C. V. Duriez
Les mots en italiques sont ceux qui ont été reproduits par moi, avec des contextes un peu différents, dans (( l'Avis au lecteur », que j'ai imaginé. J'ai fait ces emprunts afin de me garder contre une protestation éventuelle de quelque Hugolàtre sectaire. Si 'l'on m'avait accusé de travestir la pensée, les sentiments de Victor Hugo, j'aurais riposté en citant la page de Duriez, page que Victor Hugo a certainement lue en épreuves, qui a été imprimée avec son approbation, et à laquelle il semble même qu'il ait un peu collaboré. Je crois bien reconnaître son style dans cet hymne posé comme un aigle au sommet de VArc-de- Triomphe, dans ces vers faits pour tous les cœurs, dans le choix si judicieux et l'opposition si heufeuse de ces deux épithètes : le nom auguste de Napoléon et le nom illustre de Victor Hugo,, dans cette image, enfin : un seul livre, un seul faisceau, un seul trophée.
En résumé, si ce beau livre : Napoléon-le-Grand par Victor Hugo, n'est pas fait, il serait facile à faire, car tous les éléments en existent. J'ajoute qu'il sera fait. Ces jours derniers, un passionné collectionneur de documents napoléoniens, M. A.
P. m'a montré, classées dans quatre grands cartons et préparées pour l'impression, toutes les poésies, toutes les pages de prose que Victor Hugo a écrites sur l'Empereur. Tandis que j'imaginais le livre, M. A. P. s'occupait à le faire. Il y a des idées qui sont dans l'air.
Henry Houssaye, de V Académie Française.
Souvenirs sur Victor Jiugo et Baudelaire à Waterloo
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Combien peu de nos contemporains peuvent se flatter d'avoir connu le Victor Hugo du séjour à Waterloo en 1861 ? Certes bien ils sont rares, mais il en est encore. Parmi eux M. Georges Barrai, dont la verte, alerte et active vieillesse se consacre aux plus nobles et aux plus dignes causes de notre histoire littéraire, a fixé les souvenirs pittoresques qui lui sont demeurés d'un pèlerinage accompli dans la tragique plaine, avec Baudelaire, trois ans après le séjour du poète des Misérables à VHôtel des Colonnes. Ce sont ces souvenirs que nous réimprimons ici (1). On y trouvera des détails pittoresques et neufs, la vision d'un Hugo intime surpris dans les loisirs de son grand labeur. C'est le nécessaire prologue au chant épique de la bataille que nous donnons plus loin, un de ses à-côtés indiqué d'une plume vigoureuse et nette servie par une mémoire pieusement fidèle.
(1) Ces souvenirs ont primitivement été publiés dans la Revue des Curiosités révolutioyinaires, 1911, tome I, p. 225 et suiv.
L'année 1911 eût pu faire célébrer à Waterloo un petit anniversaire littéraire : le séjour qu'y fit, durant l'été de 1861, celui qui y était venu chercher l'inspiration du livre I de la deuxième partie de ce qui s'appelait alors : Les Misères. Quelques vieux paysans se souviennent fort bien encore d'un petit homme trapu, à la barbe grisonnante et courte, allant lentement, prudemment et pesamment, à travers les sentiers et les ravins de la morne plaine. Morne ! point du tout! Elle fut sinistre le jour et le soir du dimanche 18 juin 1815, et elle est demeurée « morne » dans les tragiques vers de ÏExpiation. Mais, réellement, cette plaine, dite de Waterloo, qui s'étend sur cinq territoires communaux différents, est ensoleillée, grasse, verdoyante au printemps, jaunissante en messidor, venteuse en toutes saisons. Elle regorge de vie animale et d'abondance végétale. Des morts innombrables, qui gisent là sous les pas des pèlerins, jaillissent annuellement de luxuriantes moissons et de verdoyants pâturages. A la place du grondement sans trêve des canons, c'est le beuglement des bœufs et des vaches nourricières, le hennissement des chevaux brabançons à la vigoureuse encolure, qui résonnent paisiblement aux oreilles des promeneurs attentifs. Le petit homme trapu, coiffé d'un large feutre,
vêtu d'un veston aisé, allait, venait, s'arrêtait devant les fermes, les auberges, les accidents de terrain, des vallonnements, des monticules, des endroits notables, disparaissait dans les chemins creux. Le soir tombé, il revenait à VHôtel des Colonnes, dans le grand village de Mont-Saint-Jean, suite et dépendance du bourg de Waterloo. Il dînait d'appétit aiguisé. Puis il s'enfermait dans sa chambre. Sur un vaste papier, d'une écriture épaisse et très espacée, souvent raturée, il traçait les lignes immortelles de l'épisode de la bataille ressuscitée par son génie, hors-d'œuvre et chefd'œuvre des Misérables. A vrai dire, ce n'était pas la première fois que Victor Hugo allait à Waterloo. Il avait fait un premier pèlerinage dans la plaine, en mai 1852, en compagnie du grand poète belge André van Hasselt et de quelques réfugiés politiques français, dont voici les noms : Edgar Quinet, Madier de Montjau, Emile Deschanel, Charras, Challemel-Lacour. Détail piquant, tous ces adversaires de Napoléon III s'affirmaient, avant la lettre, comme de passionnés Napoléonisants. Trois années après le séjour d'Hugo à Mont-Saint-Jean (de mai à juillet 1861), les circonstances de la vie m'amenèrent à Bruxelles pour accompagner Nadar dans la troisième ascension de son fameux ballon le « Géant ». Je fus mis en rapport avec Baudelaire par Nadar, son intime ami depuis de longues années. Durant
cinq jours pleins, du 26 au 30 septembre 1864, j'ai vécu avec Baudelaire. Le mercredi 28, nous passâmes toute la journée à Mont-Saint-Jean, à VHôtel des Colonnes, résidence d'Hugo. C'est le récit de ce double pèlerinage que je donne ici, dans son intégralité.
Bruxelles, Hôtel du Brabant et Mont Saint-Jean, Mercredi, 28 septembre 1864.
Exact au rendez-vous donné, à neuf heures du matin, j'arrive à l'hôtel du Grand-Miroir, je monte lestement deux escaliers, et je frappe à la porte de Baudelaire. Une voix cuivrée me répond : « Entrez ! » La clef est dans la serrure. J'ouvre et j'aperçois, frais et dispos, le sourire aux lèvres, Baudelaire debout, le chapeau sur la tête. Il est prêt depuis quelques minutes déjà. Il me tend sa main d'évêque. Tout de suite, il me dit : « Le temps est à souhait, partons vite ! Allons saluer ensemble le « caniche de Waterloo ». Je suis à Bruxelles voici cinq longs mois, et je n'ai pas encore mis les pieds à la campagne. Je sens que cette excursion me fera du bien. J'ai repris, cloîtré entre ces quatre murs, le fantastique récit d'Hugo. Il y a des pages qu'il faudrait lire sur place, en plein air, tellement la description est énorme et truculente. Le morceau d'Hugo doit être vécu, ressuscité sur les lieux mêmes du drame. Aux détails peut-être excessifs du roman-
cier, tu rectifieras par les souvenirs de tes deux grands-pères survivants de la lutte colossale. Nous ferons ainsi de l'histoire expérimentale, et puis surtout nous respirerons à poumons ouverts les senteurs champêtres. »
Je comprends que le poète me fait une petite leçon d'esthétisme littéraire. Je suis ravi de cet accueil particulièrement aimable, m'étant connue la froide réserve de Baudelaire. Pour ma proposition de voyage à Mont-Saint-Jean, j'avais redouté un refus ou une déconvenue. Nadar m'avait dit : « Je doute que Baudelaire se dérange pour aller si loin. Il a horreur de la campagne. 11 n'aime que le pavé des rues. » C'est la première fois de ma vie que je vais pouvoir contempler de près le tragique champ de bataille qui tient tant de place dans mon imagination d'enfant. Je suis un peu nerveux et je piaffe comme un poulain. Baudelaire prend ses gants, sa canne et sur son bras gauche, jette, pliée en deux, une ample cape de drap léger, au collet de velours. Nous partons en dévalant rapidement les marches. Nous traversons la cour baignée de soleil, et Baudelaire accroche la clef de sa chambre dans le bureau de l'hôtel.
Silencieux, dans la rue nous tournons à notre droite ; nous traversons le petit carrefour qui nous sépare du Marché-aux-Herbes. Nous traversons la rue de la Colline, et, diagonalement, la Grand-