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CHAPITRE XIV « Homo duplex » ou Le vivant et le fantôme

Sommaire. — Le « fantôme » humain. — Le « fantôme » de V. Hugo lui parle pendant le rêve. — Témoignages sacrés : Job, Endor, le songe de Jacob. — Le « songe » dans l'œuvre poétique de V. Hugo. — Le « demi-songe ».

Hugo croyait aux songes. Au temps des séances de Jersey, il en était arrivé à admettre qu'un fantôme collaborait en lui avec le vivant et lui parlait en rêves pendant le sommeil. « Homo duplex est vrai à tous les points de vue », observe Hugo au cours de la séance de tables tournantes du 23 septembre 1854. Quelques jours auparavant, certaines paroles de la table l'avaient ancré dans cette croyance.

« V. Hugo. — Qui est là?

La table. — La Mort.

V. Hugo. — Dans les grandes choses que tu nous as dites hier, plusieurs points laissent notre esprit en suspens. La première partie semble une admirable démonstration du double rayon humain et surhumain qui pénètre et remplit l'œuvre des poètes et des penseurs. Le fantôme complétant par les révélations de la nuit ce que l'homme a fait dans le jour et pour le jour, c'est là une immense

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clarté jetée sur l'âme ; c'est là une explication nouvelle et surprenante du côté fantastique de toutes les grandes œuvres et de toutes les grandes imaginations..., je pourrais moi-même, quoique situé en bas, voir dans ton explication la propre clef de mon œuvre, de l'œuvre double que j'ai faite toute ma vie et que je continue. » (Séance du 20 septembre 1854.)

Déjà le 15 février précédent, et en présence de Victor Hugo qui recueille avidement de telles paroles, l'Ombre du sépulcre avait donné une interprétation onirique de l'inspiration hugolienne.

« Auguste Vacquerie. — ... Commande-lui (à Victor Hugo) de te faire des vers. Si tu ordonnes, il obéira, et nous aurons notre part de ta satisfaction.

L'Ombre du Sépulcre :

« Il dort. Je vais aller coucher dans son esprit, Je vais prendre, tandis que sa paupière tombe, La plume avec laquelle il a, ce soir, écrit. Et je la tremperai dans l'encre de la tombe. »

« De sorte que demain, à l'heure du réveil Il verra, sur la fleur de son esprit posée, Une strophe par nous inspirée au sommeil, À la fois goutte d'encre et goutte de rosée. »

Vacquerie. — ■ Qui appelles-tu nous?

L'Ombre du Sépulcre. — Les morts. »

Quelque temps après, le 29 avril 1855, ce sera Platon qui viendra appuyer de son autorité tous ces graves témoignages.

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« Platon. — Je viens vous parler du rêve. Quand le vivant s'endort, il s'établit immédiatement une communication entre son lit et sa tombe. Tout corps couché prend la ligne de l'horizon de l'âme. L'endormi devient le réveillé de l'ombre ; il n'est pas immobile, il vole dans l'immensité; il n'est pas aveugle, il voit dans l'infini... » (Séance du 29 avril 1855.)

Enfin, depuis toujours, Hugo avait pu lire dans Job tels versets dont le souvenir lui remonte maintenant à la mémoire, et qui ajoutent, s'il en était besoin, une confirmation sacrée à la parole des esprits de Jersey.

« Durant le sommeil^ dans les visions de nuit, quand l'engourdissement s'empare des hommes et qu'ils dorment sur leur lit,

Alors il ouvre leurs oreilles et il grave en eux ses leçons,

Pour les détourner du crime et les éloigner de l'orgueil...

Il parle à l'homme sur son lit de douleur...

Écoute donc, o Job, ... Dieu parle une fois à l'homme et il ne répète pas ce qu'il a dit. » (Job, XXXIII, discours d'Éliu).

Lisez maintenant, je vous prie, en la rapprochant des versets qui précèdent, cette curieuse petite pièce de Toute la lyre (« L'art », pièce VIII), dont l'original biblique n'avait pas encore été signalé, et intéressante à ce titre, mais plus intéressante encore par tout ce que le poète nous y révèle de sa foi onirique.

Aux heures où le ciel est noir, où l'astre est clair, Lorsque les visions de nuit flottent dans l'air,

Comme ces tourbillons qui vont le long des grèves, Quand les hommes sont lourds dans leur lit plein de rêves, Dieu leur ouvre l'oreille et leur parle tout bas. Il leur dit ce qu'il faut qu'ils sachent, de quel pas Le juste doit marcher dans l'ombre de la vie, Grand, éviter l'orgueil, et petit, fuir l'envie. Oh ! tressaillez, vous tous qu'avertit cette voix ! C'est la voix que, jadis, tremblants, vous entendîtes, O prophètes, esprits qui songiez au désert !

Pour appuyer sa croyance aux tables, notre poète invoquait toutes sortes de précédents historiques, et de préférence sacrés, tels que les prodiges d'Endor 1. De même, il recourt volontiers à la Bible pour garantir la créance qu'il accorde aux songes.

Le patriarche ému d'un redoutable effroi, Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère Ont fait des songes comme moi.

Dans sa solitude auguste, le prophète,

(Voyait)

Par la même fêlure aux réalités faites S'ouvrir le monde obscur des pâles visions.

(Les Contemplations. « Saturne ».)

Jean dormait. Ces regards étaient fermés qui virent Les océans du songe où les astres chavirent.

(Légende des Siècles « Le cèdre ». 1858.)

Voir p. r3o.

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Jamais, en particulier, ne furent plus nombreuses chez lui qu'après 1853, les mentions du fameux songe de Jacob et les allusions à l'échelle que vit le patriarche pendant son sommeil 1. Il lui arrive même, par une confusion assez divertissante des divers plans de l'histoire et des différents récits de la Bible, d'associer le nom de Jacob à celui d'Endor. « Mon esprit, dit-il,

Fait comme Orphée à Delphe et Jacob dans Endov Une géométrie avec les astres d'or.

(« Les Quatre Vents de l'Esprit ». « Le livre lyrique ». « Lettres ».)

Étonnons-nous après cela que Victor Hugo ait pour ainsi dire élevé le songe ou le cauchemar à la dignité d'un genre littéraire. On compte beaucoup de « songes » chez lui à partir de 1854.

Une nuit, un esprit me parla dans un rêve.

(Contemplations. « Aujourd'hui », xviii.)

Une nuit je rêvais. Et je vis dans mon rêve.

(Toute la Lyre. « La pensée », xxvn.)

Chant des songes. (Ibid. « La fantaisie » xxiii.) Cauchemar posthume. (« La dernière gerbe. ») Raconté en rêve. (Ibid.)

Parfois le poète se trouve un état d'esprit incertain qui participe de la veille et du sommeil. Son

1 Sur ce symbole de l'échelle de Jacob, voir mon étude sur La Bible dans V. "Hugo, iIS partie, pp. 70-112, et 2e partie, P- 39-

esprit est suspendu, dans une demi-inconscience, entre le délire poétique, l'hallucination vague, et le rêve éveillé. N'ayant pas perdu tout contrôle sur ses perceptions, il se demande anxieux si l'image qui le hante lui vient d'un monde réel ou imaginaire, quel est ce fantôme aperçu, et si ce ne serait pas même son propre fantôme à lui.

■ — Passant, qu'es-tu? Je te connais.

Mais, étant spectre, ombre et nuage, Tu n'as plus de sexe ni d'âge.

— Je suis ta mère et je venais !

— Et toi dont l'aile hésite et brille, Dont l'œil est noyé de douceur. Qu'es-tu, passant? — Je suis ta sœur

— Et toi, qu'es-tu? — Je suis ta fille.

— Et toi, qu'es-tu, passant? — - Je suis Celle à qui tu disais : Je t'aime !

— Et toi ? — Je suis ton âme même ! Oh ! cachez-moi, profondes nuits !

Le profane ne voit guère dans ces rêves qu'un exercice littéraire, seulement plus bizarre, comparable au songe d'Athalie. En réalité ces morceaux furent écrits le plus gravement du monde, le poète étant persuadé qu'il entrait alors en communication avec son « double », et se félicitant même volontiers de cette collaboration flatteuse.

1 Les Contemplations. Aujourd'hui, xn. « Aux anges qui nous voient ». Juin 1855.

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