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CHAPITRE XVIII Ce que dit la Bouche d'ombre

Sommaire. — La pièce fut écrite sur l'invitation des Tables. — Le contenu spirite : la doctrine. — Expressions empruntées aux tables. — « Le ver Cléopâtre ». — « La gradation de la prison au bagne ». — Place capitale de Ce que dit la Bouche d'Ombre dans la poésie exilienne.

Cette « Contemplation », d'un occultisme effréné, tient les promesses ésotériques de ses premiers vers.

J'errais près du dolmen qui domine Rozel, A l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île Le spectre m'attendait ; l'être sombre et tranquille Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit, M'emporta sur le haut du rocher et me dit :

On la comprenait peu, on la comprenait mal, ou on ne la comprenait pas, avant que Jules Claretie, dans le Journal du 26 juillet 1898, nous eût révélé son inspiration spirite. Pièce étrange en effet pour quiconque ignore la complicité des esprits de Jersey dans son élaboration :

« L'être qui se nomme l'Ombre du Sépulcre, déclare Hugo, m'a dit de finir mon œuvre commencée ; l'être qui

se nomme l'idée a été plus loin encore, et m'a « ordonné » défaire des vers appelant la pitié sur les êtres captifs et punis qui composent ce qui semble aux non-voyants la nature morte. J'ai obéi. J'ai fait les vers que l'Idée me demandait (ils ne sont pas encore complètement achevés) . Pour être compris, il a fallu expliquer. J'ai dû entrer dans le détail, détail qui contient ma pensée ancienne avec l'élargissement apporté par la révélation nouvelle. Dans ces vers, deux choses sont empruntées à la table en propres termes, le ver Cléopâtre et la gradation de la prison au bagne » (Séance du 19 septembre 1854.)

L'œuvre ainsi écrite par Hugo à l'invitation des tables? Ce que dit la Bouche d'Ombre. Commencée en septembre 1854, e^e n'était achevée que le mois suivant, comme en témoigne une note de la main du poète, qui accompagne le manuscrit l : « J'ai fini ce poème de la fatalité universelle et de l'espérance éternelle le vendredi 13 octobre 1854. »

Je n'irai pas analyser ce morceau interminable de plus de 600 vers. Toute la doctrine spirite, telle que nous la connaissons, y est développée abondamment. Et l'on sait ce que développer signifie chez un verbal tel que Victor Hugo. Qu'il me suffise de rappeler que la métaphysique exposée par la Bouche d'Ombre gravite autour de deux dogmes essentiels : l'univers est vivant ; et il est habité par des âmes qui expient.

1 Aujourd'hui déposé à la Bibliothèque nationale.

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On n'en finirait plus de relever dans le détail toutes les concordances, je ne dis pas seulement de pensée, mais de mots et d'images entre cette Contemplation et les discours des esprits de Jersey. Une édition critique de la pièce permettrait seule de mettre en lumière tout ce que la Bouche d'Ombre doit à l'Ombre du Sépulcre, à Moïse, à la Mort, à Tyatafia et au Lion d'Androclès. Par exemple :

Te voilà fiancée, araignée, à l'étoile.

(« Le lion d'Androclès ». Séance du 19 mai 1854.)

(On verra)

L,'araignée éclatante au seuil des bleus pilastres Luire...

(Hugo. La Bouche d'Ombre, septembre-octobre 1854.)

Quand, dans les champs déserts où le bœuf rêve et

[beugle (« Le Lion d'Androclès •>, séance du 19 mai 1854.)

On verra rayonner au front du bœuf qui rêve. (Hugo. La Bouche d'Ombre, septembre-octobre, 1854.)

Contentons-nous de déterminer les « deux choses » principales que, de son propre aveu, le poète a empruntées expressément au guéridon, à savoir « le ver Cléopâtre » et « la gradation de la prison au bagne ».

C'est au Lion d'Androclès que Victor Hugo doit l'image du ver Cléopâtre. Développant cette idée que le criminel, après la mort, est châtié par. son crime même, dans la mesure de son crime, et qu'il est entraîné d'autant plus bas dans le cachot des

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éléments que sa faute fut plus lourde, la Bouche d'Ombre des Contemplations disait :

L'âme en ces trois cachots traîne sa faute noire... Elle assiste à sa chute, et, dur caillou qui roule, Pense : Je suis Octave ; et, vil chardon qu'on foule, Crie au talon : Je suis Attila le géant ; Et, ver de terre au fond du charnier, et rongeant Un crâne infect et noir, dit : Je suis Cléopâtre.

(Ce que dit la Bouche d'Ombre, vers 311 et suiv.)

Or, à la séance du 9 mai précédent, les tables, dans une énumération semblable d'incarnations avilissantes, avaient fait dire au Lion d'Androclès:

Toi, taureau Goliath, épouvante du pâtre, Cèdre Nemrod, boa Nisus, ver Cléopâtre,

Rhinocéros Caïn. (Les tables tournantes, p. 271.)

Quant à « la gradation de la prison au bagne », elle symbolise pour Hugo la hiérarchie expiatoire, la série des châtiments qui s'échelonne depuis l'enfer provisoire des globes inférieurs jusqu'à la captivité terrestre.

Toute faute qu'on fait est un cachot qu'on s'ouvre. Les êtres de fureur, de sang, de trahison, Avec leurs actions bâtissent leur prison *.

1 a La tombe est l'arche de Noë des âmes... Le marquis de Sade a péché en blasphémant, il est rivé à son blasphème.

« Judas a péché en trahissant, il est prisonnier de sa trahison. Caïn a péché en trahissant son frère, il est au carcan dans son meurtre ». (Moïse, Séance du 8 décembre 1853.)

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L'âme que sa noirceur chasse du firmament Descend dans les degrés divers du châtiment Selon que plus ou moins d'obscurité le gagne. L'homme en est la prison, la bête en est le bagne, L'arbre en est le cachot, la pierre en est l'enfer.

(Ce que dit la Bouche d'Ombre.)

L'homme est une prison où l'âme reste libre (Ibid).

Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu. Les constellations, sombres lettres de feu, Sont les marques du bagne à l'épaule du monde. Dans votre région tant d'épouvante abonde, Que, pour l'homme, marqué lui-même du fer chaud,etc.

(Ibid.)

Dès septembre 1853, dans une séance qui avait lieu chez Leguével, un esprit qui déclarait se nommer Tyatafia (sic) et habiter Jupiter, avait appelé l'attention de l'assistance sur l'existence de ces globes punis.

« — Les êtres qui habitent Jupiter ont-ils une âme et un corps? Sont-ils composés, comme nous, de matière et

d'esprit? (Pas de réponse). — Jupiter est-il donc une

planète moins heureuse que la nôtre? — Oui. — Selon qu'ils se sont bien ou mal conduits, les êtres humains sont-ils après la mort dans les globes malheureux ou dans des terres heureuses? — Oui. » (Septembre 1853.)

Mais ce sont encore les discours du Lion d'Androclès qui ont le plus servi à la Bouche d'Ombre. Ils contiennent expressément la mention de la prison terrestre et du bagne planétaires. Comparez, par exemple, le passage cité plus haut de la Bouche

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d'Ombre hugolienne avec ces déclarations lyriques du Lion Jersien :

Espère, car bientôt, qui sait, demain peut-être...

Taupe aveugle,

Quand dans les chemins déserts où le bœuf rêve1 et

Tu creuses ton sillon, beugle,

L'astre qui te surprend perçant ta prison lourde Dirige la clarté de sa lanterne sourde Vers ton évasion.

Vous aurez, ô fourmis, si le pardon commence Pour fourmilière au ciel la croix du sud immense.

Dieu n'est plus irrité.

Chenille, à toi Vénus : mouche, à toi la grande Ourse Infusoire perdu dans les eaux de la source,

A toi l'immensité !

Espérez, vous aussi, soleils, astres sans nombre, Le ciel n'est pas un bagne où le forçat est l'ombre.

La délivrance luit.

Dieu n'a pas fait l'éther pour y mettre des bouges, Et vous, vous n'êtes pas, ô soleils, des fers rouges

Dont il marque la nuit.

(Séance du 30 mai 1854.)

L'idée et le mot de bagne céleste, Hugo se les empruntait d'ailleurs, inconsciemment, à luimême. Déjà il avait écrit en 1839 :

Saturne : sphère énorme ! astre aux aspects funèbres ! Bagne du ciel ! prison dont le soupirail luit ! Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres ! Enfer fait d'hiver et de nuit !

(Les Contemplations. « Autrefois ». * Saturne ». Avril 1839J

1 On verra rayonner au front du bœuf qui rêve. (Ce que dit la Bouche d'Ombre, vers la fin.)

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Et l'idée lui venait sans doute de Lamartine. Je crois que ces vers de 1839 sont n^s d'une lecture de La Chute d'un Ange, poème qui, paru en 1837, contient une idée semblable (voir plus haut, p. 51). Les enseignements reçus de Tyatafia et du Lion jersien semblent bien être ainsi de pures réminiscences ; prétendues révélations immédiates qui ne seraient au fond qu'une reviviscence de lointaines lectures.

Jusqu'en 1859, Victor Hugo ne va guère faire autre chose que d'exploiter, de commenter, de détailler Ce que dit la Bouche d'Ombre. Faute d'avoir compris cette pièce étrange, la poésie exilienne, où figurent pourtant ces magnifiques monuments de Dieu et de la Fin de Satan, garde son mystère : incomparables splendeurs qui restent absolument fermées à quiconque n'a pas demandé aux esprits de Jersey la seule clef qui puisse nous en livrer le secret.

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