CHAPITRE IV La fin des séances
Sommaire. — Hugo et les esprits frappeurs. — Les assiduités de la Dame Blanche. — Trois pièces des Contemplations. — Mme Hugo et la Dame Blanche. — L'affaire de la Jarretière et le départ de Jersey.
Nous savons par le Journal de l'exil (pp. 13, 14), quelle terreur inspiraient à Victor Hugo les apparitions et les esprits frappeurs. Certaine pièce de Toute la lyre (Y Art, VIII) nous donne à entendre qu'il croyait aussi aux songes. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il avait des cauchemars continués pendant la veille, sortes d'hallucinations à forme interprétative, de délire « onirique », dirait le docteur Cabanes. Le Journal de l'exil (pp. 18, 19) nous dit son sommeil troublé par les rendez- vous que lui assignait le fantôme de la « dame blanche de l'île ». Oh cette dame blanche ! Elle intriguait beaucoup Victor Hugo. Ou plutôt elle intriguait beaucoup auprès de Victor Hugo. Elle comptait parmi les habitués des soirées spirites de Marine- Terrace. L'importune s'incrustait chez son hôte. Admise au salon, elle le poursuivait dans l'escalier. Elle lui faisait moins des révélations que des déclarations. Fiez- vous au sérieux des esprits ! Bref, elle tirait un parti merveilleux de son incognito qui
ne lui messayait pas, et qui ajoutait même à son personnage le charme irritant d'un loup de satin. Il ne semble point, en tout cas, que cette insistance ni que ce mystère aient déplu à Victor Hugo qui marivaudait volontiers avec elle. Je tiens pour certain, quant à moi, que « l'ange blanc », l'inconnue « voilée » et le spectre au « front blanc » des trois Contemplations si curieuses et parfois si semblables, dont je vais citer quelques passages, ne font qu'un seul personnage avec la mystérieuse « dame blanche ». Au surplus, leurs dates de composition situent ces pièces en pleine crise spirite.
Marine-Terrace. Nuit du 30 mars 1854.
Horror.
Esprit mystérieux qui, le doigt sur la bouche, Passes..., ne t'en va pas I parle à l'homme farouche
Ivre d'ombre et d'immensité ; Parle-moi, toi, front blanc qui dans ma nuit te penches ! Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches
Comme un souffle de la clarté !
Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte ? Est-ce toi qui heurtais l'autre nuit à ma porte
Pendant que je ne dormais pas?
C'est donc vers moi que vient lentement ta lumière? La pierre de mon seuil peut-être est la première
Des sombres marches du trépas.
Peut-être qu'à ma porte ouvrant sur l'ombre immense L'invisible escalier des ténèbres commence ;
Peut-être, ô pâles échappés, Quand vous montez du fond de l'horreur sépulcrale, O morts, quand vous sortez de la froide spirale,
Est-ce chez moi que vous frappez?...
Sois la- bienvenue, ombre ! ô ma sœur, ô figure Qui me fais signe alors que sur l'énigme obscure
Je me penche, sinistre et seul ; Et qui viens, m'effrayant de ta lueur sublime, Essuyer sur mon front la sueur de l'abîme
Avec un pan de ton linceul...
Marine -Terrace. Janvier 1854 (date donnée par le volume). 11 janvier 1855 (date donnée par le manuscrit).
A celle qui est voilée.
Tu me parles du fond d'un rêve Comme une âme parle aux vivants ; Comme l'écume de la grève Ta robe flotte dans les vents...
Tu me dis de loin que tu m'aimes, Et que, la nuit, à l'horizon, Tu viens voir sur les grèves blêmes Le spectre blanc de ma maison...
Parfois, comme au fond d'une tombe, Je te sens sur mon front fatal, Bouche de l'inconnu d'où tombe Le pur baiser de l'idéal...
Change en perles dans mes décombres Toutes mes gouttes de sueur !
Viens poser sur mes œuvres sombres Ton doigt d'où sort une lueur.
Jersey, septembre 1853 (date donnée par le volume). 23 août 1855 (date donnée par le manuscrit).
Apparition.
Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête... Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit? Lui dis- je. Il répondit : « Je viens prendre ton âme. » Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme...
Et l'ange devint noir, et dit : « Je suis l'amour. »
Mais son front sombre était plus charmant que le jour.
Autour de Victor Hugo, on prit ombrage de cette ombre. Tant qu'il ne s'était agi que de Shakespeare, de Walter Scott, de Molière, d'Eschyle, ou d'autres revenants de moindre importance, Mme Hugo avait encore toléré leurs assiduités. Après tout, les allées et venues de ces esprits troublaient la paix de la maison, mais pas celle du ménage. Désormais, il en allait tout autrement. La patience poussée plus loin se fût méprisée ellemême. Alors c'était la scène d'intérieur, banale... Mme Hugo était, à Marine-Terrace, le seul homme de la maison. D'abord ébranlée comme tous les
autres le soir où était apparue Léopoldine, elle n'avait pas tardé à se reprendre. En particulier, elle s'était toujours refusée à admettre qu'il y eût des âmes dans les cailloux, dans les plantes et dans les bêtes. Son gros bon sens protestait. Elle tirait de cette incrédulité virile une sorte de bénéfice moral dont elle jouait, avec une féminité consommée, contre la crédulité de son mari. Sa mauvaise humeur s'épanchait en reproches de pusillanimité, et en rappels de souvenirs du temps qu'il était petit : « Tu as toujours eu cette disposition... »
Toujours! Se souvenait-il? Il y avait très longtemps de cela, dans ce vieux jardin des Feuillantines où s'était écoulée son enfance et qui avait été son premier et véritable éducateur, il s'était initié à cette volupté de la peur : dans un coin, entre des ronces, un puisard desséché ouvrait son œil sans regard :
Que de choses il y avait pour lui dans ce puisard où il n'y avait rien ! Il y avait surtout « le sourd »..., ce monstre fabuleux qui a des écailles sous le ventre et qui n'est pas un lézard, qui a des pustules sur le dos et qui n'est pas un crapaud, qui habite les trous des vieux fours à chaux et des puisards desséchés ; noir, velu, visqueux, rampant ; tantôt lent, tantôt rapide ; qui ne crie pas, mais qui regarde ; et qui est si terrible à voir que personne ne l'a jamais vu l.
1 D'après Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie : « Les Feuillantines. » On sait que le témoin est Mme Hugo.
Plus tard, c'est la même chose ; il prend des années sans prendre du courage :
Tu as toujours eu cette disposition. Quand Saxe- Cobourg est mort, et que sa mère est entrée dans ta chambre, la vue du désespoir de cette grande femme t'a causé une telle frayeur que, pendant quinze jours, tu ne pouvais rester seul une fois la nuit tombée. C'a été la même chose avec la vision que tu as racontée comme étant le rêve du dernier jour d'un condamné. L'apparition de cette vieille femme t'a poursuivi longtemps \
Sans cesse, elle remuait cruellement devant lui tant de souvenirs peu héroïques. Ces querelles domestiques contribuèrent-elles à faire cesser les expériences spirites de Marine-Terrace 2? Je ne serais pas éloigné de le croire. Mais un événement imprévu y contribua plus efficacement à coup sûr : le départ de Jersey.
A la suite d'incidents divers sur lesquels nous n'avons pas à nous étendre ici, les proscrits de
1 Le journal de l'exil, p. 43. D'après Paul Berret. La philosophie de Victor Hugo, op. cit., p. 55.
8 N. Martin-Dupont attribue leur cessation à l'intervention du poète lui-même. Son témoignage qui comporte d'ailleurs certaines inexactitudes de détail, se tait sur l'influence personnelle de Mme Hugo. « Chez Victor Hugo, écrit-il (op. cit., p. 94), l'on évoquait l'esprit de Léopoldine, qui répondait en très beaux vers. Les tables tournantes faisaient rage ; qui s'y installait le soir s'y retrouvait à l'aube. Cependant Victor Hugo, craignant que peut être à ce jeu le bon sens de quelquesuns ne vînt à sombrer, fit défense expresse à quiconque de se livrer chez lui à ce passe-temps dangereux. »
Jersey avaient tenu, dans leur journal L'Homme, des propos jugés offensants pour la reine d'Angleterre. Les plus débiles de leurs traits n'étaient pas les moins cruellement sentis. Une allusion, d'un esprit douteux, mais sans grande malice, à la Jarretière dont la souveraine portait l'ordre, causa une telle blessure à l'amour-propre britannique, que trois rédacteurs de L'Homme furent expulsés de l'île. Hugo, s'étant solidarisé avec eux, dut quitter l'île à son tour, le 31 octobre 1855. Les semaines qui précédèrent ce départ, toutes remplies par les incidents qui le motivèrent, ne laissèrent guère aux habitants de Marine-Terrace le loisir ni la liberté d'esprit nécessaires pour vaquer à leur récréation favorite des tables. Les procèsverbaux publiés par Gustave Simon s'arrêtent au 2 juillet 1855.
Section II.