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CHAPITRE VIII Les influences réciproques

Sommaire. — Les emprunts du Lion d 'Androclès à Hugo : vers isolés ; description de villes perverses ; énumérations de noms propres. — Les emprunts de V. Hugo au Lion d 'Androclès.

Il arrive que les tables et Hugo se fassent des emprunts réciproques. Elles semblent lire dans le cerveau du poète, et répondre aux préoccupations qui l'assiègent au moment présent, tandis que lui, à son tour, exploite les thèmes qu'elles lui proposent et se soumet à leur influence littéraire.

De ce que je veux prouver un lion fera foi. Devinez qui vient répondre le 24 mars 1854 à l'appel des évocateurs? Le lion d' Androclès ! Il faut savoir que, un mois auparavant, le 28 février, Victor Hugo avait dédié une longue pièce Au lion d' Androclès l. Cet animal, avant de hanter le

1 Cette pièce figure aujourd'hui dans La Légende des siècles. Rappelons qu 'Androclès, livré aux bêtes lors des persécutions romaines contre les chrétiens, rencontre par hasard dans le cirque un lion qu'il avait jadis secouru en lui arrachant une épine du pied ; la bête reconnaissante épargna Androclès, et lui lécha les mains.

salon, a donc longuement séjourné dans la salle de travail de Marine-Terrace.

Mais il y a plus. Comme le lion désirait être interrogé en vers, Hugo le salue par la lecture de la pièce récemment écrite en son honneur. La réponse du lion, fort belle ma foi ! est également en vers. Le sujet? Le même que celui que le poète avait développé quelques semaines auparavant, c'est-à-dire l'antithèse fondamentale du désert et de la cité, du monstre magnanime et de l'homme pervers. Même thème. Souvent aussi mêmes images. Voici une curieuse rencontre d'expressions, rencontre dont le poète fut frappé tout le premier.

Les roses des étangs, ces coquettes nocturnes. ( 1 Vénus », Toute la lyre. « La nature », xxvi, pièce du 6 mars 1854).

Les fleurs dans les forêts, ces coquettes nocturnes.

(Le Lion. Séance du 25 avril 1854.)

De cette lutte littéraire sur un même sujet entre le lion et le poète, il serait d'ailleurs assez difficile de décider lequel sortit vainqueur, tant l'un et l'autre émules déploient de génie dans l'amplification. Voici à titre d'exemple, un épisode de ce tournoi magnifique. Il s'agit d'un tableau de Rome perverse brossé tour à tour par le Lion et par Hugo.

1° La ville du Lion jersicn.

Là-bas, ... une ville effrayante, inondée De lumière et de sang, volcan par son idée, Par ses crimes égout.

... une cité sombre et qu'on appelle Rome,

Faisant des monstres dieux après le Dieu fait homme,

Palais-charnier-harem, Des temples écroulés reconstruisant le dôme, Poussant l'éclat de rire infâme de Sodome

Derrière Bethléem ;

Ville devant qui l'œil épouvanté recule,

Pleine d'un noir fumier, immense comme Hercule,

Vile comme Augias, Dans la boue et le sang plongeant ses murs sévères, Nid de crimes hideux où déjà les Tibères

Couvaient les Borgias.

— Victor Hugo. — Ne trouves-tu pas que ville et vile à si peu de distance font un mauvais effet? Veux -tu mettre cité, par exemple, à la place de ville? — La table : Oui.

Ses doigts de courtisane usaient dans les orgies Le profil des Césars.

... cette ville donc, reine prostituée, Virginité tombée et gloire polluée,

Veuve de son rayon, ... tandis que Jésus naissait parmi les anges, Ordonnait que le monde insultât à ces langes

Et baisât son haillon !

(La table. Séance du 30 mars 1854.)

20 La ville de V. Hugo.

La ville ressemblait à l'univers. C'était Cette heure où l'on dirait que toute âme se tait, Que tout astre s'éclipse et que le monde change. Rome avait étendu sa pourpre dans la fange... Rome buvait, gaie, ivre, et la face rougie ; Et l'odeur du tombeau sortait de cette orgie.

Toute honte à présent était la bienvenue. Messaline en riant se mettait toute nue, Et sur le lit public, lascive, se couchait ; Epaphrodite avait un homme pour hochet.

Saignant, fumant, hideux, ce charnier de géants Semblait fait pour pourrir le squelette du monde.

Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son arche Où croulait toute Rome ; et, dans l'immense égout, ... Le César d'aujourd'hui heurtait celui d'hier.

Et l'on voyait, c'était la veille d'Attila, Tout ce qu'on avait eu de sacré jusque là Palpiter sous son ongle, et pendre à ses mâchoires

tre les gloires.

(Hugo, 28 février 1854.)

Le Lion reparaît à dix reprises à Jersey au cours de cette année 1854, notamment le 9 mai. Certaines des expressions qu'il emploie à cette date font écho à des vers écrits dix jours auparavant par Hugo. Il emprunte par exemple au poète de longues énumérations de noms propres. Il s'agit

d'insignes criminels qui expient leurs méfaits dans des métamorphoses appropriées.

Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre, Est-ce que Messaline, est-ce que Clcopâtre, ... Et Phalaris, qui fit du hurlement...

Seraient, dans cette nuit, d'hommes devenus spectres Et pierres de tyrans?

Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes Vivraient affreusement?

(Hugo. Les Contemplations « Pleurs dans la nuit, » 30 avril 1854.)

Toi, taureau Goliath, épouvante du pâtre, Cèdre Nemrod, boa Nisus, ver Cléopâtre, Rhinocéros Caïn,

Despotes devenus les vermines des astres Bœuf Phalaris qui vas hurlant sous nos pilastres,

(Le lion. Séance du 9 mai 1854.)

Nous allons retrouver en octobre 1854, dans Ce que dit la Bouche d'Ombre des « Contemplations » une revue criminelle semblable.

Alors l'hyène Atrée et le chacal Timour

Et l'épine Caïphe et le roseau Pilate,

Le volcan Alaric a la gueule écarlate *, etc.

Aussi bien, si le Lion de Jersey est tributaire de Hugo, Hugo de son côté, ne manque pas d'obli-

1 Toi qui remplis le ciel de ta brûlante haleine.

Erostrate volcan. (« Le lion ». Séance du 9 mai 1854.)

LES TABLES TOURNx\NTES DE JERSEY 69

gâtions envers cet animal. D'abord, dès le début de l'année 1854, en janvier, le lion avait fait une brève apparition dans la table de Jersey, et les paroles prononcées par lui dans cette circonstance ont certainement été l'amorce de la propre pièce Au lion d'Androclès de Hugo écrite en février.

Ensuite Les lions (1857) de la Légende des siècles, dérivent en partie par une longue description de ville perverse, du discours en vers prononcé à Jersey dans la nuit du 30 mars 1854 par le Lion d'Androclès, discours dont le thème principal est justement la description d'une ville semblable. Enfin la malédiction des villes va devenir un des thèmes favoris du prophétisme hugolien. A partir de 1853, et pour des raisons faciles à deviner, Hugo, qui croit avoir à se plaindre de la capitale, exerce contre elle sa verve prophétique. Il la charge de tous les crimes de Tyr, de Babylone et de Ninive, et fait pleuvoir sur elle les malédictions que les prophètes suspendaient sur les villes païennes et que le Lion de Jersey avait dirigées contre Rome. La cité décrite dans Cérigo (1855) des « Contemplations » ; dans Y Aigle et Y Ange (1856) du poème « Dieu » ; dans Christ voit ce qui arrivera (1859) de « La Fin de Satan » ; dans Les lions et La ville disparue de la Légende, c'est Paris, n'en doutez pas, le Paris impérial dans tout l'orgueil et la joie de son opulence. Opulence trompeuse, et qui présage les pires catastrophes. La ville suivra le sort inévitable de Babylone, de

Tyr, et de Sodome, mais pas avant d'avoir partagé leur prospérité : et c'est là pour le poète-prophète, l'occasion toujours nouvelle et toujours recherchée, de décrire ces perversités dorées. Il les décrit avec des traits empruntés à ses lectures anciennes d'Isaïe et d'Ézéchiel, mais aussi à ses plus récents souvenirs des tables de Jersey. Il n'est que de comparer les nombreux tableaux de villes maudites que j'ai reproduits dans La Bible dans Victor Hugo (pp. 259-271) avec la ville dépeinte par le Lion d'Androclès.

Les anathèmes contre les villes ne représentent d'ailleurs qu'une part infime de l'influence poétique du lion jersien apparu dans les tables. Cet animal a laissé dans l'œuvre hugolienne des vestiges immenses encore inexplorés. Des pièces entières marquent son passage : Au lion d'Androclès (Légende des Siècles) ; Les lions (ibid.) ; Les hommes de paix aux hommes de guerre (ibid.) ; Androclès (Les Quatre Vents) ; L'épopée du lion (Art d'être grand-père) ; Le campéador (Toute la Lyre) ; la pièce VIII de La Pensée (ibid.) ; La méridienne du lion (Chansons des R. et des B.).

Mais la présence du lion jersien ne se manifeste pas seulement dans les pièces dont il remplit le cadre. Il va et vient dans les arrière-plans obscurs de l'imagination hugolienne. La moindre excitation suffit pour le tirer un instant de l'ombre et l'amener là, devant nous, en pleine lumière.

1854 ... et le lion songeant sous les étoiles.

(Contemplations « Pleurs dans la nuit «>.)

— Et l'antre où les lions songent près des prophètes

(Fin de Satan p. 266.)

— (Dieu) vit dans les lions comme dans Daniel. (Ibid.)

L'inconsciente hantise du lion jersien se traduit d'une autre façon encore chez Hugo, dans son vocabulaire. A partir de 1854, c'est-à-dire après la visite du lion d'Androclès à Jersey, les « fauves » se multiplient, pullullent. L'adjectif est employé dans un sens métaphorique. C'est justement dans certains vers dictés par la table que se rencontre pour la première fois cette acception figurée.

1854 (9 fév.) Calmant par son regard les fauves passions, C'est le grand Daniel de la fosse aux lions. (Les Tables, p. 199.)

— - (18 fév.) (Et) L'océan fauve ajoute...

(Légende des Siècles, a Lf Océan ».)

— (mars). Abrutissement fauve et fou ! terreur !

[géhenne !

(Fin de Satan, p. 45^)

— (Juin). Il allait au hasard dans la nature fauve.

(Légende des Siècles. « Tout le passé et tout l'avenir ».)

— (Oct.). Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu.

(Les Contemplations « Ce que dit la Bouche d'Ombre.)

— (22 nov.). Sur le fauve Liban conseillait les pro-

[phètes.

(Les Quatre Vents « Le livre satirique » « Littérature ».)

1855 Dans leur fauve horreur

(Les Contemplations « J'aime l'araignée ».)

1856 Les fauves promeneurs rôdant dans les batailles

(Légende des Siècles. « Paroles dans l'épreuve ».)

1857 Et ce roi fauve avait trouvé bon que cet antre.

(Légende des Siècles. « Les Lions ».) Jadis quand il avait sa fauve liberté (Ibid.) 1859 L'esprit de l'Orestie avec un fauve bruit.

(Légende des Siècles. « La vision d'où est sorti ce livre *.)

1859-1860 La menace qu'on sent dans les lieux noirs sem- Plus fauve... [bla

(Fin de Satan, p. 277.)

Le discours en vers du Lion de Jersey, dans la séance du 25 avril 1854, nous °^re un cas de rencontre littéraire plus curieux encore. Il ne s'agit plus d'emprunts mutuels qui supposent l'antériorité d'une production par rapport à l'autre. Il s'agit de créations simultanées.

Rappelons-nous que le Lion improvise. Un tel effort ne doit pas aller sans quelque fatigue. Et l'on conçoit que la dictée de son long poème n'ait pas été faite d'affilée (elle se répartit entre plusieurs séances) et trahisse parfois quelque hésitation.

Or un soir, justement, au cours de son improvisation superbe, notre Lion s'est interrompu, hésitant. Il était en train de vitupérer les lions domestiqués, qui, non contents d'accepter d'être

esclaves, consentent à devenir les complices des lâchetés humaines, et à se faire, dans l'arène, les bourreaux des martyrs.

Et, monstres qu'on repaît de massacre et de honte, Géants apprivoisés sur qui l'opprobre monte,

Sans cœur et sans esprit, Ils levaient sur les saints leur patte sacrilège Et leurs ongles saignants s'enfonçaient viv...

C'est moi qui souligne les deux vers précédents. Ils ne satisfont pas l'esprit frappeur. Il va les refaire et terminer sa strophe. Mais pendant l'interruption qui a duré quelques minutes, Hugo, de son côté, s'est mis au travail, et il écrit les trois vers suivants qu'il ne montre à personne autre qu'à Auguste Vacquerie.

Ils déchiraient les saints expirant sur la claie Et leurs ongles hideux élargissaient la plaie Au flanc de Jésus-Christ.

Presque aussitôt la table s'est remise en mouvement, et a terminé la strophe ainsi, presque dans les mêmes termes que Hugo :

Leurs pattes déchiraient les martyrs sur les claies, Et Jésus-Christ prenait leurs ongles dans ses plaies, O gibet, pour tes clous.

Notez que Vacquerie ne figurait point parmi les opérateurs. C'étaient Charles Hugo et Théophile Guérin qui, ce soir-là, imposaient les mains au

guéridon. Aussitôt connus les vers de la table, Hugo a lu les siens tout haut. On s'est récrié :

Mme Hugo, à la table : — ► Est-ce que tu as lu les vers de mon mari avant de faire les tiens?

— Non. (Séance du 25 avril 1854).

Déjà le 25 janvier précédent, une émulation presque semblable avait mis aux prises Shakespeare et Hugo. Shakespeare dictait des vers par la table :

Morts nous nous écartons, humbles, sous les étoiles, Nous nous cachons, rêveurs derrière nos tombeaux. Et là, nous regardons l'immensité sans voiles.

Ici la table s'interrompit et pria Hugo de composer le dernier vers de la strophe, pendant qu'ellemême préparerait le sien de son côté. Trois ou quatre minutes après, Hugo proposait son vers :

L'astre éternel éteint les terrestres flambeaux.

Puis la table dit le sien :

Sur nos astres éteints allumer ses flambeaux.

et, sur une question de Hugo, elle lui répondait : « J'aime mieux ton vers » 1.

1 Séance dit 25 janvier 1854.

LÏÏS TABLES TOURNANTES DE JERSEY JD

Si donc les tables ont subi profondément l'ascendant de Victor Hugo, non moins profonde sans doute fut l'influence exercée par elles sur lui, et dans tous les domaines de sa pensée, de sa vie et de son art. Il nous reste à traiter à part cette question avec. tous les développements que comporte son importance.

Section I.

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