V1CT0B HUGO
Place. Nous pénétrons dans la rue de la Têted'Or en saluant les vieilles maisons corporatives du Renard et de la Louve, puis nous enfilons le Marché au charbon et la rue du Midi. A peu de distance se dresse devant nous l'ancienne gare des Bogards, du nom d'un vieux couvent voisin. Placée à la hauteur de la future place Rouppe, cette gare est d'aspect modeste, partiellement édifiée en bois. La voie ferrée occupe l'emplacement de la nouvelle avenue du Midi. Nous arrivons à la minute où le train va partir. Baudelaire se précipite vers le guichet et revient bientôt avec deux billets « aller et retour » pour Hal. Je suis son hôte et il tient à me le montrer. Toujours aristocrate, il a pris des « première classe ». Je m'en étonne, en insistant pour lui rembourser ma quote-part. Il me répond : « Je n'aime ni les puces, ni le populo. » Nous devons descendre à Hal, jolie petite ville arrosée par la Senne, aimable rivière, infectée un peu plus loin dans sa douloureuse traversée de Bruxelles. De Hal, nous irons facilement à Mont-Saint-Jean par Tourneppe et Rhode-Saint-Genèse. Des voitures font le service quotidien de ce trajet pittoresque. A cette époque, il y avait deux itinéraires distincts pour se rendre au champ de bataille : celui des proscrits de décembre 1851, et celui des Anglais. Celui des Anglais s'exécutait spécialement par la forêt de Soignes, Groenendaele et la Hulpe. Celui des Fran-
çais s'opérait en suivant le canal de Charleroi. Il a été abandonné depuis la construction du chemin de fer, passant par Forest et Braine-l'Alleud. Ces deux itinéraires primitifs s'égalaient pour la distance et la durée. Par l'un, on débouchait sur la grosse bourgade de Waterloo; par l'autre, celui que nous allons suivre, Baudelaire et moi, on atteignait Mont-Saint-Jean dans sa première partie.
On siffle, le train s'ébranle. Baudelaire s'approche de la fenêtre, à sa gauche, la locomotive en avant. « Admirons la nature, dit-il. En fait de campagne, j'ai peu pratiqué les champs. Des environs de Paris, je connais Robinson, Suresnes, Saint-Cloud. Des environs de Bruxelles, je n'ai rien vu. En fait de verdure locale, je ne connais que les plantations du Jardin Botanique et les ombrages historiques du Parc, antiques vestiges de la forêt de Soignes, vestibule de Waterloo. 11 est vrai qu'à l'époque de ma puberté, j'ai sillonné des flots de l'Atlantique et de l'Océan Indien. »
Il se tait et semble se recueillir dans des souvenirs pénibles. "Attentivement, il regarde la campagne assez monotone qui se déroule sous nos yeux. « Quelle différence tout de même, fait-il. avec l'aspect poétique des champs parisiens ! Ici, pas de fleurs, pas de jardinets, pas de vignes. Et dire que nous sommes à l'époque de la « purée septembrale » du joyeux curé de Meudon ! Ah !
vieux Rabelais, daignerais-tu te saouler aux flots jaunes du faro bruxellois ? Mais ces champs brabançons ont de la beauté avec leurs molles et multiples ondulations. Cela me plaît même par l'uniformité régulière. Ne trouves-tu pas que les nuages donnent leur empreinte aux contrées qu'ils traversent ? Regarde ces gros flocons cotonneux et compare ces mouvements de terrain moutonneux comme les vagues d'une mer mollement agitée. La terre répète le ciel. Et réciproquement, d'ailleurs. — Ah ! les superbes animaux ! Les splendides vaches ! Quelles puissantes mamelles ! Et ces chevaux là-bas, qui labourent avec majesté ! Vois donc leur encolure énorme. Ne dirait-on pas les coursiers du Parthénon ? Mais oui, vraiment, ce sont les bêtes magnifiques de Phidias ! L'artiste n'a eu qu'à copier l'éternelle nature. »
Raudelaire, ordinairement taciturne, silencieux, dédaigneux, quand il ne se sent point en une société digne de lui, est d'une loquacité inaccoutumée. Son ébahissement naïf, ses émerveillements à jet continu devant les grâces champêtres me font sourire et m'enchantent, moi qui ai vécu en ploino Bourgogne et la Côte-d'Or, et dans l'exquise banlieue parisienne, herborisant la boîte verte au flanc, à dix lieues à la ronde. Baudelaire s'extasie encore sur la taille élancée, les longues jambes des paysans brabançons. Il compare ces derniers aux maraîchers des pays fia-
mands, petits et trapus, qu'il rencontre à la Grand'Place de Bruxelles, étalant le matin, à même le pavé boueux, les pâles légumes des Flandres.
Le train s'est arrêté successivement aux stations intermédiaires de Ruysbrock, Lotte, Buysinghem. Après avoir dépassé ce dernier village, dans un horizon vivement éclairé se dessine un clocher d'une finesse extrême. Un voyageur de notre compartiment nous apprend que c'est l'église de Rhode-Saint-Genèse, gros hameau qui précède le bourg assez important de Waterloo.
— Tiens ! un nom antique, s'exclama Baudelaire. Mais il manque Apollon, le colosse païen. D'ailleurs, voici un cours d'eau avec ses chalands qui nous remet en pleine civilisation moderne.
En effet, à la droite de la voie ferrée, s'allonge, régulier et silencieux, le canal industriel de Bruxelles à Charleroi. Le train se ralentit, s'arrête. Et les aboyeurs crient : « Hal ! Hal ! Voitures pour Waterloo ! » A cette évocation sonore, j aussitôt mon illustre compagnon se lève, s'agite, , se penche, ouvre la portière, et riche encore d'une souplesse qu'il perdra bientôt, il saute sur le quai et m'attire vivement à lui.
Le chef de gare nous apprend que la station de Hal est située assez loin de Mont-Saint-Jean et
de la plaine de Waterloo où nous voulons nous rendre, mais il y a derrière la barrière de sortie plusieurs services de voitures particulières qui y conduisent. A pied, le chemin par les sables de Tourneppe et les Trois-Fontaines est très agréable, si l'on est bon marcheur. « Ici, nous voyons peu d'Anglais, ajoute le chef de gare ; ce sont surtout les Français qui viennent. Et si vous avez une demi-heure de loisirs, je vous recommande la visite de notre jolie petite ville. Elle s'étend là, sous vos yeux, au-delà de ce pont sur la Senne. Allez voir notre église du plus pur gothique et sa Vierge Noire que mossieur Victor Rugo (sic) vint souvent visiter avec ses amis, les proscrits de France. Il s'amusait à compter les boulets de fonte et de pierre qu'elle a reçus dans les plis de sa robe pendant un siège. Jamais, les uns et les autres, ils ne pouvaient s'entendre sur le nombre exact, qui est de trente-trois. iPy a là, en effet, un miracle qui se renouvelle chaque fois que l'on compte les boulets. C'est la Vierge Noire qui s'amuse à les multiplier pour taquiner les visiteurs (1). Après cela, vous serez mené promp-
(1) Cette visite de Hal par Victor Hugo se place à la date du 12 mai 1852. Dans une lettre recueillie dans la correspondance du poète, à la date du 11 mai 1853, de Marine-'ferrace, il écrit au poète belge André Van Hasselt : « 11 y aura demain un an, cher poète, vous vous en souvenez et je ne l'oublie pas, nous allions ensemble à Hal ; il pleuvait un peu, mais nous ne voyions pas le ciel gris et nous ne sentions pas le vent froid en vous entendant causer. Nous visi-
tement à Mont-Saint-Jean, à VHôtel des Colonnes qui fut habité par M. Victor Rugo (resic), qui a écrit l'histoire de la bataille dans les Misérables, que tout le monde connaît. »
Baudelaire a sursauté et rectifie : « Hugo ! Hugo ! »
— C'est cela ! continue imperturbablement le chef de gare, c'est bien cela, Mossieur Rugo. C'était un homme pas fier, tout rond, interrogeant tous les habitants pour se renseigner et mettre les réponses dans son ouvrage. Souvent, il m'a parlé, là même où vous êtes, et nous sommes allés boire ensemble un verre de notre forte bière qu'on appelle « du diable ». Cela donne des jambes !
Baudelaire remercie son interlocuteur, décline le plaisir de l'abreuver, serait-ce d'un diable, esquisse un profond salut et lui tourne le dos. En le quittant, il me dit : a Voilà ce que c'est que la gloire; vous vous nommez Hugo, la voix popu-
tions ensemble ces merveilles du vieil art, nous achetions les bimbeloteries catholiques et les miracles de la porte, et nous vous scandalisions un peu, Charles [fils du poète] et moi, en souriant des miracles du dedans. Je crois, Dieu me pardonne, que j'ai réussi, comme un démagogue que je suis, à compter les boulets de pierre que la vierge noire a reçus si à propos dans son tablier. Aujourd'hui, je suis bien loin ; je ne vois plus d'autres miracles que la durée du règne hideux du crime et de la peur. Je n'ai plus près de moi la belle église et le charmant poète, mais je songe à vous, et, à travers l'espace, la mer, le ciel, le nuage, le vent, la tempête, je vous envoie ma ensée... • Victor Hugo, Correspondance...; p. 175.
laire répond Rugo ! N'est-ce point là, après tout, la pierre de touche de la véritable renommée ? Elle défigure et transfigure. Le garçon de mon hôtel ne prononce point Napoléon, il bafouille Poléïon. » Nous décidons que nous ferons une partie du chemin en voiture, l'autre à pied et qu'une autre fois nous irons examiner les boulets de canon de la Vierge Noire. Noire, non point parce que c'est une négresse, mais parce que son visage a été noirci par la fumée de la mitraille ennemie C'est une remarque du chef de gare.
Nous montons dans un léger char à bancs. Nous traversons la voie du chemin de fer. Nous filons en pleine campagne, à trots rapides, traînés par un vigoureux étalon brabançon, orgueil de son propriétaire, objet de notre admiration. L'air vif nous enveloppe. Le temps est splendide. Il a eu la coquetterie de se transformer à souhait pour la délectation du poète excursionniste. Ee ciel, un peu brumeux au départ, s'est éclairci. Il est devenu bleu, non pas d'un bleu d'azur, mais de ce bleu laiteux, habituel aux horizons septentrionaux. Le soleil brille et darde sur nos épaules de chauds rayons. Baudelaire semble heureux. Ses narines palpitent. Silencieux, il examine attentivement la campagne. Au bout d'une heure environ, nous prenons le parti d'accomplir à pied la fin du trajet, d'ailleurs assez courte. Lestement, Baudelaire saute à terre. Nous marchons,
côte à côte. Baudelaire continue sa rêverie intérieure. Il aspire bruyamment, la bouche grandement ouverte, les relents embaumés des champs. Je respecte ce silence et j'examine mon compagnon. Sa ressemblance physique avec Bonaparte me frappe. Ainsi que le Premier Consul, il est imberbe. Son front est large et découvert, légèrement bombé et ses yeux ont de l'acier un éclat extraordinaire. Le nez est proéminent avec des narines frémissantes. Les lèvres sont minces avec un pli dédaigneux aux commissures. Le menton fortement accentué, est volontaire. Le teint est mat, avec quelques rides profondes. Le geste est saccadé, autoritaire. Revêtu de sa longue cape, dont les plis flottent au vent, toute sa personne respire une distinction de haute aristocratie, d'allure anglaise avec du charme français.
Aux approches de Mont-Saint-Jean, pour nous débarrasser des assiduités d'un guide qui nous harcèle par ses propositions, nous acceptons ses offres, en lui recommandant de se taire, surtout de ne point parler anglais, car il écorche abominablement la langue d'Edgar Poë. Et Baudelaire s'en fâche, d'autant plus que notre homme présent parle allemand ou hollandais à notre choix. Une jeune miss qui passe, revenant de Mont- Saint-Jean, coiffée d'un petit chapeau de paille marin, une sacoche pendue à sa taille, un Bœdeker à la main, nous conseille, dans un pur lan-
gage anglais dont Baudelaire est ravi, de remonter un peu à notre gauche, jusqu'à Waterloo même, pour visiter la maison où Wellington coucha et rédigea son bulletin de victoire. La jeune fille d'Albion insiste si gentiment auprès de Baudelaire, qu'elle prend peut-être pour un compatriote, que nous suivons l'avis qui nous est donné. Nous touchons bientôt la place de Waterloo, en face de l'église votive élevée avec de l'argent britannique à la gloire de Wellington et de son armée. C'est un bel édifice avec une remarquable coupole espagnole. Une notice nous apprend que ce petit Panthéon anglais fut restauré par un artiste bruxellois distingué, M. Emile Coulon, architecte de la province du Brabant. De là, notre guide nous conduit dans le jardin d'une petite maison mystérieuse. Sur le mur, il nous fait lire une fastueuse inscription composée à la gloire de la jambe du marquis d'Anglesey, inhumé dans ce lieu retiré. On nous raconte que, sur la table ovale qui meuble une des petites pièces de la maisonnette, fut opéré le général anglais marquis d'Anglesey, blessé au genou à la tête d'une charge de sa cavalerie. On dut lui couper sans retard la jambe pour éviter la propagation d'un début de gangrène. Stoïquement, le sourire aux lèvres, le marquis supporta l'amputation sans proférer une plainte. L'opération terminée, il se fit présenter la jambe, la baisa avec déférence et dit : « Jetez
ça au fumier. » On se garda bien d'obtempérer à cet ordre macabre. M. Paris, le propriétaire d'i la maison en juin 1815, fît inhumer dans le jardin ce glorieux débris du héros anglais. Sur le mur, on grava la pompeuse épitaphe que nous avions lue, en souriant un peu. Avant ce charabia lapidaire, Baudelaire, avait objecté : « Combien je préfère, malgré la pauvreté des rimes, le distique suivant tracé sur la tombe du maréchal de France, le comte de Rantzau :
Du corps du grand Rantzau, tu n'as qu'une des parts, L'autre moitié resta dans les plaines de Mars.
« Il est vrai que ce vieux soldat avait perdu successivement dans les combats de la guerre de Trente Ans, un œil, une oreille, un bras et une jambe. »
Dans le voisinage, nous allons voir le lit où dormit paisiblement Wellington, la table sur laquelle il mangea de bon appétit. Cette inspection accomplie, nous congédions notre guide tenace. Je lui remets, en notre nom, un généreux pourboire. En échange, il me donne une vigoureuse poignée de main, en disant : « Thank you, Gentleman ! » Baudelaire, ironiquement, lui tire un grand coup de chapeau, de cet extraordinaire chapeau à bords plats, à tuyau effilé, qui le rendit si malheureux pendant son séjour à Bruxelles, et qu'il n'abandonna jamais, malgré les dé-
boires qu'il lui coûta. Le guide, interloqué, lui indique de la main le chemin à suivre en proférant ces trois mots : « Ail right, Mylord ! » Ce guide a raison. C'est un seigneur des lettres françaises qu'il a devant lui.
Nous accélérons notre marche. La route est en pente. Devant nous se déroule un merveilleux spectacle en forme de cirque immense. Au bout de quelques centaines de mètres, nous atteignons V Hôtel des Colonnes, résidence estivale d'Hugo en 1861. Chemin faisant, Baudelaire m'a communiqué son sentiment exact sur le grand chef du romantisme français. Il lui garde une reconnaissance profonde pour le réconfort qu'il lui a apporté à l'époque du procès intenté aux Fleurs du Mal au nom de la morale soi-disant outragée (1). Il admire sans réserve le poète des Orientales, des Feuilles d'Automne, des Contemplations et de La Légende des Siècles. Le génie de l'écrivain l'éblouit ; mais il estime infiniment moins le ca-
(1) Etant à Hauteville-House, le 30 août 1857, Victor Hugo écrivait à Baudelaire, à propos des poursuites que le gouvernement de Napoléon III venait de faire aux Fleurs du Mal : « Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu'il appelle sa morale : c'est la une couronne de plus. » Le 6 octobre 1859, dans une autre lettre d'Hauteville-House, Hugo discutait avec lui d'esthétique. « Je comprends, lui disait-il, toute votre philosophie, (car, comme tout poète, vous contenez un philosophe) ; je fais plus que la comprendre, je l'admets ; mais je garde la mienne. » Le 29 avril 1860, Hugo envoie à Baudelaire un de ses dessins : « Cela m'amuse entre deux strophes. » —Cf. Victor Hugo, Correspondance... ; p. p. 217, 225. 226, 236, 237.
ractère de l'homme politique tombé dans la démagogie inter... Ici Baudelaire se tait, me regarde en souriant et continue : « ... J'allais dire interlope. Mettons internationale. » Toutefois, il a conservé pour Hugo une vive piété littéraire, un peu amoindrie par la grandiloquence des Misérables. Il espérait trouver Hugo, en arrivant à Bruxelles dans la deuxième quinzaine de cette année (1864). Il a éprouvé une amère déception dans le désert bruxellois, en n'y trouvant plus un seul Français de marque, et en apprenant qu'Hugo avait loué une petite maison pour le mois de mars 1865 seulement, pour s'y installer avec sa famille, en vue du mariage de son fils Charles. Moi, dans mon enthousiasme de collégien libéré, je suis hugolàtre, et je ne lui cache pas l'exagération de mon culte. Baudelaire n'y contredit pas. Au contraire, il me semble que je ranime son admiration primitive. Effet de la jeunesse sur l'âge mûr.
Nous sommes au milieu du populeux village de Mont-Saint-Jean. La déclivité du terrain continue jusqu'au chemin d'Ohain. La plaine qui est au bas, en bordure, sur laquelle se livra la furieuse bataille du 18 juin 1815, appartient aux territoires différents des communes de Brainc l'Alleud, de Merbes-Braines, de Lillois, d'Ohain et de Plancenoit. Son nom historique n'est qu'un nom de baptême octroyé par le vainqueur, le pa-
tient Wellington, qui avait su se ménager une retraite aisée pour une fuite possible. Le Sic vos non vobis... de Virgile est éternel. Voici VHôtel des Colonnes. Nom fastueux. Modeste auberge placée, à l'intersection de la Chaussée de Nivelles, sur la route de Bruxelles à Charleroi par Mont- Saint-Jean.
Nous entrons, après avoir contemplé le balcon du poète. Nous sommes en appétit. Vivement nous nous dévêtons, Baudelaire de sa cape, moi de mon raglan. Il s'agit de commander le déjeuner. <( Le menu habituel d'Hugo, clame Baudelaire. Faites-nous-en la surprise, en nous servant !» — « C'est très facile, Messieurs, nous répond M. Joseph Dehaze, l'aîné des deux propriétaires de l'établissement. Vous n'êtes point les premiers à nous demander cela. Le menu habituel de M. Victor Hugo est devenu ici de tradition. Il vous sera servi là, entre les fenêtres qui prennent jour sur la route, et sur la table même où M. Victor Hugo prenait ses repas, quand il ne mangeait pas dans sa chambre. » Et sur ce, on met la nappe, deux couverts, quatre verres — un grand et un petit — et une immense carafe d'eau très limpide. Baudelaire considère cette dernière avec surprise, et l'éloigné avec un geste de dédain. Bientôt, on apporte séparément à chacun de nous trois œufs, artistement disposés en triangle, dans un beurre noir abondamment ré-
pandu, légèrement vinaigrés, salés et poivrés. Le fumet culinaire qui s'exhala de chacun de ces petits plats est des plus agréable à notre odorat. Nous leur faisons sans tarder un accueil éloquent. Sans nous faire attendre on met, au centre de la table, une large écuelle, débordante de pommes de terre frites, blondes, croustillantes et tendres à la fois. « Elles sont exquises ! fait Baudelaire en les croquant lentement après les avoir prises une à une avec les doigts. C'est la méthode classique. C'est une anomalie que de les piquer avec la fourchette. » Il va sans dire que j'imite mon compagnon, d'autant plus que c'est ainsi que nous opérions au collège Sainte-Barbe, le jour béni des frites (le mercredi). D'ailleurs, c'est un geste essentiellement parisien, comme la frite est d'invention parisienne. M. Joseph Dehaze nous dit que M. Victor Hugo les mangeait ainsi. Il nous apprend que la pomme de terre frite est d'importation assez récente en Belgique. Ce sont les proscrits français de 1851 qui l'ont introduite à Bruxelles. Auparavant, elle était ignorée des Belges. A ce plat plantureux, succède le fromage, un ample morceau d'opulent gruyère. « Hugo s'y entend, remarque Baudelaire. Un déjeuner sans fromage est une belle qui n'aurait qu'un œil. C'est Brillât-Savarin qui a légiféré cet axiome. » Le café couronne ce'Trugal et substantiel repas. Il nous est versé par l'une des sœurs des pa-
trons. Mlle Dehaze est une sémillante Wallonne au parler chantant. Les tasses sont grandes, à fleurs bleues. Ces jattes faisaient la joie de M. Hugo, nous insinue Mlle Dehaze. « Ça doit être du vieux Rouen », disait-il. On nous a fourni le pain, à la façon belge, c'est-à-dire taillé en tartines dans une miche ronde, beurrées et pliées en deux. Le vin nous a été apporté par M. Dehaxe l'aîné. C'est du Bordeaux un peu vieux, pas trop. Notre échanson nous explique qu'en mangeant M. Hugo buvait de l'eau rougie, par moitié. Il en absorbait de larges rasades avec le grand verre. Au moment du fromage, on lui apportait sa bouteille de Pomard. Il s'en versait dans le petit verre, chaque fois, une quantité égale. Puis avec soin, il replaçait le bouchon et la bouteille était emportée, enfermée dans le placard avec la serviette et l'anneau (le rond) du pensionnaire. « Et combien de repas, interroge Baudelaire, avec curiosité, faisaient ces deux vins à M. Hugo ?» — « A peu près six repas, l'un dans l'autre. » — « Eh bien, continue le poète en me regardant, mais sans attendre mon approbation, apportez-nous une bouteille de Pomard. Seulement, ne comptez pas sur nous pour en laisser pour ce soir. Nous viderons la bouteille. Nous sommes deux et point pères de famille ! »
Le repas terminé, un peu allumés par le vieux Bourgogne excellent et parfumé de la maison
Dehaze frères et sœurs, pour compléter notre pèlerinage, nous demandons à visiter la chambre d'Hugo, — si elle est visible. On nous fait monter au premier étage. M. Joseph Dehaze nous montre le lit d'Hugo. C'est sur cette table légère, que le poète approchait ou reculait du balcon, selon la température, que furent composées ces pages enflammées et frémissantes. « M. Hugo, nous détaille avec complaisance notre hôtelier, écrivait aussi longtemps qu'il y avait de l'encre dans l'encrier. Il descendait ordinairement à midi sonnant. Il était très rouge et d'humeur joviale. Après avoir pris son repas et fait une courte sieste dans le verger, il partait à travers champs, étudiant la plaine méthodiquement. Il préférait être seul et il laissait ses hôtes à l'hôtel, quand il en avait. On ne le revoyait guère qu'à sept heures du soir pour le souper. Aussitôt il se mettait à table, toujours à la même place. On lui servait un potage très chaud dans lequel il ajoutait fréquemment du gruyère râpé, une viande très cuite, un légume ou une salade qu'il assaisonnait lui-même, prétendant que nous n'y entendions rien, et des fruits de la saison, cerises ou fraises, achetées à Bruxelles. Il remontait dans sa chambre, écrivait des lettres et, quand l'inspiration venait à point, il écrivait fort tard dans la nuit ou bien il s'endormait vers dix heures. C'est ainsi que M. Hugo a vécu ici de mai à la moitié de
juillet 1861. C'était un visionnaire, messieurs. Sur le champ de bataille, il nous disait qu'il voyait passer devant ses yeux Napoléon, Ney, Cambronne, Wellington, Blucher, Soult, Grouchy, le roi Jérôme, le prince d'Orange... » Tout en pérorant, M. Dehaze ouvre la large fenêtre du balcon. La plaine apparaît à nos yeux éblouis, calme, majestueuse, lumineuse. Le ciel, piqué de nuages légers, est traversé par d'innombrables oiseaux chanteurs. Baudelaire s'accoude sur la rampe du balcon et semble méditer profondément. Quelques instants plus tard, nous descendons et nous partons pour aller accomplir une visite circulaire et successive au lion hollandobelge, aux fermes de la Haye-Sainte, d'Hougoumont, du Caillou, de la Belle- Alliance, de Papelotte. A grands traits, je raconte à mon compagnon ému et attentif, les principaux épisodes de la sanglante journée en y mêlant des souvenirs personnels reçus de mes deux grands-pères.
Peu à peu, le soleil est descendu derrière les hauteurs de Rossomme. Le crépuscule automnal s'allonge sur la plaine ondulée et l'endeuille d'un vaste crêpe, tandis que l'horizon s'empourpre d'une ligne de sang. Nous remontons lentement le Mont-Saint-Jean jusqu'à Y Hôtel des Colonnes. Le souper est prêt. Baudelaire paraît las. Il exprime le désir de nous mettre à table sans retard et de retourner le plus tôt possible à Bruxelles
LE BEFFROI DE MONS (Dessin de Victor Hugo)
M. Joseph Dehaze propose de nous voiturer jusqu'à Hal ou Buysinghen, selon l'heure du passage du train. Nous acceptons et nous partons le repas achevé. En route, Baudelaire résume ses émotions en émettant un formidable panégyrique de Napoléon d'accord avec la notation d'Hugo. « Il était complet. Il avait dans son cerveau le cube des facultés humaines... » On connaît le dithyrambe. Il est justement fameux. Baudelaire, dans son exaltation passagère, trouva le moyen d'en dépasser l'outrance. Je crois bien qu'il créa même ce soir-là pour l'Empereur, quarante années avant Nietszche, le néologisme de fortune de « Surhomme. )>
Sous la forte impression des fatigues et des émotions que nous avons ressenties, nous débarquons à Bruxelles sans desserrer les dents. Lorsque nous traversons la Grand'Place, l'horloge du beffroi sonne solennellement douze coups espacés. C'est la digne clôture de notre inoubliable journée. Notre excursion a duré quinze heures. Je quitte Baudelaire sur le seuil de VHôtel du Grand- Miroir, et je rentre à VHôtel des Etrangers, devenu VHôtel de la Poste, pensif, troublé et courbaturé.
Georges Barral.
La genèse d'un livre
des " Misérables "
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Sur le séjour de Victor Hugo à Waterloo, en 1861, et la manière dont fut écrit le livre premier de la deuxième partie des Misérables, voici quelques renseignements qui, venus de diverses sources, aident à compléter la partie documentaire de ce recueil. Ils permettent de comprendre le système de travail du Poète et de connaître les conditions tout à fait spéciales dans lesquelles se forma l'illustre chapitre où passe comme le souffle même de l'épopée devenue vivante.
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Des divers séjours faits par Victor Hugo en Belgique, il convient de retenir particulièrement ceux de 1851-1852 et 1861. Le premier marque pour lui l'étape préliminaire de son long exil ; le second indique un instant fameux de sa vie littéraire et de sa conscience politique. Il y a un double intérêt à le considérer à ces heures où il apprend, suivant la mélancolique parole de La-
mennais, à connaître « combien il est dur de monter l'escalier de l'étranger et quelle amertume contient le pain de l'exil ». L'enquête qu'on peut mener, avec les témoins contemporains, sur cette période de la vie du Poète n'est point pour lui être défavorable. Il y a de la grandeur dans le spectacle d'une âme vaincue se façonnant aux dures lois de la proscription.
Ce fut le 12 décembre 1851 que Victor Hugo, échappé de Paris, soumis aux violences du Coup d'Etat, arriva avec un faux passeport, à Bruxelles. « Chère amie, écrivait-il aussitôt à sa femme, un mot à la hâte. Je suis ici. Ce n'est pas sans peine. Ecris-moi à cette adresse : M. Lanvin, Bruxelles, poste restante. (1) » Il descendit à VHôtel de la Porte Verte, où il occupa la chambre n° 9. (2) Le logis était médiocre et d'une rare modicité de prix. « Je mène une vie de religieux, note le proscrit. J'ai un lit grand comme la main. Deux chaises de paille. Une chambre sans feu. Ma dépense en bloc est de 3 frances cinq sous par jour,
(1) Lettre à Mme Hugo: Bruxelles, ii décembre 1851. — Victor Hugo, Correspondance ; iS36-1882; Paris, 1898, in-8, p. 104.
(2) Ce détail est donné par Victor Hugo lui-même dans une lettre à sa femme, du 14 décembre 1851. — Correspondance... : p. p. 106- 107. — Je ne sais où M. Edmond Biré, Victor Hugo après 1852; L'eœil; Les dernières années et la mort du poète ; Paris, 1894, in-18, p. 1, a cru pouvoir prendre que le poète était descendu rue d'Assaut, a l'Hôtel de Limbourg. Peut-être y alla-t-il par la suite, mais la chose est difficile à assurer.
tout compris. (1) » Et il se mit aussitôt au travail. Les vers fulgrants des Châtiments lui traversaient déjà, en éclairs, la pensée. A peine descendu du wagon, il saisissait une feuille de papier, et de sa majestueuse et formidable écriture il zébrait la page des strophes enflammées du poème : Toulon :
En ces temps-là, c'était une ville tombée Au pouvoir des Anglais, maîtres des vastes mers, Qui, du canon battue et de terreur courbée Disparaissait dans les éclairs...
Ville que l'infamie et la gloire ensemencent, Où du forçat pensif le fer tond les cheveux, 0 Toulon! c'est par toi que les oncles commencent Et que puissent les neveux! (2)
Quoique le volume ait paru bien plus tard, plusieurs de ses pièces ont été écrites à Bruxelles. On en compte dix. Celle qui débute par le vers flagelleur :Approchez-vous ; ceci cest le tas des dévots, et qui est datée de Bruxelles, janvier 1852; Cette nuit-là..., du même mois, suivie, le 3 janvier du Te Deum du 1eT janvier 1853; le bref \)oème,Confrontations, où le poète apostrophe: 0 cadavres ! parlez, quels sont vos assassins ? du
li Lettre à Mme Victor Hugo: Bruxelles, 14 décembre 1851. - Victor Hugo, Correspondance...; p. p. 106, 107.
(2) Victor Hugo, Les Châtiments; édition ne varietur; Paris, s. d. in-18. p. p. 31, 34.
5 janvier 1852 ; L'autre président, de décembre 1851; Querelles du sérail, de janvier suivant; Les commissions mixtes, de juillet 1852 ; Les Martyres, de juillet 1852; de Bruxelles aussi date la pièce ironique qui commence par ces deux vers presque classiques :
Vicomte de Foucault, lorsque vous empoignâtes L'éloquent Manuel de vos mains auvergnates..
Enfin, de Bruxelles encore, datée du 31 août 1870, la belle prière de foi patriotique placée en tête du livre : Au moment de rentrer en France. (1) Dès ses premières heures, on le constate, l'exil fut laborieux, et, dans l'airain fumant de sa colère vive, le Poète coulait sans tarder les strophes qui le devaient venger du triomphe de la Force brutale. Il avait plusieurs amis à Bruxelles, notamment le ministre de l'Intérieur, Charles Rogier, qui lui avait, quelques vingt ans auparavant, rendu visite à Paris, alors qu'il habitait rue Jean Goujon. Rogier l'accueillit avec cordialité et l'entretint de la situation que lui créait la proscription. Les deux hommes se quittèrent enchantés, Rogier offrant ses services au visiteur. « Il m'a offert des chemises (2) ». De fait, parti
(1) Victor Hugo. Les Châtiments...: p. p. 35, 36, 39, 40. 41, 42, 69, 87, 88, 89, 117, 118. 159, 239, 240, 177. 178, p. p. 1, 2, 3.
(2) Lettre à Mme Victor Hugo: Bruxelles, 14 décembre 1851. — Victor Hugo, Correspondance...: p. p. 107, 108.
à la hâte de France, le poète avait grand besoin de songer à ces méprisables et utiles détails. Il n'avait emporté avec lui que des hardes d'occasion, et, deux mois plus tard, il pouvait avouer à sa femme : « J'use mes vieux souliers, j'use mes vieux habits, c'est tout simple (1). » '1 acceptait donc l'exil assez allègrement, persuadé que le Droit triomphant de la Force lui allait bientôt rouvrir les portes de la patrie. Dans l'attente de la raisonnable et improbable victoire, il lui avait fallu s'occuper d'un logement, sinon plus confortable, tout au moins plus pratique, que celui de l'Hôtel de la Porte Verte. Au reste, un décret du 9 janvier 1852 de Louis-Napoléon, expulsait le « sieur Hugo (Victor) » du territoire français. La proscription commençait.
Vivre la vie simple, aimable et pacifique de la Belgique pouvait consoler, un peu, de vivre hors de France. N était-ce pas là, qu'en 1815, chassée de la patrie par le coup de tonnerre de Waterloo, s'était venue réfugier la Convention nationale exilée? Les longues années qu'y devaient demeurer ces vaincus de la grande bataille révolutionnaire avaient familiarisé le peuple belge avec les retours de la fortune politique. D'un cœur confiant et sans haine, avec une courtoisie un peu
(1) Lettre à Mme Victor Hugo: Bruxelles, 22 février 1852. — Victor Hugo, Correspondance.. .; p. 138.
froide, réservée, mais sympathique, il avait accueilli les épaves du naufrage impérial et jacobin. De sa terre hospitalière il n'avait pas chassé ces bannis malheureux, et à ces régicides qui levaient bien haut des mains où perlait encore le sang humide du 21 janvier 1793, ce petit royaume au grand cœur avait offert l'asile. Grande leçon et puissant exemple ! Ils devaient demeurer fidèles à la mémoire des hommes de parti. Abattus, ils devaient se souvenir qu'audelà de ces frontières, la hache des vengeances politiques ne se lèverait point sur leur tête condamnée, et, qu'abatteurs de trônes, ils trouveraient dans l'ombre d'un trône, la paix et le silence où mûrir les revanches que la clémence du Hasard refuse rarement à ceux qui l'espèrent de lui — et de leur idéal.
Le 5 janvier 1852, Victor Hugo décida de s'établir au n° 10 de la place de l'Hôtel-de-Ville. Au premier étage d'un noble et vieil immeuble au rez-de-chaussée occupé par un bureau de tabac, il loua une chambre qu'il meubla sommairement. Ce bureau de tabac devait être, un jour, un double asile : asile du proscrit, asile d'une exilée. Il fut, en effet, repris par une dame Sébert qui faisait, paraît-il, « avec une égale ardeur de la politique Blanqui et de la médecine Raspail. » Expulsée de France après le Coup d'Etat, elle avait cru pouvoir y rentrer, mais ce ne fut que
pour se faire condamner pour crime de société secrète. Revenue à Bruxelles, elle se fit marchande de tabac et, crânement, appela son échoppe : Au petit Gavroche (1). Si le confortable du logis était mince, que magnifique et unique, au contraire, le spectacle qu'avait le poète devant les yeux ! C'était cet énorme et flamboyant joyau de la Grand'Place, ses antiques logis des corporations aux noms qui disent une heureuse prospérité et une splendeur de belle race, l'hôtel de ville en pierres percées et sculptées à jour, la tour joyeuse et comme allègre de s'élancer d'un si beau jet vers la rose nuée du ciel brabançon, la place tout entière enfin, vivante et bourdonnante, enfermant dans son cercle doré et orné l'histoire même de la ville. Aux façades bronzées par les âges, ses yeux pouvaient lire, d'un or pâlissant, les noms charmants et désuets de ces logis de belle allure : La Balance, avec ses deux nègres, la Maison des peintres, avec son Saint-Boniface enluminé ; La Chaloupe, Le Pot d'étain, La Fortune, la Cham-
(1) Amédée Saint-Ferréol, représentant du peuple à l'Assemblée législative, Les proscrits français en Belgique oit la Belgique contemporaine vue à travers l'exil: Paris, 1871, in-18, tome II, p. 261. — Cette édition fut la première publiée en France. — « Saint-Ferréol, dit M. Camille Lemonnier, un petit homme fluet, fureteur et mystérieux, laissa un livre d'observations amusantes sur ce Bruxelles de l'exil dont il était devenu le chat rôdeur. » — Camille Lemonnier, Une Vie d'écrivain; Mes Souvenirs; IV; La Chronique (de Bruxelles), 30 janvier 1912.
brette de l'Ammam, au nom naïvement biblique, la Maison des ducs de Brabant, avec les vingt colonnes de son opulente façade et ses trois doubles perrons. La splendeur de cette vision devait demeurer fidèle et tenace aux yeux du Poète, car, deux ans plus tard, en décembre 1854, ayant à remercier Jules Janin de la fidélité courageuse de son admiration, il lui dédia une pièce des Contemplations, où, avec son lyrisme coutumier, il évoquait le paysage monumental et théâtral des premières semaines de son exil :
J'habitais au milieu des hauts pignons flamands; Tout le jour, dans Vazur, sur les vieux toits fumants Je regardais voler les grands nuages ivres; l'andis que je songeais, le coude sur mes livres, De moments en moments, ce noir passant ailé, Le Temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé, D'où les heures s'en vont en sombres étincelles, Ebranlait sur mon front le beffroi de Bruxelles, Tout ce qui peut tenter un cœur ambitieux Etait là, devant moi, sur terre et dans les deux; Sous mes yeux dans Vaustère et gigantesque place, J'avais les quatre points cardinaux de Vespace, Qui font songer, à Vaigle, à V astre, au flot, au mont, Et les quatre pavés de Véchafaud d'Egmont. (1)
Pour venir gîter en ce nouveau domicile, Victor Hugo avait conservé le pseudonyme adopté
■ il Victor Hugo, Les Contemplations: Paris, 1872, in-18;tome u, p. p. 103, 104.
dès son arrivée à Bruxelles. « J'ai prévenu mon hôte, écrivait-il à sa femme le jour de son installation, que si l'on demandait M. Lanvin, c'était moi, et que si l'on demandait Victor Hugo, c'était moi. Ainsi je vis là sous mes deux espèces (1). » En même temps, il avait établi son budget. Cela se soldait par environ 100 francs par mois, ainsi décomposés :
Loyer 1 >i
Déjeuner (une tasse de chocolat) 0 50
Dîner 1 25
Feu 0 25
Le reste étant affecté au blanchissage et menus frais (2). Le plus râpé de nos poèteraux ne s'en contenterait point. S'accommoderait-il davantage de la rigoureuse discipline du labeur quotidien que s'imposa dès ce jour le Poète? Levé le matin à huit heures, il travaillait jusqu'à midi. C'est l'Histoire d'un crime, commencée à Bruxelles le 13 décembre 1851, et achevée Grand 'Place le 5 mai 1852, au jour anniversaire de la mort de l'Empereur, qu'il écrivait alors. Les pages de la
(1) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles. 5 janvier 1852. — Victor Hugo, Correspondance..,; p. 114.
(2) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 27 janvier 1852. —Victor Hugo, Correspondance...; p. 128.
matinée achevées, il s'accordait jusqu'à trois heures pour déjeuner, lire et recevoir. Puis le travail reprenait jusqu'à cinq heures, heure du diner. Les proscrits se réunissaient habituellement au Café des Mille Colonnes, au Messager de Louvain, rue de la Fourche, au Pot d'or, rue Villa Hermosa, à la Renaissance, aux galeries Saint-Hubert (1). Hugo, tout d'abord, choisit le Grand Café, mais, vite reconnu, entouré, félicité, questionné, accablé d'admirations indiscrètes, peu soucieuses des exigences de ses digestions, il y dut promptement renoncer. « Je vais être obligé à cause de cela, de changer de café pour déjeuner. J'y fais foule, et cela me gêne (2). » Il quitta donc le Grand Café pour YAigle. De le voir choisir une auberge avec une pareille enseigne, lui, l'ennemi du Bonaparte régnant, on ne fut pas sans s'étonner. « Bah ! expliquait le colonel Charras, l'aigle est l'emblème de tous les grands hommes, et, à ce titre, il appartient à M. Hugo autant qu'à Napoléon (3). » Au dîner succédaient des flâneries ou des visites .Alexandre Dumas, le picaresque auteur des Trois mousquetaires, qui, de sa propre autorité, s'était exilé à
(1) Ainédëe Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique...; tome i, p. "I.
(2) Lettre à Mme Victor Hugo: Bruxelles, 19 janvier 1852. — Victor Hugo Correspondance...; p. 126.
(3) Edmond Biré, Victor Hugo après 1852...; p. 7.
Bruxelles, y donnait en ce moment de brillantes, mirifiques et éblouissantes petites fêtes privées. A un M. Meeus, il avait loué l'hôtel du n° 73, boulevard de Waterloo (1). Il en eut vite fait un palais baroque et resplendissant, où la proscription était particulièrement représentée par Challemel- Lacour, Emile Deschanel, et Hugo, quelquefois. Deschanel, surtout, à qui le Coup d'Etat avait enlevé sa chaire du lycée Louis-le-Grand et de l'Ecole Normale, y brillait par cet esprit alerte, neuf et charmant, qui devait, peu après, assurer le succès des conférences dont il inaugura l'ère dans une étroite petite salle des galeries Saint- Hubert (2). Mais, quelle qu'eût pu être pour lui la distraction de ces soirées, Hugo ne leur accordait que d'avares heures. A dix heures, il regagnait son logis solitaire, et, jusqu'à minuit, le passant attardé pouvait voir, penchée sous la chandelle dans sa grande chambre vide, cette ombre laborieuse acharnée au labeur. A minuit, sa journée prenait fin. « Je fais mon lit et je me couche (3) ». Ces voillos, Charles Hugo, le fils du poète, devait quelquefois les faire prolonger involontairement. Le 11 juin 1851,
(1) Edmond Biré, Victor Hugo après i852... ; p. p. 5, 6.
(2) Amédée Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique...: tome i, p. 193.
(3) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 14 février 1852. — Victor Hugo, Correspondance... ; p. 135.
pour avoir publié dans le journal V Evénement, un article contre la peine de mort, sous le titre : L'exécution de Montcharmont, Charles Hugo avait été condamné à six mois de prison. Détenu à la Conciergerie, il y fut, peu après, rejoint par son frère François-Victor, condamné à son tour, le 15 septembre, à neuf mois de prison pour un article excitant au mépris du gouvernement, dans ce même Evénement. Rendu à la liberté, Charles rejoignit son père à Bruxelles. La correspondance intime de Victor Hugo nous montre que le fils n'avait guère l'activité du père. Les agréments de Bruxelles le retenaient davantage. Un soir, à minuit, l'hôtesse-marchande de tabac s'en fut frapper à la porte de son locataire. — « Monsieur Victor Hugo, monsieur votre fils a-t-il la clef ? (de la porte du dehors.) » — « Non, madame. » — « Comment faire alors ?» — « Couchez-vous. Je vais descendre dans votre boutique. J'écrirai tout aussi bien dans votre comptoir que sur ma table, et j'attendrai mon fils. » — Et dans le bureau de tabac, attendant Charles, le père s'en fut travailler (1). Misérable échoppe qui a pu offrir un si grand et inattendu spectacle ! Il y a là quelque chose de pareil à l'instant de la vie de Rousseau
(1) Lettre à Mme Victor Hugo ; Bruxelles.U février 1852. — Victor Hugo, Correspondance...; p. 136,
méditant dans une cabane en ruines. Dans cette triste et pauvre petite boutique, quelles pages en flammes et en fureurs furent écrites ? Peut-être, alors déjà, le Poète y préparait-il les premiers feuillets de ce Napoléon le Petit, qui, commencé définitivement le 21 juin 1852, fut achevé en moins d'un mois, le 14 juillet 1852. Mais alors Victor Hugo avait quitté le n° 10 pour le n° 27 de la Grand-Place .Ce fut donc là qu'il écrivit ce vigoureux pamphlet lyrique où la meute de ses colères menait la curée du nouveau régime. Ce que fut le retentissant succès de ce livre, on le peut signaler en passant ici. « Le premier exemplaire de Napoléon-le-Petit, dit un des proscrits, Saint-Ferréol, envoyé dans les flancs d'un magnifique cabillaud, fut payé 80 francs par un célèbre banquier bien connu pour vouloir tous les genres de primeurs (1) ». Ce cabillaud n'est pas sorti de toutes pièces de l'imagination de Saint- Ferréol. Par les Goncourt, nous savons que, dans une lettre d'août 1852, Hugo promettait à Jules Janin de lui envoyer Napoléon-le-Petit dans un panier de poisson ou dans un cassant de fonte (2). Ce disait la garde montée par les mouches de
l Amédée Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique... ; tome i. p. 227.
i.i\ Journal des Goncourt ; mémoires de 7a vie littéraire; Première série; Paris, 1910, in-18, tome i, p. 26.
Louis-Napoléon aux frontières du nouvel Empire. Mais, plus facilement, un curieux témoignage du pamphlet arriva dedans Paris. Le volume écrit, Hugo s'aperçut que sa bouteille d'encre était vide. Sur l'étiquette de la fiole il griffonna :
La bouteille d'où sortit Napoléon-le-Petit .
Ce devint, sacrée par lui, par le souvenir, par le distique, une précieuse relique. Donné tout d'abord à Mme Juliette Drouet, l'amie du Poète, la créatrice de la princesse Négroni de Lucrèce Borgia, le flacon passa, par la suite, à un proscrit de marque : le docteur Melchior Yvan, descendant de cet Yvan qui fut des médicastres de l'Empereur, — l'Autre, celui de 1805 et de 1815. Cet Yvan, que Victor Hugo appelait « mon bon et cher collègue » (1), usa de l'amnistie pour regagner la France, de compagnie avec la fiole. Il passa au service du prince Napoléon, lequel, un jour, vit la curiosité chez lui. De force, il s'en empara et, ainsi, la bouteille d'encre de Napo-
(1) Lettre de Victor Hugo à Luthereau, à Bruxelles ; Jersey 15 août 1852. — Victor Hugo, Correspondance... ; p. 171.
léon-le-Petit acquit droit de cité dans la ville où la police faisait la chasse au volume (1).
De cette étape préparatoire de l'exil, date la première visite de Victor Hugo au champ de bataille de Waterloo, que, cette môme année, parmi les tempêtes marines de décembre, battant les rocs de Jersey, il devait évoquer dans le grand fracas de feu et de pourpre de l'Expiation. A son premier voyage en Belgique, au mois d'août 1837, il avait refusé d'aller voir la « morne plaine » au nom de raisons curieuses qui se trouvent détaillées dans une lettre à sa femme :
A Bruxelles, lui écrit-il, je n'ai pas voulu voir Waterloo. J'ai jugé inutile de rendre cette visite à lord Wellington. Waterloo m'est plus odieux que Crécy. Ce n'est pas seulement la victoire de l'Europe sur la France, c'est le triomphe complet, absolu, éclatant, incontestable, définitif, souverain, de la médiocrité sur le génie. Je n'ai pas été voir le champ de bataille de Waterloo. Je sais bien que la grande chute qui a eu lieu là était peut-être nécessaire pour que l'esprit du nouveau siècle put éclore. Il fallait que Napoléon lui fit place. C'est possible. J'irai voir Waterloo quand un souffle venu de France aura jeté bas ce lion flamand à qui Saint-Louis avait
(1) Propos de table de Victor Hugo, recueillis par Richard Lesclide: Paris, 1885, in-8, p. p. 251, 252, 253, 254. — A. J. Pons, un des secrétaires de Sainte-Beuve, a fait du docteur Yvan le héros d'une scandaleuse aventure qui se trouve racontée dans Sainte-Beuve et ses inconnues; Paris, 1879, in-18, p. 83 et suiv.
déjà arraché les ongles, les dents, la langue et la couronne, et aura posé sur son piédestal un oiseau français quelconque, aigle ou coq, peu m'importe Je n'ignore pas que tout ce que j'écris pourrait se traduire en un couplet de facture, mais cela m'est égal... J'ai tout un grand côté bête et patriote... (1).
... Un coq !... Ce grand visionnaire eut-il, à travers la lave en flamme de son prodigieux cerveau, l'éclair de la glorification future, la fulgurante image de ce symbolique et vigilant oiseau qui devait, un jour, au haut de la colonne de granit, sonner, par-dessus les blés du charnier, le salut au soleil toujours levé de la gloire du Poète ? Pour le placer là, dans l'aire du champ de bataille, l'inutile et noble vandalisme patriotique aura été superflu. Ce souffle, attendu de France, n'a pas dû jeter bas le fauve de bronze, debout, le lion captif des nuages, sur la terre où Une pacifique et fraternelle amitié a pu laisser, un aigle de bronze s'est abattu parmi les seigles pressés. Mais, quinze ans après ces lignes furieuses, le Poète n'en était plus à penser ainsi. Le grand rêve utopique et généreux de la fraternité universelle le hantait alors et il n'en était plus, lui, — le futur défenseur de la Colonne Ven-
(1) Lettre à Mme Victor Hugo: Bernay, 5 septembre 1837. —Victor Hugo, En voyage; France et Belgique; édit. ne yarietur; Paris, s. d., in-18, p. p. 142, 143.
dôme contre les Communards, de l'Arc-de- Triomphe contre les Prussiens et les Versaillais, — à en appeler au geste violent pour venger les erreurs du Hasard et le mensonge de la Victoire. Suivant alors l'exemple des proscrits de Bruxelles, il alla à Waterloo. « Nous y allions tous souvent », dit Saint-Ferréol (1). Etaient-ce uniquement les grands souvenirs de l'Empire érigés en leçons de choses et de l'histoire, qui les y attirait? On en peut douter, à preuve ce Watripont, proscrit de 1851, garibaldien de 1858, qui avait imaginé de faire, en grand, l'élevage des lapins à Waterloo, dans cette plaine, disait-il, « rendue si fertile par les débris de la boucherie humaine que les armées y avaient faite en 1815 ». A cet effet, il avait organisé un double service de voitures, l'un portant ses lapins à Bruxelles, l'autre amenant les Anglais à Waterloo. La combinaison ne réussit guère, et le profit fut mince. Watripont lâcha ses lapins et s'en fut donner des conférences où le discours était entremêlé d'airs chantés par une dame anglaise (2). Ce n'attira vraisemblablement pas la clientèle britannique et cet homme aux idées grandioses et pratiques dut aller faire le coup d'escopette en d'autres pays.
(1) Amédée Saint-Ferréol. Les proscrits français en Belgicpie...: tome i, p. 239.
1-2) Amédée Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique...', tome i, p. 206.
Ce fut vraisemblablement en mai 1852, que Victor Hugo alla à Waterloo. Il y eut pour guide un poète belge, d'origine hollandaise, André Van Hasselt, un des précurseurs romantiques de la Jeune-Belgique. Van Hasselt, né à Maëstricht le 5 janvier 1806, docteur en droit et avocat, avait été primitivement attaché à la Bibliothèque de Bourgogne à Bruxelles, et, en 1842, il avait été nommé inspecteur des écoles primaires à Anvers, poste que, plus tard, il échangea contre celui d'inspecteur aux écoles normales, et qu'il occupa jusqu'à sa mort, près d'un quart de siècle (1). En 1830, il avait, étant en voyage à Paris, rendu visite à l'auteur d'Hernani. La bonne grâce charmante et enveloppante du Poète avait conquis et séduit Van Hasselt. Il retourna en Belgique, héraut fervent et obstiné de la religion romantique. Demeuré en relations fort suivies avec Hugo, il s'empressa de lui être utile à son arrivée en exil. On le voit même adresser place de l'Hôtel-de- Ville un moelleux fauteuil pour orner le logis nu et vide du proscrit. « Vous me comblez, monsieur et cher confrère, je dirai même que vous
(1) André Van Hasselt mourut le i" décembre 1874 à Saint-Josseten-Xoode. rue Saint-Lazare n* 29. On consultera avec intérêt la remarquable notice biographique sur lui due à M. Georges Barrai, en tète des Poésies choisies d'André Van Hasselt. Paris. 1901. in-18, volume paru dans la [Collection des poètes français de l'étranger.
me meublez », le remercie le Poète le 16 janvier 1852 (1). Il y a donc tout lieu de croire, d'après certaines traditions orales, que Van Hasselt fut du premier pèlerinage de Victor Hugo à Waterloo. Sur ce qu'il fut, quelle impression ces lieux évocatoires et émouvants firent sur l'âme du visiteur, rien ne nous est demeuré. Pour en juger, nous n'avons pas les notes de Victor Hugo luimême, comme pour son séjour de 1861. L'imagination seule peut aider à reconstituer ce pèlerinage, mais ici, c'est à un simple et très sommaire aperçu que nous nous bornons. Ce qui apparaît comme certain, c'est que ce voyage servit à l'inspiration du fragment de V Expiation où Victor Hugo a immortalisé le charnier napoléonien, et que son impression dut être vive au point que, nettement déjà, se dessina dans sa pensée l'épisode fameux qui allait, un jour prochain, hausser les Misérables à la hauteur d'une épopée. Et. pour la seconde fois, le génie humain sacrait ce champ pour l'éternité des admirations.
Le premier séjour du proscrit sur la terre d'exil touchait à sa fin. La publication prochaine de Napoléon-le-Petit lui devait rendre, en Belgique, son séjour à la fois délicat et difficile. Il prit le parti d'éviter les complications certaines de la franchise violente de son langage contre l'Em-
(1) Victor Hugo, Correspondance...: p. 122.
pire, et, le 31 juillet 1852, accompagné de son fils Charles, il quitta Bruxelles. Arrivé le lendemain à Anvers, il s'y embarqua à bord du paquebot le Ravensbourne, à destination de Londres. Malgré la pluie battante, sur le quai plein d'une odeur d'îles et de voyages, face à cette Tète-de-Flandre qui, au delà du flot bondissant jaillit parée de verdures ployées au vent marin, toute la proscription s'était rangée. Il y avait là Dumas, en éclatant gilet blanc, Gharras, Etienne Arago, Deschanel, des amis belges, des poètes, comme André Van Hasselt, dont d'harmonieuses strophes devaient chanter cet adieu au voyageur parti vers l'inconnu de l'exil. Du grandiose instant de ce mélancolique et glorieux adieu, Victor Hugo garda un souvenir ému et fidèle au cœur. Dumas lui ayant dédié son drame La Conscience, il répondit à l'attestation de ce souvenir, de Marine- Terrace, en décembre 1854, par un poème sobre, d'une éloquence déchirée et fière, où il évoquait Anvers et l'heure pluvieuse de ce départ, parmi le port plein de voiles humides et d'oriflammes trempées au haut bout tremblant des mâts :
Je n'ai pas otCblié If quai d'Anvers, ami,
Ni If groupe vaillant, toujours plus affermi.
D'amis chcrs, de fronts purs, ni toi. ni cette foule.
Le canot du steamer soulevé par la houle
Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.
Je montai sur lavant du paquebot fumant,
La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes : — Adieu! — Puis, dans les vents, dans les flots, dans
[les lames.
Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont, Vibrant comme deux luths dont la voix se répond, Aussi longtemps qu"on peut se voir, nous regardâmes L'un vers Vautre, faisant comme un échange d'âmes; Et le vaisseau fuyait et la terre décrut; L'horizon entre nous monta, tout disparut; Une brume couvrit Fonde incommensurable ; Tu rentras dans ton œuvre éclatante, innombrable, Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit, Et moi, dans V unité sinistre de la nuit, (1)
Victor Hugo, arrivé à Londres, n'y demeura que quelques heures. Le 5 août, il débarquait à Jersey, et, provisoirement, prenait gîte à l'auberge de la Pomme d'Or. Sept jours plus tard, il s'établissait à Marine-Terrace, sur la plage de George Town, pour ce séjour de près de dix ans, pendant lesquels, comme d'un Sinaï enveloppé des mugissements des ouragans, fulguraient les éclairs de ses philippiques et les radieux blasphèmes de ses visionnaires condamnations. Et, dans la malle de ses manuscrits, il recherchait les feuillets déjà anciens du début du livre des Misères, — les Misérables de demain.
i\) Victor Hugo, Les Contemplations ... ; tome n, pièce XV, p. p. 423, 124.
Le 21 mars 1861, Victor Hugo fit l'emplette, à Guernesey, d'un « sac waterproof » destiné à préserver le manuscrit, déjà important, des Misérables, contre les aventures du voyage qu'il allait entreprendre. Quatre jours plus tard, le 25 mars, un peu malade (1), désireux de changer d'horizon, le Poète quittait l'île à bord de 1' Aquila, à neuf heures du matin, à destination de Weymouth, d'où il regagna le continent. Descendu à Bruxelles, il prit gîte pendant quelques jours rue du Nord, n° 64. Le 7 mai, il arrivait à Waterloo. Il ne devait quitter définitivement ces lieux hallucinés que le 14 juillet suivant.
Sur ce long séjour, grâce à Victor Hugo luimême, on peut donner de copieux et minimes détails. Il s'était fabriqué un carnet avec des feuilles de papier à lettres pliées en deux, un informe et sommaire mémorandum qu'il illustra de croquis, de plans, où il jeta des notes rapides, des indications hâtives. En tête il écrivit :
J'ai passé deux mois à Waterloo. C'est là que j'ai
(1) Lettre de Victor Hugo à Crémieux: Braine l'Alleud, 28 mars 1861. — Victor Hugo, Correspondance...: p. 245.
fait l'autopsie de la catastrophe. J'ai été deux mois courbé sur ce cadavre. (1)
Par les dates qui jalonnent ces humbles feuilles froissées, il est possible de reconstituer l'itinéraire de Victor Hugo pendant ces quelques semaines. Le document, au reste, est de premier ordre. Outre son prix au point de vue biographique et anecdotique, il est précieux de par les indications qu'il donne sur le procédé d'enquête et la manière de travail opérés par le Poète sur le bloc rugueux de sa première inspiration. Sur le vif on saisit l'intimité spirituelle de ce grand laborieux et la psychologie a là des éléments essentiels pour se prononcer.
A onze heures du matin, le 7 mai, Victor Hugo descendit à VHôtel des Colonnes. Ce qu'était l'auberge, la bonhomie aimable et naïve de ses propriétaires, les frères Dehaze, a été conté avec esprit et précision par un visiteur de cette époque, M. Georges Barrai. C'était l'hospitalité wallonne avec tout ce qu'elle a de cordial, d'amical, de familier. Hugo s'en accomoda et laissa aux frères Dehaze un certificat gardé, avec un tendre or-
(1) Victor Hugo, Les Misérables; 2* et 3' partie; édit. de l'Imprimerie Nationale; Paris, MDCGCCIX, in-8, p. 565. — Pour les autres citations je renvoie le lecteur à ce volume dont les appendices renferment de curieux documents.
gueil, par le descendant des aubergistes de 1861 :
Je suis heureux de dire que je suis satisfait de l'excellent hôtel Dehaze où j'ai passé deux mois.
Mont-Saint-Jean, 21 juillet 1861. (1)
On lui donna une chambre au premier étage de l'hôtel. La fenêtre béait sur la plaine et découpait sur l'horizon un pan de ciel où montait la butte du Lion. Hugo le remarqua aussitôt, et dès lors ce lion lui fut comme une hantise, une obsession où il retrouva quelque chose de sa mauvaise humeur patriotique de 1837. A plusieurs reprises, il note dans ses carnets l'impression que lui fait le fauve d'airain. Dans la nuit du 28 au 29 mai, il observe : « Orage. Pluie. Tonnerre. Larges éclairs sur le lion de Waterloo. » Ce le frappe. Le « souffle venu de France » qu'il espérait en 1837, ne serait-il pas quelque jour le « souffle venu d'en haut ? » Ce que la France n'a point fait,
(1) Je donne cette date du 21 juillet 1861, telle que je la trouve reproduite dans une déconcertante et baroque brochure de M. le comte Louis Cavens, Songe d'un jour de printemps: L'Hymne à Waterloo ; S. 1. (Bruxelles), s. d., (avril 1911). in-8, p. 18. Or, il est bien certain, d'après les documents annexes des Misérables,- 2* et 3* partie; édit. de l'Imprimerie Nationale, p. 617, que Victor Hugo quitta Mont-Saint-Jean le 14 juillet, Il y a donc ici une erreur de copie dont je m'empresse de laisser la responsabilité à M. le comte Louis Cavens, qui, un peu intrépidemment peut-être, s'est intitulé « le rénovateur du champ de bataille de Waterloo. »
Dieu le fera-t-il ? Quel coup de tonnerre vengeur foudroiera ce lion de bronze français debout dans les tourmentes du ciel ? Alors il s'informe, il interroge, il enquête. L'immunité de la bête symbolique le surprend, le déconcerte. La foudre, qui frappe l'orgueil balancé des chênes centenaires, l'épargnera donc à jamais? Et, renseigné, enfin, le Poète observe sur son carnet :
Le lion de Waterloo, point culminant de tout ce large horizon, a cette particularité qu'il coupe les orages en deux et les partage selon le vent, tantôt entre Ohain et Plancenoit, tantôt entre La Hulpe et Braine-l'Alleud. Chose remarquable, depuis un demisiècle qu'il est là, debout, masse de fer énorme, sans paratonnerre, sans défense, à la pointe d'une cîme de cent cinquante pieds de haut, au milieu des nuages, jamais l'éclair ne l'a touché. Il semble qu'il ne court aucun risque d'être renversé de ce côté-là. Serait-ce que le tonnerre du ciel sait que cette besogne est réservée au tonnerre de la terre ?
Le jour même de son arrivée, Victor Hugo monta sur la butte. Le spectacle qu'y déployait la plaine à son printemps l'y devait particulièrement attirer. Son regard pouvait errer sur les jeunes blés levants, ondulant au large de la glèbe, mer mouvante et bruissante dont le vent échevelait les vagues prisonnières. Depuis une heure de l'après-midi, le Poète avait parcouru le champ de bataille, par la route de Nivelles. Il avait trouvé à Mont-Saint-Jean du « tabac Esmeralda »
et il avait fait l'emplette de douze vues de Waterloo, — médiocres et naïves petites images comme on n'en trouve plus guère aujourd'hui là où la carte postale sévit. Il avait poussé jusqu'aux ruines épiques et comme hurlantes encore de Hougoumont. Là il avait acheté un morceau d'arbre coupé dans le tragique verger. Dans ce morceau de bois, un biscayen s'était logé. Le Poète eut le bois et le fer pour deux francs. Depuis longtemps, on le devine bien, le commerce des souvenirs de la guerre était une précieuse ressource pour les habitants des villages de la plaine. En 1829, Saintine, qui fut visiter Waterloo, s'indignait déjà de l'exploitation de ces funèbres dépouilles. A ses amis Méry et Barthélémy, il donnait ces curieux détails :
En revenant d'Hougomont, nous rencontrâmes des femmes qui voulurent nous vendre des tronçons d'armes, des débris d'obus et des balles de fusil. On m'avait dit que les habitants de ce pays en tenaient fabrique... Je consultai mon guide ; il me dissuada. « Dans les premières années, me dit-il, « en labourant la terre, nous trouvions une telle « quantité de balles et de débris que nous ne les <( ramassions que pour les vendre à la livre. Au- « jourd'hui encore, avec un peu d'attention, on en (( découvre en grand nombre. Ce n'est plus là-des- « sus que nous pouvons spéculer, cela est devenu <( trop commun. Mais si vous êtes envieux d'ache- <( ter des têtes ; j'en ai là quelques-unes bien net- « toyées, et que je vous céderai. » — « Comment,
« des têtes!... m'écriai-je, vous vendez des têtes? » — « Les Anglais nous en emportent beaucoup, » me répondit-il froidement. (1)
Il m'expliqua alors par quel moyen il se les procurait. Nous arrivions devant la Haie-Sainte. « Vous « me voyez, me dit-il, en me montrant un grand « champ de seigle à droite ; tous ces épis ne sont « pas de même couleur, il y a là des places entiè- « res d'un vert plus foncé, plus noirâtre que les au- « très ; c'est là que sont les fosses. Il en est ainsi « presque dans toute la plaine, et, lorsque nous « voulons quelques ossements, quelques têtes, nous « remarquons l'endroit, nous attendons le soir et « nous fouillons. (2) »
On ne voit pas que de pareilles offres aient été faites à Victor Hugo. Au reste, ce voyage ne devait être que préparatoire pour lui. Le lendemain, à deux heures, il quittait ÏHôtel des Colonnes, et regagnait Bruxelles. La semaine lui suffit pour
(t) Les trouvailles d'ossements ne sont pas rares, aujourd'hui encore, à Waterloo, mais je crois pouvoir dire que le commerce en a complètement cessé. Ces tragiques et illustres débris sont sauvés de la spoliation paysanne par la piété honorable de quelques esprits soumis à la religion du souvenir. A la Ferme du Caillou, qui fut, la veille de Waterloo, le quartier général de l'Empereur, aujourd'hui propriété de Mme la comtesse de Villegas, M. Lucien Laudy a rassemblé en un émouvant musée les lugubres trouvailles du champ de bataille. M. Maurice Dubois, peintre militaire à Bruxelles, possède, lui aussi, de beaux souvenirs de la terrible lutte, et personnellement, j'ai dans mes collections un squelette complet trouvé il y a peu de temps à Waterloo. Xi M. Lucien Laudy, ni M. Maurice Dubois, ni moi-même, ne songeons certes pas à tirer parti de ces grandes et sinistres reliques.
(2) Mery et Barthélémy, Waterloo : Au général Bourmont ; Paris, 1829, in-8, p. p. 43, U.
régler ses affaires. Le 15 mai, il revenait à Mont- Saint-Jean, des plumes et du papier dans son « sac waterproof ». Il allait se mettre au travail.
Cette fois il était seul, sans ami pour le guider à travers les plaines qui lui devenaient familières. Depuis neuf ans, il avait cessé toutes relations avec André Van Hasselt, et ce, au nom d'une raison qui mérite d'être rappelée. Le 16 juillet 1852, sur la prière de la princesse Mathilde, sollicité par Alexandre Dumas père, Napoléon III avait fait chevalier de la Légion d'honneur André Van Hasselt. Le gouvernement belge ne permit le port de la décoration du poète que trois ans plus tard, en juillet 1855 (1). Quand Hugo eut connaissance de la chose, il se voulut de ne plus demeurer en correspondance avec qui acceptait cet honneur de celui qui l'avait proscrit. Et, seul, il revint à Waterloo, désireux, au reste, de demeurer face à face avec cette terre à qui il allait demander le secret de la catastrophe.
On nous a dit comment il vécut sobrement à VHôtel des Colonnes, quel frugal menu était le sien et comment, par son goût particulier pour le vin pris à doses régulières et égales, il dénonçait sa race. Lui-même, d'ailleurs, dès son premier voyage en Belgique, avait avoué à sa
(i) Cf. la notice de Georges Barrai en tète des Poésies choisies d'André Van Hasselt...; p. VIII.
femme : « On vit assez bien dans les auberges, .1 la bière près » (1). L'article de la bière, pour lui qui ne buvait que du bordeaux (2), lui était insupportable. Il faut voir dans sa correspondance intime comment il devient aigre et difficile, lui si facile à contenter, cependant, sur ce point. « Je bois de la bière comme un allemand, disait-il en 1837 ; la bière de Louvain a un arrière-goût douceâtre qui sent la souris crevée. C'est fo:t bien. » (3). C'était beaucoup s'avancer, et d'autant plus que, quelques jours plus tard, il écrivait :
Je ne m'accoutume pas non plus à ce qu'on boit ici. Rien de nauséabond comme ce faro et ce lambic. Je fais, décidément, peu de cas du vin de Flandre et du vin de Normandie. J'aime mieux le cidre de Bourgogne et la bière de Bordeaux. (4)
Amateur de hauts faits héroïques, il pouvait admirer, par exemple, le <c baës », le patron du café de La Louve, à Bruxelles, qui, chaque année, au coup de minuit, lampait devant une foule respectueuse et transportée d'allégresse, douze chop-
(1) Lettre à Mme Victor Hugo; Courtrai, 27 août 1837. — Victor Hugo, En voyage; France et Belgique...; p. 40.
(2) Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo... ; p. 108.
(3) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 17 août 1837. — Victor Hugo, En voyage; France et Belgique... ; p. 84.
(4) Lettre à Mme Victor Hugo; Anvers, 22 août 1837. — Victor Hugo, En voyage; France et Belgique...; p. 96.
pes de faro, (1) mais comme gourmet, il en allait autrement. Ce lui tient au cœur au point qu il ne lasse pas d'y revenir dans sa correspondance, et, même loin de Belgique, il ressasse ce désagréable souvenir. C'est toujours à sa femme qu'il avoue :
Si l'on me demande : « Avez-vous bu de bonne « bière dans votre voyage en Belgique ?» — Je répondrais : — « Oui, en France. J'ai bu d'excellente (( bière, en effet, à l'hôtel Dessein, à Calais. » En Belgique, toute leur bière, bière blanche de Louvain, bière brune de Bruxelles, a un arrière-goût odieux. Les Anglais la trouvent trop houblonnée. Va, pour houblonnée, mais c'est mauvais. Quant à leur vin (aux belges), il sent la violette. Il y entre plus d'iris que de raisin. C'étaient en vérité, de détestables boissons. Je me réfugiais de l'une dans l'autre, mais, à tout prendre, j'aimais encore mieux de la bière blanche que du vin bleu. {2)
Toutefois, il s'accommoda du Pomard et du Bourgogne des frères Dehaze. Peut-être bien que, depuis 1837, ils avaient pris leurs précautions. Et, ayant, depuis le premier repas, constaté que le séjour à YHùtel des Colonnes ne lui serait pas intolérable, il se mit à l'œuvre. Le 15 mai, à
Ui Aniédée Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique...; tome i, p. 113.
(2) Lettre a Mme Victor Hugo: Bernay, 4 septembre 4837.— Victor Hugo, En voyage; France et Belgique...; p. p. 133. 134.
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peine arrivé, il s'en fut examiner le terrain. Le lendemain, il était à Braine l'Alleud, et, le 17, il y retournait. Revenu à l'hôtel, il écrivait sur ses carnets :
Waterloo, 17 mai.
Là, je me promène la nuit, je regarde, j'écoute, l'effrayant 18 juin revit, des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine...
Ces lignes fiévreuses et inachevées, veut-on savoir maintenant l'extraordinaire parti qu il en a tiré dans les Misérables, comment il a, avec une magnifique ampleur étendu la sommaire notation? C'est au chapitre XVI du livre I de la IIe partie, qu'il a repris ce bref fragment pour faire sonner la fanfare de cette strophe :
Le champ de Waterloo, aujourd'hui, a le calme qui appartient à la terre, support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. La nuit pourtant, une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme Virgile dans les plaines de Philippes, l'hallucination de la catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit ; la fausse colline-monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille reprend sa réalité : des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des galops furieux traversent l'horizon ; le songeur effaré voit l'éclair des sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, l'entre-croisement monstrueux des tonnerres ; il entend comme un râle
au fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille-fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c'est Napoléon ; ce squelette, c'est Wellington ; tout cela n'est plus et se heurte et combat encore ; et les ravins s'empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a de la furie dans les nuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean, Hougoumont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.
Magie et puissance unique du Verbe ! Ainsi le Poète a rendu vivante la grande chose morte et fait un poème lyrique des sévères géométries des plans de la stratégie. Ces visions et ces évocations, il les cherchait au hasard de la plaine, aujourd'hui, 18 mai, à Plancenoit, demain, 19 mai, à Ohain. Le 22, il reprenait le travail de son manuscrit. Le 23, il allait à la Hulpe, le 24, il remontait à Nivelles qui, entre ses clochers sonores, dort parmi de vieux arbres bruissants. A Bruxelles, le 27 mai, Charles Hugo fît jouer une pièce : Je t'aime. Le père fut assister à la première représentation, mais, le lendemain, il ralliait VHôtel des Colonnes.
C'est que, maintenant, la grande et bonne fièvre de son labeur l'empoignait. Tel que, naguère, aux premiers jours de l'exil, on l'avait vu à Bruxelles errer, rêveur, la barbe inculte, en chapeau de feutre mou, un foulard au cou, « l'air
d'un artisan » (1), il battait routes, chemins et sentes, à travers ce champ de bataille, par ce vaste cimetière ou éternellement s'élève le Requiem de la mort, dans ce vaste ossuaire verdoyant brûlé des feux solaires, où quatre nations enfouies et confondues dans la poussière attestent de la magnifique horreur de la défaite. Malgré les chaleurs flamandes qui, jadis, l'écrasaient (2), il fouillait les buissons, questionnait le paysan labourant aux confins de la plaine, interrogeait l'horizon où voguait l'escadre molle des légers nuages du ciel brabançon. De Hougoumont il rôdait à Plancenoit, passant halluciné qui sous son pied sentait frémir et trépider une terre gorgée d'ossements. Il croquait sur son carnet des paysages, s'aidait d'un plan dressé par lui ; il entrait dans les cours des fermes tragiques, noires et rouges, et si blanches parmi le frisselis des saules encore hachés ! Il comptait les trous des boulets dans la muraille, arpentait les granges où hurlèrent des agonies, et, dans la boue des chemins, il cherchait la trace de quels passages d'escadrons évanouis ?
O Waterloo! je pleure et je m'arrête, hélas!...
(1> Camille Lemonnier. Viie rie cPéertoain; Mes souvenirs: IV; La Chronique (de Bruxelles), 31 janvier 1912.
(2) Lettre à Mme Victor Hugo: Anvers, 22 août 1837.— Victor Hugo. En voyage.- France et Belgique...: \\. 96.
Quelles émouvantes étapes pour lui que ces fermes si pacifiques sous le bel été qui pèse sur le paysage ! La Haie-Sainte, toute blanche, rit au bord de la route, sa grande cour pleine de poules picorantes sous l'œil rond et vif du grand coq verni et luisant qui claironne sur le fumier. Et la Belle-Alliance, si humble, tassée comme une pauvresse au long de la chaussée, sous son chaume bas étallé en brindilles ! Sous le crépi qui la ronge d'une lèpre bleuâtre, on lui devine encore les saignantes blessures de la journée d'autrefois. La pluie lave le morceau de bois grossier qui atteste :