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CHAPITRE V L'esprit hugolien des esprits

Sommaire. — L'esprit de Victor Hugo. — L'esprit des esprits de Jersey ressemble à celui de Hugo. L'antithèse source de gaîté : sublimes personnages aux propos familiers ; menus personnages aux propos solennels. — Bêtes et gens. — Exemples de traits d'esprit des esprits. — Leur joie fait peur.

L'esprit chez Victor Hugo n'est guère qu'une des formes de sa tendance à l'antithèse. Il consiste moins en fines allusions, en subtilités ingénieuses, qu'en oppositions énormes *. Le rire naissant toujours de la constatation d'une disproportion, ces mariages mal assortis, ces accouplements mons-

1 Auguste Rochette: L'Esprit dans les Œuvres poétiques de Victor Hugo. Paris. Champion, 1911, in-8°.

trueux, obtiennent toujours leur succès de gros rire.

Les esprits de Jersey ne manquent pas d'esprit. Mais, proches parents du maître, ils émeuvent en nous le gros rire plutôt que le sourire. Etres formidables, ils agitent une ironie massive. Leurs mains inhabiles aux jeux délicats ne sauraient manier sans dommage les mots subtils, les fines pensées, bibelots fragiles. Ils se plaisent à entrechoquer, en des heurts retentissants, le zénith et le nadir. La gaîté qu'ils provoquent repose sur des antithèses hyperboliques.

Voici par exemple de sublimes personnages, consacrés par la légende, par l'histoire, ou par leur propre mystère : Jésus-Christ, Mahomet, l'Ombre du Sépulcre, qui s'interrompent dans leur parler magnifique pour se jouer en des familiarités soudaines. Le 26 février 1854, Molière et Auguste Vacquerie sont aux prises. Le grand comique fait des réponses qui, on va le voir, ne manquent pas d'esprit d'à-propos, mais dont la verdeur convient mal à la solennité du trépied.

Vacquerie. — Je t'ai fait une question, j'attends que ta réponse soit complète pour la juger...

Molière. — Attends.

Vacquerie. — C'est justement ce que je faisais, j'attendais.

Molière. — Oui, et même tu as l'air de t 'embêter beaucoup.

Vacquerie. — Ce n'est pas d'une élégance parfaite.

Molière. — Vous m'embêtez, Madame.

(Note de Vacquerie : Dans un drame en vers que j'ai écrit l'autre année, j'ai fait cet hémistiche : Vous m'embêtez, Madame).

Molière, dans la même séance, fait alterner les vers et la prose et, dans ses vers, juxtapose aux symboles éthérés les images triviales.

Molière. — ...

Moi je plonge mon aile aux blonds cheveux de l'astre Et laisse vos groins à leurs tas de fumier :

(Trois coups.)

Vacquerie. — Que veux-tu changer?

— Cheveux.

— Que mets-tu à la place?

— Rayons.

Vacquerie. — Mais « cheveux » était très bien.

— Il fallait le dire, muet intéressant Nous aimons

assez, nous autres, quand nous dictons des vers, qu'on nous semble ému de ce que nous disons, comme Hugo par exemple, et que l'esprit qui a l'honneur d'écrire sous notre dictée ait une attitude moins silencieuse, qu'un huissier qui fait des écritures. Maintenant, je reprends.

(Séance du 26 janvier 1854.)

(Victor Hugo, sorti pendant la séance, était absent durant cette petite scène.)

Marat fait montre d'un esprit de cette sorte, quand, le 29 septembre 1853, chez Leguével, interrogé sur les républicains de 48, il donne d'eux cette définition inattendue : « républicains... au biberon ». L'Ombre du sépulcre, en particulier, multiplie ces

allées et venues entre l'empyrée et la terre. Elle fait se succéder sans transition l'essor de son vol et l'humble démarche, le mot noble et le sermo ftedestris. « Votre sublime... est un cul de bassefosse. » « Votre ciel est... le plafond d'une cave. » s Votre langue... est un bruit relié dans un dictionnaire. »

Voici au contraire, de simples animaux, le Lion d'Androclès, l'Anesse de Balaam, qui comme l'Ane du poème, prennent des attitudes héroïques et un ton solennel. Ils parlent aux humains de très haut. Quand, se souvenant de leur personnage animal, ils consentent à parler en bêtes, le comique de leurs paroles n'est que plus irrésistible.

C'est ainsi par exemple que le Lion d'Androclès, n'ayant aucun morceau littéraire à se mettre sous la dent, désire être interrogé en vers, afin d'avoir quelque « bon os à mâcher ». Vacquerie se propose comme pourvoyeur de la viande désirée. Mais le lion récuse cette pitance. Il ne l'acceptera que de la main de Victor Hugo.

« Vacquerie. — Je te remercie de demander des vers à Victor Hugo... Mais il me semble que la manière dont tu les demandes n'est pas très gracieuse pour moi... Et tu me remercies en disant qu'il faut que Victor-Hugo fasse des vers pour qu'il y ait un bon os à mâcher. Ceci ne me parait pas très reconnaissant pour mes vers.

Le Lion d'Androclès:

Eh bien, je me dédis. Fais les vers à cet être. C'est toi que je choisis. Mais surtout fais-les beaux, Car, pour que le lion consente à s'en repaître. Il faut beaucoup de moelle au fond de beaucoup d'os.

Vacquerie. — Tu me punis spirituellement d'une question que je t'ai faite presque comme une plaisanterie. »

Mais au fond la qualité des esprits évoqués est de minime importance. Anges ou bêtes, ils présentent tous sur l'homme cette supériorité essentielle d'être des esprits. Ils dominent de tout leur mystère, comme Hugo de tout son orgueil, le pauvre néant que nous sommes. Leur esprit consiste dans une ironie transcendante dont l'antithèse est l'expression la plus habituelle. Il serait vain de multiplier les exemples. Une seule et dernière citation suffira. Elle nous offrira une succession typique de trois « poètes » divers, dont Hugo en personne, chez lesquels nous reconnaîtrons aisément, pour peu que nous ayons d'expérience de la littérature hugolienne, la même manière, les mêmes manies.

Molière :

L'esprit veut à son tour courber les sens rebelles A la pensée, aux mots par l'homme estropiés. Philaminte à la fin songe tant à ses ailes Que Chrysale n'a plus de souliers à ses pieds *.

1 Ces vers « hugoliens » furent d'ailleurs dictés en l'absence de Victor Hugo qui n'entra à la séance qu'après que la table les eut frappés.

Toute œuvre a deux aspects et tout drame a deux ailes, L'une que plume en bas le critique anxieux, ' L'autre qui vole et plane aux voûtes éternelles.

Penseur, voici le sens de mes Femmes savantes : Philaminte est l'esprit et Chrysale est le corps.

(26 février.)

Le poète a Molière :

Les rois et vous, là-haut, changez- vous d'enveloppe? Louis XIV au ciel n'est-il pas ton valet? François Premier est-il le fou de Triboulet? Et Crésus le laquais d'Esope?

L'Ombre du Sépulcre (et non Molière) au poète :

Le ciel ne punit pas par de telles grimaces, Et ne travestit pas en fou François premier. L'Enfer n'est pas un bal de grotesques paillasses, Dont le noir châtiment serait le costumier.

(Séance du 10 février 1854.)

L'esprit est un mot bien difficile à définir. Mais on s'accorde à y voir un jeu. Un jeu pour celui qui s'y livre, comme pour celui qui s'en donne le spectacle. Or les règles du jeu excluent, par définition même, tout ce qui peut nuire à la simplicité de notre plaisir. Ce qui manque aux revenants de Jersey pour se conformer à ces règles, c'est d'abord qu'ils sont des revenants. Leur rire est d'une tête de mort. Des sous-entendus redoutables, des suggestions fantastiques, gâtent pour nous le plaisir de leurs fantaisies. Leur joie fait peur.

Puis ils se prennent trop au sérieux. Il leur manque le sourire. Le pli de leur front contrarie l'épanouissement de leurs lèvres. Et des nôtres. Mais, au fait, voilà justement pourquoi le sourire ne peut éclore non plus chez ce demi-dieu de Victor Hugo. Les fantômes spirites de Jersey ne laissent pas d'être spirituels. Mais à leur façon : à la façon de Victor Hugo.

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