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CHAPITRE XXI La Légende des Siècles

Sommaire. — L'influence spirite générale dans le poème. — Les sources spirites de détails : pièces de 185 3- 1855. —Pièces de 1856-59. — Leur contenu spirite. — Dieu invisible au philosophe. — Le crapaud. — Le sultan Mourad. — La légende du ver. — Le satyre. — La vision d'où est sorti ce livre. — Booz endormi.

Déjà consacré comme lyrique, Hugo s'affirmait maintenant comme un incomparable bâtisseur de monuments épiques, voyait grand, construisait monumental, l'autorité de son génie et surtout la conscience de sa mission surnaturelle lui permettant de négliger l'étonnement et de braver les rires.

La peine qu'il s'est donnée de nous révéler, dans la Préface définitive de la Légende, les rapports qui existent entre la Légende, Dieu et la Fin de Satan, cette trilogie, nous épargne le soin d'insister davantage sur la parenté des trois poèmes. Nés d'une inspiration commune, on devine tout ce qui les rattache à sa philosophie ; et cette philosophie, on sait quelles étroites dépendances la subordonnent à son spiritisme.

Outre les influences générales et lointaines aux-

quelles l'ensemble du poème est soumis, on peut remarquer dans le détail de l'œuvre des influences spirites plus proches et très sensibles.

Plusieurs pièces de 1854-1855, non recueillies en 1856 dans les Contemplations, où c'était manifestement leur place, sont venues grossir la Légende (surtout la 3me série).

1854-1855 ! C'est le temps où Victor Hugo compose les deux longs poèmes qui lui ont été commandés expressément par les tables : Ce que dit la Bouche d'Ombre (1854) et Dieu (1855). Le travail cérébral auquel il se livre, donne lieu à une chimie fort active dont les multiples sous-produits se déposent dans de nombreuses pièces contemporaines plus courtes. Les Contemplations n'ayant absorbé qu'une partie de cette production spirite, le reste fût utilisé (Hugo avait le génie de l'utilisation) dans divers recueils postérieurs. La Légende eut sa part.

Voici les plus caractéristiques de ces pièces 1 qui prolongent dans la Légende l'inspiration de la Bouche d'Ombre et de Dieu, c'est-à-dire des tables.

Une analyse critique de chacune de ces pièces ferait seule apparaître dans le détail leur contenu spirite.

1853 (22 oct.) Homo Duplex 2.

— (26 nov.) Abîme2.

1 Les chiffres placés à la suite des titres, indiquent la série de la Légende.

1854 (18 fév.) L'Océan 3.

— (28 fév.) Au lion d'Androclès *.

— (11 juin). Inferi 3.

— (7-17 juin) Tout le passé et tout l'avenir a.

— (6 déc.) Écoute, nous vivrons... 2

— (8 déc.) Ire, non ambire 3.

? ? Ténèbres 3.

1 1 La nuit ! la nuit ! 3

1855 (24 janv.) L'homme se trompe 3.

— (29 avril) Le Géant soleil dit 3...

— (21 mai) Les esprits 3.

— (26-27 mai)Les Montagnes 2.

Si dans les quatre premières années du séjour à Guernesey, l'imagination du poète est encore toute vibrante du choc reçu à Jersey, la rédaction de Y Ane et de la Pitié Suprême, en 1857, ravive chez lui la mémoire des souvenirs récents. L'inspiration de la Bouche d'Ombre continue donc à se faire sentir après 1855.

1856 (30 mars) L'échafaud 3.

— (12 mai) Liberté 3.

— (10 juin) Changement d'horizon 2.

? ? Dieu invisible ou philosophe *.

1857 (27-31 octobre) Les lions I.

— (15 novembre) Puissance égale bonté K

— (27 novembre) Les Quatre Jours d'Elciis 8.

1858 (26-29 niai) Le Crapaud K

— (3-1 1 juin) Le parricide K

— (15-21 juin) Le sultan Mourad1.

— (5-17 octobre) Le sacre de la femme K

— (20-24 octobre) Le cèdre 1.

— (20-26 nov.) Zim-Zizimi 4.

1859 (17 mars) Le Satyre *.

— (3 avril) Pleine mer-Plein ciel %,

— (26 avril) La Vision d'où est sorti ce livre 2.

— (ier mai) Booz endormi K

— (13 mai) Tout était vision 2.

— (15 mai) \ La trompette du Jugement K — (12 août) (Préface.)

Le titre n'est pas toujours très significatif de ce qui rattache le poème au souvenir des tables. Par exemple Dieu invisible au philosophe (qui pourrait s'intituler Y Ane de Balaam), Les Lions, Le Crapaud, L' Épopée du ver, Le Satyre, tiennent des promesses spirites qu'ils ne nous avaient point faites. Toutes ces pièces réhabilitent des créatures maudites ou difformes. Or les tables, avant la « Légende », avaient appelé la pitié sur toutes les bêtes damnées, sur toutes les âmes proscrites de l'amour : « Les tables prouveront la fraternité des hommes avec les bêtes, l'égalité des bêtes avec les plantes, l'égalité des plantes avec les pierres, la solidarité des pierres avec les étoiles... O firmaments, il n'y a que des âmes égales devant l'amour... » (Tables, p. 369.)

En plaidant leur cause, Hugo ne faisait que continuer le plaidoyer de la Bouche d'Ombre et qu'obéir à l'ordre des esprits. « L'être qui se nomme l'Idée... m'a ordonné de faire des vers appelant la pitié sur les êtres captifs et punis... » (V. Hugo, à la séance du 19 sept. 1854).

Voilà pourquoi depuis 1854, ses sympathies se

règlent d'après une hiérarchie renversée, et pourquoi il consacre une légende dorée à toutes les bêtes méprisées ou haïes : l'âne, le crapaud, l'araignée, le pourceau, le ver de terre.

L'âne, animal méprisé, donne à l'homme des leçons méprisantes dans Dieu invisible au philosophe et dans le poème Y Ane.

Le crapaud, ce « pauvre monstre aux doux yeux » de la Légende, est le frère de ceux qui pullulent en liberté dans le jardin de Hauteville-House.

L'araignée, métamorphosée en soleil 1, réalise les glorieuses promesses faites par le Lion jersien d'Androclès 2 ;' « Te voilà fiancée, araignée, à l'étoile », et ratifiées par le poète.

(On verra) L'araignée éclatante au seuil des bleus pilastres Luire... (Ce que dit la Bouche d'Ombre.)

Le sympathique pourceau du Sultan Mourad, comme son frère le crapaud, rend au centuple un regard de pitié. Le Crapaud et le Sultan Mourad ne sont d'ailleurs que le développement magnifique de ce canevas des Contemplations :

Pour peu qu'on oublie

De les écraser,...

Pour peu qu'on leur jette un œil moins superbe,

La vilaine bête et la mauvaise herbe

Murmurent : amour ! 3

1 Dans « Puissance égale bonté » (Légende des Siècles.)

8 Voir plus haut p. 145.

8 Les Contemplations « J'aime l'araignée » (1854).

La légende du ver, qui est un des épisodes les plus hallucinants de la Légende des Siècles, revendique « le droit du ver du sépulcre » promulgué par les tables. (P. 368 des Procès-Verbaux.)

Le Satyre, de la « Légende des siècles » est un des mythes hugoliens du Progrès. Le poète imagine que ce faune, ayant pénétré dans l'Olympe, tient aux dieux assemblés un discours fort irrévérencieux où il leur prédit leur ruine future. Dans la philosophie de ce discours, M. Berret qui a étudié avec une minutie remarquable les sources du Satyre, a fort bien vu les infiltrations spirites 1. Mais n'ayant pas eu connaissance au moment où il écrivait, en 1910, des Procès-verbaux des Tables tournantes parus en 1923, il n'a pu signaler l'influence des tables sur la mythique du poète, et notamment sur sa représentation métapho: que du progrès-révolte, de l' ascension-effraction Dans son discours, le Satyre fait entrevoir aux dieux la formidable marche à l'étoile de l'humanité future : elle s'élancera à la conquête des célestes terres

1 « Plus d'une expression trahit la présence latente de toute la théorie :

L'homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux.

(Le Satyre.)

est un souvenir évident du temps où l'homme

Était d'abord moitié brute et moitié forêt. (Ibid.)

et, participant encore à la vie végétale, dormait à l'échelon le plus bas de sa future ascension. » (P. Berret. La philosophie de V. Hugo, p. 63.)

promises, sur un étrange hippogriffe. Or, pour la description de cette monture apocalyptique et de cette marche à l'étoile, il a certainement tiré parti des tables de Jersey.

« ... Mais un jour, tout-à-coup, dans le temple, un inconnu entra, vêtu de haillons, les cheveux hérissés,... et tenant le formidable bâton de voyage de l'avenir ; c'était le mendiant Esprit humain... ; c'était le marcheur de l'ombre... Il faisait des gestes qui épouvantaient les colonnes de marbre... C'était le vagabond tonnant et flamboyant. On l'eut pris pour la foudre en route vers Sodome. Il entra et cria : Debout !... On entend hennir quatre-vingt-neuf... l'idéal est en selle... »

(Séance du 15 mars 1855.)

« Il part, et d'un coup d'éperon il franchit les abîmes... Griffon redoutable et splendide, il a Danton pour aile,... les volcans pour naseaux, les gouffres pour oreilles ; la bouche de ce cheval mâche l'infini qui tombe en écume de son mors sanglant ; il hennit le réveil, il piaffe l'avenir, il rue le chaos, il s'emporte, il se cabre, ... Ses quatre fers jettent des éclairs dont le tonnerre ébranle le monde : ce centaure a le passé et l'avenir. . . le mal et le bien montés sur sa croupe formidable ; il jette à terre ce qu'il ne jette pas au ciel ; il escalade, il escalade, il escalade ; il porte l'humanité à la liberté... Où donc s'arrêtera cette échappée de l'ombre?... Qui sera la barrière?... Est-ce l'enfant et son droit? Non. Est-ce la femme et son droit? Non. Est-ce l'homme et son droit? Non... Les tables seront les quatre-vingt-neuf de l'esprit humain ; elles mêleront les atomes et les mondes... elles feront monter... O hommes, tout aime ; ô bêtes, tout aime, ô plantes, tout aime. O mondes, tout aime... »

(Séance du 22 mars 1855.)

L INFLUENCE DES TABLES SUR HUGO 17g

La Vision d'où est sorti ce livre (1859), S0I"te de préface en vers, renferme aussi un mythe du Progrès-Ascension. L'objet de cette vision? Une tour escaladant le ciel, Babel monstrueuse faite de siècles étages et de moellons vivants. Elle symbolise l'idée même qui a présidé à l'organisation du poème. Elle

Montait dans l'infini vers un brumeux matin. Cette vision sombre, abrégé noir du monde, Allait s'évanouir dans un aube profonde, Et commencée en nuit, finissait en lueur K

Simple fiction poétique sans doute, que cette tour aux murailles vivantes 2. Mais la foi spirite, dans laquelle baigne la pensée du poète, affleure ici et là manifestement. Ici par exemple :

Je contemplais...

La mort, les avatars et les métempsy choses.

Là aussi peut-être :

Songe énorme : c'était la confrontation De ce que nous étions avec ce que nous sommes: Les bêtes s'y mêlaient de droit divin aux hommes. Comme dans un enfer ou dans un paradis.

1 Comparez :

Echelle de la peine et de la récompense, Nuit qui monte en clarté.

(Contemplations. « Pleurs dans la nuit », 1854).

* Les sources poétiques de la pièce sont à chercher dans la Pente de la rêverie (1830) des Rayons et les Ombres.

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Enfin l'expression charnier-palais est expressément empruntée, nous l'avons vu, au Lion de Jersey. (Voir plus haut p. 66.)

Quel que soit d'ailleurs le sujet, il est rare que les sources philosophiques profondes n'affleurent point ici et là, même dans les morceaux qui semblent de poésie pure. Dans Booz endormi par exemple, l'auteur prête au rude laboureur de la Bible des gestes d'universel apitoiement :

Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge,

renouvelés de la Pitié suprême.

La singulière séduction du vieux patriarche :

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme.

provient de ce qu'il participe déjà à la splendeur des prochaines métamorphoses *,

Le vieillard, qui revient vers la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière.

(Booz endormi.)

La chaîne vivante que Booz voit en songe :

Comme dormait Jacob...

Booz les yeux fermés gisait sous la feuillée...

1 Rapprochez les vers de Booz de cette pièce des Contemplations « Ce que c'est que la mort », écrite le 2 novembre 1854, au plus fort de la crise spirite. On y lit ces paroles significatives : « Ne dites pas mourir, dites : Naître !... »

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Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne Qui sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ; Une race y montait comme une longue chaîne ; Un roi chantait en bas ; en haut mourait un Dieu.

rappelle sans doute l'échelle de Jacob, mais plus immédiatement encore celle des Tables et de la Bouche d'Ombre des Contemplations.

« L'échelle des êtres est infinie. Les échelons ne se voient pas, voilà tout. » (Les Tables, p. 290.)

L'échelle que tu vois...

Elle plonge à travers les cieux jamais éteints...

Et dans les profondeurs s'évanouit en Dieu.

Cette échelle apparaît vaguement dans la vie. Et dans la mort. Toujours les justes l'ont gravie ; Jacob en la voyant, etc..

(La Bouche d'Ombre1.)

Quant au décor nuptial qui sert de cadre à cet hymen paradoxal, il est surtout « chaldéen » : c'est la solitude auguste, chère au songeur du désert, c'est la nuit d'Ur et d'Endor, pleine

1 Voyez aussi le même symbole employé dans Horror (30 mars 1854), en pleine crise spirite.

D'où viens-tu? Je ne sais. Où vas-tu? Je l'ignore. ... Nous avons dans l'esprit des sommets, nos idées. ... Nous tâchons d'appliquer à ces cimes étranges, L'âpre échelle de feu par où montent les anges. Job est en bas, Christ est en haut.

L'idée de l'ascension humaine est fréquemment associée à l'évocation de Babel ou de l'échelle de Jacob.

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d'étoiles comme en virent Abraham et Jacob. Étoiles familières au mage de Jersey ! La pièce s'achève sur les suggestions de mystère et les prestigieuses promesses de ce firmament.

Une immense bonté tombait du firmament...

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre,

Le croissant fin et clair, parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident...

Booz est une des rares pièces de la Légende dont les strophes soient séparées par des signes figurant des étoiles. Hugo tenait à ces étoiles. Le 29 mai 1859 il écrit à Noël Parfait : « N'y a-t-il pas des étoiles indiquant des séparations dans Booz endormi? Vérifiez... » Le 12 juin, il revient à la charge : « P. S. Avez-vous vérifié s'il y a des étoiles dans Booz? »

Tout tient à tout, Là Légende des Siècles ne serait pas ce qu'elle est dans ses éléments d'art, ni dans son inspiration générale 1, si en septembre 1854, Mme de Girardin n'avait pas importé à Jersey la pratique des tables tournantes.

1 Ni dans son plan, ni dans son titre même. Il me serait facile d'en apporter la preuve.

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