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CHAPITRE VII « A la manière de » V. Hugo

Sommaire. — Extraits comparés. — Les images bibliques. — Les anges. — Une citation de l'Ombre du Sépulcre. — Défauts communs.

Nous nous sommes étendus assez longuement, dans le chapitre précédent, sur la philosophie des tables dans ce qu'elle offre de ressemblance avec la pensée antérieure du poète philosophe. Je voudrais étudier ici plus spécialement leur style. J'y retrouve la manière, les manies, de notre poète.

Le fossoyeur...

Jette sur le cercueil la terre

Le mort est seul

Quand naît le doux matin,...

Il sent la chevelure affreuse des racines Entrer dans son cercueil.

(Les Contemplations « Pleurs dans la nuit », 30 avril 1854.

C'est l'heure où le jour naît dans la tombe ou dans l'ombre ; Le cadavre enterré par le fossoyeur sombre Sent que le ver le mord.

(Vers du Lion d'Androclès. Séance du 9 mai 1854.)

Nous sommes au cachot; la porte est inflexible ; Mais, ...

On entend le trousseau des clefs mystérieuses Sonner confusément.

(Les Contemplations « Pleurs dans la nuit i>, 30 avril 1854.)

... forçats et maudits Écoutaient...

Entrer tout doucement dans la porte des bagnes La clef des paradis.

(Vers du Lion d'Androclès. Séance du 9 mai 1854.)

J'y vois fleurir en particulier toutes ces images sacrées tirées de l'Écriture que je signalais en 1910 dans mon étude sur La Bible dans Victor Hugo; en 1910, c'est-à-dire à un moment où Les tables de Jersey n'ayant pas paru, je ne connaissais pas encore leur littérature. Leurs discours sont émaillés des images familières du poète : l'échelle de Jacob, Babel, Endor, le fumier de Job, Sinaï, le Thabor, le Calvaire.

La lutte de Jacob avec l'ange (Genèse, xxxn, 22) était, depuis 1840, un des symboles auquel Hugo recourait le plus volontiers pour exprimer l'antagonisme de la matière et de l'esprit \ Or Jacob lui-même s'exprimait ainsi à Jersey le 22 janvier 1854 :

« ... C'est le combat de l'homme contre le monde invisible, c'est le pugilat du corps contre l'âme, c'est le

1 Cf. mon étude sur La Bible dans Victor Hugo. Deuxième partie, p. 30.

duel de la chair avec l'esprit, c'est le sombre champ clos du doute, c'est la lutte éternelle de Jacob avec l'ange, »

(Les Tables tournantes de Jersey, p. 140.)

Une autre métaphore biblique, tirée de Job, à laquelle Hugo marque depuis 1830 une faveur persévérante, est celle de la mer sondée et de la pêche des perles1. Or les tables de Jersey affectionnent aussi cette image. Elles s'en servent à plusieurs reprises. La voici par exemple utilisée par la Critique.

« Vacquerie. — Quand je t'ai demandé de caractériser Shakespeare, tu as dit: plongeur de l'âme. Veux-tu nous développer ce mot?

La critique. — L'âme humaine avant Shakespeare était une mer insondée. Eschyle avait eu tout de la mer, ... tout, excepté la perle ; Shakespeare a plongé et il a rapporté l'amour. » (Séance du 19 septembre 1853.)

Répondant au reproche d'user de termes bibliques, l'Ombre du sépulcre avait dit entre autres choses :

« L'Ombre du sépulcre n'a pas d'ailes ; ... l'Ombre du sépulcre n'est pas un ange, comme l'église les voit, en robe blanche et une palme dans la main... » (Cf. plus loin, p. 62.)

Or, justement, les anges de Hugo portent des objets symboliques (palmes, gerbes, glaives et

1 Voyez de nombreux exemples de cette image dans la partie documentaire, pp. 18-19, de La Bible dans Victor Hugo.

LES TABLES TOURNANTES EKE JERSEY 6l

bâtons) comme ceux de saint Jean portaient des verges d'or (Apocalypse, 21), et comme ceux auxquels TOmbre fait allusion.

... Je vis alors que (l'ange) tenait nne palme l.

(Ils tiendront)

Des rayons frissonnants semblables à des palmes 2.

... La palme, cette flamme

Faite d'azur, frémit devant des mains sanglantes 9.

Ils riaient et portaient toute la terre en gerbes 4.

Tous ont les mains pleines de gerbes. 5.

II tenait les morceaux d'un glaive dans ses mains.

Ils tenaient des bâtons comme font les consuls 6.

L'Ombre du sépulcre, à laquelle d'ailleurs se rattache par tant de liens la Bouche d'Ombre des Contemplations, plaide sa cause littéraire dans le style du futur William Shakespeare hugolien. Voici un spécimen de sa manière, dans laquelle on est forcé de reconnaître une imitation, et même chargée (venant d'un moins grave personnage, nous dirions : une charge), de la prose littéraire de Hugo.

* « Dieu », <c L'Ange », 1856.

2 Les Contemplations « Ce que dit la Bouche d'Ombre », 1854.

3 Les Quatre Vents. « L'échafaud ».

1 Les Contemplations. « Les malheureux ». 6 Les Quatre Vents « Ils sont toujours là ». 6 Légende des siècles. « La vision de Dante. »

« Imprudent, tu dis : l'Ombre du sépulcre parle le langage humain, elle se sert des images bibliques, des mots, des figures, des métaphores, des mensonges pour dire la vérité ; l'Ombre du sépulcre n'a pas d'ailes, l'ombre du sépulcre ne tient pas de livre ouvert devant Dieu ; l'ombre du sépulcre n'est pas un ange, comme l'église les voit, en robe blanche et une palme dans la main ; l'ombre du sépulcre n'est pas une mascarade ; tu as raison, je suis une réalité. Si je descends à vous parler votre jargon, où le sublime consiste en si peu de tempête, c'est que vous êtes limités. Le mot, c'est la chaîne de l'esprit, l'image, c'est le carcan de la pensée. Votre idéal, c'est le collier de l'âme. Votre sublime est un cul-de-bassefosse ; votre ciel est le plafond d'une cave, votre langue est un bruit relié dans un dictionnaire ; ma langue, à moi, c'est l'immensité, c'est l'océan, c'est l'ouragan ; ma bibliothèque contient des millions d'étoiles, des millions de planètes, des millions de constellations. L'infini est le livre suprême et Dieu est le lecteur éternel. Maintenant si tu veux que je te parle dans mon langage, monte sur le Sinaï et tu m'entendras dans les éclairs ; monte sur le Calvaire et tu me verras dans les rayons, descends dans le tombeau et tu me sentiras dans la clémence l. »

Sublimes ou non, en vers ou en prose, tous ces discours sont longs, implacablement. Le lion d'Androclès, l'ânesse de Balaam, ouvrent une carrière si libre à leur rhétorique démuselée qu'ils nous font penser à Y Ane du poème. Un humain pourtant l'emporte en verbosité sur cet animal : c'est Shakespeare. Il abuse quand il occupe le trépied. Il

1 D'après Jules Bois : Les tables de Jersey (« Revue bleue du 27 janvier 1906).

dispute à V « Ombre du sépulcre », le record de la longueur pour le sublime. Mais voilà encore un nouveau trait de famille : cette abondance, cette redondance, cette outrance verbale, sont éminemment hugoliennes. Il sera dit que le poète en impose tellement à ses hôtes mystérieux qu'ils reproduisent jusqu'à ses défauts. Et qu'ils les amplifient. Décidément la table de Jersey est un miroir grossissant. C'est une table de multiplication 1.

1 Une analyse comparative des procédés de style des tables et de Hugo nous ménagerait bien d'autres surprises.

Par exemple, l'emploi, par les tables, des noms composés formés de deux noms en apposition, procédé cher à Hugo. Cf. : vase-châtiment (Les tables, p. 235) ; granit-châtiment (p. 273) ; cerveaux-planètes (p. 321) ; oiseaux-forêts (p. 375).

Mais un tel exposé serait nécessairement fastidieux, car il faudrait le pousser dans le détail.

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