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LA GROSSE COULEUVRINE DE GAND

(Dessin de Victor Hugo.)

Dans les champs de Fleurus les torches de l'orage

De nos soldats vainqueurs éclairaient le passage ;

Ils marchaient, et le bruit des tonnerres lointains

Ressemblait à l'écho de leurs canons éteints.

Là, tout est citoyen, et cette foule immense

Dans son recueillement, comme un seul homme, pense.

Hélas ! le temps n'est plus où leurs vieux bataillons

Combattaient l'ennemi dans ses propres sillons;

Leur fortune a changé ; leur courage est le même :

Tous savent que demain, dans un duel suprême,

Sous leurs aigles voilés de longs crêpes de deuil,

Des portes de la France ils défendront le seuil

Un seul homme est parjure à ce pacte unanime:

Du drapeau que la gloire avait fait légitime,

Il s'éloigne, sans bruit, la veille d'un combat;

De la foi militaire, odieux apostat,

Comme, d'un pied furtif, dans l'ombre et le mystère

Sort du lit conjugal une femme adultère,

Dès que la nuit profonde a noirci l'horizon,

Dégradé par ses mains, rêvant la trahison,

D s'est enfui ; demain quand l'aube matinale

Ouvrira pour les chefs la tente impériale,

Dans ce noble cortège au grand conseil admis,

Un seul fera défaut... il est aux ennemis.

Le traître s'est fait justice; Il se chasse de nos rangs ; Ah ! que son nom retentisse, Maudit par les vétérans!

Reniant l'aigle des braves, Qu'à Wellington, qu'aux Bataves Il vende un honteux appui; Grâce à la fuite d'un lâche, L'armée est pure et sans tache; On combattra mieux sans lui.

Voyez sous l'ombre enflammée, Ces agiles fantassins, Qui sur le front de l'armée Tourbillonnent par essaims ; Et ces preux, de haute taille, Formant trois corps de bataille; Puis ces guerriers indomptés, La Garde! qui ne s'élance Qu'alors que dans la balance Tous les glaives sont jetés.

Epuisés d'une victoire Qu'ils cueillirent en chemin, Ils préparaient pour l'histoire La page du lendemain.

Parfois, dans les airs humides, Au feu des éclairs rapides, Scintillaient les aigles d'or, Qui, les ailes éployées, Dans les plaines foudroyées, Semblaient prendre leur essor.

La pluie aux gouttes glacées Ruisselle des vêtements, Des enseignes affaissées, Du cou des chevaux fumants.

Ralliés à leur bannière, Les fantassins dams l'ornière Traînent leurs pas ralentis, Et les cavaliers plus sombres Soulèvent, comme des ombres, Leurs manteaux appesantis.

Voici les monts et les plaines Que le chef leur a promis; Ils ont oublié leurs peines En face des enneanis.

Nulle plainte ne s'élève, On ne veut repos, ni trêve, Ni sommeil, ni doux festins ; Qu'importe l'eau qui ruisselle?

Le Mont-Saint-Jean étincelle Du feu des bivacs lointains.

Les défenseurs britanniques Apparaissent sur les monts, Comme dans nos jeux scéniques Errent de rouges démons.

On distingue, à leur costume, Ces soldats nés dans la brume, Les Ecossais demi-nus; Au centre sont les Bataves, Qui regrettent d'être braves, Et de nous avoir connus.

Et bientôt, un vent magique, Au premier rayon qui luit, Découronne la Belgique Des nuages de la nuit; Voyez, au-delà des crêtes, Le noir manteau des tempêtes Qui s'affaisse en larges plis; Salut, clarté d'espérance!

Que Dieu protège la France!

C'est le soleil d'Austerlitz!

Calme imposant, que rien ne trouble encore

Ni bruits confus dans la forêt sonore,

Ni villageois qui, d'un chant de gaîté,

Va saluant un beau matin d'été,

Bientôt, hélas ! pour mourir et s'éteindre,

Quand le vent du matin soufflant sur notre armée,

Entrouvre lentement le dôme de fumée,

L'intelligent soldat tourne un œil scrutateur

Sur la haute colline où plane l'Empereur;

Il est là: la bataille à peine commencée,

Il cerne l'horizon dans sa vaste pensée:

Il distingue, à travers le brouillard sulfureux,

Les plaines, les vallons coupés de chemins creux,

La lointaine forêt de pins et de mélèzes,

Les plateaux tout rougis des deux lignes anglaises;

Tout est devant ses yeux: par le génie et l'art,

Il ravit, pas à pas, toute chance au hasard,

Combine la victoire, et son œil semble lire

Sur ce grand échiquier où l'on joue un empire.

Quelquefois cependant, le regard soucieux

Et l'oreille inclinée, il consulte les cieux ;

Que fais-tu donc si loin, Grouchy? Qui te retarde,

Excelmans, autrefois toujours à l'avant-garde?

Et Gérard, jamais sourd à l'appel du canon?

Et Vandamme? Et vous de si puissant renom?

Sans doute qu'en voyant votre marche trompée,

Vous brisez dans vos mains votre inutile épée,

Et que vous convoitez, rempli d'un saint courroux,

La plaine étincelante où l'on combat sans vous.

Il ne sera plus temps! Vers les lignes bretonnes Toute l'armée en feu s'ébranle en dix colonnes: Jérôme, le premier, vers leur droite poussé, Veut que le sang d'un roi soit le premier versé; Son aile qu'il entraîne au fond de la vallée, Emporte d'Hougoumont l'enceinte crénelée; En vain ses défenseurs cherchent l'abri des bois; Poursuivie et forcée une seconde fois, L'élite des Anglais vers les monts se replie Sous le choc foudroyant du roi de Westphalie. Le centre de l'armée est accouru : d'ErLon Prodigue ses boulets dans le creux du vallon, Et sur le château-fort, si î-edoutable encore, Reille lance l'obus qui brise et qui dévore.

Montez sur le plateau, centre de l'ennemi,

A vous, soldats de Ney, cuirassiers de VaJmy,

Cavaliers de Milhaud ! partez, la charge sonne.

La voyez-vous passer l'accablante colonne P Ces centaures massifs, aux gigantesques flancs, A la tête de fer, aux pieds étincelants; D'hommes et de chevaux épouvantable trombe, En bloc elle s'élève, en bloc elle retombe, Retentit sur les champs de son passage empreints, Comme un son prolongé de tambours souterrains; Le cou tendu, le sabre au niveau de la tête, Tous, du px*ofond ravin, remontent sur la crête, Et, près de la couvrir de leur immense vol, Sous les pieds des Anglais font palpiter le sol. Voilà l'heure de mort ! puissants hommes de guerre, Consommez aujourd'hui le deuil de l'Angleterre! Que de fois, en pleurant leurs fils et leurs époux, Les femmes d'Albion se souviendront de vous! Ils l'ont voulu : leur joie, au moins, sera complète : Ce n'est plus Fontenoy, bataille d'étiquette, Où vos aïeux, cruels et courtois à demi, Avant de l'égorger saluaient l'ennemi ; Ce n'est point une lutte avec art nivelée, C'est un duel farouche, une ardente mêlée; On se voit face à face, on se prend corps à corps, Le fer a soif du sang, la terre veut des morts. Poussez à l'ennemi, point de coup qui l'effleure, Visez à la poitrine où la plaie est meilleure ; Décidez, sans prétendre à des exploits nouveaux, Qui doit mourir ici des deux peuples rivaux.

La charge a retenti 6ur ces profondes masses ;

Les balles des fusils glissent sur les cuirasses,

Comme en un jour d'été, dans les plaines d'Artois,

La grêle rebondit sur l'ardoise des toits.

Masses d'Anglais! rempart vivant que "ien n'entame,

Ni des hauts cuirassiers la foudroyante lame,

Ni les puissants chevaux sur la ligne élancés!

Ils résistent, debout l'un sur l'autre pressés;

Daus ce carré de fer que la tactique enchaîne,

Nul Anglais ne s'émeut, ni d'effroi, ni de haine;

Mais ce qu'à nos soldats inspire un noble espoir,

Ce qu'ose l'héroïsme, il le fait par devoir.

La guerre est son métier ; dans un jour de bataille,

Pour gagner le salaire, il se bat... il travaille.

Peu soucieux de gloire, il subit le danger

Dans l'ignoble souci du boire et du manger,

Et de ces gras festins exigeant le partage,

Au sang de l'abattoir s'abreuve de courage;

Pareil au journalier, automate banal

Qu'un statuaire adroit met sur un piédestal,

Si ses chefs l'ont voulu, dans sa gêne stoïque,

Il garde tout un jour une pose héroïque;

Son œil n'exprime rien que la morne stupeur;

Immobile soldat, sans courage et sans peur.

Longtemps nos cavaliers se brisent sur la ligne

De ces lourds fantassins, martyrs de leur consigne,

Vingt fois sur ces longs dards, luisant épouvantail,

Les chevaux en délire enfoncent leur poitrail ;

Mais comme de la mer la vague renaissante

Mine à force de chocs, une digue puissante,

La colonne française, en rapides torrens,

Dans sa dernière charge écrase les deux rangs,

Et la mort mille fois, ou donnée, ou reçue,

Au milieu des carrés agrandit une issue.

En vain les Grands-Bretons, immobiles et froids,

Se reforment plus loin en carrés plus étroits,

En vain des autres monts regagnent-ils la cîme,

Partout la main de fer les suit et le9 décime ;

L'orgueilleux Wellington, qui pâlit pour ses jours,

Cuirassé de soldats, étouffé de secours,

De son armée entière attend la dernière heure,

Donne des ordres vains, croise les bras, et pleure.

Maintenant contemplez ce champ de Waterloo, Montez sur ces hauteurs ; quel sublime tableau î Quel spectacle! voyez que la bataille est belle! Le centre des Anglais sous la garde chancelle;

Les Bataves, chassés du château d'Hougoumont, Ont pris pour boucliers les crêtes de ce mont; Vingt mille Anglais, l'orgueil de leur plus forte élite, Couchés après leur mort sur la ligne prescrite, Ensanglantant le mont qui sera leur tombeau; L'aigle de Frédéric s'enfuit devant Lobau. Les bandes de vaincus par la peur entassées, De Bruxelles et d'Anvers inondent les chaussées; Anglais, Hanovriens, fantassins, cavaliers, Débordent les coteaux, franchissent les h ailiers. Ecoutez ralentir, sur le terrain qui crie, Le roulement d'airain du train d'artillerie; C'est une armée en fuite, un immense débris ; Partout notre aigle plane; entendez-vous ces cris Qu'autour de l'Empereur l'enthousiasme inspire? C'est le cri des soldats quand ils sauvaient l'Empire, Sublime Te Deum que leur tonnante voix Fit résonner dix ans à l'oreille des rois!

C'est alors que sonna cette heure solennelle Que Dieu marque du doigt sur l'horloge éternelle. Alors se réveille cette terrible loi Dont l'homme cherche en vain l'insoluble pourquoi, Cette loi qui prescrit, sans le retard d'une heure, Qu'un monarque s'éteigne et qu'un empire meure; Le soir on vit paraître à l'horizon lointain Un Bliicher, un vieillard, prête-nom du destin; Le ciel laissa tomber un atome de sable Sur le géant que tous jugeaient impérissable; L'aigle sans adieu, perdant son foudre accoutumé, S'abima dans la nue et tout fut consommé.

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