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CHAPITRE IX « J'aime l'araignée et j'aime F ortie

Sommaire. — Croyance avx âmes des choses. — Foi militante. — Le jardin de Hauteville-House. — Les deux canards. — Le homard d'Adèle. — La levrette Lux. — L'étonnement des visiteurs.

Depuis que les tables l'ont confirmé dans sa foi en la métempsychose, la sympathie universelle de Victor Hugo pour la création se développe sans mesure.

Après 1853, à tous les carrefours de sa vie et de sa pensée, et sous mille formes diverses, nous retrouvons les mêmes prescriptions : Ne maltraitez pas les animaux ! Paix aux plantes !

L'horreur fait frissonner les plumes de l'oiseau. Tout est douleur. Les fleurs souffrent sous le ciseau,

1 Les Contemplations Livre III, pièce XXVII, 12 juillet 1855.

Et se ferment ainsi que des paupières closes ; Toutes les femmes sont teintes du sang des roses. La vierge au bal, qui danse, ange aux fraîches dou- Respire en souriant un bouquet d'agonies. [ceurs, Pleurez sur les laideurs et les ignominies l.

« Victor Hugo n'aime les fleurs que sur pied. Il proscrit les bouquets et regarde les fleurs coupées comme des agonisantes. Nous ne l'avons jamais vu couper une fleur, même pour ses plus jolies visiteuses... »

« Il explique à ses petits enfants que les fleurs vivent et respirent comme nous, sont des personnes vivantes, et qu'il ne faut pas qu'il y ait trop de monde dans un appartement 2 ».

Est-ce simple fantaisie de végétarien? Application anticipée de la loi Grammont? Non. Le poète obéit à des suggestions d'un autre ordre. Méditez Ce que dit la Bouche d'ombre 3 d'où sont déjà tirés les vers cités plus haut :

Pleurez sur l'araignée immonde, sur le ver, Sur la limace au dos mouillé comme l'hiver, Sur le vil puceron qu'on voit aux feuilles pendre, Sur le crabe hideux, sur l'affreux scolopendre, Sur l'effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux Qui regarde toujours le ciel mystérieux ; [yeux,

... Ayez pitié. Voyez les âmes dans les choses...

1 Les Contemplations « Ce que dit la Bouche d'ombre », 1854.

8 Propos de table de V. Hugo recueillis par Richard Lesclide Paris E. Dentu, éditeur, 1885. In-8° petit, p. 278. Lesclide fut quelque temps secrétaire de V. Hugo.

3 Le manuscrit (Bibliothèque Nationale) est suivi de cette note de la main du poète : « J'ai fini ce poème de la fatalité

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Hugo vivait sa foi spirite, tout simplement. Foi effective, agissante. Même volontiers militante. De là le ton parénétique de beaucoup d'œuvres de cette époque. Il avait réussi à gagner à ses idées Auguste Vacquerie.

« Conversations (avec Hugo) sur l'humanité, sur tout... Est-ce que le chêne et la pierre auraient des âmes? Je crois qu'elles en ont... Les âmes des végétaux et des minéraux sont dans des conditions plus dures que les autres.»

(Lettre (V Auguste Vacquerie à son neveu; Hauteville-House, 1856. — D'après Paul Berret, op. cit., p. 42.)

« A présent, écrit Vacquerie en 1856, je n'arracherais pas plus un pétale à un camélia qu'une aile à une mouche. Les jeunes filles qui effeuillent les marguerites pour savoir si elles sont aimées passionnément me font l'effet de prêtresses terribles qui questionnaient les convulsions des victimes égorgées, et je ne voudrais pas toucher leurs mains cruelles. Je ne ferais pas de mal à une allumette. Je plains les clous. Dans une exécution, c'est le couteau de la guillotine qui est condamné ! »

(Profils et grimaces, pp. 307. Cf. aussi Depuis, Paris, Lévy 1894, P- 177.)

Théophile Gautier lui-même, si réfractaire aux rêves psychiques et qui semblait sans appétit pour le mystère, finit par se pénétrer des idées du maître, et on le voit écrire un roman intitulé Spirite où il déduit, après Emmanuel Swedenborg,

universelle et de l'espérance éternelle le vendredi 13 octobre 1854. »

Certaines éditions portent la date erronée de 1855.

les aventures astrales d'un amant qui change de corps sans pouvoir incliner à ses vœux l'âme dont il est épris.

Cette pitié qu'il accordait aux roses et aux oiseaux, Victor Hugo retendait libéralement aux chenilles et aux limaçons. Défense absolue de tuer quoi que ce .oit chez lui h A Guernesey, son jardin était un lieu d'asile pour toute bête laide, maléficiée ou malfaisante. Crapauds et couleuvres y pullulaient. Voyez-vous, dans la pièce d'eau, ces deux superbes canards? Leur histoire est tout un poème. Un jour la cuisinière, malgré des ordres formels, avait rapporté du marché deux canards vivants qui ne lui demandaient rien. Déjà, elle s'apprêtait à les sacrifier. Hugo survint. Il était temps. Il déclara tout net que l'on se passerait de dîner plutôt que de verser le sang dans sa maison. Depuis lors, nos canards se survivaient avec ostentation. Lustrés, glorieux, bavards, ils étaient chéris de leur maître, non pas autant que les crapauds, bien entendu, mais presque autant. On lit, à la date du 16 décembre 1860, dans ses Carnets inédits, que possède actuellement M. Louis Barthou : « J'ai fait mettre les canards en liberté dans le jardin, pour leur dimanche 2. »

1 Victor Hugo anecdotique, par N. Martin-Dupont, pp. 75-77

2 Sur ces Carnets, rédigés de sa propre main par le poète à partir de 1856, et qu'il ne faut pas confondre avec le Journal de l'exil, rédigé par sa fille Adèle jusqu'en 1856 seulement, voiries Annales politiques et littérairesde janvieret février 1910.

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Il n'en était pas à son premier sauvetage. Est-ce qu'il n'avait pas délivré un homard? Un jour, à Jersey, on avait pu voir sa fille Adèle se hâter vers la plage, pour rendre à l'océan un homard dont elle avait peine à se défendre. Une autre fois, c'était un crabe qu'il avait pris en pitié.

Je payai le pêcheur qui passa son chemin Et je pris cette bête horrible dans ma main... Il ouvrait une bouche affreuse ; un noir moignon Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre. ...le crabe me mordit Je lui dis : Vis ! et sois béni, pauvre maudit ! Et je le rejetai dans la vague profonde... 1

A Marine-Terrace, une levrette de robe pie, Lux, pour l'appeler par son nom, était la favorite de la maison. Le général Le Flô en avait fait cadeau à Charles Hugo, le fils aîné du poète. Elle avait son lit, son coussin où, le jour, elle se mettait en rond ; dans l'intimité, elle avait son couvert à table. Pourquoi tant de faveurs? C'est, vous expliquait-on, parce qu'il était mort, autrefois, à Paris, une amie de la famille, brûlée vive dans sa parure de bal, et que l'on apercevait, dans le regard profond et doux de la levrette, l'âme même de la disparue 2 ! L'explication est symtomatique !

1 Les Contemplations. V, p. XXII, Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.

2 Victor Hugo anecdotique, par N. Martin-Dupont, Paris, A. Storck et Cie, 16, rue de Condé, 1904, p. 94.

Le Journal de l'exil abonde en rappels de conversations spirites pour les deux années 1854-1855.

Les parents et les familiers du poète, Adèle Hugo, Auguste Vacquerie, Paul Meurice, habitués à ces propos, les relatent sans étonnement.

Mais les admirateurs qui visitent en passant le poète à Marine-Terrace, à Hauteville-House, ou à Paris après 1870, Paul Stapfer, Savatier-Laroche, N. Martin-Dupont, nous ont laissé maints témoignages de leurs surprises. « J'entretenais un jour Victor Hugo de ces difficiles problèmes, etc.. « Moi, dit-il, je crois à l'élévation graduelle des « âmes et à leurs migrations successives ; j'ai sur « ces matières un beau livre à faire. » Et des éclairs de génie jaillirent sur ces abstractions qui retombèrent bientôt pour moi dans leur redoutable obscurité 1. »

Surprises parfois contradictoires ! Faute de rapporter à leur source profonde les courants divers de sa pensée ; faute de prendre garde que le formulaire spirite coïncide, tantôt avec le symbole panthéiste, tantôt avec le dogme chrétien, ils ont cru voir en lui un catholique orthodoxe qui s'ignore ou un panthéiste qui se déclare. Ou bien encore ils ont nié qu'il eût une philosophie, sous le prétexte qu'il en avait deux. Tout simplement ils avaient devant eux un spirite qui s'affirmait.

1 Savatier-Laroche. Affirmations et doutes, Paris, Chamerot 1855. P. 43.

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