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CHAPITRE XX La Fin de Satan

Sommaire. — Le diptyque Dieu - La Fin de Satan. — Le thème général de La Fin de Satan et les tables. — La singulière beauté du poème hugolien. — Le Glaive et ses sources spirites : l'épisode du lépreux. — Le Gibet et ses sources spirites ; La Sibylle. — A la manière du lion des Tables. — Le repentir de Si tan.

La même ascension humaine qui nous conduit vers la Lumière, nous ouvre les paradis. Ce second aspect du progrès spirite a trouvé chez Victor Hugo son expression littéraire la plus achevée dans la Fin de Satan.

A prendre les choses en gros, c'est le dogme spirite qui se déroule au regard du visionnaire de Dieu tandis que c'est plutôt la morale spirite qui fixe l'attention du chantre de Satan. Les poèmes Dieu et La Fin de Satan se complètent : dans l'un il faut voir une métaphysique spirite de la connaissance, dans l'autre une métaphysique spirite du bonheur.

La Fin de Satan, c'est l'épopée du mal dans le monde, la lutte gigantesque entre le Bien qui est

IÔO VICTOR HUGOSPIRITE

Dieu, et le Mal personnifié en Satan. L'épilogue de cette lutte? La défaite ou plutôt la capitulation de Satan. Si le mal s'identifie avec Satan, c'est en effet Satan lui-même, c'est-à-dire sa damnation, sa haine, qui doivent cesser un jour. La lutte pour toutes les libérations doit fatalement aboutir à sa libération, à lui.

Les « esprits » qui parlaient à Jersey dans les tables confirmaient notre poète-philosophe dans son adhésion à une amnistie universelle. A cette question : « Ce châtiment sera-t-il éternel ? » Moïse répondait le 8 décembre 1853, vers minuit :

« Tous ces criminels se transfigureront lentement et deviendront des justes. Le rayonnement lointain de Dieu fondra ces cœurs de glace 1 et leurs crimes s'écouleront en avalanches dans l'abîme du pardon divin. »

Les tables reprennent sans se lasser leur argumentation prosatanienne. Le 11 février 1855,

Comparez :

On arrive homme, deuil, glaçon, neige, on se sent Fondre et vivre, et, d'extase et d'azur s'emplissant Tout notre être frémit de la lumière étrange Du monstre qui devient dans la lumière un ange.

(Les Contemplations : « Ce que c'est que la mort ».

Novembre 1854.)

L'ange

Fondait le monstre ainsi qu'un glaçon dans la braise.

(Fin de Satan, p. 281.)

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Jésus-Christ reproche au christianisme « d'enseigner l'amour sous le nom de charité et la haine sous le nom d'enfer ». Le 18 février de la même année, il s'élève encore contre les « flammes éternelles ». Le 8 mars, un esprit anonyme proclame à son tour le nouvel Évangile : « La vraie religion, c'est un immense apprivoisement de bêtes fauves et non un immense bûcher... ; c'est une énorme tendresse pour les féroces, pour les infâmes, pour les maudits... 1 »

Sur ce point encore, il va sans dire que les esprits de Jersey ne nous renvoient qu'un écho. On se doute assez qu'ils ne furent ni les premiers, ni les seuls à introduire l'instance qui restituait à Satan les droits du Lucifer d'avant la chute. Vigny dans Eloa 2 (1820) ; Lamartine dans la Chute d'un auge (1837) ; Th. Gautier dans Une larme du diable (1839) ; Soumet dans La Divine Épopée (1840) ; Laprade dans Psyché (1841), étaient entrés en campagne pour faire reviser le procès du Banni, bien avant que le guéridon eût bougé, et que Hugo eût entrepris La Fin de Satan (1854-1860). Mais, tout prévenu qu'il était, par son romantisme même, en faveur du Révolté, Hugo n'eut sans doute jamais songé à lui apporter son témoignage si les tables n'avaient fait entendre leur voix.

1 Les tables tournantes de Jersey. Procès-verbaux. Paris, Conard, 1923, p. 361.

8 Eloa comportait une suite où Satan était sauvé.

Dès 1854, il s'attelle à son poème et l'on voit se multiplier à travers son œuvre les manifestations prosataniennes.

Les enfers se refont édens. C'est là leur tâche.

(Contemplations. « Ce que dit la Bouche d'Ombre ». 1854.)

Dieu voudra. Tout-à-coup on verra les discordes, La hache et son billot, les gibets et leurs cordes

L'impur Serpent des deux banni, Le sang, le cri, la haine, et l'ordure, et la vase Se changer en amour et devenir extase

Sous un baiser de l'infini.

(Légende des Siècles, « Tout le passé et tout l'avenir <■, 1854.)

Ecoute-moi. La loi change :

Je vois poindre aux cieux l'archange :

L'esprit du ciel M'a crié sur la montagne :

« Tout enfer s'éteint ; nul bagne

N'est éternel. »

Satan meurt... (Légende des Siècles. « L'Océan ». 1854.) Dieu m'excepte. Il finit à moi. Je suis sa borne

Cieux, azurs, profondeurs, splendeurs, l'amour me hait ! « Non, je ne te hais point !...

Satan est mort ; renais, ô Lucifer céleste ! »

(La Fin de Satan, 1854-1860.)

Pour illustrer la double idée de chute et d'ascension expiatrice qui git au fond de son credo spirite, Hugo ne pouvait trouver de symbole plus grandiose ni plus conforme à la nature antithé-

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tique de son génie que le drame de Satan précipité du ciel, puis remontant vers les hauteurs bienheureuses. Le poème de La Fin de Satan est resté à l'état d'ébauche en plusieurs de ses parties. L'œuvre était si vaste, ayant l'univers pour théâtre et se déroulant à travers des millénaires, qu'il n'est pas étonnant que, comme nos cathédrales gothiques, elle demeure inachevée. Telle qu'elle est, et malgré ses défauts, qui d'ailleurs lui sont communs avec les autres ouvrages de l'auteur, elle renferme des pages d'une telle puissance et d'une telle variété qu'il faut sans doute la considérer comme le chef-d'œuvre de Victor Hugo.

Le poème se divise en trois parties : Le Glaive (écrit en 1854), le Gibet (écrit en 1859-1860), la Prison (inachevée) . Ces trois parties correspondent aux trois âges de l'histoire humaine : les temps primitifs, l' époque' évangéli que, les temps modernes.

Le Glaive.

L'influence des tables est peu marquée dans le Glaive. Je ne la vois très nette que dans quelques passages :

Une voix qui parlait dans un rocher lui dit. (p. 57)

Les invisibles yeux qui sont dans l'ombre épars Et dans le vague azur s 'ouvrant de toutes parts, Stupéfaits, regardaient... (p. 65)

et surtout dans l'épisode du lépreux (pp. 48-53). Pendant que le fléau Nemrod sévit parmi les

hommes qu'il éclabousse de sa gloire sanglante, un obscur lépreux, tout resplendissant de beauté morale, devient le champion de l'amour.

O mes frères lointains qui me jetez des pierres Soyez bénis ! bénis sur terre et dans les cieux ! Pères dans vos enfants, et, fils, dans vos aïeux !...

(Fin de Satan, p. 50.)

Sa qualité de lépreux le désignait à la sympathie du poète. Hugo, ayant pris à tâche de réhabiliter la chouette et — soyons cyniques ! — le porc et le crapaud, il ne pouvait moins faire pour le lépreux. Il était fatal que celui de la Fin de Satan possédât toutes les vertus puisqu'il avait toutes les disgrâces. Il appartient à cette classe d'êtres proscrits et maudits sur lesquels notre philosophe a reçu l'ordre de s'apitoyer, et qu'il célèbre, en effet, dans la Bouche d'Ombre et la Pitié Suprême.

Hugo imagine, en outre, que ce lépreux, non content de se résigner à son mal, se réjouit de l'offrir en sacrifice. Il montre, pour emprunter à notre poète ses propres expressions, « cette sublime démence de la sagesse qui... de résignation se faisant sacrifice, sera la folie de la croix. Stultitiam crucis. Le fumier de Job transfiguré deviendra le calvaire de Jésus » 1. La plaie du lépreux con-

William Shakespeare « Les Génies », II.

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tient ainsi une promesse de paradis, car elle est une semence de gloire.

« Dans le ciel radieux, je jette ma torture, Ma nuit, ma soif, ma fièvre et mes os chassieux, Et le pus de ma plaie et les pleurs de mes yeux, Je les sème au sillon des splendeurs infinies l.

Pustules, ouvrez-vous et semez des étoiles !

(Fin de Satan, p. 52.)

Mais ce trait de sa physionomie apparente aussi le lépreux du Glaive au Job évoqué par les tables. Elles proclament

que la boue où le pourceau patauge

Est une gloire, est un honneur ;

que la fange est sublime,

Et que l'excrément vil d'un ver est une cime Sous l'immense pas du Seigneur ;

Que Job sur son fumier hideux où tout le blesse

Racle l'infini sur sa main, Qu'une plaie est un astre en haillon sur'les hommes,

qu'il n'est pas, au fond, de différence

Entre le mendiant, abîme de souffrance,

Et cette nuit aux flancs maudits Accroupie et gisante sur sa guenille brune Qui passe le tesson de verre de la lune

Sur sa lèpre de paradis.

(Séance du 10 mai 1855.)

1 Cf. Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l'ombre

Un Job resplendissant. (La Bouche d'Ombre.)

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Le Gibet.

La vie et les discours de Jésus, tels que Victor Hugo les expose dans le Gibet, forment un admirable Évangile. L'enseignement de Jésus-Christ coïncidait sur trop de points avec la doctrine hugolienne de pitié pour que le poète n'eût pas largement puisé aux sources sacrées traditionnelles. Sans beaucoup de peine ni d'invraisemblance, il s'efforce donc d'attirer à lui la divine figure du Sauveur. Il pèche surtout par omission ou prétention.

Les quelques passages où il s'écarte expressément de l'orthodoxie chrétienne sont justement ceux où il complète et corrige d'après les tables le texte des Livres Saints. C'est ainsi qu'il prête à Jésus la doctrine de la Bouche d'Ombre.

Dieu présent à la nuit n'est pas absent des bêtes, Il vit dans les lions comme dans Daniel *.

(Fin de Satan. « La Judée », p. 97.)

Ailleurs il incorpore au récit évangélique une anecdote de son invention, afin de faire sanctionner par l'autorité de Jésus le demi-agnosticisme

1 Hugo, qui se doute bien de ce qu'il y a de téméraire dans l'attribution à Jésus de cette maxime, s'autorise d'un verset de YEcclèsiaste qu'il cite en renvoi : « Qui sait si l'âme des bêtes va en bas? »

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de Galilée et de l'Ombre du Sépulcre (Tables, pp. 335-350). Il faut lire cette anecdote, une rencontre de Jésus avec une Sybille, dans le chapitre qui porte ce titre : La Sibylle. Ce chapitre renferme un long discours de 227 vers, divisé en cinq paragraphes uniformément introduits par la formule : Le livre d'en haut dit. Ce « Livre d'en haut », n'en doutez pas, se confond avec le livre des Tables. Ce long discours, bien entendu sibyllin, développe, et souvent en des termes étrangement concordants, les révélations faites par « Galilée » sur le Dieu ineffable, dans les séances des 10 et 17 décembre

Les derniers chapitres du poème contiennent un épisode qui vaut que l'on s'y arrête, celui du sommeil de Satan. Cet épisode répond à un long développement précédent sur les yeux toujours ouverts du Réprouvé : horrible veille éternelle qui symbolise à la fois le châtiment qui pèse sur lui, et la haine sans répit qui le ronge. Mais, à un moment de l'action, Satan, dont la haine n'est au fond que la nostalgie du ciel, éprouve comme une lassitude du mal. Récipiscence qui a déjà obtenu une première récompense : il s'est endormi. Distrait de sa haine, il goûte enfin cette douceur de l'oubli. Le monde, libéré pendant ce temps de son infernale Providence, connaît l' avant-goût des futurs âges d'or. Une blonde lumière bourdonne dans la campagne heureuse ; la joie fleurit partout, comme

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un bienfait mystérieux. La nature divisée contre elle-même se réconcilie dans une trêve paradoxale. Un souffle fraternel est passé sur les choses. Et Ton voit se renouveler les prodiges déjà chantés par le lion jersien.

C'est l'heure où les cailloux, les roses et les bêtes

Oubliant leurs douleurs, Ëpèlant clairement Jéhovah sous ses voiles, Où l'ange du pardon fait lire les étoiles

Aux plus petites fleurs.

(Les Tables, p. 270. « Le lion », 9 mai 1854.)

Les branches s'écartaient pour ne pas gêner l'herbe La montagne avait pris, complaisante et superbe, La fleur sur ses genoux.

La rosée étonnée a suspendu ses gouttes, Et la mouche son vol.

(Tables, p. 296. « Id. », 4 juillet 1854.)

Le cri des vautours cesse avec le chant des merles. La fontaine interrompt le babil de ses perles ; C'est l'heure des remords.

Pour ne pas empêcher les clochettes d'entendre, Le Vésuve et l'Etna retinrent sous la cendre

Leur respiration ; Tout s'arrêta devant l'ange de la clémence.

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Ce fut, 50 us ce regard de la grande prunelle 1. Une adoration pensive et solennelle ;

L'arbre dit : Aimons-nous !

Tout pria, le caillou se vit une auréole ; Ce qui rampe se crut des ailes, ce qui vole

Se sentit des genoux.

(Tables, pp. 299-300. « Id. », 6 août 1854.)

Le tableau de ces prodiges, avant d'être reproduit dans la Fin de Satan, aura d'ailleurs été copié et utilisé dans l'intervalle, et d'abord, bien entendu, dans Ce que dit la Bouche d'Ombre.

Parfois, on voit passer dans ces profondeurs noires, Comme un rayon lointain de l'éternel amour ;

la douceur saisit le plus farouche ;

Le chat lèche l'oiseau, l'oiseau baise la mouche, Le vautour dit dans l'ombre au passereau : pardon ! Une caresse sort du houx et du chardon ; Tous les rugissements se fondent en prières ; On entend s'accuser de leurs forfaits les pierres ; Tous ces sombres cachots qu'on appelle les fleurs Tressaillent ; le rocher se met à fondre en pleurs. ... sous l'œil attendri qui regarde d'en haut.

(La Bouche d'Ombre, octobre 1854.)

La grande paix d'en haut vient comme une marée. Le moineau d'un coup d'aile ainsi qu'un fol esprit Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit ; L'air joue avec la mouche, et l'écume avec l'aigle. Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher L'ombre et la baise au front sous l'eau sombre et hagarde. Tout est doux, calme, heureux, apaisé, Dieu regarde. (Les Contemplations. « Éclaircie ». Juillet 1855.)

1 Le regard de Dieu produit naturellement les mêmes effets que le sommeil de Satan.

(Satan dormait) la terre eut un répit.

La lave folle aux flancs de l'Hécla s'assoupit ; Le fouet oublia l'âne ; et l'ours, las de ses courses, Vint boire avec la biche à la clarté des sources ; La rose parut belle aux dragons éblouis.

La plante qu'étouffait le roc se dégagea ;

Les mouches qui pendaient aux toiles d'araignées

S'envolèrent, de vie et d'aurore baignées ;

Le poids se souleva du dos du portefaix ;

Le vent s'arrêta court sur les flots stupéfaits.

(Fin de Satan, p. 275.)

Décidément Satan y met du sien. Son endurcissement finit par abdiquer. Il pleure. Il semble même prendre conseil des Tables pour composer son repentir.

« L'immensité a des entrailles de mère ; les soleils sont pleins de pitié pour les souffrances, et le ciel a des larmes pleins ses étoiles. » (Les Tables, p. 370.)

Et pleura. L'on eut dit que ses larmes étaient De la lumière en pleurs coulant de deux étoiles.

(Fin de Satan, p. 282.)

L'archange renaît en lui. Le mal a cessé d'exister. Le tout dernier chapitre est intitulé : Satan pardonné.

« Satan pardonné ! » tel est le titre auquel il semble bien que Hugo ait d'abord songé pour son poème tout entier. Le procès-verbal de la séance

de tables tournantes du 8 mars 1855 se termine sur un dialogue significatif entre le poète et l'esprit qui parle.

L'Esprit. — « L'Évangile du passé a dit : les damnés ; l'Évangile futur dira : les pardonnes. »

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