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CHAPITRE XI «Je suis presque prophète et je suis presque apôtre

Sommaire. — La mission présente du poète : mission sacrée. — Les tables et la mission de V. Hugo. — William Sïiakespeare. — Les souffrances de l'élu. — Le persécuté.

On n'insistera jamais trop sur les applications que Victor Hugo se fait à lui-même de la métempsychose. Non seulement elle domine toute l'économie du monde moral, tel qu'il le conçoit, mais elle projette un jour merveilleux sur sa psychologie de prophète. Dans le commerce des tables, il a cru recevoir directement la confirmation de sa propre mission sacrée sur la terre.

Depuis toujours, le poète qu'il était se croyait investi d'une fonction sociale. Désormais il prend conscience de son éminente vocation philosophique et religieuse. Il se sent au plus haut point flatté dans son amour-propre par ces visites surnaturelles : il y voit une faveur personnelle, la preuve

1 Le titre de ce chapitre est emprunté aux Quatre Vents de l'Esprit (Livre lyrique, pièce 53). N'hésitons pas à supprimer l'euphémisme. Il faut traduire hardiment : « Je suis le prophète et je suis l'apôtre du temps présent. »

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que Dieu se dérange tout exprès pour lui apporter son témoignage.

« Les vérités que l'homme trouve ont besoin d'être confirmées par Dieu. Celles qui se dégagent du phénomène des tables, je les ai trouvées il y a quinze ans ; j'ai écrit un livre sur ces mêmes vérités, c'est le livre que ma fille me pousse tant à publier. Ce livre est confirmé par le phénomène des tables. Du reste, tous les grands hommes ont subi les révélations des esprits supérieurs. Socrate avait son génie familier... Shakespeare voyait des fantômes... Eh bien ! dans cent ans, on dira : Le livre des tables a été inspiré par le démon familier de Marine- Terrace l. »

L'appel d'en-haut le désigne donc pour être le Prophète et le Messie des temps nouveaux, le Prophète justicier, le Messie annonciateur du nouvel Évangile. Il reprend, pour l'enrichir, l'héritage des grands fondateurs de religions : Moïse, Mahomet, Jésus, dont il est le successeur, seulement plus grand. Plus grand? Mais oui. Car la révélation qu'il apporte au monde succède aux révélations antérieures pour les corriger et les compléter.

« Ce livre-ci (le livre des Tables), qui sera probablement une des Bibles de l'avenir, aura paru... Je viendrai, ensuite, et il se trouvera que ma révélation aura déjà été révélée... Ce tout... sera vulgaire et probablement base de

1 il a dit \ingt à Mm0 de Girardin. Cf. plus haut p. 57 .

2 Journal de l'exil, p. 44. cî'apn>s P. Berret ; la Philosophie de Victor Hugo, op. cit.. p. 56.

religion nouvelle, à l'époque où mes œuvres posthumes paraîtront. » (Les Tables tournantes, pp. 325-326.)

Il faut lire en particulier ce qu'il écrit des « Génies » et des « Ames » dans William Shakespeare, et des « Mages » dans les Contemplations ; on devra le faire avec cette persuasion que ses révélations sur le rôle des mages, des génies, des voyants, doivent être prises au pied de la lettre, et qu'il s'attribue libéralement une place parmi ces âmes élues.

Quelle est la fonction de ces êtres d'élite? D'être prêtres, de mettre en communication avec la terre l'Etre mystérieux qui est l'âme du monde, « d'apporter le feu central à la planète 1 ». Leurs âmes, en communication plus directe avec le divin, sont les canaux par où il se répand dans le monde ; elles touchent d'un côté à la terre et de l'autre à l'abîme. Leurs tâches sont nombreuses ; elles connaissent, comme les mortels de condition inférieure, une sorte de division au travail. « Accroître ici la liberté, là la science, là l'idéal, communiquer aux inférieurs des patrons de la beauté supérieure... Ce sera tantôt le savant, tantôt le voyant, tantôt le calculateur, tantôt le thaumaturge... tantôt le philosophe, tantôt le prophète, tantôt le héros, tantôt le poète... Celui-ci qui sera Thaïes, celui-ci qui sera Eschyle, celui-ci

William Shakespeare. «Lésâmes».

qui sera Platon, celui-ci qui sera Ézéchiel, celui-ci qui sera Macchabée... Tous ces atomes, âmes en fonction sublime parmi les hommes, ont-ils vu d'autres univers et en apportent-ils l'essence sur la terre K »

Ces âmes d'élite ont vécu en d'autres temps, et dans d'autres sphères. « Ces hautes âmes, momentanément propres à la terre, n'ont-elles pas vu autre chose? Est-ce pour cela qu'elles nous arrivent avec tant d'intuitions? Quelques-unes semblent pleines du songe d'un monde antérieur? Est-ce de là que vient cet effarement qu elles ont quelquefois? » (William Shakespeare, « Les Ames ».)

Pourquoi donc faites-vous des prêtres Quand vous en avez parmi vous?

Génie ! ô tiare de l'ombre !

Pontificat de l'infini !

Comme ils regardent, ces messies !

Oh ! comme ils songent, effarés!

Oh ! que de têtes stupéfaites !

Poètes, apôtres, prophètes...

1 William Shakespeare. « Les âmes ». Voyez aussi Quatre Vents, « Livre lyrique ». L. VI :

Oui, les poètes saints vont chercher la pensée Aux mêmes profondeurs que le volcan le feu... Et Dieu...

Gronde dans Isaie autant que dans l'Etna.

Savent-ils leur propre problème?

Ils sont. Savent-ils ce qu'ils sont?

Ils sortent du grand vestiaire Où, pour s'habiller de matière, Parfois l'ange même est venu.

Graves, tristes, joyeux, fantastiques, Ne sont-ils pas les sombres masques De quelque prodige inconnu?

(Les Contemplations. •< Les Mages. » Janvier 1856.)

Dans le temps qu'il faisait de pareilles confidences, nous le trouvons si fortement établi dans la conscience de sa surhumanité, s'identifiant si parfaitement avec les prophètes sacrés dont il continue la lignée, qu'il s'étonne, et un peu s'effare, du nouveau personnage qu'il sent qui grandit en lui. Il nous avoue sa souffrance d'être l'élu du Seigneur :

Est-ce que, par hasard, grande haleine insensée

Des prophètes, c'est toi qui troubles ma pensée?

... L'Esprit fait ce qu'il veut. Je sens le souffle énorme

Que sentit Elisée et qui le souleva.

Et j'entends dans la nuit quelqu'un qui me dit: Va1.

1 Toute la Lyre. Le moi, x.

Notez que, tout naturellement, le nouveau personnage se crée un style nouveau : les formules sacrées se présentent à lui d'elles-mêmes. « L'Esprit souffle où il veut » est de Saint Jean (Épître 3, 8), et le dernier vers vient de Y Apocalypse (10,8) : « Et j'entendis la voix qui me parlait du haut du ciel et me dit : Va ! »

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Et il va, missionnaire de Dieu. Nous le verrons bientôt à l'œuvre dans les Contemplations, « Dieu », « La Fin de Satan », les dernières pièces de la Légende, « Pitié Suprême », « l'Ane », « Religions et Religion », « Les Quatre Vents de l'Esprit », « William Shakespeare », où, sans souci des redites, des contradictions, des opportunités, opportune, importune, à l'exemple de saint Paul, il s'acquitte avec un zèle farouche de sa mission surnaturelle.

Les persécutions mêmes qu'il endure contribuent à lui donner une ressemblance de héros. Chassé de Bruxelles, chassé de Jersey, à peine toléré à Guernesey, il est comblé par une bonne fortune persévérante qui s'ingénie à collaborer à sa légende, et à lui créer un personnage d'une essence supérieure. Il éprouve une joie subtile d'être ainsi persécuté. Cela le grandit à ses propres yeux. Il tient à sa réputation de banni. Sa vanité en est comblée. Faut-il qu'il soit redoutable ! La foudre ne frappe que les sommets !

Dieu ne frappe qu'en haut...

Eschyle a son exil et Job a son fumier.

(Les Quatre Vents. « Dieu ne frappe qu'en haut, » mars 1855.)

Il revoit par la pensée tous ceux qui, avant lui et comme lui, furent punis d'avoir eu du génie.

Il résume en sa tragique destinée les gloires diverses des plus grands noms de l'histoire.

... J'ai sur tous mes travaux l'affront, Aux pieds, la foudre, au cœur des plaies,

L'épine au front. (Les Contemplations, IV.241.)

« Laisse-toi exiler comme Voltaire à Ferney, comme d'Aubigné à Genève, comme Dante à Vérone, comme Ju vénal à Syène, comme Tacite à Méthymne, comme Eschyle à Gela, comme Jean à Pathmos, comme Élie à Oreb, comme Thucydide en Thrace, comme Isaïe à Asiongaber » (William Shakespeare « Critique », IV).

A ce point de vue, il n'était pas indifférent au développement de sa psychologie pontificale que sa solitude fût un bannissement.

1 Voir aussi « A Jules J. », des Contemplations (1854), livre V, pièce VIII.

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