LETTRE A M. FRÉRON
sur l’Église de N -D. de Bon Secours, fauxbourg Saint- Antoine, réparée par M. Louis, jeune architecte.
« Cette église vient d’être tirée, Monsieur, de l’état d’indécence » où elle étoit depuis son ancienne construction. Ceux qui l’ont » vûe avant la réparation que l’on vient d’y faire, pourront seuls » estimer la difficulté qu’il y avoit de donner à son intérieur un » aspect supportable et tel qu’il est aujourd’hui. Son entrée » ressembloit plus à celle d’une grange qu’à celle d’un temple où » réside la magesté du Dieu vivant. Le premier objet qui s’offroit » à la vûe étoit un grand mur tout percé d’ouvertures grillées, à » différentes hauteurs et d’inégales grandeurs, sans aucun niveau » ni symétrie, depuis le bas de l’église jusqu’au plafond, ce qui » formoit l’aspect le plus choquant. Toutes ces ouvertures ont été » faites, en divers temps, pour éclairer de petites tribunes au » dedans de la maison, pour la commodité et selon la fantaisie de » quelques religieuses, et qu’il n’est plus possible de fermer sans
1 Année littéraire mdcclxi, par M. Fréron, t. V, p. 211 à 216.
2 Dame Claude de Bouchavanne, veuve de Jacques de Vignier, conseiller du roi, directeur des finances, fonda le monastère de religieuses bénédictines du Prieuré de Bon-Secours, le ier septembre 1648; mais les lettres-patentes du roi, qui confirmaient l’établissement de ce Prieuré, sont de 1667. — Mm« Rossignol obtint que l’abbaye de Malnoue, qui était ruinée, fût réunie à cette maison, qui prit le titre d’abbaye, et la prieure la qualité d'abbesse. La chapelle du Bon-Secours était, en 1760, sans aucune décoration, si ce n’était celle du grand autel. (Voir : Description historique de la ville de Paris, par Piganiol de La Force, 1765, t. V, p. 122.) Au lieu où s’élevait la Chapelle du Bon-Secours se trouve à présent l 'Oratoire du Bon-Secours (rite luthérien de la confession d’Augsbourg), compris dans les dépendances de l’ancien hôtel Richard-Lenoir, rue de Charonne, 97, appartenant aujourd’hui à Mme veuve Ledru-Rollin. Tous les travaux de l’architecte Louis ont totalement disparu.
» refaire tous les dedans. Madame Rossignol abbesse de cette » maison depuis longtemps, dont l’esprit, l’aimable caractère, la » sage conduite jointe à des talens supérieurs pour l’éducation de » la jeunesse, lui ont mérité la considération et la confiance de » tout Paris pour les Demoiselles les plus qualifiées qu’elle a » encore en grand nombre ; cette estimable Dame, d’une bonne » famille de robe, et autant zélée pour l’honneur de la Maison du » Seigneur que pour le bon ordre de la sienne, voyoit avec » douleur l’état humiliant de son église. Elle avoit proposé à » divers architectes d’y remédier, sans la reconstruire ; aucun » n’avoit voulu l’entreprendre qu’à cette condition, lorsqu’on lui «parla de M. Louis, jeune architecte venu depuis peu d’Italie, » où il étoit allé pensionné de Sa Majesté. Elle l’appelle; il voit » cette église, et sans être effrayé de sa difformité, son génie vif » et d’une rare étendue lui fait bientôt trouver les moyens d’en » faire disparoître les irrégularités de cette façon-ci :
» La grande grille du chœur de ces Dames étant à côté de » l’autel et ouverte par une grande arcade, il a imaginé d’en feindre » deux autres de suite, de même grandeur et hauteur, pour » occuper toute l’étendue de ce mur criblé, et de feindre, en « dedans, de grands rideaux verds qu’il a fait ouvrir seulement » dans les endroits où ces grilles désagréables percent le mur. » C’est par ce moyen ingénieux qu’en confondant les grilles de ) ces ouvertures avec les fausses des arcades, elles ne se laissent » plus apercevoir. Ces grandes arcades sont ornées, dans leurs » archivoltes, des attributs de l’ordre dorique, et leurs plafonds » et cotés de grandes roses, feintes en stuc, dans des ravallemens, » ce qui produit un très riche effet. Leurs clefs sont décorées de » têtes de chérubins groupées, en marbre blanc, et leurs inter- » valles remplis de guirlandes de feuilles de chêne, où sont » suspendus des médaillons. Les ouvertures grillées, au haut de » ce même mur, ont été sauvées par la continuation des jalousies » à hauteur d’appui, entre lesquelles sont placés des tableaux. » L aspect choquant du plafond est changé aujourd’hui en un ciel » lumineux et élevé. Mais c’eût été la perfection de cette église et «la satisfaction de M. Louis, s’il eût pu réformer le dessein
1 M"ie de Genlis, dans ses Mémoires, parle avec éloge de Mme Rossignol, tni a*6 ^ 'j^bbaye de Malnoue, près de Paris, où fut mise en pension M ' de Mézières, devenue marquise de Fontenille et mère de Mrae de Genlis; le mariage eut lieu dans ce couvent.
RETOUR EN FRANCE
» médiocre et trivial de l’autel, refait à neuf depuis peu, aussi bien » que le fond de l’église où sont les orgues et la tribune de » Madame l’Abbesse, ces deux parties n’étant point d’accord avec » les nouveaux embellissemens.
» Les entrées à cru dans les églises ne leur étant point » favorables, Monsieur Louis a jugé à propos de faire ajoûter à » celle-ci un petit porche ou vestibule, qui, malgré la médiocrité » de son espace qu’il a fallu proportionner à celui de l’église, a » surpris l’admiration des connoisseurs, par la façon ingénieuse » dont son intérieur est décoré. Tout le monde sait que les » bénitiers étoient anciennement placés dans les parvis, et jamais » au dedans des temples. L’on en voit deux, dans deux niches » opposées, et dont les fonds sont enrichis de roses de stuc. Leur » forme est des plus agréables et dans le meilleur goût des vases » antiques; l’exécution en est parfaite^ et doit être remarquée. » senfaoublés de plomb doré et posés sur un piédestal » circulaire, ou espèce d’autel antique, dont les ornemens sont » d’un beau simple. Le fini de cette sculpture est garanti des » chocs inévitables de la foule par deux treillis de cuivre doré. » Au-dessus des niches sont de petites tables de marbre noir qui » contiennent ces vers-ci, sur le bénitier en entrant à main droite :