‹ Victor Hugo, Waterloo, NapoléonChapitre 34 sur 38 · DANS LA CAMPAGNE DE GAND LE 18 JUIN · texte numérisé non relu

DANS LA CAMPAGNE DE GAND LE 18 JUIN

Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand par la porte de Bruxelles ; j'allais seul achever ma promenade sur la grande route. J'avais emporté les Commentaires de César et je cheminais lentement, plongé dans ma lecture. J'étais déjà à plus d'une lieue de la ville, lorsque je crus ouïr un roulement sourd : je m'arrêtai, regardai le ciel assez chargé de nuées, délibérant moi-même si je

continuerais d'aller en avant, ou si je me rapprocherais de Gand dans la crainte d'un orage. Je prêtai l'oreille : je n'entendis plus que le cri d'une poule d'eau dans les joncs et le son d'une horloge de village. Je poursuivis ma route ; je n'avais pas fait trente pas que le roulement recommença, tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux ; quelquefois il n'était sensible que par une trépidation de l'air, laquelle se communiquait à la terre sur ces plaines immenses, tant il était éloigné. Ces détonations moins vastes, moins onduleuses, moins liées ensemble que celles de la foudre, firent naître dans mon esprit l'idée d'un combat. Je me trouvais devant un peuplier planté à l'angle d'un champ de houblon. Je traversai le chemin et je m'appuyai debout contre le tronc de l'arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un vent du sud s'étant levé m'apporta plus distinctement le bruit de l'artillerie. Cette grande bataille, encore sans nom, dont j'écoutais les échos au pied d'un peuplier, et dont une horloge de village venait de sonner les funérailles inconnues, était la bataille de Waterloo !

Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, j'aurais été moins ému si je m'étais trouvé dans la mêlée : le péril, le feu, la cohue de la mort ne m'eussent pas laissé le temps de méditer ; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand, comme le berger des trou-

peaux qui paissaient autour de moi, le poids des réflexions m'accablait : Quel état ce combat? Etaitil définitif? Napoléon était-il là en personne? Le monde, comme la robe du Christ, était-il jeté au sort ? Succès ou revers de l'une ou l'autre armée, quelle serait la conséquence de l'événement pour les peuples, liberté ou esclavage ? Mais quel sang coulait ! chaque bruit parvenu à mon oreille n'était-il pas le dernier soupir d'un français ? Etait-ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus implacables ennemis de la France ? S'ils triomphaient, notre gloire n'était-elle pas perdue? Si Napoléon l'emportait, que devenait notre liberté ? Bien qu'un succès de Napoléon m'ouvrit un exil éternel, la patrie l'emportait dans ce moment dans mon cœur ; mes voeux étaient pour l'oppresseur de la France, s'il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère.

Wellington triomphait-il ? La légitimité rentrerait donc dans Paris derrière ces uniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des Français ! La royauté aurait donc pour carosses de son sacre les chariots d'ambulance remplis de nos grenadiers mutilés. Que sera-ce qu'une restauration accomplie sous de tels auspices?... Ce n'est là qu'une bien petite partie des idées qui me tourmentaient. Chaque coup de canon me donnait

une secousse et doublait le battement de mon cœur. A quelques lieues d'une catastrophe immense, je ne la voyais pas, je ne pouvais toucher le vaste monument funèbre croissant de minute en minute à Waterloo, comme du rivage de Boulaq, au bord du Nil, j'étendais vainement mes mains vers les Pyramides.

Aucun voyageur ne paraissait ; quelques femmes dans les champs, sarclant paisiblement des sillons de légumes, n'avaient pas l'air d'entendre le bruit que j'écoutais. Mais voici venir un courrier : je quitte le pied de mon arbre et je me place au milieu de la chaussée ; j'arrête le courrier et l'interroge. Il appartenait au duc de Berry et venait d'Alost : « Bonaparte est entré hier (17 juin) (( dans Bruxelles, après un combat sanglant. La « bataille a dû recommencer aujourd'hui (18 « juin). On croit à la défaite définitive des alliés, « et l'ordre de la retraite est donné ». Le courrier continua sa route.

Je le suivis en me hâtant : je fus dépassé par la voiture d'un négociant qui fuyait en poste avec sa famille ; il me confirma le récit du courrier.

Tout était dans la confusion quand je rentrai à Gand : on fermait les portes de la ville; les guichets seuls demeuraient entrebâillés ; des bourgeois mal armés et quelques soldats de dépôt faisaient sentinelle. Je me rendis chez le roi.

Monsieur (1) venait d'arriver par une route détournée : il avait quitté Bruxelles sur la fausse nouvelle que Bonaparte allait y entrer, et qu'une première bataille perdue ne laissait aucune espérance du gain d'une seconde. On racontait que les Prussiens ne s'étant pas trouvés en ligne, les Anglais avaient été écrasés.

Sur ces bulletins, le sauve-qui-peut devint général ; les possesseurs de quelques ressources partirent ; moi, qui ai la coutume de n'avoir jamais rien, j'étais toujours prêt et dispos. Je voulais faire déménager avant moi Madame de Chateaubriand, grande bonapartiste, mais qui n'aime pas les coups de canon ; elle ne me voulut pas quitter.

Le soir, conseil auprès de Sa Majesté ; nous entendîmes de nouveau les rapports de Monsieur et les « on dit » recueillis chez le commandant de la place ou chez le baron d'Eckstein. Le fourgon des diamants de la couronne était attelé : je n'avais pas besoin de fourgon pour emporter mon trésor. J'enfermai le mouchoir de soie noire, dont j'entortille ma tète la nuit, dans mon flasque portefeuille de ministre de l'intérieur, et je me mis à la disposition du prince, avec ce document important des affaires de la légitimité. J'étais plus

(1) Le comte d'Artois. 'plus tard Charles X.

riche dans ma première émigration, quand mon havresac me tenait lieu d'oreiller et servait de maillot à Atala : mais en 1815, Atala était une grande petite fille dégingandée de treize à quatorze ans, qui courait le monde toute seule, et qui, pour l'honneur de son père, avait fait trop parler d'elle.

Le 19 juin, à une heure du matin, une lettre de M. Pozzo, transmise au roi par estafette, rétablit la vérité des faits. Bonaparte n'était point ^ntré dans Bruxelles ; il avait décidément perdu la bataille de Waterloo. Parti de Paris le 12 juin, il rejoignit son armée le 14. Le 15, il force les lignes de l'ennemi sur la Sambre. Le 16, il bat les Prussiens dans ces champs de Fleurus où la victoire semble à jamais fidèle aux Français. Les villages de Ligny et de Saint-Amand sont emportés. Aux Quatre-Bras, nouveau succès : le duc de Brunswick reste parmi les morts. Blûcher en pleine retraite, se rabat sur une réserve de trente mille hommes, aux ordres du général de Bulow ; le duc de Wellington, avec les Anglais et les Hollandais, s'adosse à Bruxelles.

Le 18 au matin, avant les premiers coups de canon, le duc de Wellington déclara qu'il pourrait tenir jusqu'à 3 heures ; mais qu'à cette heure, si les Prussiens ne paraissaient pas, il serait nécessairement écrasé, acculé sur Planchenois et Bruxelles, toute retraite lui était interdite. Surpris

par Napoléon, sa position militaire était détestable ; il l'avait accepté et ne l'avait pas choisie.

Les Français emportèrent d'abord, à l'aile gauche de l'ennemi, les hauteurs qui dominent le château d'Hougomont jusqu'aux fermes de la Haye-Sainte et de Papelotte ; à l'aile droite, ils attaquèrent le village de Mont-Saint-Jean ; la ferme de la Haye-Sainte est enlevée au centre par le prince Jérôme. Mais la réserve prussienne paraît vers Saint-Lambert à six heures du soir : une nouvelle et furieuse attaque est donnée au village de la Haye-Sainte ; Blùcher survient avec des troupes fraîches et isole du reste de nos troupes, déjà rompues, les carrés de la garde impériale. Autour de cette phalange immortelle, le débordement des fuyards entraîne tout parmi les flots de poussière, de fumée ardente et de mitraille, dans des ténèbres sillonnées de fusées à la congrève, au milieu des rugissements de trois cents pièces d'artillerie et du galop précipité de vingt-cinq mille chevaux : c'était comme le sommaire de toutes les batailles de l'Empire. Deux fois, les Français ont crié : Victoire ! deux fois leurs cris sont étouffés sous la pression des colonnes ennemies. Le feu de nos lignes s'éteint; les cartouches sont épuisées; quelques grenadiers blessés, au milieu de trente mille morts, de cent mille boulets sanglants, refroidis et conglobés à leurs pieds, restent debout appuyés

sur leur mousquet, baïonnette brisée, canon sans charge. Non loin d'eux l'homme des batailles écoutait, l'œil fixe, le dernier coup de canon qu'il devait entendre de sa vie. Dans ces champs de carnage, son frère Jérôme combattait encore avec ses bataillons expirants accablés par le nombre, mais son courage ne peut ramener la victoire.

Le nombre des morts du côté^ des alliés était estimé à dix-huit mille hommes, du côté des Français à vingt-cinq mille : douze cents officiers anglais avaient péri ; presque tous les aides de camp du duc de Wellington étaient tués ou blessés ; il n'y eut pas en Angleterre une famille qui ne prit le deuil. Le prince d'Orange avait été atteint d'une balle à l'épaule ; le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche, avait eu la main percée. Les Anglais furent redevables du succès aux Irlandais et à la brigade des montagnards écossais que les charges de notre cavalerie ne purent rompre. Le corps du général Grouchy, ne s'étant pas avancé ne se trouva point à l'affaire. Les deux armées croisèrent le fer et le feu avec une bravoure et un acharnement qu'animait une inimitié nationale de dix siècles. Lord Castlereagh, rendant compte de la bataille à la Chambre des Lords, disait: « Les (( soldats anglais et les soldats français, après l'af- « faire lavaient leurs mains sanglantes dans un « même ruisseau, et d'un bord à l'autre, se con- « gratulaient mutuellement sur leur courage ».

Wellington avait toujours été funeste à Bonaparte, ou plutôt le génie rival de la France, le génie anglais, barrait le chemin à la victoire. Aujourd'hui les Prussiens réclament contre les Anglais l'honneur de cette affaire décisive : mais, à la guerre, ce n'est pas l'action accomplie, c'est le nom qui fait le triomphateur : ce n'est pas Bonaparte qui a gagné la véritable bataille d'Iéna.

Les fautes des Français furent considérables : ils se trompèrent sur des corps ennemis ou amis ; ils occupèrent trop tard la position des Quatre- Bras ; le maréchal Grouchy, qui était chargé de contenir les Prussiens avec ses trente-six mille hommes, les laissa passer sans les voir ; de là des reproches que nos généraux se sont adressés. Bonaparte attaqua de front selon sa coutume au lieu de tourner les Anglais et s'occupa, avec la présomption du maître, de couper la retraite à un ennemi qui n'était pas vaincu.

Beaucoup de menteries et quelques vérités assez curieuses ont été débitées sur cette catastrophe. Le mot : La garde meurt et ne se rend pas, est une invention qu'on n'ose plus défendre. Il paraît certain qu'au commencement de l'action, Soult fit quelques observations stratégiques à l'Empereur : « Parce que Wellington vous a battu, lui répondit « sèchement Napoléon, vous croyez toujours que « c'est un grand général ». A la fin du combat,

M. de Turenne pressa Bonaparte de se retirer pour éviter de tomber entre les mains de l'ennemi : Bonaparte, sorti de ses pensées comme d'un rêve, s'emporta d'abord ; puis, tout à coup, au milieu de sa colère, il s'élance sur son cheval et fuit.

Chateaubriand.

Lord Byron

C'est sur la grande page française de Chateaubriand que nous eussions voulu clore ce recueil, mais trop souvent elle fut mise en parallèle, de même que les fragments de Victor Hugo, avec ce que Lord Byron laissa de sa visité à Waterloo en 1816, pour ne pas nous contraindre à donner ici ce fragment du troisième chant de Childe-Harold. On sait que l'Angleterre, faisant, enfin, amende honorable à la mémoire de celui qu'elle bannit de ses rivages, projette de lui dresser un monument dans ces plaines où il rêva les vingt-neuf strophes de son poème. Peut être bien n'est-il donc point inutile de mettre en regard du chef-d'œuvre du Poète français le chef-d'œuvre du Poète anglais. On jugera ainsi lequel des deux dépassa l'autre et si notre orgueil national, notre fierté littéraire, ont à souffrir de la comparaison.

A ce fragment de Childe-Harold se rattachent quelques souvenirs sur Byron à Waterloo. On les peut croire peu connus en Angleterre, voire en France. Il y a quelques années à peine, un des érudits les plus remarquables et une des plus nobles intelligences de Belgique, M. le sénateur Armand Libioulle, de la poudre des archives tira des documents, que nous analyserons sommairement ici dans ce bref

VICTOR HUCO —

commentaire (1). Le 25 avril 1816, lord Byron quitta l'Angleterre, chassé de la patrie par ses créanciers, l'humeur furieuse de lady Byron, et le mépris dédaigneux de ses compatriotes. D'Ostende, où il débarqua, il gagna Anvers où devant l'œuvre napoléonienne attestée par les travaux gigantestes du port, il admira Bonaparte ; puis Gand et Malines. A la fin du mois de mai il arriva à Bruxelles et, en attendant de descendre à l'Hôtel d'Angleterre, rue de Madeleine, dont tous les appartements étaient occupés dans l'instant, il se gita dans un petit appartement de la rue Ducale. Il voyageait dans une somptueuse et admirable berline, copiée en tous points sur celle de l'Empereur qui, dans la déroute de Waterloo, fut saisie à Genappe par les Prussiens et envoyée, pour être exposée, à Londres. Elle contenait une bibliothèque, une manière de lit, une table pour repos, mille commodités dignes d'un Empereur et convenables à un lord anglais. Se faisant suivre de trois domestiques, Byron acheta pour eux une calèche à un carrossier Bruxellois, Philippe-Jacques Mommaerts, rue d'Assaut, n" 126, au prix de 1882 fr. 25 cts. Essayée pour une excursion aux champs de bataille de 1815, la calèche se brisa. Il s'ensuivit des discussions extrêmement aiguës avec le carrossier, lequel, tout net, se fâcha et réclama le solde de son compte. Il n'avait touché que 847 fr. 10 cts. L'intendant infidèle de lord Byron avait glissé la différence en son gousset. Sur une ordonnance du président du Tribunal civil de Bruxelles. M. Malfroid, en date du 5 mai 1816, la calèche fut saisie, et, Byron étant parti pour Genève, demeura vraisemblablement aux mains du sieur Mommaerts. Le Poète commençait à travers l'Europe ces hautaines et solitaires

(1) Armand Libouille, Lord Byron chez Edmond Picard ; dans La Belgique artistique et littéraire, juillet 1907. p. p. 80-95.

errances qui le devaient mener sur le champ de bataille de Missolunghi pour y chercher, — et trouver — une mort à la grande manière ancienne.

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