TRAGÉDIE DE M. ANCELOT
C'est une chose étrange, et digne de notre siècle vraiment unique, que de voir l'esprit de parti s'emparer des banquettes d'un théâtre comme il assiège les tribunes des Chambres. La scène httéraire a acquis presque autant d'importance que la scène politique. Le pubhc, aveugle ou malin, prête aux paroles des acteurs tout le poids qu'elles devraient avoir si elles sortaient de la bouche de ceux qu'ils représentent ; il semble ne voir dans nos comédiens que de grands personnages, de même qu'il ne voit dans plusieurs de nos grands personnages que des comédiens. Le petit marchand électeur s'en va siffler Louis IX, non parce que Lafon manque de majesté ou la pièce de chaleur, mais son Constitutimmel lui a révélé que Louis IX s'appelle saint Louis, et le marchand électeur est philosophe. Les gazettes hbérales exaltent les Vêpres siciliennes, non parce que cette tragédie renferme des beautés, mais en raison des mouve-
ments d'éloquence qu'elle peut leur fournir contre les fanatiques, les prêtres et les massacres au son des cloches ; les siècles féodaux offrent seuls de pareilles horreurs, car on sait que durant les beaux jours de 93 toutes les cloches étaient changées en gros sous. Quoi qu'il en soit, c'est à cette déplorable manie de tout soumettre au niveau des niveleurs, qu'est due la décadence des lettres ; on ne s'informe plus aujourd'hui si un poëte est de la bonne école, mais s'il est du bon parti ; et les plébéiens de la nouvelle Athènes sont encore tout prêts à bannir Aristide parce qu'il s'appelle le Juste.
Le déchaînement des indépendants contre M. Ancelot et pour M. C. Delavigne a dû naturellement influer en sens contraire sur l'opinion des royalistes à l'égard de ces deux auteurs. Cependant nous conviendi'ons que, cette fois, leur esprit de parti a mieux servi les libéraux que ne l'auraient peut-être fait leurs lumières. A l'exagération près, leur jugement, qui place Loîiis IX au-dessous des Vêpres siciliennes, nous semble juste. Ceux des journaux royalistes qui ont manifesté l'opinion contraire reviendront sans doute sur leur décision, après avoir lu les deux tragédies. Dans cette affaire, les indépendants ont mieux vu qu'eux ; ce qui rappelle cet âne de l'Écriture qui eut une fois la \'ue plus prompte et plus perçante que celle de son maître.
S'il y a quelque courage à casser les arrêts de la faction, il y en a peut-être plus encore à les défendre, quand le hasard les fait justes. Dans le premier cas, on ne s'expose qu'aux injures de quelques sophistes et aux menaces de quelques furieux ; dans le second, on provoque la défiance
des honnêtes gens. Pour dissiper une telle impression, nous ferons tous nos efforts ; car nous sentons que, plaidant momentanément la même cause que le parti menteur par excellence, nous avons besoin, comme dit Bossuet, « de preuves magnifiques, et plus claires que le soleil ».
Nous épargnerons au lecteur une nouvelle analyse des deux tragédies que nous allons comparer ; elles ont été assez disséquées par les journaux quotidiens pour que la contexture en soit connue de tout le monde. Nous saisirons seulement les points de rapprochement qui nous serviront à établir notre parallèle. Les deux actions se passent à des époques à peu près pareilles ; une conspiration fait le sujet de l'une et de l'autre pièce ; dans les Vêpres, elle est dirigée par Jean de Procida, noble sicilien, contre le gouvernement de Charles d'Anjou, frère de saint Louis ; dans Louis IX, elle éclate par hasard. L'amour de la liberté, l'oppression de la Sicile, la tyrannie des français, voilà les motifs de Procida ; la fidélité à la foi jurée, les périls des chrétiens, le despotisme du Soudan, tels sont les mobiles de Nouradin ; tous deux parviennent à leur but : l'un massacre les français, l'autre détrône le Soudan. Mais, si les sujets de ces tragédies ont quelques points de ressemblance, la différence des lieux et des caractères rend cette ressemblance imperceptible. Le farouche Procida est aussi loin du loyal Nouradin, que le généreux Montfort de l'inflexible Almodan. Les caractères de M. Casimir Delavigne sont beaucoup plus dramatiques que ceux de M. Ancelot, et il a su les opposer et les enchâsser d'une manière bien plus théâtrale.
Le vice radical de sa pièce est, selon nous, d'y avoir introduit l'amour. La passion, dont le dé-
veloppement est gêné par celui d'une grande conspiration, ne peut tenir que la seconde ligne dans sa tragédie, et Tamour, au théâtre comme ailleurs, veut toujours la première place. Il a pu fournir à M. Delavigne quelques inspirations heureuses ; mais, s'il n'a pas nui au rôle de Procida, il a rendu presque nulle la peinture de l'amitié entre Lorédan et Montfort, et c'est précisément à cette amitié, tracée avec énergie et sensibihté, que M. Casimir Delavigne aurait pu devoir une belle tragédie. Dans la pièce telle qu'elle est, l'amitié de Lorédan pour ^lontfort, froissée par son amour pour Améhe et son obéissance envers son père, ne peut résister tant qu'elle n'a pour défense que le souvenir de la fraternité d'armes ; aussi n'éclatet-elle réellement que dans deux scènes fort belles et fort courtes ; dans tout le reste de la tragédie, elle est plutôt racontée que peinte. Si, au contraire, Lorédan et Montfort eussent été liés par de grands services mutuels, sans amour et sans jalousie ; si l'ardent attachement de Procida pour son pays et l'inflexible fidélité de Montfort pour son roi, eussent montré, dans le succès ou l'avortement de la conspiration, l'inévitable mort de l'un d'eux, croit-on que Lorédan, indécis entre le devoir et la reconnaissance, la patrie et l'honneur, contraint de trahir son père ou d'immoler son ami, épouvanté des périls qui les menacent, ne pouvant sauver l'un sans perdre l'autre et voulant les sauver tous deux, croit-on que Lorédan, dans cette situation terrible, n'aurait pas créé une péripétie vraie, saisissante et théâtrale, sans laquelle on peut faire de belles scènes, mais non une belle tragédie ? Nous aurions eu, il est vrai, AméUe et quelques jolis vers de moins ; mais Montfort aurait gagné
en dignité, Lorédan en chaleur, et Procida n'aurait rien perdu, parce que nous ne croyons pas qu'il ait rien à gagner.
Ce caractère de Procida est, en effet, singulièrement bien tracé ; on doit savoir gré à M. Casimir Delavigne d'une conception haute et sévère qui efface bien des défauts. Procida, sombre, ardent sans imprudence, fanatique sans enthousiasme, intrépide sans témérité, nous offre, à quelques taches près, le vrai conspirateur. La nature, l'amour, la reconnaissance sont à peine pour lui des sentiments ; il n'a qu'ime passion, la liberté ; tout le reste n'est qu'accessoire. Il salue les murs de sa patrie, et son premier mot le révèle tout entier :
Vous serez affranchis du joug de l'étranger.
Son fils se plaint de Montfort :
— Il me traite en coupable...
— Il te traite en esclave.
Procida, trop farouche pour attirer la sympathie, nous frappe sans nous émouvoir ; le malheur est que Montfort ne s'adresse pas toujours à la partie du cœur dont Procida ne s'empare point. Si les deux rôles étaient de la même force, chacim dans leur genre, l'action ne languirait jamais ; s'il n'y avait pas d'amour, elle serait rapide et entraînante.
La tragédie de M. Casimir Delavigne est quelquefois froide ; mais celle de M. Ancelot est souvent ennuyeuse :
L'ennui naquit un jour de runiformité.
L'uniformité est, en effet, le défaut capital de
Louis IX. Nous ne prétendons pas cependant que saint Louis ne puisse être mis sur la scène ; un roi chevalier plaira toujours à des yeux français, et l'histoire nous montre quelquefois le caractère du pieux monarque aussi dramatique que celui de Henri IV ou de François 1" ; le tout est de le mettre en situation. Saint Louis, héros à la Massoure, ne fut plus qu'un saint à Memphis, et au théâtre un saint est moins qu'un héros. Ces âmes célestes sont trop monotones pour nous ; nous voulons voir partout des passions, parce que nous en avons. Mais cette uniformité dans le caractère de saint Louis n'est pas la seule qui répande un froid glacial sur la pièce de M. Ancelot ; Joinville ressemble à son maître, Philippe ressemble à Nouradin, Châtillon ressemble à Raymond, et Almodan ne ressemble à rien. Ce dernier personnage, où la bassesse, la tyrannie, l'orgueil et la cruauté se trouvent réunis sans aucun mélange de grandeur, ne peut inspirer que le mépris, pour ne pas dire le dégoût ; et nous sommes surpris qu'on l'ait toléré sur la scène. La rébellion de Nouradin est fort indifférente au spectateur ; il méprise Almodan contre qui l'on combat, et s'intéresse fort peu à Louis IX qui s'intéresse si peu à lui-même. En voilà certes bien assez pour justifier nos critiques ; toutefois, la pièce a réussi, et en voilà beaucoup pour les démentir. Il est vrai que l'on a attribué au style la majeure partie de ce succès, et l'on a prétendu que, sous ce rapport surtout, Louis IX l'emportait de beaucoup sur les Vêpres siciliennes.
Nous remarquerons d'abord que le style des deux auteurs manque en général de concision et de chaleur. Cependant ce reproche est beaucoup
moins mérité par M. Delavigne. Les Vêpres siciliennes, et surtout le rôle de Procida, renferment des passages écrits avec feu, des détails enlevés avec rapidité et des pensées exprimées avec énergie. M. Ancelot n'a eu ces qualités qu'une seule fois, dans une scène du quatrième acte. Sa versification a de l'harmonie, celle de M. Delavigne a de la noblesse ; il est fâcheux que l'harmonie du premier dégénère quelquefois en diffusion, et la noblesse du second en sécherese. Enfin, si le style, dans Louis IX, a toujours de la clarté, dans les Vêpres, il a souvent de l'éclat. Nous ne connaissons dans Louis IX rien de comparable aux vers où Procida raconte à son fils et à la princesse la mort de Conradin de Souabe, lâchement sacrifié par Charles, comte d'Anjou.
Le hasard a voulu que le cinquième acte des deux tragédies commençât par un monologue placé dans la bouche des princesses (Marguerite et Amélie), qui, toutes deux assez insignifiantes par elles-mêmes, se trouvent dans une situation à peu près pareille de terreur et d'incertitude ; les deux conspirations viennent d'éclater, Marguerite craint pour son fils et son époux, Amélie tremble pour son amant.
Chez la Marguerite de M. Ancelot, au milieu du luxe de points d'exclamation et d'interrogation, d'apostrophes à Dieu, puis « au cher enfant s>, puis encore à Dieu, puis enfin à la France, il est difficile de trouver le langage d'une terreur vraie et maternelle. De ce que la douleur éclate en sons entrecoupés, on ne doit pas conclure qu'elle s'exprime en vers hachés et décousus. Le désordre des sentiments n'entraîne pas le vagabondage des idées ; et cette remarque, que M. Ancelot nous