CHAPITRE X « Je suis le têtard d'un archange
Sommaire. — Les incarnations passées de V. Hugo. — Textes et paroles. — Les métamorphoses futures.
Alors que tant d'autres, parmi ses contemporains, ne voyaient dans la table parlante qu'un jouet pour grands enfants, une sorte de sibylle des familles, de Delphes chez soi, de Pythie du pauvre, de trépied mis à la portée de toutes les bourses, et qu'ils n'y prenaient qu'un plaisir de curiosité amusée, le commerce des tables détermine chez Victor Hugo d'orgueilleuses pensées et de vastes espoirs. Elles l'instruisent de son glorieux passé et d'un avenir plus magnifique encore. Il apprend d'elles la filiation qui le rattache à une incomparable lignée, et le sort qui attend son âme promise aux étoiles.
Le spiritisme, en effet, qui admet la métempsychose ; la métempsychose, qui comporte la migration des âmes et leurs réincarnations successives, rendaient possible, pour Victor Hugo, une ressemblance plus complète, une identification véritable, physique, avec les génies des
temps passés : il descend d'eux ; ils montent de lui ; plus exactement, ils se survivent parmi nous en sa personne. Il les prolonge. Il les résume. Et il les complète par ce qu'il y ajoute de lui-même.
Il n'en vint pas du premier coup à la claire conscience de son nouveau personnage. D'abord, depuis presque toujours, il s'était attribué libéralement une place parmi l'élite l. Puis ce fut une place de choix. Mille heureuses complicités de personnes l'ont grandi à ses propres yeux et ont fini par lui donner une ressemblance de héros : héros d'exception. Il est le Messie des temps nouveaux, annoncé, préparé, figuré 2 par les types les plus illustres de l'humanité antérieure. Mais il ne ressemble encore que par le dehors à tant de génies qu'il dépasse. Il reste qu'il les adopte pour ses ancêtres, que leurs vies confluent dans la sienne, que leurs âmes revivent en lui, et par lui, physiquement. Sous le coup de l'illumination des tables, il fait enfin ce nouveau progrès dans la connaissance de lui-même, homme-type, génie innombrable, moi immense, vivant carrefour où se rencontrent toutes les glorieuses caravanes humaines.
On ne pouvait flatter Hugo de plus agréable façon que de saluer en lui la survivance de ces
1 Cf. A. Guiard, La fonction du Poète; Étude sur Victor Hugo, Paris, Bloud etCle, 19 10, in- 16, 316 p. — Voir surtout les chapitres (Shakespeare, p. 66-91), et VII (Eschyle, p. 127-145).
* Cf. C. Grillet, La Bible dans Victor Hugo, p. 130-131.
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âmes prédestinées. Il prend même du plaisir à divulguer le commerce mystérieux qu'il entretient avec elles. Dans une lettre à François Morand, du 22 novembre 1868, et datée de Hauteville-House, il signale, avec un visible contentement, une curieuse et fortuite rencontre d'expressions entre Shakespeare, Lesage et lui. Or ce trait déjà fort significatif prend une force nouvelle si on le rapproche de réflexions comme celle-ci, de « William Shakespeare » (les Ames), où il se cite à lui-même beaucoup de cas semblables de communications des âmes :
« Ces hautes âmes, momentanément propres à la terre, n'ont-elles pas vu autre chose? Est-ce pour cela qu'elles nous arrivent avec tant d'intuitions?... Quelle est cette analogie d'Hercule et de Jésus qui frappait les Pères de l'Église et qui fait d'Alcide une espèce de miroir matériel du Christ?... N'y a-t-il pas communauté d'âme, et, à leur insu, communication entre... et entre.. ., créant au même moment, sans se connaître, etc. »
Une autre fois, — c'était à Guernesey, — le poète confiait à Paul Stapfer, non sans satisfaction, qu'un certain philosophe anglais voyait en lui une incarnation d'Isaïe, d'Eschyle... Mais, au fait, écoutons Stapfer :
« Mon philosophe, fait-il dire à Hugo, a donné la série probable des migrations de certaines âmes, entre autres de la mienne. Voici son histoire : j'ai été Isaïe, Eschyle, Judas Macchabée, Juvénal, d'autres poètes encore, plusieurs peintres et deux rois de Grèce dont j'ai oublié les
noms. Victor-Hugo, quoique un peu étonné d'avoir régné sur la Grèce, me parut en somme satisfait de tous ses avatars x. »
Un dernier trait. Parmi les noms que le poète incrusta, en lettres gothiques damasquinées d'or mat, dans les cartouches qui ornent la cheminée du salon de Hauteville-House, on peut lire ceux de Job et d'Isaïe. Ce sont là des ancêtres, n'en doutez pas. A défaut de leurs portraits, leurs noms flamboient en bonne place dans ce salon glorieux.
Telles sont les incarnations passées de Hugo. Les métamorphoses futures qu'il présage à sa chrysalide humaine ne sont pas moins flatteuses. Il sent frémir déjà, dans son enveloppe corporelle, une aile promise à l'azur. L'archange qu'il fut d'abord,
Avant d'être sur cette terre, Je sens que jadis j'ai plané ; J'étais l'archange solitaire, Et mon malheur c'est d'être né.
(Les Contemplations. Livre VI, pièce XV ; « A celle qui est voilée ».)
est en voie de reconquérir, dans la matière qui provisoirement l'enchaîne, sa forme et sa splendeur premières. Le mot rapporté par Jules Claretie 2 : » Je suis le têtard d'un archange ! »,
1 Revue de Paris, Ier octobre 1904, p. 567 ; « Victor Hugo à Guernesey ».
a Les célébrités contemporaines. Paris, Quantin, p. 30.
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Victor Hugo le prononça très sérieusement, n'en doutons pas. C'est là une des nombreuses manifestations verbales de son spiritisme. Il y confessait, sous une forme inattendue, cette rédemption progressive des âmes à laquelle il croyait de tout son cœur. — Il se flattait? — Non ! Il se mettait sur le même pied qu'un monstre ou que Caïn :
Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.
Tout notre être frémit de la lumière étrange Du monstre qui devient dans la lumière un ange.
(Les Contemplations. « Ce que c'est que la mort ». « Au dolmen de la tour blanche ». « Jour des Morts ». Novembre 1854.)
... Qui te dit Que le jour où la mort enfin te fera naître, Tu ne verras pas, homme, au seuil des cieux, paraître
Un archange plus grand et plus éblouissant,
Calme et qui te dira : C'est moi qui fus Caïn?
(« Dieu ». « L'ange », 1855.)
En attendant ces glorieuses métamorphoses, Hugo sent grandir en lui un personnage d'exception, dont il cultive l'épanouissement, et dont il remplit les obligations.