CHAPITRE III Les Séances
Sommaire. — L'engouement pour les tables à Marine-Terrace.
— Les opérateurs. — Les exigences de la table. — Les esprits. — Polyglottes et poly graphes. — André Chénier.
— Eschyle.
Mme de Girardin quitta Jersey le 13 ou le 14 septembre 1853. Mais son départ ne refroidit pas, à Marine-Terrace, la passion des tables tournantes. On s'y précipitait vers le mystère avec une ardeur de néophytes. « On n'attendait plus le soir, avoue Auguste Vacquerie. Dès midi, on commençait, et l'on ne finissait que le matin. On s'interrompait tout au plus pour dîner... Le bruit de la mer se mêlait à ces dialogues, dont le mystère s'augmentait de l'hiver, de la nuit, de la tempête, de l'isolement. »
Personnellement, Victor Hugo n'avait aucune action sur la table. Assis dans un coin du salon, il ne la touchait pas, mais il l'interrogeait. Charles Hugo servait ordinairement de médium et posait les questions. Comme il fallait être deux pour « tenir la table», c'était le plus souvent Mme Victor Hugo qui assistait son fils. Parmi les plus
assidus aux séances, il faut noter Auguste Vacquerie, Mlle Adèle Hugo, les proscrits Guérin, Légué vel, Allix, Kesler (ce dernier, aussi peu enclin que possible à la croyance aux tables), le révolutionnaire hongrois Téléki et le général Le Flô qui était royaliste et catholique.
Les esprits ne se laissaient pas vaincre en émulation. Il leur arrivait maintenant de relancer les opérateurs. « Charles se plaint parfois de lassitude. Il est onze heures du soir, il a fait des armes toute la journée. Il voudrait bien se coucher. Mais la table proteste, le réprimande, prétend continuer. Charles se résigne, en bon garçon qui ne veut contrarier personne, pas même un esprit K » La table avait même des accès de colère. « Je me suis fait insulter plus d'une fois, écrit Vacquerie, pour lui avoir parlé avec irrévérence, et j'avoue que je n'étais pas très tranquille avant d'avoir obtenu mon pardon. »
Avec cela, exigeante. Il lui arrivait de vouloir qu'on l'interrogeât en vers, quitte à répondre elle-même en vers. Et on lui obéissait. Elle n'obéissait pas nécessairement elle-même. Elle se révélait capricieuse. Et fantasque, et têtue ! Un jour, ou plutôt une nuit, le vendredi 10 février 1854, Molière, qui animait la table, eut la fantaisie de se faire interroger en vers. Pendant une suspension
1 Jules Bois. Les Tables de Jersey. « Revue bleue », du 27 janvier 1906.
de la séance, Victor Hugo a donc préparé une demande versifiée, petit compliment en vers, fort bien tourné ma foi ! où il décerne à Molière de l'astre et de l'archange 1 De l'archange !... Mais allez donc corrompre un esprit ! La monnaie de cour, toute-puissante auprès des humains, n'a pas cours dans l'outre-tombe. Molière refuse d'accorder, à ce prix, l'audience qu'on lui demande. C'est l'Ombre du sépulcre qui répond en son lieu ou plutôt qui refuse de répondre à sa place : elle se tait en huit vers ; elle reçoit le poète comme on congédie ; elle l'accompagne de deux strophes hautaines, presque insultantes, par quoi elle commente et aggrave son silence.