IL
un terrain qui se trouvait libre près de la porte Saint-Denis, et pour appeler le théâtre Théâtre de la Porte-Saint-Denis. L'affaire ne se fit pas, à son grand déplaisir, et les deux directeurs en furent réduits au théâtre Ventadour, mal situé, dans une cour où il ne passe personne. Tout ce qu'on put faire pour lui, ce fut de changer son nom et d'appeler ce tombeau Théâtre de la Renaissance.
M. Anténor Joly vint un matin avec la maquette d'une nouvelle espèce de théâtre. Selon lui, la rampe ne s'expliquait pas ; cette rangée de quinquets qui sortait de terre était absurde ; dans la réalité, on était éclairé par en haut et non par en bas ; la rampe était un contresens ; les acteurs n'étaient plus des hommes, etc. — La maquette présentait un nouveau système ; les quinquets éclairaient, comme le soleil, du haut de portants dissimulés dans la coulisse ; on ne serait plus au théâtre, on serait dans la rue, dans un bois, dans une chambre. M. Victor Hugo s'opposa à la suppression de la rampe. Il répondit que la réalité crue de la représentation serait en désaccord avec la réalité poétique de la pièce, que le drame n'était pas la vie même, mais la vie trajisfigurée en art, qu'il était donc bon que les acteurs fussent transfigurés aussi, qu'ils l'étaient déjà par leur blanc et par leur rouge, qu'ils l'étaient mieux par la rampe, et que cette ligne de feu qui séparait la salle de la scène était la frontière naturelle du réel et de l'idéal.
Avant de promettre Ruy Bios l'auteur, s'était enquis de la troupe. On lui avait présenté une liste d'acteurs de vaudeville et de province. Il avait demandé M. Frédérick-Lemaître. C'avait été, du reste, sa seule condition ; il avait voulu, à ce
théâtre qu'il avait donné pour rien et dont on avait offert une fois à M. Anténor Joly soixante mille francs, le même traité qu'au Théâtre-Français et à la Porte-Saint-Martin.
M. Frédérick-Lemaître faisait une tournée en province ; un mot de M. Anténor Joly le fit revenir en grande hâte. Le théâtre étant tout à refaire à l'intérieur et livré aux ouvriers, l'auteur, pour ne pas lire dans les coups de marteau, fit venir les acteurs chez lui. M. Frederick fut radieux aux trois premiers actes, inquiet au quatrième, sombre au cinquième, et s'esquiva sans rien dire.
On ne pouvait répéter au théâtre. M. Anténor Joly avait obtenu qu'on lui prêtât la salle du Conservatoire. Ce fut là que le lendemain l'auteur distribua les rôles. M. Frédérick-Lemaître reçut le sien d'un air résigné, mais il y eut à peine jeté les yeux qu'il poussa un cri d'étonnement et de joie :
— C'est donc Ruy Blas que je joue ?
Il avait cru que c'était don César. Comme il arrive toujours des grandes réussites, sa prodigieuse création de Robert Macaire lui était perpétuellement jetée au \dsage ; on lui répétait sans cesse qu'il ne pouvait plus jouer que cela, qu'il était incapable désormais des rôles sérieux ; en voyant les développements que prenait don César au quatrième acte, il s'était dit que M. Victor Hugo pensait comme les autres, et lui destinait le rôle comique. Le rôle était beau, mais c'était encore un déguenillé. Au lieu que Ruy Blas le débarrassait des haillons de Robert ^Macaire, il allait être renouvelé et régénéré ; il remercia avec effusion M. Victor Hugo de le délivrer enfin de l'ironie et
de la dérision et de le réconcilier avec la passion et avec la poésie.
La musique ne laissa pas longtemps le Conservatoire à la littérature. Ruy Blas fut prié de s'en aller. Il n'eut que la Renaissance, plus que jamais en proie aux maçons, aux serruriers, aux menuisiers, aux doreurs et aux tapissiers. Ce fut dans ce pêle-mêle et dans ce vacarme que les dernières répétitions se firent. Un jour, au commencement du troisième acte, M. Victor Hugo, trouvant que deux acteurs se plaçaient mal, se leva pour aller les placer lui-même. Il était à peine debout qu'une large barre de fer tomba de la voûte précisément sur le fauteuil qu'il quittait. Sans la faute de ses acteurs, il était tué roide.
Le drame ne courait pas moins de dangers que l'auteur. M. Anténor Joly n'avait pas résisté à la musique autant qu'il l'avait promis ; en même temps que Ruy Blas, on répétait un opéra-comique, et le codirecteur, qui était le vrai puisqu'il avait l'argent, fort rare aux répétitions de Ruy Blas, n'en manquait pas une de VEau 7ner veilleuse.
La mélomanie de la vraie direction se révélait en tout. Une fois, en arrivant, M. Victor Hugo vit des menuisiers et des tapissiers occupés à séparer en stalles les banquettes du parterre. M. Anténor Joly lui expliqua que le théâtre, vu sa situation, ne pouvait pas compter sur le public des boulevards, que sa clientèle serait la fashion et la grande bourgeoisie, qu'il fallait donc faire un théâtre confortable et riche. M. Victor Hugo répondit que la fashion aurait les stalles d'orchestre, les stalles de balcon et les loges, mais qu'il entendait qu'on laissât au pubHc populaire ses places, c'est-à-dire le parterre et les galeries; que c'était pour lui le
vrai public, vivant, impressionnable, sans préjugés littéraires, tel qu'il le fallait à l'art libre ; que ce n'était peut-être pas le public de l'opéra, mais que c'était le public du drame ; que ce public-là n'avait pas l'habitude d'être parqué et isolé dans sa stalle, qu'il n'était jamais plus ardent, plus intelligent et plus content que lorsqu'il était entassé, mêlé, confondu, et que, quant à lui, si on lui retirait son parterre, il retirerait sa pièce. Les banquettes ne furent pas stallées.
Il n'}^ avait plus à compter sur les jeunes gens d'Hernani ; la célébrité était venue pour quelquesuns, l'âge pour tous ; parmi les rapins de 1830, les uns étaient maintenant des maîtres et pensaient à leurs propres œuvres ; les autres, n'ayant pu faire leur trouée en art, y avaient renoncé, et, commerçants, industriels, mariés, faisaient pénitence de leurs péchés d'enthousiasme et de littérature. Ceux mêmes qui étaient restés écrivains, peintres et amis avaient quitté la bohème pour la bourgeoisie, s'étaient coupé les cheveux, avaient reconnu le chapeau et la redingote de tout le monde, avaient des femmes ou des maîtresses qu'ils ne pouvaient mener au parterre ni aux combles, trouvaient de mauvais goût les acclamations forcenées et applaudissaient quelquefois du bout des gants.
Une nouvelle génération arrivait. Quelque temps auparavant, un jeune homme de seize à dix-sept ans, qui achevait ses études au collège Charlemagne voisin de la place Royale, s'était présenté chez M. Victor Hugo ; c'était M. Auguste Vacquerie. Il avait amené, bientôt après, un de ses camarades de classe, M. Paul Meurice. Tous deux devinrent, et sont restés, les plus sûrs et les plus
intimes amis de M. Victor Hugo. ]\I. Auguste Vacquerie fit quatrevingts lieues pour assister à Rny Blas.
Le soir de la première représentation, la salle n'était pas terminée ; les portes des loges, posées précipitamment, grinçaient sur leurs gonds et ne fermaient pas ; les calorifères ne chauffaient pas ; le froid de novembre glaçait les spectateurs. Les femmes furent obligées de remettre leurs manteaux, leurs fourrures et leurs chapeaux, et les hommes leurs paletots. On remarqua que le duc d'Orléans eut la politesse de rester en habit. La pièce dégela le public. Les trois premiers actes, très bien joués, et plus que très bien par M. Frederick, saisirent la salle. Le quatrième, que M. Saint-Finnin dit avec une verve spirituelle, fut moins heureux, mais le succès reprit plus énergique au cinquième, où M. Frédérick-Lemaître dépassa les plus grands comédiens. La manière dont il arracha le pardessus de sa li\Tée, dont il alla tirer le verrou, dont il frappa Tépée sur la table, dont il dit à don Salluste :
Tenez, Pour un homme d'esprit, vraiment, vous m'étonnez 1
dont il re\'int demander pardon à la reine, dont il but le poison, tout fut grand, vrai, profond, splendide, et le poëte eut cette joie si rare de voir vi\Te la figure qu'il avait rêvée.
Un détail à noter, c'est que le parterre et les stalles applaudirent moins que les loges. Le succès, cette fois, vint plutôt du public. L'auteur avait dans la salle des amis qui ne le connaissaient plus et des amis qu'il ne connaissait pas.
Le succès du drame ne fut rien à côté de celui de
l'opéra-comique, qu'on joua le lendemain. Pour l'opéra-coniique, les portes fermèrent, les gonds se turent, les calorifères chauffèrent, le parterre applaudit. L'Eau merveilleuse réussit frénétiquement. La preî^se fut, en général, favorable à Ruy Blas. Il y vint du monde, plus peut-être que la musique n'en aurait exigé. Dès la seconde représentation, il y eut un coup de sifflet au troisième acte, quand Ruy Blas ramasse le mouchoir de don Salluste, et il y en eut plusieurs au quatrième. Il y en eut davantage aux représentations suivantes, et le quatrième acte fut de plus en plus attaqué. Les acteurs disaient que c'était la musique qui voulait tuer le drame pour avoir le théâtre à elle seule. M. Frederick, sortant de scène après le troisième acte, montra à l'auteur un individu assis au parterre qu'il affirma avoir vu siffler, et qui était le claqueur de l'Eau merveilleuse. A la représentation suivante, le claqueur était à la même place, quoiqu'il ne fût tenu d'y être que pour l'opéra. M. Victor Hugo, qui voulait en avoir le cœur net, alla dans la salle au troisième acte. Comme toujours, la scène entre Ruy Blas et don Salluste rencontra de la résistance. Au moment où Ruy Blas ramassa le mouchoir, M. Victor Hugo \ât le claqueur porter à sa bouche im petit instrument, et un sifflement aigu retentit. L'auteur n'avait pas été seul à voir le geste. M. Frederick, qui avait à dire à don Salluste :
Sauvons ce peuple ! osons être grands ! et frappons I Otons l'ombre à l'intrigue et le masque...
n'acheva pas le vers à don Salluste, s'avança jusqu'à la rampe, regarda le claqueur en face et lui dit :
aux fripons î
Ruy Blas eut une cinquantaine de représentations. Les sifflets persistèrent jusqu'à la dernière, mais ils s'en tinrent toujours aux troisième et quatrième actes, et le reste n'en continua pas moins de réussir. Aux reprises, les sifflets cessèrent, et le quatrième acte ne manqua jamais d'avoir un succès éclatant.
M. Victor Hugo allait vendre le manuscrit à son éditeur d'alors, M. Renduel, lorsqu'un autre libraire, M. Delloye, vint le lui demander, ainsi que l'exploitation de ses œuvres complètes pour onze ans, au nom d'une société dont il était le gérant. M. Delloye offrait deux cent mille francs. Il en ajouta quarante mille, et M. Victor Hugo ajouta de son côté deux volumes inédits.
Un de ces volumes fut un nouveau recueil de vers, les Rayons et les Ombres. Si mon livre était livre de critique, il aurait une lacune considérable, je parle à peine de l'œuvre lyrique de M. Victor Hugo ; mais je ne juge pas ses œuvres, je les raconte, et le lecteur a pu remarquer avec quel scrupule je m'abstiens de toute appréciation et de tout éloge. Dans cette biographie pure et simple des créations de M. Victor Hugo, je dois m'étendre plus longuement sur celles qui ont eu le plus d'aventures. Or, les aventures principales sont au théâtre ; c'est là qu est la vraie difficulté, c'est là que M. Victor Hugo a été contesté le plus. Comme poëte lyrique, il a été accepté dès ses premiers vers ; ce premier succès a grandi de volume en volume : les Orientales, les Feuilles d'Automne, les Chants du Crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres et les Contemplations ont bien eu aussi leurs contradicteurs, mais en minorité. D'ailleurs, les contradicteurs des livres n'ont pas la puissance de ceux des drames ; ils n'ont pas le sifflet, avec lequel trois ou quatre ennemis peuvent percer les applaudissements de toute une salle, déconcerter les acteurs, interrompre l'émotion, déformer la pièce ; ils ne II. 15 a
peuvent pas faire tomber la toile avant la fin ; le livre, attaqué, nié, insulté, continue ; le lecteur s}Tnpathique n'est pas troublé par le lecteur malveillant, les articles furieux sont souvent ceux qui font le plus souvent lire l'ouvrage, et les éditions se multiplient avec les invectives.
Je n'ai donc rien d'important à dire sur les Rayons et les O^nhres, ni siu: le Rhin, et je passe tout de suite aux Bur graves, dont les représentations ont été le dernier épisode de la vie théâtrale de M. Victor Hugo.
Les Burgraves furent écrits en octobre 1842 et lus au comité de la Comédie-Française le 20 novembre. L'auteur, cette fois, n'eut qu'à se louer du théâtre ; les i acteurs, le directeur, M. Buloz, le secrétaire, M. Verteuil, tout le monde lui prêta un appui loyal. ]\Iais il rencontra une grande hostihté dans une portion du public.
La politique s'en mêla. J'ai dit que M. Victor Hugo avait %ni dans la nouvelle royauté, née d'un compromis entre la tradition monarchique et le droit révolutionnaire, une transition utile de la légitimité ro\'ale à la souveraineté populaire. Déjà répubUcain en théorie, il n'avait pas d'objection actuelle contre Louis-Phihppe. Pourvoi que la monarchie consentît au progrès, il ajournait volontiers la répubHque. Il n'était même pas dans l'opposition constitutionnelle enrégimentée. La lettre suivante, écrite à ^l. Thiers en juillet 1833, exprime la situation d'esprit où il était resté :
a Monsieur le ministre,
(î Ce n'est point pour une affaire personnelle que je vous écris, c'est dans l'intérêt d'un autre, c'est
dans le vôtre même, car je crois qu'on rend service à un ministre en lui indiquant les occasions de bien employer le pouvoir.
<i La chose, d'ailleurs, est simple et facile à faire. La voici :
« M. Anthony Thouret, ancien rédacteur en chef du journal la Révohition de i8jo, a encore en ce moment vingt et un mois de prison à subir pour délit de presse. Il est à la Force. Je viens de le voir ; il est, vraiment et sans déclamations, maltraité, privé de tout, courbé sous le règlement uniforme qui régit les voleurs et les galériens. Mais ce qui frappe le plus durement M. Thouret, c'est qu'il est privé de voir sa famille, qui habite Douai, sa famille, c'est-à-dire les trois têtes les plus chères et les plus sacrées, sa mère, sa femme, son enfant. Il y a une prison à Douai. Il a écrit à M. le garde des sceaux pour obtenir d'y être transféré. M. le garde des sceaux l'a renvoyé à vous, monsieur le ministre. Sa demande est sous vos yeux. Permettez-moi de vous la recommander. Ce n'est point une grâce qu'il sollicite. Il ne demande pas une diminution ni une commutation de peine. Il demande qu'on lui permette de voir et d'embrasser quelquefois sa vieille mère de soixante-treize ans, sa jeune femme, son petit enfant malade. Vous ne lui refuserez pas cela.
« Moi qui vous écris, monsieur le ministre, je n'appartiens, à cette heure. Dieu merci ! à aucun parti pohtique défini. Je les regarde tous faire avec impartiahté, plein d'amour pour la France et pour le progi'ès, applaudissant tantôt le pouvoir, tantôt l'opposition, selon que l'opposition ou le pouvoir me semble bien agir dans l'intérêt du pa3'S. Je ne suis d'aucim parti, dis- je ; je désire ardemment
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qu'ils finissent par s'entendre tous ; en attendant, je pense que le meilleur conseil à donner à ceux qui ont le pouvoir, c'est qu'ils traitent bien ceux qui ne l'ont plus et ceux qui ne l'ont pas encore.
« Recevez, monsieur le ministre, l'assurance de ma considération distinguée. &
Le Roi s'amuse interdit quatre mois après cette lettre avait donné à l'auteur un moment de colère, mais il avait bien vite, repris son calme et son indulgence. En janvier 1834 [Étude sur Mirabeau), il redisait : « A l'heure où nous sommes, toute critique est possible ; mais l'homme sage doit avoir pour l'époque entière un regard bienveillant. Il doit espérer, se confier, attendre. Il doit tenir compte aux hommes de théorie de la lenteur avec laquelle poussent les idées ; aux hommes de pratique, de cet étroit et utile amour des choses qui sont, sans lequel la société se désorganiserait dans les expériences successives ; aux passions, de leurs digressions généreuses et fécondantes ; aux intérêts, de leurs calculs qui rattachent les classes entre eUes à défaut de croyances; aux gouvernements, de leurs tâtonnements vers le bien dans l'ombre ; aux oppositions, de l'aiguillon qu'elles ont sans cesse au poing et qui fait tracer au bœuf le sillon ; aux partis mitoyens, de l'adoucissement qu'ils apportent aux transitions ; aux partis extrêmes, de l'activité qu'ils impriment à la circulation des idées, lesquelles sont le sang même de la civilisation ; aux amis du passé, du soin qu'ils prennent de quelques racines vivaces ; aux zélateurs de l'avenir, de leur amour pour ces belles fleurs qui seront un jour de beaux fruits ; aux hommes mûrs, de leur modération ; aux hommes jeunes, de leur patience ; à ceux-
ci, de ce qu'ils font ; à ceux-là, de ce qu'ils veulent faire ; à tous, de la difficulté de tout. »
Quatre ans après (juin 1837, préface des Voix intérieures), il avait toujours le même but : «Être de tous les partis par leur côté généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais. » En 1840 (les Rayons et les Ombres, préface), il assignait encore cet idéal au poëte : « Nul engagement, nulle chaîne. La liberté serait dans ses idées comme dans ses actions. Il serait libre dans sa bienveillance pour ceux qui travaillent, dans son aversion pour ceux qui nuisent, dans son amour pour ceux qui servent, dans sa pitié pour ceux qui souffrent. Il serait libre de barrer le chemin à tous les mensonges, de quelque part ou de quelque parti qu'ils vinssent ; libre de s'atteler aux principes embourbés dans les intérêts ; libre de se pencher sur toutes les misères ; libre de s'agenouiller devant tous les dévouements. Aucune haine contre le roi dans son affection pour le peuple. »
La forme du gouvernement lui semblait, d'ailleurs, la question secondaire ; il allait au fond des choses ; il était « socialiste » avant que le mot fût inventé : « Si jamais, dans ce grand concile des intelligences où se débattent de la presse à la tribune tous les intérêts généraux de la civilisation du dix-neuvième siècle, il avait la parole, il la prendrait sur l'ordre du jour seulement, et il ne demanderait qu'une chose pour commencer : la substitution des questions sociales aux questions politiques. » (Préface de Littérature et Philosophie mêlées, a\Til
Les partis, eux, tenaient beaucoup plus aux questions politiques qu'aux questions sociales. L'aboUtion de la peine de mort, la paix universelle.
l'enseignement gratuit, le droit de l'enfant, le droit de la femme; etc., paraissaient aux plus avancés des chimères de poètes. Ils n'acceptaient pas non plus cette neutralité bienveillante qui était avec tous et avec personne ; quiconque n'était pas leur serviteur était leur ennemi. Les républicains, surtout, peu nombreux alors, avaient cette intolérance et cette violence, nécessaires, du reste, aux minorités opprimées. Dans la poussière de la lutte, ils ne voyaient pas que M. Victor Hugo, « socialiste » depuis 1S28 (le Dernier jour d'un condamné), était plus avant qu'eux-mêmes dans la démocratie, et qu'ils tiraient sur un des leurs. Le National en était resté au programme de M. Armand Carrel : progrès en politique, recul en littérature. Il haïssait le drame et n'admirait que la tragédie du « grand règne î>.
Le moment était propice à la tragédie. Une actrice d'un grand talent, M^^^ Rachel, ramenait la foule à Corneille et à Racine. Pendant qu'on répétait les Bur graves, un jeune homme arriva de province avec une tragédie qui avait le double àpropos d'être une tragédie et d'être une tragédie républicaine ; le sujet était l'expulsion des Tarquins et l'établissement de la république à Rome. On s'empara de la pièce et de l'auteur ; Lucrèce fut lue pubhquement dans les salons ; la joie fut au comble ; on avait déjà M^^^ Rachel, on allait avoir M. Ponsard, la tragédie était complète ; Louis XIV était ressuscité ; tout cela au nom de la république.
Le public se laissa faire. Depuis vingt-cinq ans, il entendait toujours le même nom, il en était fatigué, il n'était pas fâché d'entendre un nom nouveau.
M. Edouard Thierry, alors feuilletonniste d'un joumai disparu depuis, le Messager, expliqua très
bien, dans un article intitulé Aristide, cet ostracisme dont Paris, comme Athènes, punit les renommées qui durent trop.
Tout fut donc contre M. Victor Hugo et pour M. Ponsard. Les acteurs mêmes du drame passèrent à la tragédie ; M"^® Dorval et M. Bocage jouèrent les principaux rôles de Lticrèce.
Il se joignait à tout cela que les Bur graves n'étaient pas faciles à jouer ; ces figures épiques et plus grandes que nature auraient voulu des comédiens exceptionnels. MM. Beauvallet, Geffroy et Ligier représentèrent Job, Otbert et Barberousse avec tout leur talent et toute leur conscience ; M^^® Denain fut charmante et touchante dans Régina. Mais la stature des personnages était écrasante. •^lUe Rachel, qui avait assisté à la lectiure au comité (le comité se composait alors de tous les sociétaires, hommes et femmes), et qui avait manifesté une grande admiration pour la pièce, n'avait pas demandé le rôle de Guanhumara, et M. Victor Hugo ne le lui avait pas offert. L'âge de Guanhumara l'avait effrayée, bien qu'elle fût assez jeune pour n'avoir pas peur des rides. M. Victor Hugo avait essayé de faire engager M^^® George, qui l'en suppHait, et qui eût été la Guanhumara véritable ; mais il avait trouvé dans les sociétaires une résistance invincible. Il avait alors demandé M^® Dorval, laquelle, se souvenant des tracasseries qu'elle avait subies au Théâtre-Français, avait voulu y être chez elle et n'entrer que comme sociétaire ; le théâtre avait refusé le sociétariat à i\I°^^ Dorval, et l'avait accordé à M™^ Mélingue, qui joua Guanhumara fort convenablement.
La première représentation réussit froidement. L'opposition se manifesta dès la seconde. Les ricane-
ments et les sifflets, sans atteindre jamais les tumultes d'Hernani, troublèrent la pièce tous les soirs. Il y eut des disputes et des collisions. Les acteurs et le théâtre soutinrent bravement et honnêtement la pièce jusqu'au dernier jour.
La majorité des journaux fut contraire aux Burgraves. M. Edouard Thierry les défendit chaleureusement. M. Théophile Gautier fit, dans la Presse, deux feuilletons enthousiastes.
M. Victor Hugo, après Ls Burgraves, s'éloigna du théâtre, bien qu'il eût un drame presque achevé depuis 1838, les Jumeaux ; il ne lui convint plus de livrer sa pensée à ces insultes faciles et à ces sifflets anon\TQes que quinze ans n'avaient pas désarmés. Il avait, d'ailleurs, moins besoin du théâtre : il allait avoir la tribime.
l'académie
J'ai terminé la vie purement, ou, pour dire plus vrai, spécialement littéraire de M. Victor Hugo ; car, comme on l'a vu, il avait fait de la politique dès son enfance. Lui-même a dit (préface de Marion de Lormé) qu'il avait été « jeté à seize ans dans le monde littéraire par des passions politiques ». Depuis ses premières odes, tous ses livres s'étaient plus ou moins mêlés à la vie publique ; celui même qui paraissait le plus indifférent et le plus absorbé dans l'art, les Orientales, était une œuvre d'àpropos et avait combattu pour l'indépendance de la Grèce.
Il avait toujours été de moins en moins pour l'art égoïste. A ceux qui lui reprochaient d'oublier la nature, les eaux, les bois, les étoiles, pour les partis, il répondait (avril 1839) •
Je vous aime, ô sainte nature :
Je voudrais m'absorber en vous ; Mais, dans ce siècle d'aventure.
Chacun, hélas ! se doit à tous.
Dieu le veut, dans les temps contraires, Chacun travaille et chacun sert.
Malheur à qui dit à ses frères :
Je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend ses sandales Quand les haines et les scandales Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile Et s'en va, chanteur inutile, Par la porte de la cité !
L'action indirecte et lente de la littérature ne suffit bientôt plus à M. Victor Hugo, il voulut y joindre l'action immédiate de la politique, et compléter r écrivain par l'orateur.
Il pouvait prêter serment à Louis-Philippe. Il avait plus que payé sa dette à la monarchie déchue. Il ne s'était pas cru quitte pour avoir refusé la compensation qu'elle lui avait offerte en interdisant Marion de Lonne, ni pour avoir, le lendemain de la révolution, repoussé le succès de réaction qu'on lui offrait, ni pour avoir, en pleine efferv^escence populaire (lo août 1830), publié les vers que j'ai déjà cités :
Oh ! laissez-moi pleurer sur cette race morte.
En toute occasion, il avait rappelé que « c'était le cas plus que jamais de prononcer le nom de Bourbon avec précaution, gravité et respect, maintenant que le vieillard qui avait été le roi n'avait plus sur la tête que des cheveux blancs. » (Préface de Marion de Lorme, novembre 1831.) Un an après, quand la duchesse de Berry avait été livrée par trahison, il avait flétri de toute son indignation « l'homme qui avait vendu une femme » :