II. 2 a
mande et la tragédie française provient de ce que les auteurs allemands voulurent créer tout d'abord, tandis que les français se contentèrent de corriger les anciens. La plupart de nos chefs-d'œuvre ne sont parvenus au point où nous les voyons, qu'après avoir passé par les mains des premiers hommes de plusieurs siècles ; voilà pourquoi il est si injuste de s'en faire un titre pour écraser les productions originales.
La tragédie allemande n'est autre chose que la tragédie des grecs, avec les modifications qu'a dû y apporter la différence des époques. Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scène aux jeux du théâtre ; de là ces masques, ces chœurs, ces cothurnes ; mais comme chez eux les arts qui tiennent des sciences étaient dans le premier état d'enfance, ils furent bientôt ramenés à cette simplicité que nous admirons ; voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour changer une décoration sur le théâtre des anciens.
Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les inventions modernes, se servirent des moyens qui leur étaient présentés pour couvrir les défauts de leurs tragédies ; lorsqu'ils ne pouvaient parler au cœur, ils parlèrent aux yeux. Voilà pourquoi la plupart des pièces allemandes qu'on transporte sur notre scène produisent moins d'effet que dans l'original ; on leur laisse les défauts qui tiennent au plan et aux caractères, et on leur ôte cette pompe théâtrale qui en est la compensation. Il n'y avait que trois scènes à conserver dans Marie Stuart; il fallait refaire le reste, et nous ne pensons pas que M. Lebrun en eût été incapable.
lime ^Q Staël attribue à une autre raison la prééminence des auteurs français sur les auteurs
allemands, et elle a observé juste. Les grands hommes français étaient réunis dans le même foyer de lumière ; et les grands hommes allemands étaient disséminés comme dans des patries différentes. Il en est de deux hommes de génie comme des fluides sur la batterie ; il faut les mettre en contact pour qu'ils vous donnent la foudre.
Pour en revenir à M. Lebrun, nous pensons que cet ouvrage lui fait honneur ; il a fait bien, nous aurions désiré qu'il essayât de faire mieux. Il est une noble audace qui ne naît pas de la présomption, mais de la conscience de ses forces.
Nous n'avons pas la prétention de refaire une tragédie en quelques coups de plume, mais qu'il nous soit permis d'exposer ici quelques idées que nous a fait naître la lecture du drame de Schiller.
Tout roule sur ce caractère de Leicester qui veut une chose au premier acte, et qui fait le contraire au cinquième. Il le fait par faiblesse, il 3^ aurait tragédie s'il le faisait par violence ; il faudrait donc qu'il fût trompé. Or, quel moyen plus naturel pouviez- vous désirer que l'amour et les illusions de la jalousie ?
Je suppose donc que vous nous eussiez montré la belle et repentante Marie, enfermée dans une prison, et sans autre espérance que la mort. EUe a fait un vœu : elle se consacrera au ciel et se retirera dans un monastère pour pleurer les fautes de sa vie, si jamais elle se voit déhvrée. Depuis, elle a connu Leicester, elle l'aime, mais d'un amour pur et céleste, tel qu'elle n'en avait jamais ressenti ; elle combat cette passion, elle la cache à son amant de peur de lui donner des armes contre elle-même.
A ce caractère angélique, il fallait opposer le caractère de Leicester, C'est ici, monsieur Lebnm,
que le sang devait vous bouillonner dans les veines ; il ne fallait pas nous montrer le lâche, le courtisan Leicester, mais un homme hardi, énergique, impétueux, im de ces êtres nés pour le malheur d'euxmêmes et des autres, ayant les bras d'un géant et les entrailles d'un lion, un de ces êtres qui ont tout prévu dans leurs desseins, sauf un coup de tonnerre. Il aime Marie, mais il l'aime avec tout l'égoïsme d'une âme \iolente ; il veut, il peut la sauver ; mais, comme Roxane, il aimerait mieux la voir périr que de la sauver pour un autre.
Après avoir tracé ces caractères, il fallait élever la jalousie entre eux ; c'est à quoi pouvaient servir les froideurs étudiées de Marie, l'âme soupçonneuse de Leicester, et surtout le personnage de ^îortimer, ou tout autre moyen que vous auriez facilement imaginé ; ce n'était là qu'affaire de patience. J'arrive au dénoûment.
Je suppose que vous nous ayez montré, au quatrième acte, le jaloux Leicester, se croyant trompé par Marie, croyant avoir des preuves de sa trahison, persuadé qu'il ne la sauve que pour Mortimer. Il se jette à ses genoux ; d'une main il lui montre le trône et de l'autre l'échafaud. En vain Marie lui objecte son vœu, il n'y croit point, il veut qu'elle le rompe, et il le lui propose avec toute la liberté d'esprit d'un angHcan. Marie hésite, combattue entre son amour, la crainte de la mort et la voix de la religion. Enfin son devoir l'emporte ; désespérée, elle se résout à boire le calice ; elle refuse. Alors elle voit Leicester, furieux de douleur et de jalousie, passer de ses genoux à ceux d'Elisabeth, et découvrir à son ennemie cette conspiration qui fait sa seule espérance. Il ne veut qu'une récompense : la conduire lui-même à la mort.
Au cinquième acte, vous nous montriez le coupable et malheureux Leicester. Il se croit sûr de son courage. Il a été trahi, il vient jouir de sa vengeance. Il est là, debout, dans le fond de la scène. Sur le devant paraît Marie, vêtue de blanc, prête à monter au ciel, entourée de ses femmes ; elle les console, eUe leur fait ses adieux, ses derniers regards se reportent vers sa patrie ; enfin elle tombe aux genoux de son sujet, et elle reçoit la bénédiction du vieillard. Cette situation est beUe dans Schiller ; mais alors elle eût été terrible, parce que le spectateur l'eût sentie avec l'âme de Leicester.
Cependant l'heure sonne, les portes s'ouvrent. Leicester, dont l'âme est brisée, rappelle son courage, il présente la main à Marie, il la conduit silencieusement vers l'échafaud. Tout à coup, prête à entrer dans le lieu fatal, Marie s'arrête, elle se retourne, elle lui dit, comme dans Schiller : Comte de Leicester, je vous aimais ; puis elle s'élance, et les portes se referment. Leicester pousse un cri, tire son épée, et veut la sauver. Les gardes d'Elisabeth paraissent, il est désarmé, il est enchainé. Immobile au milieu de la scène, il entend le bruit des bourreaux dans la salle d'exécution ; il entend les sanglots de l'assemblée, la voix de Marie qui prie, le dernier silence, et enfin une tête qui tombe. Ah I c'est alors qu'il n'y eût point eu assez de cris, assez de pleurs ; c'est alors, Talma, que vous auriez été sublime.
Enfin, pour terminer cette scène, Mortimer, cet ami qu'il avait voulu faire périr, parvient jusqu'à lui, et lui rend le dernier service de lui prêter un poignard.
J'ai dit que cette tragédie aurait été sublime, et qu'était-ce, en effet ? rien que quelques pages
d'Atala, deux scènes d'Andromaque et le dénoûment
de Zaïre et d'Othello.
En général, une chose nous a frappés dans les compositions de cette jeunesse qui se presse maintenant sur nos théâtres : ils en sont encore à se contenter facilement d'eux-mêmes, ils perdent à ramasser des couronnes un temps qu'ils devraient consacrer à de courageuses méditations ; ils réussissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de leurs triomphes. Veillez ! veillez, jeunes gens, recueillez vos forces, vous en aurez besoin le jour de la bataille. Les faibles oiseaux prennent leur vol tout d'un trait ; les aigles rampent avant de s'élever sur leurs ailes.
PREMIÈRES RELATIONS AVEC l' ACADÉMIE
En 1817, le sujet proposé par l'académie pour le prix de poésie était : le Bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie.
— Si je concourais ? se dit Victor.
Cette idée ne lui fut pas plus tôt venue qu'il se mit à l'œuvre.
Les vers finis, la difficulté commençait ; il fallait les porter. Victor n'avait confié son idée à personne, pas même à son frère, pas même à sa mère ; il voulait, s'il réussissait, éclater brusquement dans toute sa gloire, et, dans le cas plus probable d'un échec, s'en épargner l'humiliation ; mais comment remettre au secrétariat de l'Institut le poëme et la lettre cachetée qui doit contenir le nom de l'auteur ? Le secrétariat n'est pas ouvert le dimanche, le seul jour où le pensionnaire pût sortir. De plus, les vers ne furent achevés qu'un lundi, et c'était le jeudi suivant que fermait le concours. Dans l'impossibilité de s'en tirer seul, Victor fut obligé de prendre un confident ; il dit le grand secret à Biscarrat, qui fut stupéfait et ravi, et qui arrangea l'affaire.
Le jeudi, jour suprême, était jour de promenade, et c'était Biscarrat qui conduisait la pension. Il la
fit passer devant l'Institut, et là fut pris d'une admiration subite pour le monument et pour les lions, devant lesquels il arrêta sa colonne. Pendant que les élèves étaient absorbés dans la contemplation des jets d'eau, il fila rapidement avec Victor. Le portier vit entrer dans sa loge deux êtres effarés qui lui demandèrent où était le secrétariat de l'académie française et qui se précipitèrent vers l'escalier. Victor fut bien aise alors d'avoir eu besoin d'un confident, car il n'aurait jamais osé entrer seul ; ce fut Biscarrat qui ou\Tit la porte et qui entra le premier ; Victor le suivit avec un grand battement de cœur, et aperçut, assis solennellement devant un bureau chargé de cartons, le gardien des archives sacrées, un personnage à cheveux blancs, majestueux et redoutable, qui était un bonhomme appelé Cardot.
Mctor lui présenta en tremblant ses vers et sa lettre. Biscarrat, qui avait conservé un peu de sang-froid, balbutia quelques mots d'explication ; le bonhomme terrible prit une plume et écrivit sur la lettre et sur le poëme le chiffre 15, et le maître et l'élève redescendirent, fiers de leur courage et se disant qu'avec de la résolution les hommes venaient à bout des entreprises les plus difficiles.
Comme ils quittaient l'escalier en se félicitant mutuellement, Victor se trouva face à face avec Abel qui traversait la cour.
— Tiens ! dit Abel, d'où sors-tu donc ?
Un violent coup de soleil empourpra tout le visage de Victor.
Biscarrat lui-même, pris en flagrant délit, ne sut pas mentir. Il avoua tout. Mctor s'attendait à être grondé de l'énormité qu'il avait commise ; mais Abel, qui n'avait plus quinze ans et qui n'était plus en pension, n'avait pas l'épouvante
de Tacadémie et trouva la chose toute simple. Victor, un peu rassuré, lui recommanda cependant le secret le plus absolu.
— Sois tranquille, dit le grand frère, je vais le crier sur les toits !
Je n'ai pas besoin de raconter dans quelles émotions, dans quelles alternatives d'espérance et de crainte, Victor et Biscarrat attendirent le jugement du docte corps qui tient entre ses mains souveraines la gloire des poètes. Ce grave souci n'empêchait pas les récréations, où Victor oubliait l'académie française pour la balle élastique et pour le saute-mouton. Un jour qu'il était dans l'ardeur d'une partie de barres, il vit apparaître Abel accompagné de deux amis. Cette entrée imposante lui inspira un vague soupçon.
— Viens ici, imbécile 1 lui cria son frère. Il s'approcha un peu ému.
— Tu es un lier animal ! reprit Abel. C'était bien la peine de mettre ces bêtises-là dans tes vers. Oui est-ce qui te demandait ton âge ? L'académie a cru que tu voulais la mystifier. Sans cela tu avais le prix. Quel âne tu es ! Tu as une mention.
C'est ainsi que M. Victor Hugo apprit son premier succès.
La bonne figure joyeuse d'Abel démentait la brusquerie de ses paroles. Il était très content. Le secrétaire perpétuel, M. Raynouard, avait lu, au grand applaudissement du public, et surtout du public féminin, le passage sur les amours de Didon. L'académie avait fait, en effet, cet honneur à l'auteur de douter de son âge. Le rapport disait :
« L'auteur dit dans son ouvrage qu'il est âgé seulement de quinze ans :
Moi qui, toujours fuyant les cités et les cours. De trois lustres à peine ai vu finir le cours.
Si véritablement il n'a que cet âge, etc. >
Dans ce temps-là, une mention à l'académie était un événement. Les journaux s'occupèrent de Victor ; il fut presque célèbre. Sa royauté s'en accrut, son peuple fut fier de lui appartenir, la désertion se mit dans celui d'Eugène et bon nombre de veaux se métamorphosèrent en chiens. Quant à M. Cordier, le soleil se serait mis en pension chez lui qu'il n'aurait pas été plus ébloui.
Le farouche Decotte lui-même fut vaincu. Cela tombait dans un moment où le maître et l'élève étaient plus mal que jamais ensemble. Ils avaient eu une dispute violente dont la rancune durait encore ; voici à quelle occasion.
Victor serrait tout ce qu'il écrivait dans le tiroir de sa table, qu'il avait toujours bien soin de fermer ; un jour, en rentrant dans sa chambre, il trouva le tiroir ouvert et les papiers enlevés. Il n'hésita pas, il se dit à l'instant que le violateur de son tiroir ne pouvait être que M. Decotte, et il se préparait à aller parler à ce voleur de papiers, quand on vint lui dire que M. Decotte le demandait. Il y alla, et trouva M. Decotte et M. Cordier sévèrement assis à une table sur laquelle s'étalaient tous ses cahiers.
Faire des vers en pension, c'est déjà un crime impardonnable, surtout après des défenses expresses et réitérées comme celles que M. Decotte avait faites à Victor. Mais ici les vers s'aggravaient d'un journal. Victor avait l'habitude d'écrire tous les soirs les incidents et les impressions de sa jour-
née. Malheureusement ce manuscrit, dont l'encre a pâli, est devenu illisible par endroits ; des pages ont été déchirées ; je n'en puis donc donner que peu de chose :
« — Aussitôt qu'Eugène a eu fini son épître à Baour, il l'a donnée à maman, qui n'a pas prononcé entre la sienne et la mienne. »
Ceci avait trait à une épître de M. Baour- Lormian, dont les deux frères avaient parlé fort peu respectueusement devant leur mère ; elle les avait défiés d'en faire autant ; ils concoururent ; mais, quand c'est la mère qui juge, les enfants ont tous le prix.
« — J'ai fait cette nuit en dormant ces quatre vers dont je ne puis qu'imparfaitement deviner le sens :
Si l'on quitte l'enfer, c'est pour monter aux cieux. L'on ne sort pas des feux pour rentrer dans les feux. Le saint office est donc très salutaire ; C'est déjà l'enfer sur la terre. »
Voici ime note curieuse comme spécimen de la politique que lui enseignait sa mère :
« — On rentre de récréation à neuf heures. M. Cadot vient, nous prenons notre leçon de dessin jusqu'à dix. Maman vient sur les deux heures. Il fait un triste temps. Nous causons des affaires. On juge aujourd'hui vingt-cinq frères et amis dont le projet était de faire sauter les Tuileries, de massacrer la famille royale et d'égorger la garde.
pour rétablir le gâchis. Je voudrais que l'on exterminât de tels scélérats. Il paraît qu'il y a de grosses têtes que l'on ne connaît pas qui font mouvoir les ressorts de la conspiration. Maman dira à Abel de venir nous voir ; il nous rapportera les pièces de vers que nous lui avons données. Elle sort sur les trois heures. On n'ira pas promener -aujourd'hui. On dîne. M. Decotte nous avertit de nous tenir prêts pour notre leçon de géométrie qu'il fera ce soir. Mais il vient du monde, ce sera pour un autre jour. Nous allons nous coucher sur les neuf heures. &
La note la plus remarquable est celle-ci, datée du 10 juillet 1816 (quatorze ans) :
« — Je veux être Chateaubriand ou rien. î>
Cette dernière ligne aurait suffi à exaspérer M. Decotte ; mais, en racontant sa journée, Victor racontait nécessairement ses rapports avec M. Decotte ; si le maître n'aimait pas le pensionnaire, le pensionnaire aimait encore moins le maître ; on sait quelles proportions les défauts des maîtres prennent pour les élèves ; M. Decotte était, dans le journal, le résumé de toutes les difformités moral-.s et physiques.
D'un geste froid et digne, le maître offensé montra les cahiers ouverts sur la table ; mais, ne voulant pas paraître obéir à un sentiment personnel, il ne parla pas du journal.
— Monsieur, dit-il d'un ton aussi grave que son geste, je vous avais défendu de faire des vers.
— Et moi, monsieur, répondit hardiment l'élève, je ne vous avais pas permis de crocheter mes tiroirs.
M. Decotte fut renversé. Il s'attendait à un coupable pris en faute et suppliant, et il se trouvait devant un accusateur. Il essaya de le foudroyer de son éloquence la plus magistrale, mais Victor ne baissa ni le front ni la voix et persista à dire que le mal n'était pas de faire des vers ni un journal, mais de forcer les serrures. Le maître, à bout d'arguments, termina le dialogue par cet arrêt :
— Puisque vous ajoutez l'insolence à la désobéissance, à partir de ce moment vous cessez d'appartenir à l'institution.
— C'est ce que j'allais vous dire, riposta l'élève. Mais ici M. Cordier intervint. Si Victor s'en
allait, Eugène s'en irait évidemment aussi. Deux pensionnaires en chambre, c'était à considérer. M. Cordier n'avait pas, lui, les mêmes raisons que son associé pour sacrifier les intérêts de la bourse commune ; les vers ne choquaient pas sa rivalité, et le journal, bienveillant pour sa personne, ne manquait de respect qu'à sa pelisse arménienne. Il raccommoda tant bien que mal la fracture de l'harmonie, et la paix fut faite, à l'avantage de Victor, qui remporta ses cahiers et qui eut désormais le droit tacite d'3^ écrire tout ce qu'il voudrait. Mais la paix n'était qu'à la surface, et depuis ce jour-là M. Decotte et Victor étaient dans ime situation d'inimiitié sourde ; ils évitaient de se parler, ce qui n'était pas mal gênant pour tous deux, M. Decotte faisant lui-même les répétitions de mathématiques. Quand c'était le tour de Victor de faire les démonstrations, il allait au tableau sans attendre qu'on le lui dît ; M. Decotte ne prononçait jamais son nom, et, vivant perpétuellement ensemble, ils avaient l'air de ne pas se connaître. Les mathématiques profitèrent de cette brouiUe ;
il en eût trop coûté à l' amour-propre du vainqueur de mériter une réprimande de son vaincu ; il travaillait donc ses théorèmes et ses équations avec un acharnement hostile.
La mention changea tout cela. M. Decotte abdiqua toute jalousie devant ce triomphe ; il sentit qu'il n'y avait pas à lutter contre un gaillard qui avait des mentions à l'académie, et il oublia la déroute de sa poésie pour jouir de l'honneur qui rejaillissait sur sa pension. Il pardonna le journal, qui n'avait été, d'ailleurs, que le moindre de ses griefs.
Victor voulut convaincre l'académie de ses quinze ans, et envoya à M. Ra3mouard son acte de naissance avec un mot de remercîment. Le secrétaire perpétuel de l'académie française répondit par une lettre aimable qui finissait ainsi : Je fuirai avec plaisir votre connaissance.
Victor montra cette lettre à M. Cordier, qui n'y vit qu'une chose, le lustre que cela faisait à sa pension d'avoir im élève à qui les académiciens écrivaient ; Victor fut libre de choisir son jour pour sa \âsite. En vertu de son secrétariat, M. Ra^mouard logeait à l'Institut ; ce fut donc dans le temple même que le néophyte alla voir le grand prêtre. Pour comble de solennité, il tomba sur un jour de séance. On l'introduisit dans la bibliothèque, séparée par une porte vitrée de la salle où se tenaient les immortels. En attendant l'auteur des Tefnpliers, Victor resta en tête-à-tête avec un vieil académicien, en habit d'uniforme et en calotte violette, qui était M. de Roquelaure, évêque de Senlis avant la révolution ; ce vieillard, qui lisait à une table et qui ne fit nulle attention à lui, l'intimida beaucoup.
M. Raynouard vint enfin, de l'air affairé et maussade d'un homme qu'on dérange ; il vit un gamin, et, après n'avoir pas cru assez à son enfance, il y crut trop, ne l'invita pas à s'asseoir, lui dit que l'incrédulité de l'académie le servirait, qu'il était bon pour lui de n'avoir pas eu le prix si jeune, qu'un tel succès à son âge l'aurait infatué et dégoûté du travail, et lui tourna le dos avec une simplicité qui fit dire à Victor qu'il savait la politesse comme l'orthographe.
Tous les académiciens ne furent pas aussi hargneux que M. Raynouard ; au contraire, l'académie fut pleine de sourires pour l'adolescent. M. Campenon, dont il devait plus tard prononcer l'éloge comme directeur de l'académie, le complimenta en vers :
L'esprit et le bon goût nous ont rassasiés ; J'ai rencontré des cœurs de glace Pour des vers pleins d'âme et de grâce Que Malfîlâtre eût enviés.
Le doyen des académiciens, M. François de Neufchâteau, avait eu lui-même, à treize ans, un prix à une académie de province. Le glorieux incident, remis en lumière, fut comparé au triomphe nouveau, les quinze ans furent opposés aux treize, on fit le parallèle des deux prodiges, et l'on prédit à Victor qu'il serait un autre François de Neufchâteau.
Le vieux lauréat voulut connaître celui dont l'adolescence répétait les splendeurs de la sienne, d'autant plus qu'à l'époque de son prix, Voltaire (car cela remontait à Louis XV) l'avait sacré poëte et adopté publiquement.
Il faut bien que l'on me succède Et j'aime en vous mon héritier.
M. François de Neuf château, à qui l'on rappelait ces vers, fut charmé d'avoir à les dire à son tour et d'être le Voltaire de quelqu'un. Il exprima son désir devant un ami d'Abel, Victor y courut, et il s'ensuivit bientôt cet échange de rimes :