CHAPITRE XII « Vox in Deserto
« Moi aussi je suis là dans le désert » a.
Sommaire. — Les avantages de l'exil. — La solitude sacre le ' mage. — Elle favorise le prophète. — Les anathèmes aux villes. — Les souvenirs du « lion du désert » apparu dans les Tables.
Il n'était pas indifférent non plus, que son bannissement fût une solitude. La faculté de se recueillir, le loisir de se chercher et de se retrouver luimême dans ses rêves et ses soliloques, toutes ces opportunités si nécessaires à l'inspiration, et que sa gloire grandissante menaçait de lui ravir, voici que le séjour des îles normandes va les lui dispenser de force, et généreusement. A la faveur de cette solitude dont rien ne vient le distraire, il semble
1 Intitulé d'un chapitre de Quatre-vingt-treize. La formule est tirée de l'Évangile (Matt., m, 3) et concerne saint Jean- Baptiste.
2 « Moi aussi je suis là, dans le désert, à même la mer et ma douleur, buvant dans le creux de ma main ». (Lettre à Villemain, 9 mai 1856.) La fin de la phrase est empruntée au livre des Juges (7) parlant des soldats de Gédéon,
... qui buvaient dans le creux de leur main.
gS VICTOR HUGO SPIRITE
que la poésie éclose spontanément dans son âme et que la nature tourmentée des îles, avec ses vastes horizons, ses cieux changeants, ses récifs recueillis et souffrants que les flots ont sculptés en d'étranges formes, lui verse à profusion ses rêves.
Mais il y a plus. C'est une idée très profondément ancrée dans son esprit, que tout élu de Dieu est d'abord un solitaire.
« L'isolement développe dans les âmes profondes une sagesse d'une espèce particulière qui va au-delà de l'homme. C'est cette sagesse étrange qui a créé l'antique magisme. Ce jeune homme (son fils Charles), dans le désert de Jersey et dans le crépuscule*^ Guernesey, est, comme les autres solitaires pensifs qui. l'entourent, atteint par cette sagesse. Une intuition presque visionnaire donne à plusieurs de ses ouvrages, comme à d'autres œuvres des hommes du même groupe, une portée singulière ; ... ce qui préoccupe ce jeune esprit, c'est ce qui préoccupe aussi les vieux... » (Mes fils.)
« La solitude, écrit-il encore dans les Travailleurs de la mer (T. I, p. 97), dégage un certain degré d'égarement sublime. C'est la fumée du buisson ardent... Il en résulte Oreb, ... Jean à Pathmos, ... Ezéchiel sur le Kébar. »
Son personnage sacré retire de la solitude un double bénéfice. D'abord elle le laisse seul face à face avec Dieu, face à face aussi avec la grande nature par où Dieu se manifeste à lui et dont il est l'interprète : elle le sacre mage.
Et l'on finit par prendre une altière attitude De tutoiement avec la sombre solitude.
(Toute la Lyre « L'Art », vin.)
Ensuite, en le séparant des hommes, elle lui donne l'indépendance et, si j'ose dire, le recul nécessaire pour leur parler avec autorité : elle favorise le prophète.
« Le prophète cherche la solitude. Il va dans le désert, penser à qui? Aux multitudes... Puis il pleure (William Shakespeare, VI) ».
Isaïe, dit-il dans William Shakespeare (Les Génies, IV), « c'est une espèce de bouche du désert parlant aux multitudes. »
O prophètes, esprits qui songiez au désert!
(Toute la Lyre. « Le moi ».)
Les prophètes pensifs sont loin des multitudes.
(1855 Toute la Lyre. « La pensée », xvn.)
Dans la conscience de plus en plus nette des fonctions que lui impose son personnage sacré, Hugo s'applique à les remplir, à les vivre, avec exactitude. Il est le mage.
La solitude vénérable
Mène aujourd'hui l'homme sacré
Plus avant dans l'impénétrable.
Semblable aux pasteurs de Chaldée livrés aux colloques des nuits étoilées, il s'absorbe dans une contemplation dont rien ne vient le distraire, cherchant à lire dans un firmament idéal les routes offertes à l'humanité et le secret de sa propre destinée.
Dans le désert, l'esprit qui pense Subit par degrés sous les cieux La dilatation immense De l'infini mystérieux.
(1854. Contemplation. « Magnitudo parvi ».)
« Je passe quelquefois des nuits entières à rêver sur mon sort en présence de l'abîme, écrit-il à Villemain le 17 novembre 1859, et j'en arrive à ne pouvoir plus que m'écrier : des astres ! des astres ! des astres ! »
Songes stellaires, redoutables tête-à-tête avec la nuit, qui ne laissent pas de lui verser leur ivresse surnaturelle et leur sainte terreur. Il est le mage effaré, en proie à l'égarement sacré.
Crains l'inspiration farouche du désert ;
Le désert est un lieu d'effroi dont Dieu se sert.
O rêveur, ne va pas sur les cîmes, j'en viens ;
C'est terrible...
Crains les hauts lieux hantés par les spectres, les jeux De l'abîme ne sont jamais plus orageux Que sur les sommets formidables.
Crains les ascensions vers le haut sommet noir.
(Toute la Lyre. « L'art », xxxi.)
A mesure qu'au loin s'éclipse La plaine effacée au regard Toute une sombre apocalypse Apparait à l'homme hagard.
(Toute la Lyre. « La Pensée », xxn.)
Un peu de la gloire mystérieuse qui flottait autour de Pathmos nimbe son île déserte, d'où il
l'influence des TABLES SUR HUGO IOI
apparaît au monde émerveillé comme dans un nuage sacré. Il s'entoure, sur son rocher, de foudres et d'éclairs. Quand il descend de cet Oreb, c'est pour apporter au monde quelque formidable révélation.
Il est le mage. Mais il est aussi la voix du désert. Voix redoutée. Voix redoutable. Un justicier naît en lui du visionnaire. Il s'apparaît à lui-même sous les traits d'Élie sortant de son désert pour anathématiser la cité coupable. Et pour la convertir. Chaque après-midi le ramène à l'extrémité du promontoire appelé « rocher des proscrits ». Sa grande silhouette se découpe sur le ciel, face à la mer. Il se tait et regarde. Là-bas, au fond de son rêve, par delà la plaine liquide, dans une gloire de ville païenne, Paris chante et rit. La nouvelle Babylone, la Tyr moderne, a trouvé en lui un second Isaïe : il va diriger contre elle tous les anathèmes que les prophètes sacrés suspendaient sur les cités perverses. Son rêve plonge tour à tour dans l'avenir et dans le passé. Tantôt, par un effort d'imagination, il devance les siècles ; il se transporte en un temps où seront déjà oubliés les villes qui remplissent le présent de leur bruit.
Où donc est Thèbes? dit Babylone pensive, Thèbes demande : Où donc est Ninive ? Et Ninive S'écrie : où donc est Tyr 1?
Les Contemplations, « Pleurs dans la nuit », 1854.
Il reprend pour son propre compte les descriptions isaïques que Chateaubriand, dans une page célèbre des Martyrs 1> avait déjà reproduites : « Comment la ville autrefois pleine de peuple est-elle assise dans la solitude?... »
Quelle ville a jamais égalé cette ville?
Ses tours montaient dans l'air.
Elle riait aux chants de ses prostituées... Ville, est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a dérobée?... Où donc est Babylone ? Hélas ! elle est tombée,
Elle est tombée, hélas !
On n'entend plus chez toi le bruit que fait la meule
... Ville où sont tes bouffons?
Nul passant désormais ne montera tes rampes Et l'on ne verra plus la lumière des lampes
Luire sous tes plafonds.
(Les Contemplations, t Pleurs dans la Nuit. »)
Que sont devenues Les tours de la nuit?
Où donc, o vallée, S'en est-elle allée, La ville du mal?
La'ville ivre et fière Qui choquait son verre Contre l'infini, Qu'on entendait rire?...
Qu'ils cherchent les voix Et la fourmilière Des femmes dansant !
2 Livre XVII. Pour les sources bibliques de ces descrip tions, voir mon étude sur La Bible dans V. Hugo, pp. 259-271.
l'influence des tables sur hugo 103
Qu'ils cherchent les rampes Les jardins, les cours, Le reflet des lampes Aux rondeurs des tours !
(- Coup de clairon ». « Années funestes ».)
Tantôt sa vision est rétrospective : le voici qui restaure et réanime les ruines ; il cherche dans leurs cendres la trace de leur splendeur. Il évoque leur prospérité enfuie, la musique des cistres et des luths, le bruit des enclumes, des chars et des chevaux, les avenues frémissantes où marchands et courtisanes se pressaient dans un fourmillement de vie. Puis une invisible poussée des vagues ! et toute cette magnificence s'est écroulée comme une vision de rêve. Et c'est le dénouement même d'Ézéchiel (xxvn). « Voilà que Tyr et ses richesses et son peuple immense ont été précipités au fond de la mer. »
Donc, cette ville était toute bâtie en briques ;
On y voyait des tours, des bazars, des fabriques,
Des arcs, de palais pleins de luth mélodieux,
Et des monstres d'airain qu'on appelait des dieux,
Cette ville était gaie et barbare, ses places...
On y chantait des chœurs pleins d'oubli...
Jour et nuit, les clairons, les cistres, les hautbois,
Chantaient dans l'ombre. Ainsi vivait la ville énorme.
Les femmes y venaient pour s'y prostituer
Mais un jour l'Océan se mit à remuer 1...
1 Légende des Siècles « La ville disparue ». Cf. Isaïe, xxm et xxiv, et Ezêchiel, xxvi-xxvn.
Nous voilà bien loin des tables? Non. Les visionnaires et les prophètes réincarnés en notre solitaire revivent en lui et parlent par sa bouche. Mais ce n'est pas seulement par ce lointain détour de la métempsychose que le mage et prophète moderne est tributaire des esprits de Jersey. Une association plus étroite, plus prochaine, rattache à leur., suggestions récentes son inspiration..
Parmi les voix entendues à Jersey, il en est une, venue justement du désert, à laquelle la propre voix du poète fait écho manifestement. Le Lion jersien d'Androclès est mage lui aussi et prophète. « Le lion est le poète des solitudes », dit-il de lui-même dans la séance du 6 janvier 1854. Songeur du désert, vivant comme un mage chaldéen dans la familiarité des étoiles et de la nuit, il sait les secrets de l'ombre. Les pseudonymes qu'il se donne, symboliques et clairs, entourent son grand front, sa noble crinière, d'un halo sacré.
« — Qui est là?
— Frons ingens deserti. » (9 mai 1854.)
« — Qui est là?
— Le regard de l'ombre. » (30 mai 1854.)
« — Qui est là?
— Vox deserti. » (25 avril 1854.)
Cf. aussi Les Contemplations, « Les malheureux % (^855] ; le même thème y est magnifiquement développé.
Voix du désert, vivante protestation de la libre nature contre la servitude des villes, de la bonté naturelle contre les méchancetés humaines, ce réfractaire aux civilisations mauvaises incarne l'éternel Isaïe, le prophète aux anathèmes vengeurs. Les sixains superbes qu'il rugit par la table ne dépareraient point les plus belles Contemplations 1.
Le désert était sombre, aride, infranchissable, Le mont y succédait à la plaine de sable
A l'heure où le jour naît, Seul dans ces vastes lieux où Dieu parle et se montre Comme un roi vers un roi, j'allais à la rencontre
Du soleil qui venait.
1 Comparez d'ailleurs ces beaux vers avec ceux de Hugo :
Rome horrible chantait...
Ce fut alors que toi, né dans le désert fauve, Où le soleil est seul avec Dieu, toi, songeur, De l'antre que le soir emplit de sa rougeur, Tu vins dans la cité toute pleine de crimes ; Tu frissonnas devant tant d'ombre et tant d'abîmes. Etc. (Légende des Siècles « Au lion d'Androclès », 28 fév. 1854.)
Captifs, ils rugissaient vers la grande nature
Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds !
Ils se plaignaient de l'homme et, pleins de sombre haine, A travers leur plafond de barreaux et de chaînes, Regardaient du couchant la sanglante rougeur.
(Légende des Siècles « Les lions », octobre 1857.) (Le manuscrit porte, à la suite de la date : « Fini le 31 octobre, anniversaire de mon départ de Jersey.)
Nous montions tous les deux dans nos fiertés superbes, Le coteau lui dorant et moi foulant les herbes.
Nous nous reconnaissions.
J'étais fier de l'avoir pour hôte dans mon antre, Il était fier de voir se mêler sur mon ventre
Mes crins à ses rayons.
Ainsi, je vivais seul, rêvant sous ma crinière, Conduisant le soleil du ciel à ma tanière,
Majestueux, clément, Redouté sans colère et fort sans violence, Et disant au désert : juge si ton silence
Vaut mon rugissement.
J'ouvrais dans les clartés ma paupière éblouie, J'écoutais par moments le prophète Isaïe
Chanter le Dieu qu'il sert, Car nous appartenions à la même phalange, Et nous nous répondions : moi le lion, lui l'ange,
Des deux bouts du désert.
La bonté douce était l'haleine de ma bouche J'eusse ordonné le calme à l'ouragan farouche,
Dompteur des flots mouvants.
J 'aurais, en y mettant ma volonté de marbre Sous chacun de mes pieds plus forts que des troncs d'ar-
Pris un des quatre vents. [bres,
Le désert était vaste, infranchissable et sombre, J'y régnais lumineux...
J'y levais mon front haut.
(Séance du 2-\ murs 1854.)
Pendant que je vivais sous les célestes voiles Regardant chaque soir resplendir les étoiles
Comme si tous les yeux Des vivants endormis dans l'ombre et le mystère Dans le même moment se fermaient sous la terre
Et s'ouvraient dans les cieux ;
Pendant que j 'écoutais dans mon austère étude Le grand enseignement de l'âpre solitude ;
Dans une cité sombre et qu'on appelait Rome...
Etc. ... (Suit la description de ville mentionnée précédemment, p. 66.
(Séance du 30 mars 1854.)
Il y a d'ailleurs çà et là, dans l'œuvre exilienne, tel mot, telle image, inaperçus du lecteur profane, qui révèlent soudain quelles obscures associations unissent le souvenir du lion du désert aux évocations prophétiques.
Quand il rôde au milieu des villes, Isaïe Sent par les noirs vivants sa grande âme haïe.
(1856 Toute la Lyre. « L'art », xxvn) '.
1 Voyez aussi, dans Le Satyre (1859) de la Légende, l'expression charnier-palais empruntée au lion des tables, et jaillie sous la pression du milieu prophétique.
Là-bas, dans une ville effrayante, inondée De lumière et de sang, ...
Palais-charnier-harem. (Les Tables, p. 255.) L'affreux charnier-palais en ruine, habité Par la mort et bâti par la fatalité.
(Légende des siècles, « Le Satyre ».)
Mais c'est déjà parler de l'influence des tables sur l'œuvre du poète. Et nous n'en avons pas fini encore avec leur influence sur l'homme.
Les tables, violemment, l'ont arraché à luimême. Elles l'ont poussé hors de son âme, vers le mystère des choses, vers la grande nature, vers Dieu... Soudain élargissement de perspective, subites déchirures d'horizon, par où d'immenses clartés font irruption tout à coup dans sa destinée et ajoutent à son front l'auréole, et le tourment du visionnaire, du prophète, et, nous allons le voir, d'un nouveau Messie.