CHAPITRE XVII Les Contemplations
Sommaire. — Répartition chronologique des Contemplations. — Le souvenir de Léopoldine. — Les tables et Au bord de l'infini. — Quelques titres significatifs. — Les allusions aux faits. — Les allusions à la doctrine. — L'inconscience du poète.
« Ce sera un livre à part que ces Contemplations écrit Hugo le 14 janvier 1855 à Emile Deschanel. Si jamais il y aura eu un miroir d'âme, ce sera ce livre-là. »
Toutes les époques et toutes les formes sentimentales de la vie de Victor Hugo sont en effet représentées dans les deux volumes des Contemplations: Autrefois (1830-1843) ; Aujourd'hui
Mais des 69 pièces à' Aujourd'hui, on a surtout retenu les 17 premières : ce sont celles qui, consacrées à la mémoire de Léopoldine, sont groupées sous le titre de Pauca meœ. La douleur paternelle donne à ces 17 pièces un accent si poignant qu'elles
1 Les pages citées, l'œuvre de V. Hugo renvoient à l'édition in- 12 Hetzel, dite « ne varietur ».
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nous frappent tout d'abord. Puis leur place en tête du volume force l'attention, et capte, accapare, les sources neuves de l'émotion. Si bien que le lecteur, distrait par cet émouvant début, n'accorde pas, aux 52 pièces qui suivent, l'intérêt qu'elles méritent.
On va répétant que la seconde partie des Contemplations est dominée par le souvenir de la morte. Il serait plus exact de dire, et à s'en tenir seulement à l'importance numérique des pièces (41 sont postérieures à septembre 1853), qu'Aujourd'hui est dominé par l'obsession de la Mort, et plus précisément par le souvenir des tables. Certes, l'image de la chère disparue n'est pas absente ; et même, la première séance où son esprit répondit à l'attente impérieuse du cercle de famille, ne put que donner à sa mémoire une reviviscence certaine ; mais ce souvenir de la défunte reste secondaire. Le deuil du père se fond et se confond dans l'angoisse du philosophe.
En tout cas, ce fut sous le coup des séances de tables tournantes que le poète écrivit, entre autres, les vingt-sept dernières « Contemplations », toutes frémissantes encore du récent émoi. Il avait d'abord songé à les grouper sous ce titre général : Dans la nuit, avant de s'arrêter au titre actuel : Au bord de l'infini. Toutes les pièces en sont postérieures au 15 septembre 1853. Et l'on y sent partout l'influence des tables. Les sujets
I38 VICTOR HUGO SPIRÎTE
ne varient guère : Te mystère, la mort, les apparitions. Visiblement, une obsession incline le poète vers l'outre-tombe.
Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.
(Les Contemplations. « Fleurs dans la nuit ». « Jersey, cimetière de Saint-Jean ». Avril 1854.)
Tout escalier, que l'ombre ou la grandeur le couvre Descend au tombeau calme, et toute porte s'ouvre Sur le dernier moment. (Ibid.)
Que Ton y prenne garde, les vers ci-dessus sont datés d'un cimetière. D'un cimetière ! Le champ des morts de Jersey devient pour de longs mois la promenade favorite de l'exilé. Il recherche la société des morts et soutient avec eux de redoutables colloques. Ce trait éclaire d'une manière inattendue certaines allusions restées obscures de la célèbre pièce : Les Mages.
(Ils) Disent : Es-tu là? dans la tombe.
Et par moments, on croit entendre
Le pas sourd de quelqu'un qui vient (1855).
Ce groupe des 27 « Contemplations » Au bord de l'infini vaudrait d'être cité en entier. Partout des apparitions, des révélations. L'angoisse métaphysique serre le poète à la gorge. A chaque pas lèvent sous nos regards des allusions soudaines aux séances fameuses.
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Ces allusions, comme il est naturel, se font surtout fréquentes pendant les deux années 1854- 1855 où la fièvre spirite sévit à l'état aigu. A partir de mars 1854, c'est-à-dire à partir du moment où les semences de mystère venues des tables dès septembre 1853, commencent à germer, l'inspiration de Victor Hugo, remarque fort justement M. Paul Berret (La philos, de V. H., p. 11), « changea complètement de nature. Il s'adonne tout entier, pour employer une expression dont il se sert dans une lettre à Paul Meurice 1, à ce qu'il appelle ses Apocalypses... De cette inspiration apocalyptique et philosophique, les Contemplations n'utilisèrent qu'une très faible partie ». Le reste ira grossir La Légende des siècles ,les Quatre Vents de l'Esprit et les recueils posthumes de Toute la lyre et de la Dernière Gerbe. Nous y reviendrons avant qu'il soit longtemps. Celles qui trouvèrent place en 1856 dans Aujourd'hui des Contemplations étaient au nombre d'une quarantaine. Voici les principales. Une simple revue des titres et des dates sera déjà par elle-même assez significative.
1853 (septembre) : O Gouffre, l'âme plonge... 1854, 12 janvier : La nature.
— 14 mars : Mars.
— 30 mars : Dolor.
— 31 mars : Horror.
Du 3 février 1856.
1854 17 avril ■ — 25 avril
— 29 avril
— 30 avril
— 9 juin
— 24 juillet
— 13 octobre
— 13 octobre
— 15 octobre ?
— 30 octobre
• — 2 novembre
1855 11 janvier
— 4 février
— 3 mars
— 19 mars
— 24 avril
— 12 juillet
— 9 août
— 23 août
— 4 octobre
— 2 novembre
Un spectre m'attendait.
A qui donc sommes-nous?...
A la fenêtre pendant la nuit.
Pleurs dans la nuit.
Hélas tout est sépulcre...
Ibo.
Ce que dit la Bouche d'Ombre.
Le Pont.
Oui, je suis le rêveur.
Magnitudo parvi (en grande partie.) Voyage de nuit.
Ce que c'est que la mort.
Une nuit, un esprit me parla...
A celle qui est voilée.
Magnitudo parvi (achèvement).
Ponto.
Le firmament est plein...
Les mages.
J'aime l'araignée...
Cadaver.
Apparition.
Aux anges qui nous voient.
A celle qui est restée en France.
1854-1855 (mois incertain) : La clarté du dehors ne distrait
pas mon âme.
— — 18 août : Le Revenant1.
1 M. Berret penche pour le 18 août 1854 (Cf. La Philosophie de V. Hugo, p. 10). G. Simon également (Contemplations, Ollendorf, 1905, p. 468).
M. H. Dupin (Étude sur la chronologie des Contemplations, Bibliothèque de la Faculté des Lettres, tome XVI, p. 108, Alcan, 1906) hésite entre le 18 août 1854 et le 18 août 1855. Je n'ai pas, quant à moi, à choisir entre ces dates. Il me suffit que la pièce se situe en pleine crise spirite.
Une pièce qui ne figure pas dans la liste précédente, Nomen, Nurnen, Lumen, écrite en mars 1855, à minuit, au dolmen du Faldouet, doit son titre tout au moins à une réponse des tables faite le 6 août 1854 : « Qui est là? — Omen, lumen, numen, nomen meum. »
Partout perce l'obsession spirite K Les rappels
1 Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre
Et m'a dit :
« L'espace sait, regarde, écoute. Il est rempli D'oreilles dans la tombe et d'yeux dans les ténèbres.
Les firmaments sont pleins de la sève vivante Comme les animaux
(Les Contemplations, 17 avril 1854.)
Comparez :
O Déserts, noirs vallons, lacs, rochers, grandes plaines, Levez vos fronts sans nombre et vos millions d'yeux.
(Fin de Satan, p. 65.)
Les invisibles yeux qu'on voit dans l'ombre épars.
(Ibid.) .
1857 . . .Les cieux pleins de regards.
(Toute la Lyre. « Le Moi », îx.)
1858 . . .La nature sans fond, sous ses millions d'yeux.
(Légende des Siècles. « Le Sacre de la Femme. »)
Ces. yeux innombrables qu'en trouve l'infini (Ibid.)
1859 . . .Tandis que je songeais, l'œil fixé sur ce mur
Semé d'âmes...
(Légende des Siècles « La vision d'où est sorti ce livre. »)
Voir encore les Contemplations citées plus loin à propos du poème « Dieu », pp. 152*155.
sont parfois très nets. Rappels de faits comme les évocations de la Dame Blanche rapportées plus haut (p. 33-35), ou rappels de doctrine.
Parfois encore, c'est une allusion rapide, un trait jailli comme un éclair qui projette une lumière soudaine sur les arrière-fonds de la pensée.
Plus souvent, c'est l'accent même qui nous donne l'éveil : on y perçoit des nuances, des frémissements, qui représentent bien le Victor Hugo des tables, si différent de l'homme de 1843, ou seulement de 1852.
On voit maintenant le crédit qu'il faut accorder à telles réflexions du poète :
« Les tables nous commandent le silence et le secret, écrit-il le 4 janvier 1855 à Mme de Girardin. Vous ne trouverez donc dans les Contemplations rien qui vienne des tables, à deux détails près, très importants, il est vrai, pour lesquels j'ai demandé permission (je souligne1) et que j'indiquerai par une note. »
La note visée ci-dessus est celle qui accompagne le procès- verbal de la séance du 19 septembre 1854. Les « deux détails » venus des tables sont ceux dont nous allons parler au chapitre suivant. Ils figurent dans Ce que dit la Bouche d'Ombre, pièce capitale qui ne prend tout son sens, et même qui ne prend un sens, que si elle est éclairée à la lumière des Tables tournantes de Jersey.
1 La remarque entre parenthèses est de V. Hugo.