CHAPITRE XIII « Ego Hugo
Sommaire. — Portraits extatiques. — Le sceau du poète. — Ses traits ont changé. — Son écriture aussi. — L'orgueil incommensurable. — Railleries exaltantes.
« Devant tous ces prodigieux spectacles, écrit Hugo le 10 avril 1856 à Franz Stevens, et toute cette énorme pensée vivante où je m'abîme, je finis par ne plus être qu'une espèce de témoin de Dieu. »
Incarnation des plus grandes âmes du passé, prophète et apôtre, voix de Dieu parlant dans la solitude, il se dresse à lui-même un autel encore plus haut, plus hautain, plus isolé. Séparé de la multitude par les hasards de sa destinée et par le choix de Dieu, ce solitaire ne se satisfait plus d'être seul. Il est le seul, l'unique. Le vice-Dieu. Missionnaire de Dieu? Plus encore : Messie.
Aussi, il pontifie, il pontifie. Tantôt, par son silence, il étonne le monde. Il songe en une attitude morne, près de la grande cheminée de chêne de Hauteville-House, soutenant, de sa droite, son front lourd de révélations inconfiées. Tantôt, il a
des entretiens formidables avec Dieu, qu'il consent à tutoyer. « Au temps de Dieu, de la Fin de Satan, de la Bouche d'Ombre, il se fit, à plusieurs reprises, photographier par son fils Charles et par Auguste Vacquerie, dans des attitudes extatiques ; et il signait lui-même ainsi ces singuliers portraits : Victor Hugo causant avec Dieu. Victor Hugo écoutant Dieu 1. Victor Hugo regardant Dieu 2.
Il en est à ce point de son évolution psychologique lorsqu'il écrit les Mages des « Contemplations » et qu'il commande au graveur-horloger Goupil de Jersey un sceau à son usage, avec cette devise hautaine : Ego Hugo!
Quelle transformation du bourgeois louis-philippard de la place Royale ! On ne vit pas impunément deux années entières dans la familiarité des esprits. Il s'est éveillé tout autre des nuits de Jersey. Tout autre, même physiquement. Avant 1853, c'est le poète de chambre vulgarisé par le crayon de Dévéria : un buste dans un médaillon, un fin visage dont tout l'intérêt réside dans le regard caressant et clair. Après 1853, c'est le poète de plein air, immortalisé par la pointe
1 P. Berret : La Philosophie de V. Hugo, op. cit., p. 53.
2 N. Martin-Dupont : V. Hugo anecdotique, op. cit., p. 190. Voyez aussi le dessin de Charles Hugo représentant son père dans cette attitude familière, dessin reproduit par Arsène Alexandre dans La Maison de Victor Hugo, p. 148.
sèche de Rodin h Oh ! ce masque douloureux, tourmenté, hagard ! Cet œil tourné vers l'abîme, comme en arrêt devant le mystère, empli par une vision de cauchemar ! Le Victor Hugo d'après 1853, c'est surtout cette photographie en pied que l'on montrait à Jersey. « A la pointe du Rocher des Proscrits, Victor Hugo debout, immobile, calme, pensif, sa silhouette venant en force dans le ciel clair, le front dans la lumière ; au bas, l'Océan ...2 »
Comme ils regardent, ces messies !
Oh ! comme ils songent, effarés ! Dans les ténèbres épaissies Quels spectateurs démesurés !...
Les plis des robes pleins d'étoiles, Les barbes au gouffre du vent !
(Les Mages, Janvier 1856.)
Jusqu'à son écriture qui se modifie après 1853. Les graphologues trouveraient certainement dans ses manuscrits une abondante matière d'observations curieuses.
1 Cette pointe sèche de Rodin figure dans les Souvenirs d'Alexandre, p. 122.
2 N. Martin-Dupont : Victor Hugo anecdotique. Paris, Storck 1904, p. 72. Il faut savoir que « tout près de Marine- Terrace, dont il n'est séparé que par un chemin creux, ... le Rocher des Proscrits était une des promenades favorites de V. Hugo. Le poète grimpait sur le dos du monstre et là, pendant de longues heures, il conversait avec l'Océan. » (Ibid. p. 70.) ,
Il va sans dire que les tables de Jersey ne sont pas seules responsables des avatars de notre moitrinaire. Elles trouvaient des intelligences dans son immense vanité, terrain merveilleusement préparé pour la culture de la mégalomanie. Le premier et le plus fervent de ses adorateurs, c'est lui. Il tombe en admiration effarée devant soi. Cette devise : Ego Hugo, où se traduit un orgueil incommensurable, trahit surtout, et par son outrance même, une telle candeur, qu'elle montre clairement, chez ce plus grand des prophètes, la foi sincère, ingénue, en son être d'exception.
Le moindre inconvénient de ces manifestations hugoïstes, c'est que le moderne Messie était le seul à les prendre au sérieux. Elles faisaient sourire les témoins bienveillants, et émouvaient à l'excès la joie maligne des autres. « Autour de lui, parmi ses familiers, on ne se gênait pas pour le railler. Kesler le traitait brutalement de crétin h » On se doute bien que ses ennemis abusaient davantage encore de leur droit de rire. Ils toisaient l'oracle avec un manque visible de considération. A l'encens empoisonné qu'ils faisaient fumer à ses pieds se mêlait un concert d'irrévérences où l'on distinguait des mots terribles : « Jocrisse à Pathmos ! » Veuillot, que l'on accuse ordinairement de ce blasphème, en renvoie la paternité à Pontmartin qui aurait même ajouté : « C'est Bobèche
1 Martin-Dupont, op. cit., p. 186.
au Sinaï 1 ! » Et Leconte de Lisle renchérissait (l'ingrat !) : « Bête comme l'Himalaya ! »
Railleries qui, d'ailleurs, loin de provoquer, chez le pontife moderne, d'humbles retours sur luimême, ne faisaient qu'exalter davantage la confiance en son génie et la conscience de sa mission. « Zoïle (est) aussi éternel qu'Homère 2 », se disait-il. Et il se cite à lui-même tous les glorieux devanciers : Jérémie, Ézéchiel, Job, Jésus-Christ... qui, comme lui, furent incompris et raillés par le petit bon sens bourgeois. « La bourgeoisie des habitudes, le « bon goût » et le « bon sens », tout est dérangé, avouons-le, par ces monstres du sublime 3. »-Ego Hugo !
Bref, en 1856, après deux années de pratique spirite, le moi « hypertrophié » de notre poète s'est comme dédoublé. La même personnalité, démesurément élargie, abrite en lui deux personnages : l'homme et le Messie, le premier effacé dans la gloire grandissante du second. Le lyrisme intime et personnel d'avant l'exil ressortissait à l'homme. L'œuvre de 1853 à la mort est du Messie.
1 Etudes sur Victor Hugo, par Louis Veuillot ; Paris, Victor Palmé, 1886.
2 Tel est le titre qu'il donne à un chapitre de William Shakespeare.
3 William Shakespeare. Zoïle aussi éternel qu'Homère ».