LA FÊTE A VERSAILLES
écrit un beau livre et que le roi avait donné à ce beau livre une magnifique reliure.
M^^ la duchesse d'Orléans vint à M. Victor Hugo et lui dit qu'elle était heureuse de le voir, qu'il y avait deux personnes qu'elle avait vivement désiré connaître, M. Cousin et lui, qu'elle avait souvent parlé de lui avec « monsieur de Goethe », qu'elle avait lu tous ses livres, qu'elle savait ses vers par cœur, qu'elle aimait par-dessus tout la pièce des Chants du Crépuscule qui commence par :
C'était une humble église au cintre surbaissé. L'église où nous entrâmes.
Elle lui dit : — J'ai \dsité votre Notre-Dame.
A quatre heures, un huissier vint dire : — Le roi est servi. — Le dîner dura jusqu'à six heures. Alors ce fut une cohue et une mêlée ; le spectacle commençait aussitôt après le dîner ; tout le monde voulait être placé de façon à bien voir, non pas la scène, mais la loge royale, ou peut-être de façon à en être vu ; on se précipita, on se poussa, on se bouscula, on s'écrasa les pieds, on se déchira les habits. Ce furieux assaut dut s'arrêter devant une gi"ande porte vitrée qui resta fermée pendant que le roi et sa famille prenaient leurs places. Au bout d'un quart d'heure, elle s'ouvrit, et ce fut alors la \Taie bousculade. Il restait à traverser une longue galerie dont le parquet ciré et luisant comme im miroir avait une telle transparence qu'on s'y serait jeté à la nage ; on y gHssait comme sur la glace ; c'était un vrai casse-cou, surtout pour les vieux ; les maréchaux, les cordons bleus, les dignitaires, les personnages vénérables, pressés et heurtés sur cette surface dangereuse, perdirent
l'équilibre et s'étalèrent. Il en tomba bien une vingtaine. M. Victor Hugo en ramassa plusieurs, mais, voyant M. d'Argout allongé sur le parquet, il se souvint que c'était lui qui avait interdit le Roi s'amuse, et l'y laissa.
La salle de spectacle du château est vaste et riche ; les ornements sont d'un rococo charmant, ce qui fait qu'elle a en même temps de la grandeur et de la coquetterie ; elle était redorée à neuf ; on avait multipHé les lustres et les candélabres ; M^^^ Mars et l'élite de la troupe du Théâtre-Français jouaient le Misanthrope ; avec tout cela, le représentation fut froide. Ce qui fait la vivacité du théâtre, c'est le fourmillement du public ; le théâtre royal, calculé pour un public privilégié et restreint, n'avait que deux rangs de loges, séparées par de larges colonnes ; de sorte que, plein, il était vide. Pas de cohésion ni de communication entre les spectateurs, aucun de ces courants électriques qui mêlent toutes les âmes en une. Une autre cause de tristesse c'est qu'il n'y avait guère que des hommes ; les seules invitées étaient femmes des ministres et des ambassadeufs. Donc, les diverses et claires couleurs des étoffes, les fleurs dans les cheveux, l'étincellement des bijoux aux bras et aux cous, la blancheur des épaules, le frémissement des éventails, étaient absents. Enfin, on attendait pour applaudir que le roi donnât le signal, et il le donnait peu. Après la représentation, des généraux et de hauts fonctionnaires disaient : — C'est ça, le Misanthrope 1 j'en avais entendu parler, je croyais que c'était amusanto
Il y eut ensuite la promenade aux flambeaux dans les galeries de peinture. A chaque tableau
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que le roi montrait à ses hôtes, un domestique tout habillé de rouge tournait sur la toile le réflecteur d'une lampe qu'il portait à la main. — A onze heures, la fête fut terminée, et chacun courut après sa voiture, qui ne fut pas facile à retrouver dans l'encombrement. MM. Alexandre Dumas et Victor Hugo n'eurent la leur qu'à une heure du matin et ne rentrèrent à Paris qu'au jour.
M. Victor Hugo, qui n'était toujours que chevalier de la légion d'honneur, fut promu officier, grade auquel il est resté depuis.
Le 27 juin 1837, ^^» Victor Hugo publia les Voix mtérieures. Dans la journée, deux laquais à la livrée du duc d'Orléans vinrent place Royale avec des hommes de peine qui apportaient un grand tableau. Ce tableau était une Inez de Castro, de M. Saint-Èvre, qui avait été le succès d'un Salon. Sur la dorure du cadre, il y avait cette inscription : Le duc et la duchesse d'Orléans à M. Victor Hugo, 2/ juin 18 jy.
M. Alex.\ndre Dumas ne fut pas longtemps sans avoir à se plaindre, lui aussi, de M. Harel, et sans quitter la Porte-Saint-Martin. Il était, de plus, en mauvais termes avec la Comédie-Française. Il vint un jour chez ]\I. Victor Hugo et lui raconta une conversation qu'il avait eue avec le duc d'Orléans. Le prince s'informant pourquoi il ne faisait plus rien jouer, il lui avait répondu que la littérature nouvelle n'avait pas de théâtre ; qu'elle n'avait jamais été chez elle au Théâtre- Français, qu'elle y avait été quelquefois tolérée, jamais acceptée ; que sa vraie scène eût été la Porte-Saint-Martin, mais que les procédés du directeur en avaient éloigné tout ce qui avait du talent ou seulement de la dignité, et qu'on y était tombé aux exhibitions des ménageries ambulantes ; qu'entre le Théâtre-Français, voué aux morts, et la Porte-Saint-^Iartin, vouée aux bêtes, l'art moderne était sur le pavé. Il avait ajouté que ce n'était pas lui seul qui se plaignait, que tous les auteurs du drame disaient comme lui, à commencer par Isl. Victor Hugo, qui ne faisait plus de pièces que de loin en loin et qui en aurait fait deux par an s'il avait eu un théâtre.
Le duc d'Orléans avait dit que c'était là, en effet, un état de choses impossible, que l'art contemporain avait droit à un théâtre et qu'il en parlerait à M. Guizot.
— Maintenant, conclut M. Alexandre Dumas, il faut que vous alliez voir Guizot. J'ai persuadé le prince, persuadez Je ministre.
— Un théâtre, c'est très bien, dit M. Victor Hugo, mais il faudrait un directeur»
M. Alexandre Dumas n'avait personne dont il pût répondre.
— Connaissez-vous quelqu'un, vous ? demandat-il à M. Victor Hugo.
— Oui et non. Je reçois un journal de théâtre qui est entièrement dans nos idées et qui nous défend tous les deux, évidemment avec con\dction et sans arrière-pensée, car le brave garçon qui fait ce journal ne vient pas même chercher de remercîment, et je ne l'ai pas vu quatre fois. Je crois donc en lui précisément parce que je ne le connais pas. On m'a dit que son rêve serait d'être directeur de théâtre. C'est le directeur du Vert-Veri.
— Anténor Joly ! dit M. Alexandre Dumas. Mais il n'a pas le sou.
— Avec un privilège il trouvera de l'argent. M. Alexandre Dumas fit des objections ; puis,
avec sa nature facile, céda. — Quand il fut sorti, M. Victor Hugo réfléchit qu'ils avaient été bien \'ite en disposant d'un théâtre qui n'existait pas. Les princes, sollicités de toutes parts, font des réponses polies qu'on prend pour des promesses. Il était vraisemblable que le duc d'Orléans ne pensait déjà plus à sa conversation du matin. M. Victor Hugo n'alla pas chez M. Guizot et pensa lui-même à autre chose.
A quelque temps de là, un ami commun lui dit que M. Guizot s'étonnait de ne pas le voir et avait à lui parler. Il y alla le lendemain matin.
— Eh bien, lui dit M. Guizot en le voyant entrer, vous ne voulez donc pas de votre théâtre ?
M. Guizot lui dit de la façon la plus ouverte et la plus cordiale qu'il avait raison de demander un théâtre, que rien n'était phis légitime, qu'à un art nouveau il fallait un théâtre nouveau, que la Comédie-Française, scène de tradition et de conservation, n'était pas l'arène qu'il fallait à la littérature originale et militante, que le gouvernement ne faisait que son devoir en créant un théâtre pour ceux qui créaient un art.
— Maintenant, ajouta M. Guizot, réglons les termes du privilège.
Le ministre et l'écrivain s'entendirent, et M. Guizot écrivit de sa main les conditions du théâtre, qui étaient très larges, mais exclusivement littéraires. M. Victor Hugo demanda le droit à la musique ; il se souvenait de l'effet produit dans Lucrèce Borgia par le contraste de la chanson à boire et du psaume ; il rêvait de mêler plus amplem^ent encore le chant à la parole ; il voulait que Fart tout entier fût possible, depuis les symphonies de la Tempête jusqu'aux chœurs de Prométhée. M. Guizot accorda tout.
— ]\Iaintenant, dit-il, il ne nous manque plus que la signature du ministre de l'intéi-ieur. Mais je lui ai déjà parlé et nous sommes d'accord. Allez le voir demain, il vous remettra votre privilège.
— Mon pri\dlège ? interrogea M. Victor Hugo.
— Sans doute ! c'est à vous que nous donnons le théâtre.
— Je ne le prends pas ! Je fais de l'art et non du
commerce. Je ne veux d'aucun pri\d]ège pour moi, ni comme directeur, ni comme auteur. Ce n'est pas pour moi que je demande un théâtre, c'est pour toute la génération nouvelle, qui n'en a pas.
— Soit, dit M. Guizot ; mais, pour donner un théâtre, il faut que nous le donnions à quelqu'im. Avez-vous un directeur ?
— Oui ; M. Anténor Joly.
— Je ne le connais pas ; mais, si vous répondez de lui, cela suffit. Menez-le demain chez M. de Gasparin.
]\I. Victor Hugo, en rentrant, écrivit un mot à M. Anténor Joly, qui accourut le lendemain m.atin.
— J'ai une nouvelle à vous apprendre, lui dit M. Victor Hugo ; c'est que vous avez un théâtre.
La reconnaissance de M. Joly fut égale à son ébahissement. Il tenait son rêve ! M. Victor Hugo coupa court à ses remercîments en lui disant qu'on les attendait au ministère de l'intérieur. M. Anténor Joly avait un cabriolet à la porte, ils y montèrent tous deux et furent bientôt dans le cabinet de M. de Gasparin.
Pendant qu'on allait chercher le pri\'ilège dans les bureaux, ]\I. Victor Hugo répéta devant I\I. de Gasparin ce qu'il avait dit devant M. Guizot.
— Il est bien entendu que le théâtre est à la littérature et non à moi. M. Anténor Joly me demandera des pièces s'il y trouve son intérêt, mais il sera aussi libre de ne pas m'en demander que je serai libre de lui en refuser. Il sera un directeur comme un autre et je serai un auteur comme un autre. Il ne s'engage qu'à une chose, c'est à faire de son théâtre le théâtre de la littérature vivante.
On vint dire des bureaux que le privilège n'était pas prêt et ne pouvait l'être que dans une heure.
Il fut convenu que M. Anténor Joly reviendrait dans la journée.
En sortant, le nouveau directeur dit à M. Victor Hugo :
— Puisque vous voulez que j 'aie le droit de m'adresser à qui bon me semble, je m'adresse à vous, et je vous demande ma pièce d'ouverture.
M. Victor Hugo lui répondit qu'il serait temps de penser à l'ouverture de la salle quand il y aurait une salle et une troupe, et M. Anténor Joly le quitta pour chercher de l'argent, un terrain et des acteurs.
Ceci se passait en octobre 1836. Il s'écoula cinq ou six mois sans que M. Victor Hugo entendît parler de M. Joly. Un jour, on lui annonça M. de Gasparin, qui lui dit : — Mais je croyais que c'était un théâtre de littérature que vous vouhez ! — et qui lui montra, en marge du privilège, non signé encore, une note demandant l'autorisation de jouer Topéra-comique. M. Victor Hugo répondit qu'il y avait erreur, que c'était lui qui avait demandé la musique, mais comme collaboratrioe et servante du drame, et non comme maîtresse. Le ministre dit qu'aussi la note l'avait étonné et qu'il allait aviser.
M. Victor Hugo fut un an cette fois sans entendre parler de rien. En juin 1838, M. Anténor Joly reparut. Il avait été vingt-deux mois à trouver de l'argent. Quelqu'un lui en avait offert, mais à la condition d'être codirecteur. Ce n'eût été rien, si ce quelqu'un n'avait pas été un vaudevilliste qui s'était enrichi dans les pompes funèbres et qui avait pour idéal Topéra-comique. C'était ce vaudevilliste qui avait demandé l'autorisation que le ministre avait d'abord refusée ; mais M. Anténor Joly, ne trouvant rien d'aucun autre côté, avait dû
subir cet associé et ses exigences, et obtenir du ministre, à force d'instances, le droit à l'opéra. Mais ce serait une clause morte ; l'associé comprenait lui-même qu'on attendait un théâtre de drame et que c'était par le drame qu'il fallait commencer ; une fois le drame installé, lui, Anténor Joly, serait là pour le maintenir ; l'essentiel était de prendre possession du théâtre, et tout était dans le drame d'ouverture ; il fallait absolument le nom de M. Victor Hugo, etc.
M. Victor Hugo, auquel M. Anténor Joly présenta son associé le lendemain, promit une pièce, et se mit à écrire Ruy Blas, dont le sujet le préoccupait depuis longtemps.
Sa première idée avait été que la pièce commençât par le troisième acte. Ruy Blas, premier ministre, duc d'Olmedo, tout-puissant, aimé de la reine ; un laquais entre, donne des ordres à ce toutpuissant, lui fait fermer une fenêtre et ramasser son mouchoir. Tout se serait expliqué après. L'auteiir, en y réfléchissant, aima mieux commencer par le commencement, faire un effet de gradation plutôt qu'un effet d'étonnement, et montrer d'abord le ministre en ministre et le laquais en laquais. Il écrivit la première scène le 4 juillet et la dernière le 11 août. Ce fut, de tous ses drames, celui qui lui prit le plus de temps. Le dernier acte, comme le quatrième de Marion de Lorme, fut écrit en un jour ; mais le quatrième acte de Marion de Lorme est beaucoup plus long que le cinquième de Rity Blas.
Pendant que M. Victor Hugo écrivait Rtiy Blas, M. Joly venait le voir souvent, le consultait sur l'emplacement du nouveau théâtre, lui amenait des architectes, etc. ; M. Victor Hugo était pour