‹ Victor Louis, architecte du Théâtre de BordeauxChapitre 13 sur 86 · VOYAGE ET SÉJOUR DE LOUIS EN POLOGNE · texte numérisé non relu

VOYAGE ET SÉJOUR DE LOUIS EN POLOGNE

Avant de rechercher quelles furent les circonstances qui mirent Victor Louis en rapport avec le roi Stanislas Auguste Poniatowski1, il est curieux de constater avec quelle facilité se propagent les erreurs historiques et toutes les conséquences qui en découlent.

En 1828, M. Gaullieur L’Hardy eut l’honneur de publier, le premier, à Bordeaux, une étude biographique sur l’architecte Louis 2. Il accompagna cette étude d’un Catalogue sommaire de nombreux dessins du grand artiste, dessins dont M. Latus3 était alors possesseur.

Un des motifs qui inspirèrent au biographe l’idée de son travail, publié sous le titre de Portefeuille ichnographique de V. Louis, avait été certainement la communication de M. Latus. Dans l’examen auquel se livra l’auteur, il fut particulièrement frappé du titre de premier architecte du roi de Pologne, accompagnant la signature de Louis, mise au bas de plusieurs projets de palais pour la ville de Varsovie. Et c’est alors que,

1 Stanislas-Auguste Poniatowski naquit en 1732 et mourut à Saint- Pétersbourg ie 12 février 1798.

2 Portefeuille ichnographique de V. Louis. — Bordeaux, Henry Faye, m dcccxxviu. — Gaullieur L’Hardy (Louis-Eusèbe-Henry), né à Corcelles (Suisse) en 1781, mort à Bordeaux en 1857. Notice dans le journal La Gironde du 1 1 février 1869.

3 Latus (A.), entrepreneur de constructions navales à Bordeaux.

par une pensée qui semblait au premier abord assez naturelle, M. Gaullieur considéra tous ces plans comme ayant été faits par ordre du beau-père de Louis XV, Stanislas Leszczynski1, proscrit de son royaume en 1720 et qui plus tard habita la Lorraine. Cette supposition étant admise, M. Gaullieur crut devoir attribuer à Louis la plupart des monuments de Lunéville et de Nancy, car on sait que Nancy doit sa grandeur monumentale à Stanislas Ier, qui a pour ainsi dire reconstruit cette ville, où les édifices fondés par lui sont nombreux. De là viennent toutes les attributions faites à Louis par M. Gaullieur et la raison des lignes qu’il lui consacre en ces termes : « Il fut particulièrement honoré de la » bienveillance du beau-père de Louis XV, Stanislas » Leckzinski, roi électif de Pologne, dont il était » l’architecte. Ce prince, célèbre par ses malheurs..., » s’était résigné à la nécessité de devenir le père de » nouveaux sujets, du bonheur desquels il s’occupa » exclusivement en protégeant les arts de la paix... » Louis travailla à l’embellissement de Nancy, comme » des châteaux de cette ville et de Lunéville; mais ses » projets furent souvent modifiés par suite de l’insuf- » fisance des moyens financiers. Proposant un jour » au roi certains arrangements pour la distribution et » l’embellissement de la dernière de ces résidences : II » n’en est pas temps encore, répondit Stanislas ; quand » nous aurons mis l’ordre dans les affaires publiques, » nous nous amuserons des petits détails du palais. »

« Jeune encore, notre architecte se trouva privé de

t Stanislas Leszczynski, né à Léopol (Autriche) le 20 octobre 1677 élu roi de Pologne le 12 juillet 1704; il devint le beau-père dé Louis XV en 1725, et mourut à Lunéville le 20 février 1766.

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» la protection de ce vénérable prince, qu’un accident » affreux priva de la vie, la quatre-vingt-neuvième année » de son âge l 2. »

Cette version de M. Gaullieur a été rééditée par plusieurs autres écrivains, et l’on est bien certain de la retrouver maintenant dans les Dictionnaires biographiques les plus autorisés 3.

Malgré l’authenticité apparente d’un fait si généralement accepté comme vrai, nous voulûmes, en i865, mieux préciser la part que Louis avait prise aux constructions faites en Lorraine sous le règne de Stanislas Ier; nous demandâmes des renseignements à M. Morey, ancien prix de Rome, architecte du département de la Meurthe, membre de l’Académie de Stanislas, et voici la réponse qu’il eut la bonté de nous adresser :

« Nancy, 20 mars i865.

» . Quant à l’architecte Louis, auteur du Théâtre de

» Bordeaux, du Théâtre français et du Palais-Royal, je n’ai » jamais eu connaissance qu’il fût l’architecte du roi de Pologne, » ou qu’il ait contribué en quelque chose dans les édifices » construits par ce prince. C’est à Heré de Corny, son premier » architecte, que nous les devons, élève de Boffrand, et qui les » publia, ainsi qu’une partie des œuvres de son maître, dans le » Recueil qui porte son nom. Il y a deux ans que j’ai fait » paraître, dans le Bulletin de V Académie de Stanislas , la » biographie de cet architecte, où j’ai tâché de réunir tout ce » qui a rapport aux édifices de Stanislas; mais je n’ai absolument » rien trouvé sur l’architecte Louis; vosl'documents sur cet » artiste, que je place au premier rang, seront donc entièrement » nouveaux et auront pour nous le plus grand intérêt.

» Veuillez agréer, etc. Morey.»

1 Porte-feuille ichnographique de V. Louis, p. 66, 67 et 68.

2 Nouvelle Biographie générale, de F . Didot. — Grand Dictionnaire

universel du XIXe siècle, par P. Larousse. — Dictionnaire d'histoire et de géographie, Bouillet, etc.

Les détails que contenait cette lettre excluaient toute participation de Louis aux travaux de Nancy, mais le titre de Premier architecte du roi de Pologne, accompagnant la signature autographe de l’artiste, placée au bas des dessins que l’on voyait aux Archives municipales de Bordeaux, semblait affirmer le contraire

Le doute dans lequel nous étions alors nous amenait à penser que Louis n’avait fait ces projets que pour satisfaire les rêves du roi proscrit. Et cependant M. Dussieux, dans son livre Les Artistes français à l’étranger, publié en i856, parle d’un voyage de Louis en Pologne et des travaux qu’il y exécuta, mais ne donne pas la date de ce voyage. Il y avait donc pour cette période de la vie de l’architecte des faits erronés, contradictoires, et dont l’éclaircissement serait peut-être encore à rechercher si l’intéressant ouvrage de M. le comte Charles de Moüy, publié en 1875, n’était venu nous tirer d’embarras, et nous permettre enfin de démontrer l’erreur historique commise par M. Gaullieur et par tous ceux qui avaient reproduit sa version. C’est donc à la Correspondance inédite du Roi Stanislas-Auguste Poniatowski et de Madame Geoffrin (1764-1777) qu’il faut recourir pour mieux comprendre les relations de Louis avec Stanislas et le double rôle de l’artiste auprès du roi.

Mais avant de parler du voyage de Louis à Varsovie, rappelons-nous qu’à son retour de Rome sa première préoccupation fut de se créer des amis puissants et de se faire admettre au nombre des habitués du salon de

' Château royal de Varsovie et Salle des Nonces, disparu dans l’incendie de l’Hôtel de Ville en 1862.

Dessins qui ont

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Mme Geoffrin fort en vogue à cette époque, qui réunissait les hommes les plus éminents dans la politique, les arts et la littérature. « Aucun salon n'était mieux rempli que le sien, et elle avait su faire en sorte que ce fût une mode d’y venir, aussi bien qu’un insigne honneur d’y être admis 1 2. »

De nos jours, où le xvme siècle a été l’objet d’études historiques si détaillées, les Salons ont eu leur historien; ils ont été décrits de main de maître par M. Louis Blanc, et voici la définition qu’il en donne :

« Une société choisie de poètes, de philosophes, de » femmes aimables, de grands seigneurs, d’hommes de » lettres et d’hommes d’esprit, se rassemblant chaque » semaine, à des jours fixes, chez une souveraine de la » mode, comme Mme Geoffrin, ou chez un libre penseur, » comme d’Holbach, pour gouverner par la conver- » sation, voilà ce qu’on entendait par Salon dans » le xvme siècle. »

Les soupers faisaient partie essentielle de cette vie d’intrigues, de discussions littéraires, artistiques ou sociales et finalement de causeries spirituelles animées par la bonne chère.

te En 1753, le comte Poniatowski, étant venu à Paris » pour des affaires, y présenta l’un de ses fils âgé de

1 Geoffrin (Marie-Thérèse Rodet, dame), née à Paris le 2 juin 1699, morte dans la même ville le 6 octobre 1777 d’après M. Ch. de Moüy, et le 18 de ce même mois d’après la Correspondance secrète, t. V, p. 219. Fille d’un valet de chambre de Madame la Dauphine, elle avait épousé à quinze ans l’un des fondateurs de la manufacture des glaces de Saint-Gobain. M. de Moüy fait précéder la publication de la Cot'respondance inédite du roi et de Mme Geoffrin, de deux excellentes études sur ces personnages historiques; nous y renvoyons le lecteur.

2 Correspondance inédite du roi Stanislas-Auguste Poniatowski et de Mmc Geoffrin, p. 24.

» vingt ans à peine 1 et le recommanda surtout d’une «façon toute particulière à Mme Geoffrin... Ce jeune » voyageur, qui ne resta d’ailleurs que cinq mois à » Paris, d’où il dut partir, si l’on en croit Rulhière, à » la suite d’aventures galantes et de dépenses excessives, » était Stanislas-Auguste, qui onze ans plus tard devait » être élu roi de Pologne 2. »

Nous n’avons pas à retracer ici les graves événements qui amenèrent le partage de ce royaume en abreuvant de tant de peines l’existence de son dernier roi; de ce roi qui maudissait le jour de son avènement au trône, dont la mémoire est si vivement discutée et que le livre de M. Charles de Moüy présente sous un jour nouveau. Mais, par des extraits de ce livre, il nous sera facile de démontrer les témoignages des bons rapports de Stanislas-Auguste avec Victor Louis et quelle a été la véritable importance des travaux de ce dernier en Pologne.

Il n’est guère supposable que pendant son court séjour à Paris, en 1753, le prince ait connu le jeune architecte, alors simple élève de l’École royale d’ Architecture et n’ayant pas encore fait ses preuves. L’heure n’avait pas encore sonné pour qu’il eût le droit de se présenter dans une société triée sur le volet, où l’on exigeait pour y être admis l’aristocratie de la naissance ou celle du talent.

Enfin, vers 1764, Louis était déjà fort répandu dans le monde des arts; ses succès hors ligne, ses bonnes relations et son esprit particulièrement obséquieux l’avaient fait distinguer de Mme Geoffrin, parmi les artistes en renom qui se groupaient autour d’elle à ses réceptions du

1 Stanislas-Auguste Poniatowski, avons-nous dit déjà, était né en 1732, il avait donc vingt ans bien sonnés en 1753.

2 Correspondance inédite, p. 3.

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lundi. On y voyait: les peintres Boucher, Lagrenée, La Tour, Joseph Yernet, Van Loo, Vien, Greuze et Chardin1; les sculpteurs Bouchardon et Le Moyne; les graveurs Mariette, Cochin et Miger2; l’architecte Soufflot, le comte de Caylus, le marquis de Marigny, etc. Louis était bien là dans le milieu qu’il ambitionnait; il dut y briller probablement par l’esprit de sa conversation et devenir un des préférés de la maîtresse du logis.

D’après le récit d’un contemporain, «Mme Geoffrin » aimait les artistes; on a dit qu’elle se piquait de » beaucoup de connaissances dans les arts; on lui a » supposé des prétentions, parce que les prétentions »même fondées, s’il peut y en avoir de telles, sont s encore ridicules; mais ceux qui ont vécu près d’elle » savent très bien qu’elle n’en eut jamais de cette espèce; » elle n’avait presque point d’autres connaissances que » celles qu’un bon esprit peut acquérir dans la société »par l’attention et l’observation3.»

C'est dans cette situation de Louis auprès de sa protectrice qu’eut lieu le 6 septembre 1764 l’élection du comte Poniatowski au trône de Pologne. — «Cet » évènement devint le grand intérêt de la vie de » Mme Geoffrin. » Plus que personne elle partagea l’ivresse de son cher fils, comme elle l'appelait dans sa correspondance, et son plus beau titre fut dès lors de se dire l 'amie du Roi. — D'importantes réformes

1 Chardin (Jean-Baptiste-Siméon), né à Paris le 2 novembre 1699, mort dans la même ville le 6 décembre 1779; on lui attribue un prétendu portrait de Mrae Geoffrin que l’on voit au musée de Montpellier.

2 Miger (Simon-Charles), né en 1736, mort en 1820; il fit le portrait de Mme Geoffrin. ( Biographie de Miger, par E. B. de La Chavignerie.)

3 Correspondance secrète, t. V, p. 3 16. — Les Mémoires du graveur Miger ne s’accordent guère avec ce qui précède : « Cette dame était un véritable tyran et prétendait dominer les gens de lettres et les artistes, »

financières s’imposaient à Stanislas-Auguste pour mettre la Pologne mieux en état de résister aux puissantes souverainetés qui l’avoisinaient^ mais ((pour se distraire des tristesses d’un pouvoir aussi pénible que le sien, dit M. de Moüy, le Roi, qui avait le plus grand goût pour les arts, embellissait ses résidences, en faisant venir de Paris des tableaux et des statues l. »

William Coxe est beaucoup plus précis sur les sentiments artistiques de Stanislas, puisque dans son Voyage en Pologne, il raconte ainsi la réception que lui fit ce prince à sa Maison des Bains, qui était alors située dans une belle forêt, à trois milles environ de Varsovie : « Le 5 août (1778), nous eûmes l’honneur de dîner avec » S. M... Elle me fit beaucoup de questions sur l’état des » arts et des sciences en Angleterre, et me parla avec » admiration de la protection et des encouragements que » notre monarque accorde aux beaux-arts et à toutes les » branches des sciences. Après avoir pris congé, nous » parcourûmes la forêt et les autres maisons que le Roi » y a fait bâtir et dans lesquelles il séjourne quelquefois. » Elles sont toutes bâties dans un genre différent, mais » avec beaucoup de goût et d’élégance. Le Roi aime et » cultive l’architecture. Il fait lui-même les dessins de ses » bâtiments, de leur distribution et de leur décoration 2 . »

1 Correspondance inédite , p. 1 57.

2 Voyage en Pologne , Russie, Suède, Dannemarc, etc., par William Coxe. Genève, Barde et Ce. — Paris, Buisson, mdcclxxxvi, in-40, t. I, p. 75 et 80. « Le palais de Jabloniska, à huit milles de Varsovie, est une jolie maison bâtie sur les plans de S. M. et à ses dépens.» — Aux notes extraites du Voyage en Pologne, de W. Coxe, nous pouvons ajouter des indications complémentaires, grâce aux renseignements qui nous ont été indiqués et fournis par MM. Mickiewicz, Prosnowski et surtout par M. Zaleski, directeur de la bibliothèque polonaise de Paris: « Stanislas-Auguste avait un goût prononcé pour les arts; on disait de lui avec raison qu'il avait reconstruitVarsovie.En suivant son exemple

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Donc, soit du côté de Mme Geoffrin, soit de celui de Stanislas- Auguste, Louis ne pouvait être que le bienvenu; on s’explique facilement qu’il ait été proposé par l’une et choisi par l’autre pour relever les palais en ruines de Varsovie et pour contribuer à répandre en Pologne l’amour des arts.

Il y eut d’abord un échange de lettres entre l’artiste et le Roi; ces lettres ne nous sont pas parvenues, mais à leur défaut (lacune des plus regrettables) nous allons retrouver, dans la Correspondance inédite, des détails précis sur les travaux de Louis, qui justifieront le titre dont il s’est toujours enorgueilli et qu’il apposa sur tous les dessins, comptes et mémoires qui se rattachent à ses grands travaux de Bordeaux; nous voulons dire : Premier architecte du roi de Pologne.

C’est à la date du 2 5 mai 1765 qu’il est question pour la première fois de l’architecte Louis, dans une lettre de Stanislas, datée de Varsovie 1 : « Je ne réponds pas par » écrit à M. Louis, architecte, puisque je le verrai ; vos » cinquante louis, pour son voyage, seront remboursés, » et M. Louis sera content de moi. Dans un mois de » séjour ici, il verra l’espèce de choses et de goût que je » demande, et ensuite il pourra m’être très utile à Paris. » — De ces quelques lignes il résulte qu’il ne s’agissait pas encore de travaux importants; F espèce de choses

les grands seigneurs du pays élevaient des palais. Plus de trois cents édifices publics et vingt nouvelles rues datent de son règne; il faudrait transcrire et traduire des livres entiers, au moins des opuscules, pour rendre compte de toutes les constructions de ce temps. Le roi employait beaucoup d’artistes étrangers, mais surtout des italiens; les architectes les plus en renom furent: Merlini et Aigner; les peintres : Bacciarelli, Canaletti, Belloto; les sculpteurs: Monaldi, Lebrun et Rhigi; » mais aucun de nos honorables correspondants ne nous a cité Louis; nous ne l’avons trouvé mentionné que dans l’ouvrage de M. de Moüy.

1 Correspondance inédite, p. 1 5y.

que le Roi paraissait désirer ne pouvait se rapporter qu’à des décorations intérieures, ou tout au plus qu’à des constructions secondaires. Et puis ce voyage de l’artiste ne semble-t-il pas un avant-coureur de celui que projetait alors Mme Geoffrin, sur l’insistance de son cher fils?

C’est dans le courant du mois de juin 1765 que Louis partit pour Varsovie; la Correspondance inédite est muette sur les détails de son arrivée en Pologne et sur les travaux ou tout au moins sur les études qu’il dut y faire. Le roi ne parle de son architecte qu’à la date du 3x août; mais le peu qu’il en dit témoigne de l’entière satisfaction qu’il avait de lui : « Louis, dont je suis, en » vérité, on ne saurait plus content, vous dira que vous » serez logée commodément et abreuvée de très bonne eau » légère, fraîche, claire; vous verrez dedans comme dans » moi. 1 » Et plus loin, dans cette même lettre, à propos de la mort du peintre Van Loo, arrivée le i5 juillet 1765, Stanislas s’écrie : « Hélas! oui, je sais bien que Van Loo y est mort, et par conséquent mon César aussi 2 ! Cepen- » dant, Louis me console ; il dit qu’il y aura encore moyen; » et je vous dirai une bonne chose, c’est qu’il a trouvé » moyen de rendre ces tableaux plus larges et par consé- » quent plus faciles à composer. Oh! M. Louis est un » excellent homme! Il a l’imagination la plus noble et la » plus sage, et, quoiqu’il en sache réellement plus que » d’autres, il accepte les idées des autres quand on lui en

1 « Vos eaux à Varsovie sont-elles bonnes? Je ne bois que de l’eau, et » j’en bois beaucoup en me couchant et en me levant. Quand j’ai de » bonne eau je ne demande rien autre chose. » (Extrait d’une lettre de M,ne Geoffrin au Roi, p. 162.)

2 Tableau commandé par le roi à Carie Van Loo. (Note de M. de Moüy.)

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» fournit d’heureuses. Il part dans dix jours, mais i! sera » très occupé pour moi à Paris *. »

Le 7 septembre, le roi annonçait encore le départ de Louis « dans le courant de l’autre semaine », porteur de tous les documents utiles à la rédaction d’une oraison funèbre de Stanislas Leszczynski, que préparait «une personne considérable dans l’église, amie de Mme Geoffrin, qui, voyant s'en aller tout doucement le vieux Stanislas, ne voulait pas être prise au dépourvu. » Touchante prévenance!

Mais la lettre du i5 septembre 1765 est bien certainement, de toutes celles publiées par M. de Moüy, la plus importante pour Louis; elle établit l’origine des rapports de l’artiste avec Stanislas- Auguste, le véritable motif de son voyage à Varsovie; elle démontre surtout l’enthousiasme du prince pour son architecte, qui avait su conquérir non seulement toute sa confiance, mais aussi toute son amitié. Cette lettre est le brevet authentique de premier architecte du roi, et nous représente Louis comme une sorte d’intendant des beaux-arts du royaume de Pologne, en résidence fixe à Paris.

«Varsovie, ce i5 septembre 1765.

» Ma chère Maman 1 2,

» Le sieur Louis, architecte, vous porte cette lettre. » Vous me l’avez recommandé, et aujourd’hui c’est moi

1 Correspondance inédite , p. 173, 175.

2 Stanislas-Auguste avait conservé pour Mrae Geoffrin une affection filiale qui justifie le titre de ses lettres. A la nouvelle de son élection au trône de Pologne, la Chère maman s’était empressée de répondre : « Mon cher fils, mon cher Roi, mon cher Stanislas- Auguste! » (Ch. de Moüy, Correspondance inéd p. 5i, 1 14.)

» qui vous le recommande. Tout le bien qui pourra lui » arriver me fera plaisir à savoir, parce qu’il me montre » la plus grande envie d’employer pour moi tout le génie » qu’il a, et ce génie me paraît noble, fécond et sage. Il » m’a rectifié le goût sur plusieurs articles, mais aussi il a » fait qu’on aura encore beaucoup plus de peine désormais » à me satisfaire. Je serai certainement tenté souvent de » dire : j'ai vu mieux que ça; Louis ferait ça tout autre- » ment. Il va être mon bureau d’adresses à Paris pour » tout ce qui regarde les arts, et confirmez-le, je vous » prie, dans l’intention qu’il m’a témoignée de revenir ici. » Il vous dira qu’il n’est point impossible du tout de faire » une très belle chose de mon château, et il vous le prou- » vera par ses dessins. Il vous porte deux mille ducats » espèces qui font un peu plus que les vingt mille francs » de France que vous me demandez dans votre lettre » du 19 août. Vous m’en tiendrez compte, ainsi que des » trente mille francs qui les ont précédés...

» Louis vous porte toutes les paperasses destinées à d l’oraison funèbre dont vous m’avez parlé. Dans le » paquet de ces paperasses il y en a un à part coté A, qui » contient vos lettres de là-bas, là-bas1...

» Mandez-moi au vrai si Louis est content de moi? Je y> vous assure que je le suis fort de lui2... »

Le contenu de cette lettre donne une idée parfaite non seulement des travaux qui avaient motivé le voyage de Louis, mais de l’intimité dans laquelle il se trouvait auprès de Stanislas, qui lui confiait des valeurs

1 Les lettres que Mme Geoffrin avait reçues de la Czarine et qu’elle avait communiquées à Stanislas-Auguste. (Note de M. Ch. de Moüy.)

2 Correspondance inéd p. 176, 177, 178.

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importantes et des papiers précieux, à l’adresse de Mme Geoffrin. Mais, c’est surtout pour le mérite de l’artiste que le prince s’exprime avec la plus grande admiration : Ce génie me paraît noble, fécond et sage, et Von aura beaucoup de peine désormais à me satisfaire. Louis avait lieu d’être fier d’une aussi louangeuse appréciation.

Le séjour de l’architecte -confident de Stanislas ne se prolongea pas au delà du i5 septembre; mais, à la date du 1 1, il était encore à Varsovie, puisqu’il annonçait à Mme Geoffrin la reconnaissance officielle de l’élection du Roi par les gouvernements d’Autriche et de France1, ce qui faisait dire à Mme Geoffrin, dans sa lettre du 7 octobre : a Enfin, voilà donc une affaire finie! Le » pauvre Louis en est transporté de joie; sûrement, il » deviendra fou d’amour pour Votre Majesté. »

Ici s’arrêtent tous les renseignements que nous donne M. de Moüy sur les premières relations de Stanislas avec son artiste favori; mais, si brefs qu’ils soient, ne sont-ils pas suffisants pour faire saisir tout le parti qu’avait su tirer de son voyage l’habile architecte et l’adroit courtisan?

Il y a même lieu de se demander si le rôle du courtisan ne dépassa pas souvent celui de l’artiste. Il est d’autant plus essentiel d’insister sur ce côté du caractère de Louis qu’on le verra, dès à présent, se faire le très humble, le très dévoué des grands; se montrer parfois, pour satisfaire sa vanité, oublieux des services rendus; quoique d’un orgueil excessif, essuyer très patiemment d’humi-

i Ainsique le fait très bien observer M. de Moüy, «cette nouvelle était prématurée en ce qui concerne la France; elle n’eut lieu que dans le mois de janvier 1766.» (Corresp. iticd., p. 182, 202.)

liantes paroles et se tourner toujours vers le soleil levant. Louis, de même que son ami M. de La Maiche1 2, essayait de faire fortune par des intiigues politiques^ seulement, l’artiste avait deux cordes à son arc. Aussi est-ce à tort, d’après nous, que M. de Moüy a considéré le premier architecte du Roi comme un personnage de trop peu d’importance et qu’il a traité de subalterne l’homme de génie dont Stanislas parlait avec tant d’exaltation. Enfin, de la Correspondance inédite de Stanislas- Auguste et de Mme Geoffrin, il ressort clairement que Louis avait été appelé à Varsovie pour mieux se rendre compte des désirs que le Roi lui avait exprimés dans ses lettres, au sujet de l’embellissement de son château3 et pour étudier, sur place, les dispositions anciennes et les

1 « Ignace de La Marche-Courmont, né en 1728, mort à l’Ile-Bourbon en 1768, après une vie fort aventureuse; chambellan du margrave de Bayreuth, puis capitaine au service de France. Il ht de nombreux voyages en Italie, en Allemagne et en Pologne, où il cherchait fortune. Il s’était efforcé, pendant son séjour à Varsovie, de se préparer un rôle politique, et même de s’assurer la situation d’agent du Roi à Paris. » (Note de M. de Moüy, Corresp. inéd p. 184.)

2 « Le château-royal de Varsovie, situé au nord de la ville, sur une hauteur, a été construit en briques par le dernier des Jagellons, Sigismond-Auguste; il fut reconstruit et approprié aux besoins de la Cour par Sigismond III ( 1 587-1632); il possédait beaucoup de tableaux du peintre Dolabella. Ladislas IV l’embellit. Jean le Laboureur en donne une description dans son ouvrage intitulé: Relation du voyage de la reine de Pologne , etc., Paris, 1647, in-40, 3e part., p. 5. Ce château fut ruiné pendant le règne d’Auguste II et les guerres avec la Suède. Auguste III

ne ht que quelques essais de reconstruction. Enhn il a été terminé sous le règne de Stanislas-Auguste, d’après ses plans (ou peut-être ceux de Louis r). Les salles consacrées aux séances de la Diète, celles du trône et d’audience de réception étaient les plus splendides; le cabinet des conférences était décoré d’arabesques sur fond d’or, et la salle des chevaliers de six grandes toiles historiques, par le peintre ordinaire du roi, Bacciarelli. On voyait aussi dans le palais des Vues de Varsovie, peintes par Canaletti.» (Note de M.Zaleski, directeur de la Bibliothèque polonaise, à Paris.) « Après l’insurrection de i83o, le château-royal a été dépouillé par les Russes des richesses artistiques et littéraires qu’il contenait et qui furent transportées à Saint-Pétersbourg. » ( Dict . univ. du xixe siècle, par P. Larousse.)

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modifications qu’il convenait d’y apporter. Quant aux plans, élévations et coupes d’un nouveau palais des rois de Pologne à Varsovie, qui devait contenir la salle des Nonces, celle du Sénat et celle d’un Opéra, ces belles compositions restèrent toujours à l’état de projets dans les cartons de l’architecte1.

Le premier jour de Fan 1766, Stanislas adressait ses vœux de bonne année à sa chère maman et lui disait que l’une des principales choses qu’il désirait était de la voir auprès de lui. Mais, répondant à une lettre perdue, dans laquelle Mme Geoffrin se plaignait du langage présomptueux de Louis, le Roi faisait cette réponse : «Je n’ai » jamais envisagé en lui plus que vous n’avez prétendu » que j’y voie. S’il a dîné souvent avec moi, cela signifie » beaucoup moins que cela ne paraît peut-être de loin. » Peintres, prédicateurs, gens en us de toutes les façons, » se trouvent tous les jours dans le même cas, lorsque je » mange dans mon cabinet, sans appareil, et cela me sert » de délassement au sortir et à la reprise du conseil ou » du travail, et j’ai souvent dit à Louis, avec vérité, que « c’était l’espèce de récréation que j’aimais le mieux...

» J’ai ri de la question qu’on vous a faite, si Louis » était mon ministre. Il est certain qu’il n’a autre charge » de ma part que d’exécuter les plans et projets dont il » m’a laissé les croquis, et dont il doit m’envoyer les » dessins et modèles détaillés et finis avec soin, avant » que de faire exécuter en nature.

» Sur quelques articles, je lui ai déjà écrit; sur les » autres, je lui écrirai successivement, et, de plus, comme

1 Ces projets ont disparu dans l’incendie de l’Hôtel -de -Ville de Bordeaux, le t3 juin 1862.

» je vous l’ai déjà mandé, je lui ai envoyé 2,5oo ducats » afin qu’il n’ait rien à prendre sur les 2,000 ducats qui » sont chez vous, puisque les commissions dont vous » voulez bien prendre soin sont très distinctes des » siennes, lesquelles, pour être bien faites, demandent » un homme tout entier, qui réponde de tout en dirigeant » le tout 1 . »

Avant de poursuivre les explications que donnait Stanislas à Mme Geoffrin, il faut bien retenir ce que nous avons déjà dit et ce que la lettre précédente redit si clairement : Louis ne fit que des projets, des croquis, à Varsovie, prit connaissance de l’état des lieux et devait envoyer des dessins finis pour exécuter en nature.

Le i5 janvier 1766, une nouvelle lettre du Roi contenait ce qui suit :

« . Vous me parlez d’un style de cérémonie qui

» est une offense pour ma tendresse; et pourquoi tout » cela, je vous le demande? Est-ce à cause de ce rnalheu- » reux Louis ? Eh ! mon Dieu ! maman ! cet homme était-il » fait pour m’attirer de votre part un désagrément aussi » sensible ! Louis dit des folies et me prête des phrases et

» des idées que je n’ai jamais eues . Eh bien, Louis a

» la tète un peu tournée parce que je l’ai peut-être un peu » trop bien traité ! Eh bien, il n’y a qu’à le laisser un peu » à lui-même, sa tête se refroidira et se remettra à sa » place, car il sent déjà tout ce qu’il perd en perdant vos » bontés. Au reste, si vous aviez pu voir de vos yeux le » local du bâtiment dont il s’agit et entendre par vous- » même les détails, trop volumineux pour être écrits, de » mes raisons pour chaque pièce, assurément que je me

1 Correspondance inédite, p. 194, ig5.

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» serais trouvé heureux que vous eussiez bien voulu vous » charger de gouverner Louis dans cette entreprise. Mais, » faute de toutes ces notions minutieuses, il serait néces- » sairement arrivé que souvent les choses n’auraient pas » répondu à mes idées, parce qu’à la moindre objection » que vous auriez faite, Louis aurait vu un prétexte pour » dire que, n’ayant pas les mains libres, il ne peut pas » répondre de l’effet de mes volontés, but pour lequel j’ai y> exigé que Louis ne fasse rien exécuter sans m’en avoir » préalablement envoyé des dessins. Mais n’importe, » vis-à-vis d’une maman chérie, il suffit presque qu’elle y> me trouve des torts pour que je m’en croie. C’est donc » ce maudit conflit qui a tout gâté; ce maudit mot, je » le déteste, je le renie, je l’exclurais volontiers de la » langue désormais. Mais ne me le reprochez plus; qu’il » ne soit plus un mur entre vous et moi, et rendez- « moi la certitude de vous voir, de vous entendre, de » vous serrer dans mes bras, certitude qu’il me serait » d’autant plus douloureux de perdre, que je ne l’aurais » jamais espérée seulement si vous-même ne me l’aviez » offerte . 1 . »

Il semblerait, d’après toutes les explications fournies par Stanislas, que le conflit qui avait tout gâté provenait uniquement du désir qu’avait Mœe Geoffrin de diriger les embellissements du château de Varsovie, ce qui, non sans raison, lui était contesté par Louis. Il est certain que dans sa lettre du 29 janvier 1766 elle prétend conduire à elle seule l’exécution des deux tableaux commandés à des artistes en grand renom, et qu’elle affiche des prétentions qui ne lui étaient pas

Correspondance inédite, p. 197, 198.

habituelles, si l’on s’en rapporte a la Correspondance secrète [supra, p. 59).

«Mais je demande pour dernière grâce à Votre » Majesté de me laisser la disposition en entier des deux » tableaux qui seront faits par Boucher et par Vien. Ce » sont deux hommes que j’aime et estime de tout mon » cœur, autant par l’honnêteté de leur âme que par leur » talent. Fiez-vous à moi pour l’exécution de ces deux » tableaux; c’est un sacrifice que je demande à Votre » Majesté en faveur de l’ancienne amitié dont Elle m’a » honorée. Je supplie Votre Majesté de trouver bon qu’ils » ne vous envoient pas de dessin de leur idéç; il faut » laisser leur imagination à l’aise; s’ils étaient obligés de » suivre exactement le dessin qu’ils auraient envoyé à « Votre Majesté, ils croiraient faire une copie; je me joins » à eux pour supplier Votre Majesté de leur laisser la )) bride sur le cou. Ces deux hommes sont amis, ce qui » est rare à trouver chez les artistes; ils seront d’accord » pour que leurs compositions aillent bien ensemble1. »

Si les dissentiments de Mme Geoffrin et de Louis n’avaient eu pour motif qu'une compétition dans des questions d’art, qu’ils ne voulaient traiter directement

1 Correspond, inéd. , p. 208. — A propos du tableau de Vien et des relations de Mme Geoffrin avec les artistes, on lit dans l’intéressant volumedeM.de Moüy, p. 218: «Voilà la consultation que j’ai fait faire à l’Académie des Belles- Lettres sur le sujet destiné pour Vien: «César débarquant en Espagne, étant à Cadix, entra dans le temple » d’Hercule; il y trouva la statue d’Alexandre, qui le fit gémir de n’être » pas encore aussi grand que lui. » Les temples font toujours un bel effet dans les tableaux en les enrichissant, et comme vos tableaux sont en hauteur, l’architecte remplira l’espace . Nos peintres ne se gou¬

vernent pas comme on voudrait; je suis devenue leur amie parce que je les vois souvent, les fais beaucoup travailler, les caresse et les loue et les paye très bien. » Avec l’emploi de procédés si gracieux, nous ne pouvons plus être surpris des succès de Mme Geoffrin dans le monde des arts.

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qu’avec le Roi, les torts de Mme Geoffrin seraient indéniables et sa colère non motivée; mais tous ceux qui étudieront de très près le caractère de l’artiste, qui constateront combien était téméraire son esprit présomptueux, combien était grande sa confiance en lui seul et quel ardent désir il avait de se faire l’humble commensal des princes et des grands, ne douteront pas un instant que Louis, de retour à Paris, ne se soit présenté comme le confident intime de toutes les pensees du Roi. Voilà ce qui mit hors des gonds Mme Geoffrin et lui inspira cette remarquable lettre du 3 février 1766. Malgré « tout son débordement de fureur contre l’architecte Louis, » cette lettre est un portrait sur le vif enlevé de main de maître; il y a dans cette lettre non seulement un exposé chaleureux de la suffisance excessive de l’homme, mais une bonne page de critique artistique digne d’être signée : Diderot.

« Je ne peux assez vous remercier, mon cher fils, de » la complaisance que vous voulez bien avoir d’envoyer » au devant de moi jusqu’à Francfort. Voilà tout dit sur » mon voyage, que je regarde à présent comme immuable. » Mais, mon cher fils, il faut qu'en convenant que la » colère s’était emparée de moi, il faut que vous me » permettiez de justifier ce mouvement. Je n’ai pas douté » que ce faquin de Louis ne fût un sujet de rupture entre » Votre Majesté et moi. Comment pouvais-je penser de » sang-froid qu’un gredin, à qui je fais la fortune en » l’envoyant près de Votre Majesté, revînt comblé de vos » bontés avec une insolence et une ingratitude qui n’a » point d’exemple ou plutôt qui en a beaucoup? L’insolence » et l’ingratitude sont deux vices bien communs; mais » quand on les éprouve, il est difficile d’être insensible. Si

3 j’avais été à portée de causer, dans les commencements » du retour de ce faquin, avec Votre Majesté, ma colère » ne se serait pas accumulée et par conséquent n’aurait » pas fermenté; mais comme je ne pouvais pas croire que » sa bêtise mît la bride sur le cou à son insolence et à son » ingratitude, je croyais que son propre intérêt le ferait » rentrer en lui-même. J’étais donc résolue, en lui fermant » ma porte, de fermer aussi ma bouche et de ne pas pro- » noncer son nom ; mais quand j’ai su que la sienne était » sans cesse ouverte pour dire des impertinences en » disant qu’il était dans la plus grande intimité avec Votre » Majesté; que vous n’aviez pas pu vous passer de lui un » seul instant pendant son séjour à votre Cour; qu’il était » de tous vos plaisirs et dans votre plus intime confidence, » enfin cent mille bêtises et impertinences pareilles; qu’il » n’avait plus aucun besoin de moi auprès de Votre » Majesté; qu’il aurait tous ses pouvoirs directement, et » que je n’étais fâchée contre lui que par jalousie. Et ces » propos sont répétés par M. de La Marche, qui est ami » intime de Louis. L’autre jour il a dit, devant quelqu’un y> qui est très honnete homme, que je voulais que Louis » mît des glaces partout, parce que j’avais un intérêt dans » la manufacture des glaces. Il serait difficile de garder )) son sang-froid quand on sait que de telles espèces » tiennent de tels propos ! A propos de glaces, je n’ai pas s voulu parler à Votre Majesté d’un petit modèle d’un )) cabinet que Louis m’a montré pour me faire apparem- 3 ment tomber d’admiration. Voici ce que je lui dis:

)) Pi entièrement, que cela ressemblait à un petit paradis 3 de religieuse ou à une curiosité que l’on montre aux » petits enfants; deuxièmement, qu’il y avait un papillob tage de petits ornements multipliés qui rendaient ce

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» cabinet ridicule-, qu’étant destiné à cette tapisserie à fond » de jais, qu’il fallait que tous les ornements lui fussent » soumis-, qu’il fallait que les bordures qui entouraient » cette tapisserie ne fussent que des moulures simples et » dorées d’un bel or; troisièmement, que les petites glaces » qui étaient dans les pans coupés et renfoncés étaient » ridicules, étant coupées par la moitié par un tableau; » que ces petites glaces avaient l’air de quatre petites » fenêtres; qu’il n’y avait rien de si vilain qu une glace » coupée par un tableau ; que les glaces étant faites pour » grandir à l’œil la chambre et multiplier les objets, il » fallait que l’on y pût voir la chambre dans son entier » jusqu’au plafond; que tous ces petits morceaux de glace » étroits, qu’il plaçait dans l’embrasure des croisées et des » pans coupés étaient inutiles, puisqu’ils ne représentaient y> rien; qu’enfïn ce grand tableau de la reine future, plaque » sur cette tapisserie de jais, était ridicule. Je lui dis qu’il » fallait qu’il se connût bien peu en tableaux pour ne pas » savoir qu’aucun coloris de tableaux, fut-ce celui du » Titien, ne soutiendrait une tapisserie à fond de jais » blanc couverte de fleurs dont les couleurs sont de la » plus grande vivacité. Je lui dis que, si Votre Majesté » voulait avoir un cabinet de tableaux et de portraits, il y> fallait qu’il fût tapissé simplement d'une étoffe unie s cramoisie ou verte. Et c’est de là que ce gredin a » conclu que je voulais, comme M. Josse, orfèvre, dans » la comédie, que l’on mît, dans votre palais, des glaces t> partout. Je vous avoue qu’étant accoutumée à être très » considérée par les artistes les plus célèbres et même » quelquefois consultée par eux, j’ai souffert, dis-je, y> impatiemment l’insolence de ces propos.

» Mais je vais laisser là toutes ces ordures et ne plus

» penser qu’aux paroles d’or dont la lettre du 1 5 janvier » est remplie. Mon cher fils, si vous saviez ce que j’ai » souffert en pensant qu’une espèce telle qu’est Louis » pouvait peut-être vous refroidir pour moi, et que le » moindre refroidissement de votre part serait une » rupture! Je sentais que je ne pourrais pas souffrir » la moindre altération à ces sentiments dont vous » m’honorez, qui font ma gloire et mon bonheur1. »

Si peu flatteuses que soient pour la mémoire de Louis les impressions de Mme Geoffrin à l’égard du célèbre architecte, ces impressions et l’exagération de certaines épithètes peuvent très bien s'expliquer par l’indignation de la protectrice, en présence des agissements de son protégé, qui paraissait vouloir la supplanter dans le cœur du Roi.

« Ce plaidoyer si long était au fond bien puéril, » dit M. de Moüy. Cela est vrai, si l’on se place au point de vue de « l’étude du grand événement politique qui a si profondément ému le dix-huitième siècle, * et qui fait le sujet principal du livre de M. de Moüy, mais, pour la biographie de Victor Louis, cette lettre est d’un intérêt capital. Les emportements de Mme Geoffrin ne donnent que des touches plus vigoureuses au portrait moral du présomptueux artiste.

Ce fut une admirable bonne fortune pour Louis que ce titre de premier architecte du roi, d’un roi qui aimait les arts et les pratiquait lui-même. Que de constructions splendides son imagination dut concevoir pour répondre aux désirs de son royal client ! Que de châteaux en Pologne il dut tracer sur le papier, pendant son court

Correspondance inédite, p. 21 1 à 2i3.

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séjour à Varsovie ! Mais on y chercherait vainement des édifices construits d’un seul jet, sous la direction du célèbre architecte français. Sauf les embellissements qu’il dirigea et les restaurations qu’il fit exécuter au château royal, par son élève Amoudru ', Louis n éleva pas un seul monument. <t II alla pour bâtir un palais, )> dit M. Dussieux1 2, mais il ne construisit rien en réalité digne de ce titre 3 4. Et franchement les temps étaient peu propices. Aussi, à la surprise que manifestait Mme Geoffrin, le Roi répondait : «Vous paraissez » étonnée de la liberté d’esprit avec laquelle je m’occupe » et vous parle dans mes lettres de mes bâtiments, au

» milieu du trouble qui m’environne . Comme on ne

» fait rien sans tête, et qu’on la perd, si on ne se la » rafraîchit, au milieu des plus grands chagrins, par » quelque divertissement, je cherche le mien dans mes » bâtiments, dans mes tableaux, estampes et autres y> choses de ce genre +. » Et ce qui prouve que les travaux

1 Anatole Amoudru, architecte, avocat et maire de la ville de Dole (17Q0), élève de Blondel et de Louis; né à Dole (Jura) le 6 janvier 173g, mort dans la même ville le 8 mars 1812. Après avoir passé deux ans à Dijon chez un architecte, il vint à Paris suivre le cours de Blondel. Admis ensuite au nombre des élèves de Louis, ses talents et son application lui méritèrent l’amitié de son maître, qui l’emmena en Pologne. (Voir dans la Biographie de Michaud, Paris, A. Thoismin- Desplaces, 1843, t. I, p, 5g5, une notice de M. Ch. Weiss sur Anatole Amoudru.) Des recherches faites à Dole n’ont pas donné de renseignements plus complets.

2 Les Artistes français à l’étranger.

3 « Dans le parc d’tjjardon (sic), j’ai renouvellé et construit plusieurs » habitations parmi lesquelles il y en a de fort jolies. > ( Correspondance inédite, p. 4go.) — On a déjà cité ces habitations d’après un extrait du Voyage en Pologne, par W. Coxe, p. 60.

4 M. de Moüy partage, avec raison, l’étonnement de M“e Geoffrin : « L’état des affaires de Pologne ne permettait guère, en effet, l’attention » que Stanislas-Auguste donnait à ses bâtiments et aux objets d’art dont » il voulait les orner.» ( Corresp . inéd., p. 286-287.) — W.Coxe termine le premier chapitre de son Voyage en Pologne, écrit en 1784, par ces

du château royal étaient remis à des temps meilleurs, c’est que le Roi disait encore, en 1 767 : a D’ailleurs mon » château de Varsovie, brûlé en partie, tombe de vétusté » en beaucoup d’endroits, et demande absolument des » réparations qui m’obligeront à changer de demeure. y> Cela me rend l’habitation d’Ujazdow et son achève- » ment indispensable. Je me promets toujours que ce » sera encore cette année; au pis, ce sera l’année pro- » chaîne* 1. »

Voici ce que disait W. Coxe en 1778 (douze ans après le voyage de Louis) du palais ou château royal de Varsovie : « Le palais a été bâti par Sigismond III (élu » le 19 août 1587), et a été dès lors le séjour le plus » ordinaire des rois. Ce palais est bâti sur un terrain

lignes malheureusement prophétiques : « On ne peut espérer que la Pologne, sans armée, sans argent, sans forteresses, avec son mauvais gouvernement, source de tous ses autres maux, se relève jamais de son état actuel; ses infortunes, loin de cesser, s’accroîtront vraisemblablement, à moins que, par quelque cause imprévue, elle ne devienne une monarchie héréditaire, ou une république bien ordonnée ; ou, ce qui est plus probable, qu’elle ne soit conquise par ses puissants voisins. » (P. 6.)

1 Ujazdow est connu depuis le xme siècle pour une résidence princière, alors distante de Varsovie d’une demi-lieue; Ujazdow a été successivement habité par Sigismond III, le nonce Gaetano et la première femme de Ladislas IV, qui la reçut officiellement dans cette résidence. Au xvne siècle, Ujazdow, donné à la famille Lubomirski, vit s’élever un somptueux palais, que le poète italien Faggioli, dans son journal (1690), piétendait d’une architecture digne de Michel-Ange. Ce palais souffrit beaucoup des guerres de la Suède. Auguste II le prit à ferme et y fit bâtir des Thermes. Stanislas-Auguste Poniatowski, avant son élection, acheta Ujazdow aux princes Lubomirski ; devenu roi, il s’occupa de son embellissement. En 1767 il fit construire un nouveau palais, d’après les plans de Dominique Maxlini , premier architecte de la Cour. Ce palais devint a résidence favorite de Stanislas; il ne fut terminé qu’en 1780. — Les peintres et les sculpteurs célèbres furent mis à contribution pour son embellissement; il a perdu beaucoup de son éclat depuis le partage de a o ogne , mais c’est là encore que descendent les empereurs de Russie quand ils viennent visiter Varsovie. Dans la résidence d’été de Stanislas, appe ee aqienski (Thermes), datée de 1784, se trouve cette inscription :

æcDomus odit, amat, f audit, commendat et optât: tristitias. pacem , babiea, rura probos. (Extrait d’une lettre de M. Zaleski.)

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» qui s’élève au-dessus de la Vistule. On y jouit d’une » très belle vue sur cette rivière et sur les environs. Près » de la salle d’audience, est une autre salle revêtue de » marbre que S. M., actuellement régnante, a consacrée » par une inscription à la mémoire des rois de Pologne : » Région memoriœ dicavit Stanislaus Augustus hocce » monument ion, 777/ . Les portraits des rois y sont » rangés, selon l’ordre chronologique, depuis Boleslas » jusqu’au roi régnant, dont le portrait n’est pas » fini... Tous ces portraits sont de Bacciarelli et bien » peints. Les plus anciens sont l’ouvrage de l’imagination s du peintre, mais celui de Ladislas II, et de la plupart » de ses successeurs sont peints sur des originaux 1 . »

Ce qui précède et les notes que nous avons transcrites p 66 et 75, donnent une haute idée des richesses artistiques que renfermaient autrefois les châteaux de Varsovie et d’Ujazdow; le premier était le Louvre de la Pologne-, le second et son parc en étaient le Versailles.

Il ressort donc très clairement de la correspondance de Stanislas-Auguste et de Mme Geoflrin, des notes de voyage de W. Coxe et de renseignements particuliers, que le rôle de Louis, dans les travaux ordonnés par le Roi, était plutôt celui d’un surintendant des beaux-arts que celui d’un architecte; surintendance qu’il partageait avec sa puissante protectrice, dont la jalousie faillit amener la disgrâce de l'artiste. Il n’en fut rien heureusement, puisqu’un an après Stanislas réitérait à son architecte et à Hummel les ordres qu’il leur avait déjà donnés, et s’exprimait ainsi dans une lettre à Mme Geoflrin : « J’entre très bien dans tout ce que vous

1 Voyage en Pologne, par W. Coxe, t. I, p. y3.

» me dites sur Louis, qu’il faut brider. sans le décourager stout à fait1. » Et quelque temps après, il écrivait encore : « La réponse de M. de Marigny m’a fait grand » plaisir, et sa lettre à vous, avec ses observations sur » les projets de Louis, m’a fait encore plus de plaisir, » parce qu’elle ouvre un commerce de franchise entre y> nous dont j’envisage toute l’utilité. »

Comme on le voit encore par cette citation, ce sont toujours de projets dont il est question, et tous ces beaux projets restèrent discrètement en portefeuille.

Enfin, la dernière trace des rapports du prince avec son architecte se trouve dans une lettre de Mme Geoffrin du 8 février 1768. «Quand Votre Majesté pourra faire » couler quelques ruisseaux pour arroser les artistes que » Louis a employés, cela leur fera du bien ; ils sont bien » altérés. »

Mais, en 1768, Stanislas-Auguste n’était plus à dire : « Voici la tempête qui approche, et elle sera noire. » La confédération de Bar levait l’étendard de la révolte et le Roi se voyait contraint de marcher toujours sur de la cendre chaude 2.

Aussi, quel que fût le désir de Louis de revoir la Pologne, comme il l’avait promis, pour mettre à exécution les plans qui lui avaient été commandés, les événements politiques élevèrent des obstacles insurmontables, et l’habile architecte dut pressentir que ce n’était pas à Varsovie qu’il réaliserait les conceptions de son beau talent. Mais, fier du titre officiel qu’il tenait de Stanislas, plus encore de l’amitié dont ce souverain l’avait

1 Correspondance inédite, p. 278.

2 Correspondance inédite, p. 026 à 328.

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honoré ', Louis se posa, dès lors, comme un des artistes les mieux en cour et poursuivit sa marche brillante vers la fortune!

Au moment où nous terminons ce chapitre, d’honorables et très obligeants correspondants nous fournissent des renseignements qui confirment nos prévisions ; Louis, tout premier architecte du roi Stanislas qu’il était, « n’a » pas laissé après lui [à Varsovie] de traces tangibles de » son art et de son talent1 2 . »

1 II existe aux Archives municipales de Bordeaux une belle médaille d’or, au type de Stanislas- Auguste, et que la tradition dit avoir été donnée, par ce roi, comme témoignage de haute estime, à son premier architecte Louis. Nous avons consulté, sur cette pièce, M. Zaleski, et voici sa réponse : «Cette médaille est bien connue en Pologne; elle a été » frappée par ordre et d’après l’idée du roi Stanislas-Auguste et large- » ment distribuée par lui aux savants, hommes de lettres, artistes, etc. » Si l’architecte Louis lui envoyait des projets et des dessins, il est tout » simple que le Roi lui ait donné sa médaille. Les initiales I. P. H. » désignent J. P. Holzhaeusser, artiste graveur, qui travaillait habituel- » lement pour le Roi, et qui a gravé toutes ses médailles. »

En voici la description :

Av. STANISLAUS AUGUSTUS D. G. REX POLONIÆ M. D. LITU.

Tête à droite; sur la tranche du cou : i. p. h.

R. Dans le champ: me = renti = bus (en trois lignes); devise entourée de trois courornes concentriques; la première de feuilles de laurier, entourée d'une deuxième d’olivier, entourée d’une troisième de chêne. Or. Poids 77 grammes 5o centigrammes. Diamètre 5q millimètres.

A propos de cette médaille, il est bon de rappeler, d’après la Correspondance inédite, qu’un des premiers actes de Stanislas-Auguste, comme roi, avait été de faire construire un Hôtel des monnaies; qu’il faisait fabriquer des coins à Paris, bien que la médaille de son couronnement ait été frappée en Angleterre et qu’il fît faire des offres à Lorthior, l’un des habiles graveurs du siècle dernier.

2 Lettre de AL le Directeur de la Bibliothèque impériale de Saint Pétersbourg.

tt Louis est tout à fait inconnu en Pologne; il a si peu » fait, que son nom ne figure pas dans l 'Encyclopédie » polonaise . »

«Peut-être,» écrivait à M. le Directeur de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg le meilleur archéologue polonais, « ce M. Louis, dont le séjour à » Varsovie n’a pu être que de courte durée, n’a fait que » communiquer aux autorités polonaises des dessins et » des plans de sa façon 1 2. »

Enfin, ayant eu la pensée qu’il pouvait exister encore dans les archives de la famille Poniatowski des lettres de Stanislas-Auguste à son architecte ou de ce dernier au souverain, nous nous sommes adressé à M. le comte Charles de Moüy, auteur du livre qui nous a fourni des pages si intéressantes, et voici la réponse que M. de Moüy nous a fait l’honneur de nous adresser :

« . J’ai le regret de n’avoir aucun autre document

» sur l’architecte Louis que les lettres de Mme Geoffrin » et du roi Stanislas-Auguste. Je dois ajouter que je n’ai » rencontré dans les papiers de la famille Poniatowski, » d’où j’ai extrait ma publication, aucune pièce qui se » rapportât à cet artiste. »

En terminant, que MM. Henry Jouin, Ladislas Mickiewicz, Bronislas Zaleski, comte Charles de Moüy,

1 Lettre de M. Mickiewic^.

2 Lettre de M. le Directeur de la Bibliothèque impériale à M. Hovyn de ivanchere.

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de Paris; le docteur Prosnowski, d’Orléans; Hovyn de Tranchère, ancien député de la Gironde, actuellement à Saint-Pétersbourg, veuillent bien recevoir ici l’expression de toute notre gratitude pour les communications qu’ils nous ont faites et qui forment le fond du chapitre consacré au séjour de Louis à Varsovie.

Louis, depuis son retour de Rome, ne s’éloigna guère de Paris, si ce n’est pendant son court voyage en Pologne. Bien qu’absorbé par les exigences de ses devoirs professionnels, il ne négligeait pas de se livrer aux habitudes mondaines des grands seigneurs. L’existence calme et tranquille du cabinet, l’étude réfléchie et patiente n’étaient pas dans ses habitudes; il lui fallait la vie active des affaires, l’agitation des fêtes et des plaisirs. C’est ainsi qu’il avait conduit de front ses travaux d’architecture feinte 1 dans les chapelles du Bon-Secours, de Sainte-Marguerite , et ses décorations de l’opéra de Favart; ses plans de la Salle des Nonces, du Sénat et d’une nécropole pour les rois de Pologne, avec ses visites multipliées auprès des artistes employés à l’embellissement des maisons royales de Varsovie, sans que toutes ses occupations sérieuses lui fissent négliger des gens bien en cour dont les démarches secrètes pouvaient amener promptement la reconnaissance de l’élection de Stanislas-Auguste, et faire de son premier architecte une importante individualité.

En 1767, Louis fut chargé de continuer les travaux

1 <r L’Architecture feinte est celle qui, par le moyen de la perspective linéaire et des couleurs, imite l’architecture réelle. » (Encyclopédie méthodique .J

de la cathédrale de Chartres, commencés depuis 1763; tenant en médiocre estime, comme la plupart des architectes de son école, les chefs-d’œuvre du moyen âge, il consentit à se charger d’une restauration que nous déplorons aujourd’hui. Plusieurs pages du Vandalisme et du Catholicisme dans l'Art ont été inspirées à M. de Montalembert par des faits accomplis sous la direction d’hommes distingués, qui avaient suivi les errements de Robert de Cotte, de Soufflot ou de Louis.

Les cathédrales de Paris, de Bordeaux et de Chartres ont subi autant de mutilations de la part d’architectes célèbres que de celle des iconoclastes du xvie siècle ou de la Révolution 1 ; mais, dans les bonnes comme dans les mauvaises choses, il faut laisser à chacun le sien : cuique suum.

Il serait donc souverainement injuste de ne pas en appeler de M. l’abbé Bulteau à M. l’abbé Bulteau, mieux renseigné par de nouvelles recherches.

Dans son livre ayant pour titre : Description de la cathédrale de Chartres 2, on trouve à l’article Jubé : «Cette merveille n’existe plus; à une époque où l’art » païen d’Athènes et de Rome régnait sans conteste, il » fut froidement décidé, par l’évêque et les chanoines, » suivant l’avis conforme de V architecte Louis, que le «jubé disparaîtrait; cet acte de vandalisme s’exécuta » dans la nuit du 24 au 2 5 avril 1763. Les débris » servirent de gravois pour niveler le sol de la Cathédrale, d et les gracieux bas-reliefs, après avoir été mutilés, firent

1 A propos des mutilations de la cathédrale de Chartres, il est juste de rappeler que le conventionnel Sergent Marceau, qui était en même temps un habile graveur, eut assez d’influence pour arrêter le marteau des démolisseurs, (y .Biographie de Sergent Marceat., par Noël Parfait.)

2 Chartres, Garnier, i85o. In-8», p. i35.

» office de dalles pour repaver les trois entrées du » chœur. »

L’accusation relative à Louis n’est pas fondée, puisque l’on peut lire dans un acte conservé aux Archives départementales d’Eure-et-Loir, Fonds du Chapitre : « La démolition du chœur fut décidée par Brizard » Guillois, architecte du Roi *; il fit une visite au jubé » le 12 février 1763, et constata le mauvais état de ce » jubé, et fit un mémoire qui concluait à l’utilité et à la » nécessité d’une démolition. Les conclusions de ce rapport » furent acceptées par Ms1- l’Évêque le 23 avril 1763, et » la démolition du jubé commença le 25 dudit mois1 2. » C’est donc Brizard Guillois, ou plutôt le haut clergé chartrain, et non l’architecte Louis, qu’il faut rendre

1 Dans les lettres-patentes du Roi, du mois de février 1717 , relatives aux statuts et règlements pour l’Académie royale d’Architecture, l’article VI portait: a Le titre d’ Architecte du Roy appartiendra aux membres des deux classes de notre Académie, à l’exclusion de tous autres; deffendons à tous entrepreneurs, maîtres maçons et autres personnes quelconque de prendre la susdite qualité de nos architectes.» Et cependant Brizard-Guillois, que l’on ne trouve pas sur le tableau des membres de l’Académie, s’était donné ce titre.

2 Voici la curieuse lettre publiée par M. Doublet de Boisthibault, dans la Revue générale de i Architecture, 184g, col. 19.

« Versailles, 21 avril 17 63.

» Je suis persuadé, Monsieur, que le Chapitre ne s'est détermine à la » délibération qu'il a prise au sujet du jubé de l'église, qu après un » examen bien réfléchi et sur des raisons décisives; celles que vous me » marque 4, de la part de la compagnie, me paraissent telles. Aussi, je » crois pouvoir consentir aux démolition et suppression de cet ancien » monument, et le Chapitre peut y mettre les ouvriers quand il le jugera » à propos.

» J'ai l'honneur d'être, avec une parfaite considération , Monsieur, » votre tr'es humble et très obéissant serviteur.

» P. A. B., èv. de Chartres .»

(Pierre-Augustin-Bernardin de Rosset de Rocozelde Fleury, 1746-80.)

Nota. — La lettre ne porte pas de suscription. Elle nous paraît adressée au chanoine d’Archambault, qui, plus tard, en 1766, avait été commis, « par actes capitulaires, pour arrêter, conjointement avec » l’évêque et l’architecte Louis, le projet de restauration. »

responsable des mutilations de l’ancien jubé de la Cathédrale. « Cette manie, dit l’abbé Bulteau, de détruire » les monuments gothiques était générale au xvme siècle » parmi les membres du clergé, d

Pour mieux appuyer son observation, l’auteur de la monographie de la cathédrale de Chartres reproduit ce passage du livre de M. de Montalembert 1 : « Ils procé- » daient avec une logique désespérante à la destruction s méthodique de tout ce qui devait leur rappeler le mieux » la glorieuse antiquité du culte, dont ils étaient les » ministres. Il ne serait pas resté une seule de nos églises » antiques, si ces masses indestructibles n’avaient fatigué » leur déplorable courage; mais on peut juger de leur » esprit de destruction, par certaines façades et certains » intérieurs qu’ils ont réussi à arranger à leur gré. C’est » grâce à eux qu’on a vu tomber ces merveilleux jubés, » barrière admirable entre le saint des saints et le peuple » des fidèles 2. »

L’œuvre si curieuse des artistes du xme siècle étant abattue, ceux du xvme, généreusement encouragés par le Chapitre, se hâtèrent d’embellir l’église suivant le goût qui régnait alors. Que ce goût ne fût point heureux, cela paraît indiscutable aujourd’hui; mais qu’on ne perde pas de vue qu’en 1763 on était loin des pratiques religieuses du moyen âge; la Pompadour et le style architectural qui porte son nom régnaient partout. Aussi Brizard Guillois renversa-t-il sans scrupule les austères murailles de 1 ancien jubé, pour faire place à des œuvres « dépourvues d expression religieuse et même de la plus vulgaire

1 Du Vandalisme et du Catholicisme dans l’Art, p. 191 (Éd. de i83g).

2 Cette citation diffère du texte qui se trouve dans les Œuvres de M. de Montalembert. Paris, J. Lecoff're, 1,861, t. VI, p. ,g5.

pudeur, » mais qui avaient au moins le mérite d être conçues dans le caractère du temps.

M. Doublet de Boisthibault a publié en 1849 l, dans la Revue générale de 1 Architecture, l’analyse des divers marchés qui furent passes, entre plusieurs artistes et le Chapitre de la cathédrale, pour les travaux du sanctuaire; il donne particulièrement, sur le voyage à Carrare du sculpteur Bridan 2, des détails très minutieux relatifs à l’exploitation des marbres destines au groupe colossal de Y Assomption 3 et à leur coûteux transport jusqu’à Chartres.

Mais de tous ces marchés, celui qui aurait ici le plus d’intérêt n’a pas été publié par M. Doublet de Boisthibault : c’est le traité qui fut passé le 28 janvier 1767 au

1 Description de la cathédrale de Chartres , p. 137.

2 Revue générale de V Architecture et des travaux publics, 184g, c.21. On a déjà vu, page 28, que le statuaire Bridan (et non Bridant) était au nombre des camarades de Louis à l’Académie royale de France, à Rome.

3 A propos de ce groupe, qui ne mesure pas moins de six mètres de hauteur sur cinq mètres de largeur, l’admiration des membres du Chapitre ne se contint pas lorsqu’on découvrit, le jour de Pâques 1773, le travail de Bridan. — Aux faits rapportés par MM. Doublet de Boisthibault et l’abbé Bulteau, on peut joindre encore, comme un témoignage de l’assentiment général des hommes du temps, ce que rapporte l’abbé Le Brun, dans son Almanach des Artistes de 1776, p. to5. « Messieurs » du Chapitre de Chartres, désirant exprimer au sieur Bridan combien a ils étoient satisfaits de la beauté et des grâces de l’exécution de ce » groupe , l’un des plus grands que la Sculpture nous ait encore donnés „ en marbre, lui a, par un Acte capitulaire, fait présent, l’ouvrage et « ses voyages payés, d'une pension viagère de mille livres, dont cinq » cents livres réversibles à son épouse. Son premier Elève a aussi éprouvé » les largesses d’un Corps qui connoit le prix des talens, et a reçu une » gratification de douqe cents livres.

» Deux raisons majeures doivent rendre ce Chapitre, non seulement cher d à la Ville de Chartres, mais respectable à tout le monde. La première,

» c’est LA MAGNIFICENCE AVEC LAQUELLE IL DÉCOBE SON ÉGLISE; la Seconde

» c’est la noblesse et la loyauté avec laquelle il récompense les talens, » fruits de l’étude, que toute la puissance des Empires ne sçauroit donner ! » Voilà ce qu’écrivait en 1776, sur les travaux de la cathédrale de Chartres, un critique d'art des plus érudits et des mieux écoutés !

palais des Tuileries, entre M^r de Fleury, évêque de Chartres, premier aumônier de la reine, et l’architecte Victor Louis, pour le plan général de la restauration. Par ce traité, Louis s’obligeait à fournir «aux sculpteurs, d doreurs, fondeurs, marbriers, serruriers, appareilleurs, » maçons, tailleurs de pierre et autres artistes, les épures, » profils et modèles nécessaires à ces ouvriers. Onze » mille livres furent promises à l’architecte ‘. »

Il résulte encore de ce marché et de ceux qui furent passés ensuite avec les divers artistes chargés d’exécuter ces plans, que Louis n’exerça qu’une inspection rapide sur l’ensemble de la restauration, et qu’il ne dut faire que de courtes visites à la cathédrale de Chartres; seulement, il est bon de faire observer qu’il ne fut pas étranger au choix des statuaires et de plusieurs habiles ouvriers chargés des travaux du chœur. Ainsi, au statuaire Charles Bridan, il faut ajouter Pierre Berruer, tous deux anciens camarades de Louis à Rome, comme on l’a précédemment indiqué; J. -B. François Hermann, sculpteur-stucateur; Louis Prieur, maître ciseleur-doreur de Paris, et maître Joseph Pérez, serrurier de cette même ville; c’est ce dernier qui fit la grille principale de l’entrée du chœur1 2.

Dans les détails qui viennent d’être donnés à propos

1 On trouve dans les registres du Chapitre, à la date du mois de juin 1769, un acompte d’honoraires de 3, 000 livres signé Victor Louis, et le 20 juillet 177a un autre acompte de 3, 000 livres pour dernier paiement des travaux. (Arch. départ. d’Eure-et-Loir.)

2 Un projet de grille en fer et cuivre repoussé se trouve encore à Bordeaux, dans la collection des dessins de Louis, que possède M. Legrix deTustal; sur ce dessin, on remarque au couronnement, dans un cartouche ou sorte d’écusson de forme ovale, une tunique blanche sur /o;td daqur. Nul doute qu’il ne s’agisse ici de rappeler qu’une des plus précieuses reliques encore en possession de la cathédrale de Chartres est le vêtement appelé la tunique et plus tard la chemise de la bienheureuse

du traité passé en 1767 au palais des Tuileries et des honoraires alloués à l’architecte, il est essentiel de faire remarquer que sur le traité comme sur la quittance des honoraires, Louis fait précéder son nom patronymique du prénom de Victor, qui remplacera désormais celui de Nicolas.

En 1767, d’autres travaux devaient occuper Louis bien plus sérieusement, non pas en raison de leur importance, mais parce qu’ils faisaient naître pour l’architecte les occasions de se produire fréquemment aux yeux des grands de l’époque, parmi lesquels se distinguait le maréchal de Richelieu. L’artiste surveillait donc avec soin toutes les modifications, tous les embellissements de l’hôtel de ce héros ou de ce tripotier, comme disait Voltaire, ce que Mme de Genlis n’oublie pas de rappeler dans ses Mémoires. L’hôtel du maréchal était situé rue Neuve-Saint-Augustin. En 1769, Louis demeurait non loin de là, rue Neuve-des-Petits-Champs, au coin de la rue Saint- Roch * 1 ; il ne s’éloigna plus de ce quartier; il y fit définitivement élection de domicile réel, se rapprocha. même de l’hôtel Richelieu et devint une sorte de tenancier du duc, sans doute pour se tenir constamment sous la main de celui qui devait être dès lors son puissant protecteur 2.

Vierge Marie, donnée à l’église de Chartres par Charles le Chauve vers 876. ( Description de la cathédrale de Chartres, par M. l’abbé Bulteau, p. i63, 164.)

1 Cette indication se trouve sur la quittance des trois mille livres qu’il reçut du chapitre de Chartres en 1769.

2 D’après un ancien plan, que possède, à Bordeaux, M. le comte Alexis de Chasteigner, l’Hôtel de Richelieu avait sa façade principale sur la rue Saint-Augustin; de l’angle de la rue Louis-le-Grand à la fontaine Gaillon s’étendait le mur de clôture de la cour, en avant de l’hôtel dont les dépendances occupaient 3,753 toises 2 pieds, plus 473 toises pour d’autres servitudes et 123 toises appartenant à M. le duc de

Vers la fin de l’année 1767, Louis s’était présenté pour la première fois à l’Académie royale d’Architecture. On en trouve la preuve dans le IXe registre des procès verbaux de cette Compagnie, page i3, où l’on peut lire cette délibération :

« Dans la séance du lundi 7 décembre 1767, l’Académie continua la lecture des mémoires de MM. les Aspirants qui se présentent pour remplir la place qui vacquera, dans la seconde classe de l’Académie, pour la promotion de l’académicien qui montera à la première : MM. Le Doux, Champard, Trouard, Louis, Guillaumot, Dulin, Couture, Chalgrin, Lestrade, Patte, Billaudel, Dumont, ont donné des mémoires simplement ou des mémoires et des desseins.

» L’Académie, d’après la lecture de ces mémoires, a déterminé que ceux qui les lui ont adressés seroient admis à concourir, dans l’élection prochaine, avec les sujets dont elle s’est occupée dans les élections précédentes. »

Le scrutin qui suivit, à peu de jours, cette délibération, ne fut pas favorable à Louis; on verra même, dans la suite, qu'il n’obtint jamais le titre d’académicien de seconde classe et resta dans le groupe des aspirants.

Rappelons que, dans le chapitre précédent, il a été question de plusieurs artistes français occupés à l’embellissement du château royal de Varsovie, et que les travaux étaient exécutés par l’entremise de Louis. Ce doit être surtout grâce à ce rôle d’intermédiaire que les

Fronsac; le total de l’îlot avait une superficie de 4,349 toises 8 pieds. A l’extrémité des jardins, vers le boulevard, à l’angle formé par les rues Louis-le-Grand et de la Michodière, était le pavillon de Hanovre. Ce plan porte cette suscription: « Nous , soussigné, ingénieur géographe » du Roy, certifions avoir levé géométriquement le présent plan. En foy » de quoi nous avons signé.

» Paris le 1 5 octobre 1781. n ci

7 » Rittmann nls. »

La rue du Port-Mahon traverse actuellement dans toute sa longueur le terrain autrefois occupé par l’Hôtel de Richelieu et par ses dépendances.

rapports de Stanislas-Auguste avec son Premier architecte se maintinrent jusqu’en 1768; à cette époque Mme Geoffrin, comme on doit s’en souvenir, demandait au Roi de faire « couler quelques ruisseaux pour arroser » les artistes que Louis avait employés, et qui paraissaient » bien altérés. » Mais il y avait déjà deux ans et plus qu’avait eu lieu le voyage de Varsovie, et, nonobstant quelques échanges de lettres aujourd’hui perdues, 1 artiste et le souverain en étaient venus tout naturellement à justifier le joli mot de Mme Geoflrin : II ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l amitié1. Malgré leur sympathie mutuelle, le Roi, absorbé totalement par les grands événements de son pays, et l’artiste, en quête des circonstances qui lui permettraient de réaliser les conceptions de son génie, s’oublièrent insensiblement, et l’herbe devint de plus en plus touflue sur la voie qui les unissait.

Avant de parler d’un des événements principaux de la vie de Louis et pour terminer l’exposé de son existence laborieuse dans cette première période, nous empruntons aux correspondances et aux gazettes du temps quelques curieux détails sur des faits bien oubliés, mais auxquels l’habile architecte prit une certaine part.

C’est vers 1768 que fut créé à Paris le premier Vauxhall2, par un nommé Torré. C’est lui qui importa d’Angleterre l’idée de l’établissement de ces fêtes cham-

1 Corresp . inéd Ch. de Moüy, p. 3i.

2 L'Observateur anglois, etc. Londres, J. Adamson, MDCCLXXXVI1, t. II, p. 124.

Vauxhall, Waux-Hall, « lieu public cù se donnent des bals, des concerts... Son étymologie anglaise vient de Hall, salle, et d eVaux, nom d’un particulier qui, le premier, à Londres, fit l’ouverture de ce lieu de réunion.» (Voir Littré, Larousse.)

pêtres lesquelles, sous différents noms, se sont multipliées depuis à l’infini non seulement à Paris, mais dans bien des villes de l’Europe.

Le Vauxhall de Torré était un établissement spécial destiné à des fêtes publiques; il fut ouvert pour la première fois le 6 août 1768, sur le boulevard du Marais, sous le nom de Fêtes forâmes.

En 1769, l’architecte Le Noir construisit un Vauxhall d’hiver à la foire Saint- Germain, pour les frères Ruggieri Torré, sur les idées des célèbres artificiers italiens, embellit son premier établissement et le réouvrit le 25 mai 1769, sous le titre définitif de Wauxhall. A quelque temps de là s’élevait à son tour, sur les boulevards neufs, le Colisée, construit par l’architecte Le Camus, pour y donner des danses, des concerts, des fêtes hydrauliques et pyriques, c’està-dire qu’on y faisait jouer les eaux et qu’on y lançait des feux d’artifice1 2.

Au moment où se créaient tant d’établissements de réjouissances populaires, la ville de Paris donnait une magnifique fête, le 3o mai 1770, à l’occasion du mariage du Dauphin, depuis Louis XVI; mais cette fête, d’une magnificence inusitée, fut troublée par un effroyable malheur: i32 personnes périrent étouffées par la foule qui se pressait, dans la rue Royale, pour admirer les illuminations de la place Louis XV. Ce grave événement mit la Cour en deuil; mais ce deuil fut de courte durée, puisque, dix jours après, le comte de Fuentes, ambassadeur d’Espagne, donna, en l’honneur de ce

1 Claude Ruggieri a publié un Précis historique sur les fêtes, les spectacles et les réjouissances publiques, i83o, in-8°.

2 L'Observateur an gloi s, t. II, p. 126.

TRAVAUX A CHARTRES ET A PARIS. ÿ'i

mariage, une réception splendide dans le Vauxhall du sieur Torré, situé sur le boulevard Saint-Martin. A cette occasion, il y fit construire par Louis une belle salle de bal. Voici, d’après la Galette de France, la description de cette fête, qui eut lieu dans la nuit du io au 1 1 juin : « La plus grande partie des seigneurs et dames de la » cour, les ambassadeurs et ministres étrangers et plu- » sieurs personnes de la haute noblesse s’y rendirent, vers » les sept heures du soir; ils passèrent à neuf heures dans » une galerie qui règne autour du sallon, et d’où ils » virent tirer un feu d’artifice de la composition du sieur » Torré. L’exécution en a parfaitement répondu à la )) réputation que cet artificier s’est acquise en ce genre. » Après le feu, toutes les personnes invitées à cette fête » entrèrent dans le sallon de festin ; on servit, sur diffé- » rentes tables, un splendide souper, pendant lequel le » sieur Le Berton, l’un des directeurs de l’Académie » royale de Musique, fit exécuter différentes symphonies. » Le souper fut suivi d’un bal masqué qui dura jusqu’au » lendemain, à dix heures du matin. On a généralement » admiré la forme ainsi que la décoration du sallon, qui » a été construit d'après les dessins et sous la direction » du sieur Louis, premier architecte du roi de Pologne. » On a été également satisfait de l’illumination tant » intérieure qu’extérieure. La fête a été exécutée, dans » toutes ses parties, avec autant d’ordre que de goût et » de magnificence ■. »

A cette description il faut ajouter l’indication d’une gravure peu commune : « Vue intérieure d'une salle

■ Galette de France , n° 5o, du vendredi 22 juin 1770, p. 203. L'Observateur anglois, t. II, p. 125, dit, à tort, que ce salon fut construit par l’architecte Gondouin.

» construite dans le Wauxhall du sieur Torré, pour » la fête donnée par Son Excellence Monsieur le » comte de Fuentes, grand d’Espagne de la première » classe, chevalier de la Toison d'Oret du Saint-Esprit,

» président du Conseil des ordres, gentilhomme de la » Chambre de S. M. Catholique et son ambassadeur » extraordinaire et plénipotentiaire auprès de S. M.

» Très Chrétienne, à l’occasion du mariage de M. le » Dauphin, par M. Louis, architecte du rqy de Pologne » et ancien pensionnaire du Roy. »

Cette gravure est signée par C. Poulleau, excellent graveur d’architecture, et qui paraît mériter la première place dans ce genre utile, disait l’abbé Le Brun (Almanach des Artistes, 1776, p. 181.)

C’est à l’occasion de ce salon de bal que Louis fit l’application d’un nouveau système d’éclairage, « en » cachant, sur la corniche, des lumières artificielles qui » éclairaient le plafond par les rayons nombreux d’une » clarté directe, d Millin, dans son Dictionnaire des Beaux-Arts, affirme que cet essai eut beaucoup de succès.

L’abbé Le Brun, à propos des monuments élevés de son vivant par des architectes en renom, ne cite que Soufflot, Antoine et Gondouin pour le Panthéon, l’Hôtel des Monnaies et l’École de Chirurgie; il parle aussi de Hélin, le camarade du voyage de Rome, en 1756, qui fit construire l’église de la Visitation du faubourg Saint Germain et celle de la Chartreuse de Gayon; mais à propos des restaurations de la cathédrale de Chartres il n’est question que du statuaire Bridan. Ce silence absolu sur les travaux de Louis permet de croire qu il n’avait pas encore pris part à des entreprises importantes. Contrairement aux faits avancés par M. Detche-

verry le théâtre de Bordeaux fut sa première œuvre : ce fut celle d’un maître. Est-ce qu’il n’en a pas été de même de notre temps ?

Avant de faire le récit de la construction de ce beau monument, de cette longue et bien curieuse histoire, terminons ce chapitre par la mention d’un événement important qui se produisit dans la vie intime de Louis, c’est-à-dire son mariage avec Mlle Marie-Emmanuelle Bayon.

Il doit paraître bien extraordinaire qu’à l’égard d’un homme si remarquable, presque notre contemporain, les dates exactes de sa naissance et de sa mort aient été présentées d’une façon douteuse jusqu’à ces derniers temps. En ce qui concerne son mariage et ses alliances de famille, tout reste encore dans un demi-jour, malgré d’incessantes recherches ; mais nous ne désespérons pas de tout éclaircir avant l’achèvement de ce livre. Selon les notes manuscrites de M. Vaudoyer, Louis se serait marié en 1765. Cette date est erronée, puisque Mme de Genlis, dans ses Mémoires, nous fait un portrait fort séduisant de Mn° Bayon, future femme de l’architecte, et qui possédait un grand talent de musicienne. Voici comment s’exprime Mme de Genlis 1 2 3 :

«Je m’amusai aussi beaucoup chezmoi cet hiver (1767); » mon salon étoit fort grand; nous y jouâmes non » seulement des proverbes, mais un opéra-comique dont

1 Histoire des Théâtres de Bordeaux , p. 5 1 .

2 Mémoires inédits de M«“ la comtesse de Genlis, 1823, t. I, p. 357.

Mme de Genlis écrit à tort Bâillon. Nous avons constaté au bas de deux lettres autographes, en possession de notre ami M. Charles Durand, architecte à Bordeaux, que le nom de M>»e Louis était Bayon. Ces lettres ont été publiées par M. C. Durand, dans les Actes de l’Académie de Bordeaux , 1879, p. i56.

» mon amie, M!le Bâillon (depuis Mme Louis, femme du » fameux architecte), fit la musique. M. de Sauvigny » avoit fait les paroles, et un rôle pour moi, dans lequel » je jouais de la harpe, de la guitare et de la musette. b Nous jouâmes aussi une jolie comédie, intitulée l'Avare » amoureux. Mlle Bâillon étoit une charmante jeune » personne, jolie, douce, modeste, sage, spirituelle, jouant » du piano de la première force, composant à merveille » et avec une étonnante facilité; elle a fait un opéra » comique, Fleur d’ Épine, qui fut joué avec succès; il » en auroit eu davantage si les paroles eussent été » meilleures, mais le poète avait absolument gâté ce » charmant conte d'Hamilton '. Nos petites représenta- » tions, exécutées entre des paravents, fînissoient toujours » par une musique délicieuse, dont le fameux Cramer, d qui passa cet hiver à Paris, étoit le premier violon et b le plus parfait que j’aie entendu, et Jarnovitz le second; » Duport y jouait du violoncelle, Mlle Bâillon du piano, » moi j’y chantois et j’y jouois de la harpe; Friseri, qui, » quoique aveugle, jouoit de la mandoline d’une manière b surprenante, y venoit aussi, ainsi qu’Albanèze, le chan- » teur italien. Nos acteurs de proverbes et de comédies » étoient le comte d’Albaret, Coqueley, le président de b Périgny (ce qu’il y avoit de plus célèbre en hommes

i L'Almanach des Muses , 1777, p. 291, cite au nombre des ouvrages qui ont paru dans l’année 1776: Fleur d'Epine, comédie en deux actes mêlée d’ariettes, tirée d’Hamilton par M. de V*** (Feu M. l’abbé de Voisenon), représentée aux Italiens le 22 août 177b. (Dorigny, Annales du Théâtre italien, dit le 19 août.)

On trouve dans la Correspondance secrète , politique et littéraire, Londres, J. Adamson 1787, t. III, p. 273 : «J’ai assisté. Monsieur, à la première représentation de Fleur d'Epine, fruit monstrueux des travaux réunis de MM. Cagliava, Anseaume et Saussaye, qui ont cherché à donner une forme à quelques fragmens trouvés dans les papiers de l’abbé de Voisenon. » Suit une analyse très détaillée de l’opéra de Mme Louis.

» pour les proverbes); en femmes, Mme la marquise de » Rancé, M110 Bâillon et moi. Nous avions pour specta- » teurs une quinzaine de personnes. » Mme de Genlis en nomme onze : M. de Sauvigny, l’abbé Arnaud, les chevaliers de Talleyrand et de Barbantane, M. de Vérac, sa femme, le comte et la comtesse de Brancas, M. et Mme de Custines et leur beau-frère. Parmi les quatre autres non désignées, Louis ne se trouvait-il pas?

Une jeune fille si accomplie, si recherchée dans le monde élégant et ami des arts, dut être bientôt remarquée par notre architecte, de même que ce dernier, qui avait déjà donné des espérances d’un beau talent, fut accepté par MUe Bayon; c’étaient deux artistes d’élite et leur union nous paraît inspirée par le choix le plus naturel.

Ici doivent prendre place les renseignements, fort peu nombreux malheureusement, que nous avons recueillis sur la femme si digne d’unir son existence à celle de l’homme qui est le sujet principal de ce livre.

Aux notes sur Mme Louis, publiées par F. -J. Fétis dans la Biographie universelle des Musiciens il faut ajouter quelques indications omises dans cet ouvrage. D’après un acte authentique daté du n janvier 1779 Louis était marié en 1771; cela ressort clairement des termes ci -après d’une procuration passée devant Me Banchereau, notaire à Bordeaux. Dans cet acte « Victor Louis et sa femme Emmanuelle Bayon, domi- » ciliés vis-à-vis la nouvelle salle de spectacle, paroisse » Saint -Mexant, donnent qualité à Jacques Bayon,

1 Biographie universelle des musiciens et Bibliographie générale de la musique, par F. -J. Fétis. Bruxelles, Méline Cans et Cio, mdcccxl, in-8°, t. VI, p. 1 88.

» bourgeois de Paris, y demeurant, pour emprunter » 14,000 livres pour être employées au remboursement » d’autant de la somme de 65,025 livres que lesdits » époux Louis doivent à François-Pierre De Lay de La » Garde, chevalier, conseiller du roi, suivant contrat » d’obligation passé devant Me Le Pot, d’Auteuil, le » i3 août 1771, et ce par privilège sur une maison à » Paris, rue N eu ve-Saint- Augustin, pour payer pareille » somme due à M. le comte de Varax, pour sa moitié » dans le prix moyennant lequel M. Louis s’est rendu » adjudicataire, au Châtelet, le 9 juin 1770 1 . »

Cet acte et les lignes empruntées à Mme de Genlis permettent donc d’établir que le mariage de Louis dut avoir lieu de 1768 à 1770. Cette procuration fait aussi connaître un bourgeois de Paris, Jacques Bayon, qui était vraisemblablement un proche parent de Marie Emmanuelle Bayon.

Louis vint à Bordeaux pour la première fois vers la fin de l’année 1773, mais il y vint seul2; sa femme ne dut quitter Paris que lors de la reprise des travaux de la nouvelle salle de spectacle, c’est-à-dire postérieurement à l’arrêt du 7 mars 1775, alors que le maître de l’œuvre voulut suivre pas à pas la direction de cette vaste et difficile entreprise. L’architecte habita d’abord l’Hôtel du Gouvernement, rue Porte-Dijeaux3, sous le même

1 Le comte Varax et Louis avaient fait construire ladite maison sur un terrain acquis par moitié. La quittance de cette somme fut passée devant Me Le Pot, le 14 août 1 772. (Extrait des minutes de Me Crémière, notaire à Bordeaux.)

2 « Le sieur Louis a sa famille à Paris ; il y tient une maison. » (Extrait d’un Mémoire de Louis, daté de 1774, publié parM. Detcheverry, Hist. des Théâtres de Bordeaux, p. y3.)

3 Ancien hôtel de Nesmond, destiné au logement du maire et qui avait été échangé, par acte du 29 avril 1662, contre l’ancienne Mairerie

toit que le maréchal de Richelieu. Plus tard, vers la fin de l’année 1776, après son grand succès au Théâtre Italien, comme compositeur, Mme Louis rejoignit son mari, et l’on a vu, par l’extrait de la procuration citée plus haut, que les époux Louis demeuraient en 1779 vis-à-vis la nouvelle salle de spectacle. Là, suivant M. Gaullieur l’Hardy, « au rapport des gens qui » fréquentaient cette maison si honorablement tenue, » Mme Louis, femme d’infiniment d’esprit et d’une grande » beauté, savait en faire les honneurs avec un charme » attractif et une amabilité qui en faisaient rechercher » avec empressement la fréquentation par tout ce que » la ville offrait de distingué * 1 . »

En 1777, Jean-Baptiste Robin, dont il sera question dans les travaux de décoration de la nouvelle salle de spectacle de Bordeaux, avait peint le portrait de Mme Louis, faisant de la musique; il l’exposa à Paris, où l’année précédente elle avait fait représenter son opéra de Fleur d’Épine.

D’après les notes manuscrites de M. Laboubée2, à la bibliothèque de Bordeaux, deux opéras de Mmc Louis auraient été joués dans cette ville; ce serait alors dans son salon ou dans celui de l’Intendant, car l’inventaire

située rue des Ayres, au lieu où se voit aujourd’hui l’église Saint-Paul. (L église Saint-Paul , ancienne église de la maison professe des Jésuites de Bordeaux , p. g.) « La Mairerie nouvelle fut à peine visitée par quel- » ques-uns de ses hôtes naturels, qui alors ne mettaient guère plus les » pieds dans la ville. Elle fut généralement occupée par les gouverneurs net les commandants de la Guyenne, de sorte qu’on l’appela bientôt » Y Hôtel du Gouvernement. » (H. Barckhausen. Essai sur l’Administration municipale de Bordeaux sons l'ancien régime. Bordeaux, Gounouilhou, 1878, in-40, p. 23.)

1 Portefeuille ichnographique de V. Louis , p. 32.

2 Notes recueillies pour la bibliothèque de Guyenne , etc par M. Laboubée, t. VIII, p. 1 85.

si précieux rédigé par Lecouvreur 1 ne donne pas l'indication de ces deux pièces musicales, pas plus que celle de l’opéra de Fleur d’ Épine, qui avait été composé pour une société particulière, mais qui fut jugé digne d’être représenté sur le théâtre Favart2.

Dans la correspondance de l’architecte Louis qu’on peut parcourir aux Archives départementales de la Gironde, jamais il n’est question de sa femme; cette correspondance, il est vrai, n’est relative qu’aux travaux du Théâtre. Mais il existe, à Bordeaux, deux lettres de Mme Louis, adressées à Gabriel Durand, qui fut le collaborateur et l’ami du grand architecte. Ces lettres sont datées de Paris 1786; elles permettent de constater un intérieur parfaitement uni, et montrent les deux époux désolés de la non réussite de leur neveu Duval 3.

M. Fétis, que nous avons déjà cité, dit : « La Révolution de 1789 ayant obligé M. Louis à sortir de » France à cause de ses fonctions dans les bâtiments de » la liste civile, sa femme le suivit dans l’émigration. On » ignore quelle a été sa destinée depuis lors. » Nous l’ignorons aussi nous-même; seulement, il est constant qu’elle a survécu à son mari, puisque dans Y Almanach des Spectacles pour l'an 1801, « contenant une liste y> des musiciens vivants qui ont travaillé pour l’opéra » ou pour les autres spectacles, » on lit, page 167:

1 Gaussens, dit Lecouvreur, mort subitement à Bordeaux le i5 octobre 1800; il remplissait les rôles à manteaux et de financiers, et tenait note chaque jour des pièces qui se donnaient au théâtre et des débuts qui avaient lieu. Cet inventaire commence en 1772 et se continue jusqu’en 1799- Voir à la Bibliothèque de Bordeaux, Fonds Clouzet.

2 Dictionnaire historique des Musiciens. Paris, Chimprot, 1817, 1. 1, p. 429.

3 Duval, neveu de Louis, faisait partie des bureaux de son oncle lors de l’affaire des terrains du Château-Trompette. (Note de M. Ch. Durand).

«Mme Louis, au théâtre de la rue Favart, » et l’année précédente, le 2 juillet 1800, était mort l’éminent architecte.

Il résulte des faits exposés ci-dessus, qu’on a fort peu de renseignements sur Mme Louis, et cependant nous supposons qu’il doit se trouver, au moins dans quelques feuilles oubliées de Revues, de gazettes ou de journaux, une courte notice sur cette femme distinguée qui dès 1776 motivait ces lignes dans la Correspondance secrète : « On prépare aux Italiens Fleur d’ Epine, » ouvrage posthume de l’abbé de Voisenon, mis en » musique par Mme Louis, femme de l’architecte du roi a de Pologne et déjà célèbre sous le nom de Mlle Bayon y> par ses talents en musique. C’est elle qui a mis à la » mode le forte-piano, instrument qui a maintenant la V plus grande vogue ' . »

Telles sont les notes biographiques que nous avons pu recueillir jusqu’ici sur une femme qui, par son talent et son illustre alliance, a bien, le droit de voir son souvenir inscrit sur le livre d’or des artistes français.

1 «En 1776, MM. Erard frères fabriquèrent les premiers instruments de cette espèce qui aient été construits en France.» Dictionnaire de Musique, par le Dr Lichtenthal. Paris, Troupenas, 1 83g, in-8°, t. II, p. 1 77.

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