‹ Victor Hugo spiriteChapitre 5 sur 34 · V. Hugo (à Molière · texte numérisé non relu

V. Hugo (à Molière

Toi qui du vieux Shakespeare as ramassé le ceste, Toi qui près d'Othello sculptas le sombre Alceste, Astre qui resplendis sur un double horizon, Poète au Louvre, archange au ciel, ô grand Molière, Ta visite splendide honore ma maison.

Me tendras-tu là-haut ta main hospitalière? Que la fosse pour moi s'ouvre dans le gazon, Je vois sans peur la tombe aux ombres éternelles, Car je sais que le corps y trouve une prison, Mais que l'âme y trouve des ailes.

L'ombre du sépulcre (et non : Molière) :

Esprit qui veux savoir le secret des ténèbres Et qui, tenant en main le terrestre flambeau, Viens, furtif, à tâtons, dans nos ombres funèbres Crocheter l'immense tombeau,

Rentre dans ton silence, et souffle tes chandelles ! Rentre dans cette nuit dont quelquefois tu sors : L'œil vivant ne lit pas les choses éternelles Par dessus l'épaule des morts !

Un autre soir, le 12 juin 1854, un jeune Anglais, M. Pinson, qui se trouvait à Marine-Terrace, voulut interroger un de ses compatriotes, Byron. Lord Byron refusa de parler français. On insista, rien n'y fit. On eut beau lui représenter que ni Charles ni Victor Hugo présents à la séance ne connaissaient l'anglais, il garda un silence rogue, prémédité. Il fit seulement répondre par Walter Scott qu'il était mort : « Ne tourmentez pas le barde ; sa lyre est brisée ; son dernier chant est chanté ; sa dernière parole est dite K » C'était le mort sans phrases ; mais non sans humour : l'humour britannique. Nous sommes à Jersey. Les esprits le savent. Ils s'adaptent au milieu : nous citerons bien d'autres traits de leur souplesse.

Une foule bigarrée d'invités répondait à l'appel des évocateurs : Chateaubriand, Dante, Racine, Marat, Charlotte Corday, Robespierre, Annibal, Moïse, André Chénier, Tyrtée, Mahomet, Jacob, Shakespeare, Luther, Eschyle, Molière, Aristophane, Anacréon, Byron, Walter Scott, Galilée, Jésus-Christ, Platon, Isaïe.

Voici cette réponse anglaise, d'après le procès-verbal « Vex not the bard ; his lyre is broken, His last song sung, his last word spoken. »

Ces illustres défunts, se rencontraient autour de la table avec des animaux fameux : la Colombe de l'Arche, par exemple ; l'Anesse de Balaam, qui suggéra au poète de la Légende la pièce intitulée : Dieu invisible au philosophe ; ou encore : le Lion d'Androclès, à qui Victor Hugo lut gravement, en guise de compliment, la pièce qui porte ce titre dans la Légende des siècles.

Des anonymes envahissaient aussi la table hospitalière, comme l'Ombre du sépulcre (alias la Bouche d'ombre des Contemplations) ou la Dame Blanche de l'Ile, dont nous aurons à reparler bientôt parce qu'elle faisait parler d'elle dans la maison.

Même de pures abstractions fréquentaient à Marine-Terrace : l'Idée, la Mort, le Drame, le Roman, la Poésie, la Critique, la Blague. Elles avaient leurs heures ; elles se présentaient de préférence le jour, tandis que les morts venaient la nuit.

Si le mot que l'on attribue à Le Flô est authentique, Louis XVI aurait pris rang dans cette liste glorieuse. Le spirituel général royaliste disait malicieusement : « Je dois reconnaître que devant le roi, l'attitude de M. Victor Hugo a été parfaite \ »

1 Je cite le trait d'après le journal Candide du 10 mars 1927, mais sans en garantir l'authenticité. Louis XVI ne figure pas dans la nomenclature des esprits donnée par Gustave

Le parler des esprits n'était pas moins varié que leurs personnages. D'abord, étant polyglottes, ils emploient aussi volontiers la langue de Cicéron que celle de Walter Scott. Un soir que la petite table d'acajou était en humeur de causer en latin, comme on lui demandait la fonction de l'homme sur la terre, elle répondit : Ede, i, ora. C'est-à-dire : Mange, marche, prie. Hugo, impressionné par cette formule sibylline, la recueillit le plus sérieusement du monde pour la faire graver plus tard sur une des portes de Hauteville-House x, où l'on peut l'y voir aujourd'hui encore. Parmi les réponses d'Annibal, je relève plusieurs lignes de latin. Vous me direz que l'on se fût plutôt attendu à le voir parler carthaginois. Mais c'est qu'il parle aussi carthaginois. Seulement il n'abuse pas de sa langue maternelle. Et il traduit pour les oreilles profanes : Bocamar, en latin Sol ; Derimos, en latin Luna; Jarimis, en latin Dies; Mossomba, en latin Nox. (Séance du 8 décembre 1853.)

Ces esprits polyglottes sont surtout polygraphes. Littérature, politique, philosophie, tous les sujets y passent. Les grands discours philosophiques de l'Ombre du sépulcre voisinent avec les clairons de Tyrtée, avec les pipeaux d'André Chénier.

Simon (pp. 386 et 387 des procès-verbaux des Tables tournantes).

1 Cf. Richard Lesclide. Propos de table de Victor Hugo, 4e édition, 1885, pp. 332-334-

L'œuvre dictée par André Chénier est particulièrement intéressante, et les circonstances dans lesquelles il dicte ses vers posthumes ont de quoi intriguer les sceptiques. Le vendredi soir 9 décembre 1853, on vit en effet se renouveler à Jersey l'expérience fameuse du pape Jules II (un fervent des tables, selon la chronique) obtenant qu'Homère reprît la lyre pour ajouter un chant à l'Iliade. La séance a lieu chez Leguével, et non à Marine- Terrace. Victor Hugo n'y assiste pas. Au début, Socrate occupe quelques instants le trépied. Mais, soudain, une agitation anormale de la table avertit l'assemblée qu'il se passe quelque chose d'insolite. Qui est là? demande Charles Hugo. Réponse : « André Chénier ». On sait que de nombreuses pièces de ce poète sont demeurées inachevées. Durrieu, l'un des proscrits qui assiste à la séance, trouve que l'occasion est excellente, tandis que l'on a Chénier sous la main, de lui demander d'achever quelques pièces interrompues. Chénier veut bien. C'est ainsi que, sollicité de compléter le fragment de l'Idylle XII qui commence ainsi : Accours, jeune Chromis, je t'aime et je suis belle..., il répond par une tirade en vérité bien conforme à sa manière :

Néère a le pied vif, mais Chromis est agile. Bois dont Amaryllis est l'oiseau dans Virgile...

Etc.. Suivent six vers. D'autres assistants, mis en appétit, expriment aussi leurs désirs. Les questions

fusent. Il faut que Chénier, sur la demande de Guérin, termine sa dernière pièce interrompue par le bourreau. Il lui faut aussi reconstituer des parties intercalaires qui manquent à son œuvre de vivant. Sans perdre la tête, le glorieux décapité se prête avec une parfaite bonne grâce à ces exigences diverses. Hugo, s'il eût été là, n'aurait certainement pas désavoué ces improvisations bucoliques, lui dont la Muse ductile, se faisant à l'occasion musette, devait chanter Le groupe des idylles et qui s'inspira si souvent de Théocrite et de Virgile l. Mais Victor Hugo n'était pas là.

Les discours du sombre Eschyle, traversés d'un souffle ésotérique, conviennent mieux à la majesté du trépied. Ce que dit le grand tragique? On ne le sait pas toujours au juste. Mais il le dit magnifiquement. Il dit l'antique lutte de l'homme contre la Fatalité, la défaite des grands champions de l'histoire : Eschyle, Shakespeare, Molière ; la victoire, enfin procurée par la Mort libératrice. Morceau immense d'un mouvement superbe, auquel devait sûrement applaudir Victor Hugo, et qui s'achève ou plutôt qui s'achemine, comme les propres tirades hugoliennes, vers le mot clausule toujours soigneusement préparé. L'indéniable

1 (Cf. Samuel Chabert : Virgile et Victor Hugo ( « Annales de l'Université de Grenoble », xxn, 53-101).

Et Amédée Guiard : Virgile et Victor Hugo ; Paris,

beauté de ces vers avait frappé Sully-Prudhomme K Nous citerons plus loin cette pièce d'Eschyle.

La spécialité littéraire des tables de Jersey est donc de n'en pas avoir. Elles cultivent tous les genres, comme aussi bien le faisait Hugo, et toutes les manières, la plus grave et la plus bouffonne. Ainsi la « Blague » débite des joyeusetés empruntées, si l'on peut dire, au répertoire du Gavroche des Misérables. Sa verve gamine fait un amusant contraste avec l'ennuyeuse gravité de ses voisins de table.

Mais c'est déjà parler de l'esprit des esprits de Jersey : nous traiterons à part ce sujet dans un des chapitres qui vont suivre.

1 D'après M. Jules Bois. Revue bleue du 27 janvier 1906.

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