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CHAPITRE XV « Deus fio

Sommaire. — La mort libératrice. — L'esprit de la Mort conseille à Hugo de préparer une œuvre posthume.

La mission du poète ne devait point s'achever avec la vie. C'est au delà du tombeau qu'elle commencera vraiment. Son fantôme, son double, se dressera, apportant à l'univers une parole posthume d'autant plus vénérée, d'autant mieux écoutée, qu'elle sera consacrée par la mort.

« La mort est une force, lisons-nous dans William Shakespeare 1. Pour qui n'a eu d'autre action que celle de l'esprit, la tombe est l'élimination de l'obstacle. Etre mort, c'est être tout-puissant.

1 Rappelons que William Shakespeare, cet ouvrage de 400 p. où il n'est guère question de William Shakespeare que sur la couverture, est un livre capital pour nous initier à la psychologie spirite de Victor Hugo, et pour l'intelligence de toute l'œuvre exilienne. Mais il doit être lu avec cette persuasion constante que les théories de Hugo sur les âmes, les génies, les mages, s'appliquent d'abord à lui-même.

William Shakespeare pourrait s'intituler : Les mémoires d'un réincarné, ou encore : Les confidences d'une âme élue.

Cette autobiographie est la véritable suite de Victor Hugo raconté, et une version spirite du Post-Scriptum de ma vie.

Elle date vraisemblablement de 1856.

... Cu'un pauvre misérable comme Homère laisse tomber dans l'obscurité une parole, et meure, cette parole s'allume dans cette ombre et devient une étoile...

... « Il vient une heure où le genre humain est tenu de compter avec cet historien de Shakespeare et ce mendiant d'Isaïe. Ils sont d'autant plus présents qu'on ne les voit plus. Une fois morts, ces êtres-là vivent.

Ayant été, ils sont. Ils font plus de besogne aujourd'hui parmi nous que lorsqu'ils étaient vivants. Les autres trépassés se reposent, les morts de génie travaillent.

Ils travaillent à quoi? A nos esprits. Us font de la civilisation...

Le penseur peut dire en expirant : Deus fio. Tant qu'il est homme, sa chair s'interpose entre les autres hommes et lui. La chair est nuage sur le génie... Plus de chair, plus de matière, plus d'ombre. L'inconnu qu'il avait en lui se manifeste et rayonne. Pour qu'un esprit donne toute sa clarté, il lui faut la mort. L'éblouissement du genre humain commence quand ce qui était un génie devient une âme. Un livre où il y a du fantôme est irrésistible. » (Hugo, William Shakespeare. « Après la mort ».)

Ne manquons pas de faire à l'œuvre posthume du poète l'application de ces paroles significatives. Ne manquons pas surtout de les rapprocher des révélations faites à Jersey en 1854 par l'esprit de la Mort.

« La Mort. — - Cependant, fais vivant ton œuvre de fantôme ; fais-la complète, compose-la de tous les philtres du mystère ; remplis-la d'horreur, d'éclairs, de foudres, d'écume ; jettes-y des crapauds, des serpents, des araignées, des chauves-souris, des chenilles, des scorpions,

des scolopendres1, les êtres immondes, les êtres rampants, les êtres maudits, pensifs, pâles, hérissés ; regarde les bouillonnement de l'ombre dans la chaudière au couvercle étoile... Que la terre endormie, ouvrant à demi ses yeux lourds, aperçoive à l'horizon ton toit couvert d'un nuage d'astres et dise : Que fait-il?... Et que le vent réponde à la terre : c'est l'une des forges de la nuit ; c'est là qu'on travaille aux soleils... C'est là qu'on change à coups de marteau les astres de torture en astres de bonheur ; les globes-tenailles en globes-clefs et qu'on fait les serrures du firmament. » (Séance du 23 septembre 1854.)

Les tables reviennent à maintes reprises, pendant l'été de 1854, sur les ordres mal compris de l'hiver précédent. Ils exhortent le poète à parler, à écrire. Ils lui recommandent seulement de veiller à ce que les œuvres inspirées de leurs pensées ne parussent qu'après sa mort et échelonnées sur un long espace de temps. Venant d'outre-tombe et coupées de longs silences, ses révélations auront ainsi un prolongement et un retentissement accrus. Mais rien ne vaut de citer les paroles mêmes des esprits. D'autant que leur valeur littéraire n'est point négligeable, et qu'elles peuvent sans désavantage soutenir la comparaison avec les pages les plus éloquentes du William Shakespeare hugolien. C'est la Mort qui parle :

1 Ces scolopendres (!) figureront, avec les araignées et les crapauds, dans le palmarès de la Bouche d'Ombre. Voir plus haut, p. 80, fin.

l'influence des tables sur hugo 123

« Toi, que le tien (ton tombeau) soit vivant : qu'à de certains intervalles il se mette à parler à la postérité, et ' à lui dire des choses inconnues, et qui auront eu le temps de mûrir dans la terre ! l'impossible d'aujourd'hui est le nécessaire de demain. Echelonne dans ton testament tes œuvres posthumes de dix en dix ans, de cinq en cinq ans. Vois-tu d'ici la grandeur d'un tombeau qui, de temps en temps, à des heures de crise humaine, quand il passe de l'ombre sur le progrès, quand il passe des nuages sur l'idée, ouvre tout-à-coup ses deux lèvres de pierre et parle... Toi mort, tu aides les vivants ; toi muet, tu les enseignes ; toi invisible, tu les vois ; ton œuvre ne dit pas : peut-être ; elle dit : ^certainement. Elle ne 'cherche pas les faux-fuyants ; elle va droit au but. Sache qu'un spectre ne connaît pas les précautions oratoires, les fantômes sont hardis, les ombres ne clignent pas les yeux devant les lumières ; donc, fais pour le xxe siècle une œuvre affirmative plutôt qu'une œuvre dubitative pour le xixe siècle. Enferme-la avec toi dans ton sépulcre pour qu'à des époques fixées par toi on vienne l'y chercher. Jésus-Christ n'a ressuscité qu'une fois ; toi, tu peux emplir ta tombe de résurrection ; tu peux, si mon conseil te semble bon, avoir une mort inouïe ; tu dirais en mourant : vous me réveillerez en dix neuf cent vingt, vous me réveillerez en dix neuf cent quarante, vous me réveillerez en dix neuf cent soixante, vous me réveillerez en dix-neuf cent quatre vingt, vous me réveillerez en l'an deux mille. Tu t'endormirais dans l'anxiété universelle ; ta mort serait un formidable rendez-vous donné à la lumière et une formidable menace jetée à la nuit. Loyola dirait : il faut prendre garde à ce sépulcre, et les générations regarderaient avec admiration ce prodigieux tombeau marcher pendant un siècle dans la vie humaine. » (Séance du 29 septembre 1854.)

Hugo se plia docilement à l'ordre des esprits. Son œuvre posthume est née de leurs conseils. En renvoyant après sa mort la divulgation de son secret, il réglait pour la postérité les réveils de son fantôme. Mais il ne semble pas que ces résurrections périodiques produisent les effets fulgurants qu'il s'en promettait. « Le penseur peut dire en expirant : « Deus fio ». Les funérailles du « vivant » furent une apothéose. Mais la mort n'a rien ajouté à son auréole. Les absents ont tort. Et les dieux ont leur crépuscule.

Section II :

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