‹ Victor Hugo raconté par un témoin de sa vieChapitre 6 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

donne ici l'occasion de développer, nous a été déjà inspirée depuis longtemps par la plupart des auteurs dramatiques du siècle, qui prennent l'extravagance du discours pour le délire des passions.

M. Casimir Delavigne a su mieux rendre l'anxiété d'Amélie épouvantée. Son monologue a sur celui de Marguerite un grand avantage, c'est d'être plus court. Depuis que nous avons lu, dans Théophile, les soliloques de Pyrame et de Thisbé, les longs monologues produisent sur nous l'effet que les longs ouvrages faisaient à Jean La Fontaine. Ensuite, M. Casimir Delavigne a mis au moins quelque suite dans les idées d'Amélie. Seule, cherchant I\Iontfort, entendant les cloches fatales, ce qu'elle dit, il est naturel qu'elle le sente ; les quatre derniers vers seulement nous semblent moins pathétiques que déclamatoires ; c'est l'emphase d'un élève de rhétorique et non la terreur d'une jeune fille.

La manière de M. Delavigne l'emporte sur celle de M. Ancelot. La versification soignée de ce dernier ne décèle que du travail ; le style inégal du premier annonce de la verve. Il y a, dans les Vêpres sicïlie7ines, de ces vers frappés, sous la forme desquels la pensée qu'ils expriment jailht sans effort du cerveau du poëte, comme Minerve tout armée :

Que sont dans leurs succès les peuples conquérants ? Des sujets moins heureux sous des rois plus puissants.

On saura tôt ou tard vous créer des forfaits,

Et, brisant par degrés le nœud qui vous rassemble.

Punir séparément ceux qu'on épargne ensemble.

Ah 1 quand on est heureux qu'on pardonne aisément 1

En lisant attentivement les deux tragédies, on reconnaîtra sans peine que les qualités du style de M. Casimir Delavigne sont beaucoup plus éminemment poétiques que celles de la versification de M. Ancelot.

Nous ne relèverons pas la manière peu civile dont nos deux jeunes auteurs ont traité l'histoire des temps féodaux ; pourrions-nous blâmer quelque inexactitude dans des poètes tragiques lorsqu'il s'agit de siècles déjà reculés, nous qui voyons chaque jour applaudir et payer le mensonge dans des historiens qui racontent les événements de nos jours et les faits passés sous nos yeux ? Nous demanderons toutefois à M. Ancelot pourquoi il a tronqué le nom d'Almodan. Almoadan, véritable nom du soudan d'Egypte, joignait à l'avantage d'être plus vrai celui d'être plus harmonieux. Ces hiatus dans les noms propres se rencontrent fréquemment chez ces grecs dont Horace a dit :

Graîs dédit ore roiundo Musa loqui.

Résumons-nous. L'ouvrage de M. Casimir Delavigne est supérieur à celui de M. Ancelot, sous presque tous les rapports ; aussi a-t-il obtenu un succès de vogue, qui dure encore, tandis que Louis IX n'a eu qu'un succès de mode, qui est déjà oublié. Toutefois, soyons juste ; l'auteur du dernier acte à'Ahufar promettait moins, l'auteur de la Première Messénien7ie promettait davantage.

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