V. Hugo. — Continue
La Mort. — ... d'archanges. O vivant, voici ce que je te conseille : l'œuvre de ton âme doit être le voyage de ton âme tu dois deviner le ciel étoile, y tracer ton itinéraire... et, voyageur invisible, marquer d'avance tes étapes inconnues sur la grande route faite de précipices qui conduit à l'hôtellerie farouche de l'incompréhensible... » (Séance du 22 octobre 1854.)
L'interruption de Victor Hugo au sujet des vers faits par lui « il y a dix jours » vise très probablement la pièce Magnitudo parvi composée en grande partie au début d'octobre 1854. Certains passages de cette pièce prévoient en effet étrangement les paroles de la Mort. Par exemple le voyage idéal conseillé ci-dessus par la Mort, répond à une pensée développée par le poète en plusieurs strophes :
S'il nous était donné de faire
Ce voyage démesuré,
Et de voler de sphère en sphère,
A ce grand soleil ignoré,
Etc.. (Magnitude* Parvi.)
Entre le poète et la table, il existe d'autres coïncidences d'expressions, dont le poète s'étonne lui-même et qu'il relève * :
I J'en vois d'autres encore qu'il ne relève pas, et où la Mort continue de donner la réplique à l'auteur des Contemplations. « Il y a dans l'infini, dit la Mort, un astre qui s'appelle Saturne et qui souffre... » C'est 1' « épouvantable Saturne », 1' « astre horrible » de Magnitudo parvi (1). De même, comment ne pas rapprocher ces images étranges de la table : « Vos soleils prennent la gangrène, vos lunes ont l'horrible peste du châtiment... » des images pareilles employées par le poète dans la même pièce?
Quelques-uns de ces globes meurent...
Ils ont d'étranges maladies,
Pestes, déluges, incendies?... (Magnitudo Parvi.)
II sera dit que les paroles de la table feront toujours écho à la pensée du poète.
l'influence des tables sur hugo 155
« La Mort. — Seigneur, votre soleil est couvert de plaies, vos astres sont des gouttes de sang.
V. Hugo. — J'ai fait ce vers (dans un autre sens) : « De ces gouttes de sang qu'on prend pour des étoiles ».
Dès le 30 octobre, il ébauche dans Voyage de Nuit (des « Contemplations ») une première esquisse du vaste poème. Trois jours après cette dernière pièce, même dessin dans une autre « Contemplation » écrite le 2 novembre, le jour des morts, au dolmen de la Tour Blanche, et qui porte ce titre significatif : Ce que c'est que la mort.
Ne dites pas : mourir ; dites naître *. Croyez.
On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil, On marche, on court, on souffre, on penche, on tombe. On monte. Quelle est donc cette aube? C'est la tombe Où suis-je? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu j||Vous jette au seuil des cieux
Enfin le premier semestre de 1855 est en grande partie consacré à la tâche littéraire que la Mort a fixée.
Les Conseils à Dieu deviennent le poème Dieu. L'idée fondamentale du poème? Que la mort est la grande initiatrice, la vérité étant le secret d'outre-tombe. Le plan du poème? Celui-là même que
1 Comparez d'ailleurs l'idée et l'expression, avec ce vers de Dieu (L'Ange) :
Que le jour où la mort enfin te fera naître...
la Mort a suggéré : une suite d'étapes vers le zénith lumineux. Les personnages symboliques que le voyant verra et entendra dans cette ascension idéale, il les a trouvés aussi indiqués dans les paroles de la Mort. Cette .« chauve-souris », cet « oiseau sinistre », mentionnés par la table, et qui vont de planète en planète, s'appelleront dans le poème : la Chauve-Souris, le Hibou, le Griffon.
Il va sans dire que la révélation spirite aura son interprète dans le poème. C'est l'Ange. Déjà il marque par sa seule forme supérieure toute la distance qui le sépare des êtres monstrueux qui symbolisaient les religions antérieures. Mais écoutonsle parler. Il parle aussi longuement que la Bouche d'Ombre, dont il reprend d'ailleurs la métaphysique.
Tout vit, Création couvre métempsychose.
Oui, bête, arbre, rocher, broussaille du chemin, Tout être est le vivant de l'immensité sombre. L'homme n'est pas le seul qui soit suivi d'une ombre. Tous, même le caillou misérable et honteux, Ont derrière eux une ombre, une ombre devant eux, Tous sont l'âme, qui vit, qui vécut, qui doit vivre, Qui tombe et s'emprisonne, ou monte et se délivre. Tout ce qui rampe expie une chute du ciel. La pierre est une cave où rampe un criminel.
Sous votre bagne, il est d'autres cachots profonds.
En même temps, la mort aux splendides prunelles
Pousse vers l'éternelle et suprême clarté
Le monstre, et l'homme au vent du sépulcre emporté.
Rien n'est fait pour rester dans l'obscurité sourde, L'âme en exil devient à chaque instant moins lourde Et s'approche du ciel que nous réclamons tous. D'heure en heure, pour ceux qui se sont faits plus doux, La peine s'attendrit ; l'ombre en bonheur se change ; La bête est commuée en homme, l'homme en ange ; Par l'expiation, échelle d'équité Dont un bout est nuit froide et l'autre bout clarté, Sans cesse, sous l'azur que la lumière noie, L'univers Châtiment monte à l'univers Joie.
Point de déshérité : Non, point de paria !
Qui te dit
Que le jour où la mort enfin te verra naître,
Tu ne verras pas, homme, au seuil des cieux paraître
Un archange plus grand et plus éblouissant
Et plus beau que celui qui te parle à présent...
Qui viendra vers toi, pur, auguste, doux, serein,
Calme et qui te dira : C'est moi qui suis Caïn?
Mais comme le dessein de cette ascension révélatrice et expiatrice, et jusqu'à l'idée des globes punis, existaient déjà confusément dans la pensée et dans l'œuvre de Victor Hugo antérieurement à la révélation des tables, notre poète, en obéissant à l'ordre des esprits, et en se soumettant à leur influence, subit au fond sa propre influence
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à lui ; il se conforme aux obscures exigences de son passé ; il obéit à des voix qui retentissent depuis toujours dans le fond de son être, mais qui deviennent d'autant plus impérieuses, et mieux écoutées, qu'elles lui semblent venir du dehors, de très haut d'un au-delà mystérieux.
L'INFLUENCÉ DES TABLES SUR HUGO l5ç