Victor Hugo. M. Bertin raconta dans les Débats la vérité et le désir vivement exprimé par M. Victor Hugo que l'article ne parût pas. Mais la calomnie était trop utile pour la lâcher au moment où M. Victor Hugo allait faire repré-

senter un nouveau drame, et le mensonge fut maintenu et propagé par tous les ennemis du succès de Lucrèce Borgia.

M. Harel se dit que le moment était mauvais pour M. Victor Hugo et bon pour M. Alexandre Dumas ; il n'hésita pas à déserter Marie Tudor, et à passer du côté de M. Dumas, auquel il alla offrir son théâtre. Il revint avec deux drames, Angèle et la Vénitienne, il ne s'agissait plus que d'en finir vite avec M. Victor Hugo. M^^^ George tenait bien un peu à son rôle, Marie Tudor 'calait Lucrèce Borgia ; mais il y avait pour elle dans la Vénitienne un très beau rôle, qui la consola, et elle consentit à l'étranglement. La chose s'aimonça avec simplicité. Quelques jours avant la représentation, le bas de l'affiche apparut ainsi :

Incessamment Marie Tudor

Prochainement .\XGÈLE

Comme cela, le public était bien prévenu. M. Victor Hugo se fâcha, et Angèle disparut de l'affiche, mais le premier coup était porté. L'hostihté, pour n'être plus affichée, n'en fut que plus profonde. C'étaient chaque jour des querelles de coulisses à cause de rôles distribués par l'auteur et que le directeur trouvait mal tenus. Un de ces rôles était celui du Juif, joué par M. Chilly, que M. Harel trouvait trop jeune. M. M'ctor Hugo, qui était^ fort content de ]\I. Chilly, et qui, de plus, savait de lui un fait extrêmement honorable, lui maintint

le rôle. M. Harel ne fut pas plus heureux pour les autres.

En même temps, il se répandait toutes sortes de bruits contre la pièce. Les amis de l'auteur s'inquiétaient. Un des meilleurs et des plus intelligents lui écrivait :

«Il me revient de tous côtés, mon cher Victor, que votre pièce est plus que jamais un tissu d'horreurs, que votre i\Iarie est une buveuse de sang, que Iç bourreau y est presque toujours en scène, et autres reproches aussi bien fondés. J'aurais voulu pouvoir aller moi-même vous parler de tout cela à Paris ; mais je ne pourrai y être que mercredi matin. J'ai de fortes raisons de croire que vos ennemis sont plus que jamais disposés à faire ce qu'ils pourront pour vous empêcher de réussir, et que la présence du bourreau sur la scène est le mot d'ordre donné aux malveillants. L'arrivée du bourreau au second acte et sa présence dans le cortège au quatrième sont-elles bien nécessaires à votre drame ? Cela de moins, en resterait-il moins beau ? et ne serait-il point prudent de faire encore ce sacrifice aux susceptibihtés d'une partie du public ? Pour ma part, d'après ce que j'ai entendu depuis deux jours, je crois de mon devoir d'ami d'insister vivement auprès de vous pour que vous vous y déterminiez. Je sais que le bourreau a déjà été mis sur la scène par d'autres, sans que le public ait paru le trouver mauvais ; mais depuis quelque temps l'opinion a singulièrement été travaillée dans ce sens et l'est encore en ce moment plus que vous ne pouvez le croire, et je me tromperais bien fort si surtout la scène entre le bourreau et la reine au second acte n'exposait votre pièce

4i6 VICTOR HUGO RACONTÉ

à un grand danger. Je suis si tourmenté de cette idée que j'ai cru devoir vous la communiquer. Si toutefois vous en jugez autrement, je n'ai pas besoin de vous dire que je désire vivement me tromper.

a Tout à vous de cœur.

La veille de la première représentation, M. Victor Hugo, sortant du théâtre, fut suivi par M. Harel jusque sous l'auvent du théâtre.

— Monsieur Hugo, dit le directeur, vous êtes bien décidé à ne pas changer votre distribution ?

— Il serait un peu tard, puisqu'on joue demain.

— J'ai fait apprendre les rôles en double. Voulezvous ?

— Non.

— Eh bien, votre pièce tombera.

— Cela veut dire que vous la ferez tomber ?

— Cela veut dire ce que vous voudrez.

— Eh bien, monsieur Harel, faites tomber ma pièce ; moi, je ferai tomber votre théâtre.

Ce furent les dernières paroles échangées entre l'auteur et le directeur avant la bataille.

M. Harel devait envoyer à l'auteur deux cent cinquante billets ; il n'en envoya que cinquante. M. Victor Hugo les renvoya et ne garda que la loge de sa femme. Quelques amis de l'auteur, désolés de n'avoir pas de place, s'adressèrent à M. Alexandre Dumas, alors tout-puissant sur la direction, et qui, avec sa générosité ordinaire, les fit entrer.

M. Victor Hugo, en arrivant au théâtre le soir de la représentation, n'alla pas cette fois dans la loge de M^^^ George ; il alla droit aux coulisses.

Un de ses amis vint l'y trouver et lui montra par le trou du rideau des exemplaires du Journal des Débats qu'on se passait de main en main à l'orchestre et aux galeries ; c'était le numéro où était l'article de M. Granier de Cassagnac.

Pendant qu'il .regardait cela, on vint lui dire que M^^® George le priait d'aller lui parler. Il ne se pressa pas et resta à causer avec son ami. On frappa les trois coups, et Tami retourna dans la salle ; alors l'auteur alla trouver l'actrice. Elle le reçut froidement, lui dit qu'il venait trop tard, que maintenant le rideau était levé et qu'elle n'avait plus rien à lui dire.

Le premier acte, dont n'était pas M^^^ George, fut peu applaudi. j\I. Frederick, à qui l'auteur avait destiné Gilbert, n'étant pas au théâtre à cette époque, le rôle avait été donné à M. Bocage, puis, après un des conflits de ces répétitions orageuses, à M. Lockroy, qui, homme de talent d'ailleurs, n'avait pas l'autorité de M. Bocage, ni surtout de M. Frédérick-Lemaître. M. Chilly donna tort au directeur en étant excellent dans le Juif.

L'apparition de M^^^ George fut un éblouissement. A demi couchée sur un lit de repos, en robe de velours écarlate, couronnée de diamants, sa beauté était vraiment royale. L'insulte à Fabiani fut dite par elle avec une vérité ample et une familiarité superbe. Tout alla bien jusqu'à l'entrée du bourreau, que l'auteur avait conservée et qui fut, en effet, le signal des sifflets.

Toute la troisième partie, surtout la scène de Gilbert et de Jane, excita des ricanements continuels. Le cortège de l'exécution, au dernier acte, fit grand effet, et le bourreau, sifflé au second acte, fut applaudi au quatrième. Mais les sifflets reprirent

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