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CHAPITRE VI Les idées hugoliennes des esprits

Sommaire. — Une distinction. — La métempsychose. — Pas d'enfer. — L'expiation. — Confidences du poète. — Les sources érudites de la philosophie du poète et des tables. — Aveux du poète. — Services rendus par les tables à Hugo philosophe.

Ce qui nous frappe en effet chez ces esprits frappeurs, c'est leur esprit d'imitation. Leur mimétisme ne se traduit pas seulement dans les manifestations de leur gaîté, mais dans leurs idées et dans leur style. Ils pensent et ils parlent « à la manière » de Victor Hugo. Ils composent sur les siennes leurs attitudes philosophiques et littéraires.

Mais avant de montrer à quel point ils épousent ses idées, il convient de faire entre leurs réponses une distinction. Il y a celles qui ne présentent aucun intérêt philosophique : c'est le cas d'Annibal nommant de leurs noms indigènes les quatre temples d'argent de Carthage ; c'est encore le cas de la table répondant : Augusta! à cette question de Kessler : « Je pense un mot. Veux-tu le deviner? » Et il y a celles qui supposent l'adhésion à un cer-

tain système religieux, politique ou social. Je néglige les premières sur lesquelles je ne reviendrai qu'à la fin de cette étude lorsque j'essaierai d'élucider le mystère des tables. Quant aux secondes, on ne peut pas ne pas constater qu'elles sont parfaitement accordées à l'état d'esprit particulier de Victor Hugo.

La philosophie professée par les tables de Jersey n'est en somme qu'une systématisation de la métempsychose. C'est la métempsychose appliquée à une doctrine de rédemption universelle, ou, si l'on veut, substituée au dogme, prétendu barbare, de l'enfer. C'est un purgatoire généralisé. Les âmes survivent aux corps, mais réintègrent à nouveau la matière. « Réincarnation » qui est une sanction. Elles s'enfoncent dans les formes inférieures de l'être (animal, minéral), ou bien elles remontent vers les formes plus parfaites de l'homme ou de l'ange, selon que leur existence présente a mérité la récompense ou le châtiment. Tout vit et pense, dans le monde, à des degrés divers. Par delà les apparences impassibles, immobiles et muettes, l'œil du spirite voit une nature toute frémissante de vie, qui saigne et qui souffre dans l'horreur aveugle de la matière ou dans la chair punie des animaux, qui s'épure et qui chante dans les hauteurs de l'esprit.

Pas de peines éternelles ! Surtout pas de peines éternelles ! Il faut des sanctions. Oui ! Mais pas de condamnation sans recours ! La théorie de la

métempsychose et des épurations renouvelées dans des incarnations successives permet de concilier l'amour et la justice. Il existe des condamnés, mais pas des damnés.

« Ce châtiment sera-t-il éternel?

Moïse : Tous les criminels se transfigureront lentement et deviendront des justes. Le rayonnement lointain de Dieu fondra ces cœurs de glace, et leurs crimes s'écouleront en avalanches dans l'abîme du pardon divin. » (Séance du 8 décembre 1853.)

En attendant leur rentrée en grâce, tous ces criminels subissent dans leur prison de matière des châtiments proportionnés à leur crime. Depuis le caillou du chemin jusqu'aux astres du ciel, tout l'univers est vivant. Enfouissement universel qui est la condition et la forme de l'expiation des coupables. Par ailleurs, si mérité que soit leur supplice, il faut s'apitoyer sur leur sort, en raison même de leurs souffrances.

« Moïse. — ... Judas a péché en trahissant, il est prisonnier de sa trahison. Caïn a péché en tuant son frère, il est au carcan dans son meurtre. » (Séance du 8 décembre 1853.)

Tout souffre, tout gémit, tout travaille au supplice, Le bourreau souffre autant que le cœur châtié ; Quand je mets Prométhée au haut du précipice, Le vautour qui le mord me fait aussi pitié.

(Séance du 7 février 1854. Vcspn't d'Eschyle.)

Victor Hugo a donné, en 1854, un admirable commentaire de cette doctrine d'expiation dans « Ce que dit la Bouche d'Ombre » (1854) des Contemplations :

« Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route,

Que, de l'astre au ciron, l'immensité srécoute

Que tout a conscience en la création...

... Tout parle. Et maintenant, homme, sais- tu pourquoi

Tout parle? Écoute bien. C'est que vents, ondes, flammes,

Arbres, roseaux, rochers, tout vit : tout est plein drâmes.

Ayez pitié... Voyez des âmes dans les choses... Hélas ! le cabanon subit aussi l'écrou. Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou... La hache souffre autant que le corps... etc..

Mais bien avant les expériences de tables tournantes de 1853, les éléments de cette philosophie spirite préexistaient dans sa pensée.

Plus d'un an avant les séances de Jersey, le Journal de VExil1 rapporte de lui des confidences significatives. On sait que ce Journal, rédigé par sa fille Adèle, relate au jour le jour les propos tenus

1 O. Uzanne en a publié en anglais des fragments dans le Scribner*s Magazine de novembre 1892 ; et en français- dans le Figaro dtt 2® octobre 1892,. et dans mie brochure tirée seulement à 200 exemplaires : Les. propos de table de Victor Hugo en exil (Paris, 1892, Administration de l'Art et Vidée, ancienne maison Quanti». ) Des passages' en ont aussi été reproduits dans le Gaulois du 26 novembre 1896, sous la signature de Th. Beaujard. Sur la singulière fortune de ce manuscrit, voir Paul Berret : la Philosophie d& V. Hugo, pp. 33-34.

par le poète à ses familiers, depuis juillet 1852 jusqu'au début de 1856 ; or, voici ce que l'on peut y lire à la date du 17 avril 1852 :

L'homme souffre parce qu'il expie dans ce monde une faute qu'il a commise dans un monde antérieur. De la bonne ou de la mauvaise conduite de l'homme dépend sa rentrée dans l'existence primitive et heureuse, et, de la même manière, chaque chose de la nature se transformera. La vie minérale passe à la vie organique végétale, la vie végétale devient la vie animale... Au-dessus, la vie intellectuelle. L'homme occupe le plus bas degré de l'échelle intellectuelle, échelle invisible et infinie par laquelle chaque esprit monte dans l'éternité et dont Dieu est le sommet.

D'abord les seules tendances de sa nature le prédisposaient depuis toujours à animer l'univers et à supprimer toute limite à la « pitié suprême ». Mais, en fait, même si ses propres réflexions n'eussent point abouti à la découverte de cette philosophie, il en eût trouvé les éléments dans ses lectures antérieures à l'exil.

Delisle de Salles, philosophe aujourd'hui bien oublié, mais qui eut son moment de célébrité, avait publié un Traité de morale pour V espèce humaine, ou Philosophie de la nature réimprimé en 1804, dont Hugo possédait à Guernesey un exemplaire x, ouvrage dans lequel on pouvait lire ce qui suit : « ... tout est sensible, les plantes sont sensibles, un

D'après M. Paul Berret : La philosophie de V. Hugo.

arbre a des organes, tout vit, tout se nourrit, la nature n'a qu'une loi. On ne peut blesser aucun être sans outrager cette nature ».

Lamartine, de son côté, fait de la métempsychose une sanction et une épuration. « Les naufragés de la terre, disait-il à son ami Lacretelle, sont recueillis après la mort dans une autre sphère... Puis... ils retombent dans d'autres batailles, dans d'autres univers, sous un autre soleil, dans une autre épreuve1...» «La lumineuse théorie des sphères, des incarnations sans fin dans les humanités renouvelées, et des épurations successives... (Lamartine) inclinait vers cette vraisemblance 2. » En 1837, n'avait-il pas écrit dans La Chute d'un ange (8e Vision), en parlant de l'homme :

Restituant au sol l'enveloppe grossière, Il dépouille en mourant ses vils sens de poussière... Selon que son travail le corrompt ou l'épure, Remonte, ou redescend du poids de sa nature... Quand il a dépouillé ce corps matériel, Descendre ou remonter, c'est l'enfer ou le ciel !

Or, Victor Hugo avait lu de fort près La Chute d'un ange, et même il s'en est inspiré plus d'une fois 3.

1 Lacretelle : Lamartine et ses amis, p. 62.

2 Ibid., p. 270. "

3 Voyez les nombreuses concordances de pensées et d'images entre les deux poètes, que je signale dans les notes de mon édition de La Chute d'un ange. (Vitte, édit. 1926, notamment pp. 289, 295-297, 302-303). Voyez aussi M. Paul Berret, op. cit., p. 127.

Lorsqu'un an après le début des séances de Jersey, Victor Hugo affirmait qu'il était le premier dans ce siècle à avoir parlé de cette animation universelle, il se décernait donc une priorité imméritée.

Dans ce siècle, je suis le premier qui ait parlé, non seulement de l'âme des animaux, mais encore de l'âme des choses. Dans rua vie, j'ai constamment dit, lorsque je voyais casser une branche d'arbre, arracher une feuille : « Laissez cette branche d'arbre, laissez cette feuille... Quant aux animaux, non seulement je n'ai jamais nié leur âme, mais j'y ai toujours cru.

(Le Journal de Vexil, septembre 1854.) (D'après P. Berret, La Philosophie de Victor Hugo, p. 3.4.)

Mais un point essentiel de son témoignage doit pourtant être retenu,, c'est l'aveu qu'il connaissait l'essentiel de la doctrine spirite avant qu'elle ne lui revînt confirmée par l'autorité du trépied* On pourrait d'ailleurs rapporter, de lui, d'autres aveux semblables :

« J'avais trouvé par la seule méditation plusieurs des résultats qui composent aujourd'hui la révélation de la table... j'en avais entrevu d'autres, qui restaient dans mon esprit à l'état de linéaments confus... Cela est exact au point que j'ai été un moment contrarié dans mon misérable amour-propre humain par la révélation actuelle, venant jeter autour de ma petite lampe de mineur une lumière de foudre et de météore. Aujourd'hui les choses que j'avais vues en entier, la table les confirme, et les

demi-choses, elle les complète. En cet état d'âme, j'ai écrit... »

(D'une question de V. Hugo dans la séance du 19 septembre 1854.)

On dirait que les esprits de Jersey s'appliquent à refléter les idées du poète. Quand ces esprits répondent à un nom historique, il peut exister alors de singulières contradictions entre les idées qu'ils représentent dans l'histoire et les discours que la table leur fait tenir. C'est ainsi que l'on est pas médiocrement surpris de voir Jésus-Christ converti dans l'au-delà à la religion de Victor Hugo.

Mais notez que le poète est surpris tout le premier de ces rencontres inattendues. Ses étonnements mêmes suffisent à écarter tout soupçon de supercherie ou de mauvaise foi. Les témoignages de ces étonnements sont nombreux dans les compte-rendus des séances.

« Jésus-Christ. — ... Les tables jetteront des vérités surnaturelles dans le vrai humain ; elles prouveront la fraternité des hommes avec les bêtes ; l'égalité des bêtes avec les plantes, l'égalité des plantes avec les pierres, la solidarité des pierres avec les étoiles, elles feront monter... » (Séance du 22 mars 1855.)

Hugo, frappé par tout ce que cet animisme universel offre de commun avec sa propre philosophie antérieure, et avec les vers de Magnitudo

parvi et de Ce que dit la Bouche d'ombre, note ici entre parenthèses :

(J'ai écrit tout ceci en vers ces jours passés.)

Et la séance, par la suite, ne fera qu'accentuer ces concordances, et confirmer l'étonnement du poète. Étonnement d'autant plus justifié que la table déclare ignorer les vers auxquels le poète fait allusion. « Connais-tu, lui demande le poète, des vers que j'ai faits ces jours-ci, et qui sont par le fond et par beaucoup de détails, identiques à ce que tu viens de nous dire? Il est arrivé plus d'une fois que les êtres mystérieux qui nous parlent par la table nous ont dit connaître nos travaux? » Réponse : « Non ».

Le 15 mars 1854, l'esprit qui agite la table déclare encore être Jésus-Christ. Il commence par critiquer le druidisme et le christianisme. Puis il exalte la révélation nouvelle apportée par un mystérieux chemineau.

« Jésus-Christ. — ... un jour, tout à coup, dans le temple, un inconnu entra vêtu de haillons, ... tenant le formidable bâton de voyage de l'avenir ; c'était le mendiant Esprit-humain ; ... c'était le marcheur de l'ombre ; c'était le promeneur des abîmes, ... le faiseur de millions de lieues de l'immensité ; c'était l'être... qui pense ; c'était le grand interlocuteur de Dieu... » (Séance du 15 mars 1854.)

Or, en marge du procès-verbal, Victor Hugo transcrit une strophe écrite par lui le Ier janvier

précédent. L' « interlocuteur de Dieu y figure en toutes lettres, et l'idée du « mendiant » sublime, sans que le mot y soit, est largement paraphrasée avant la lettre dans la définition qu'il donne du poète-prophète, contre lequel s'acharne et aboie la foule grégaire :

Victor Hugo. — J'ai fait ces vers :

Le prophète et le poète Affirment l'être au néant :

La terre écoute, inquiète, Cet archange et ce géant :

La foule aux vils dialogues, Ce tas de loups et de dogues Qui rôdent sous le ciel bleu, Tout ce noir troupeau qui vit Aboie après le génie Interlocuteur de Dieu.

Ces vers seront recueillis plus tard dans La Dernière gerbe.

Dans le temps que le poète humanitaire caressait le plus assidûment son rêve de fraternité universelle et d'embrassade générale, son messianisme généreux recevait l'assentiment d'un des plus notables habitants de l'invisible : Y Ombre du Sépulcre. Mais les formules mêmes dont le mystérieux personnage libellait son adhésion ressemblaient tellement à celles dont s'était servi le poète, que celui-ci se montrait à la fois surpris et flatté de cette communauté imprévue de pensée et de langage.

56 VÏCTOB HUGO SPIRITE

« L'Ombre du sépulcre, — Un immense besoin de dévouement voilà la loi des mondes ; ... le firmament, c'est la république symbolique qui mêle les astres de tous les rangs et réalise la fraternité...

V, Hugo : J'ai dit :

L'avenir, c'est l'hymen des hommes sur la terre Et des étoiles dans les cieux \ »

(Séance du iS décembre 1854.)

Hugo est un verbal et un visuel ; il appartient à cette famille d'esprits pour qui la pensée est, comme nous disons entre pédants, « conditionnée » par l'expression. Le mot précède, provoque en quelque façon et, pour ainsi dire, engendre l'idée. Elle ne prend corps et vie qu'à l'appel précis du mot apparu nettement, et distinctement entendu. Victor Hugo parle d'abord, il pense ensuite. Il ne conçoit vraiment les choses qu'après les avoir perçues sensiblement par la vue et par l'ouïe, sous la forme matérielle du signe et du son. Les tables rendirent à sa pensée philosophique, jusquelà indistincte, le service de la lui renvoyer parlée, matérialisée, et dans des conditions d'autant plus impressionnantes, et plus aptes à forcer son attention, qu'elles lui semblaient magiques.

Sa pensée réagissant à son propre écho, se fixe dès lors et se définit pleinement. Antérieurement

. 1 Ces vers de Hugo figurent dans Tout le passé et tout l'avenir, pièce écrite da 7 au 17 juin 1854 et recueillie dans la Légende des siècles.

aux séances de Jersey, les éléments de sa métaphysique spirite (croyance à l'animation universelle, à la nécessité d'une survie et d'une sanction, mais d'une sanction qui ne fût pas l'enfer) existaient chez lui à l'état fragmentaire, et comme isolés les uns des autres. L'étincelle jaillie des tables précipite en une vaste synthèse ces aspirations jusque-là éparses : elles se rejoignent et s'ordonnent dans l'unité d'un système cohérent.

Hugo fait ainsi un véritable progrès dans la connaissance de lui-même. Et c'est dans le premier enthousiasme de cette découverte récente qu'il écrit à Mme de Girardin, le 4 janvier 1855, la lettre triomphale déjà rapportée :

« Les tables nous disent des choses surprenantes.,. Paul Meurice vous a-t-il dit que tout un système cosmogonique par moi trouvé et à moitié écrit depuis vingt ans, avait été confirmé par les tables avec des élargissements magnifiques?... »

Comme Narcisse, il se penche sur la fontaine, tout étonné, et plus encore ravi, que l'image qu'il en reçoit ressemble si merveilleusement à sa propre image. « Les êtres qui habitent l'invisible, observet-il au cours de la séance du 19 septembre 1854... voient la pensée dans nos cerveaux... Les êtres mystérieux et grands qui m'écoutent regardent quand ils le veulent dans ma pensée comme on regarde dans une cave avec un flambeau. »

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