ÉLÉVATION GÉOMETEALE DE LA PRINCIPALE ENTREE
PRÉLIMINAIRES DE LA CONSTRUCTION DE LA NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX
De tous les monuments de Bordeaux, il n’en est point dont la construction ait causé tant d’ennuis, tant de poignantes douleurs que celle de son théâtre. Cet édifice, qui par son caractère doit indiquer le temple des fêtes et des plaisirs; qui par sa destination doit, suivant la devise bien connue, châtier les mœurs en riant, ne fut qu’un sujet d’inquiétudes, de peines et de déboires pour tous ceux qui prirent une part active à sa perfection. Que de larmes a fait verser ce monument couronné par les Jeux et les Ris, les Muses et les Grâces!
La table bibliographique mise à la fin de ce livre nommera les chroniqueurs, les historiens ou les simples annotateurs des faits se rapportant au théâtre de Bordeaux. Malgré ces nombreux travaux, ouvrier de la dernière heure, nous avons suivi les sillons parcourus par nos devanciers, pour recueillir les incidents inédits relatifs à ce chef-d’œuvre ou concernant le maître qui l’a créé.
Afin de mieux exposer l’historique de ce grand et beau travail et toutes les compétitions qu’il fit naître, ii est nécessaire de prendre les choses d’un peu loin.
En 1755, alors que M. de Tourny1 était intendant de
1 Tourny (Claude-Louis-Urbain-Aubert, marquis de), né aux Andelys (Eure) vers 1690. Après avoir été maître des requêtes au Parlement de Paris, intendant de la généralité de Limoges, il fut nommé intendant
la généralité de Bordeaux, un violent incendie se déclara pendant la nuit du dimanche 28 au lundi 29 décembre, et consuma la salle de spectacle, alors comprise dans les dépendances du vieil Hôtel de Ville* 2 3, dont il ne reste plus aujourd’hui que le beffroi, vulgairement appelé : La Grosse Cloche.
Voici, d’après une lettre de M. de Tourny, le récit de cet événement, récit qui prouvera que les rapports des membres de la municipalité bordelaise avec les représentants de l’autorité royale n’étaient pas en ce temps d’une grande cordialité.
Lettre de M. de Tourny à M. le comte d' Hérouville, à Montauban 3.
[Bordeaux] « Du 29 décembre iy55.
» Nous venons, Monsieur, d’essuier icy l’accident du feu; la salle » de spectacle a été entièrement consummée avec differens bati-
de justice, police et finances en la généralité de Bordeaux, où il arriva le 3 1 août 1743, et qu’il administra jusqu’au mois de juin 1757;. il mourut à Paris en 1761. Son souvenir est impérissable à Bordeaux. Voir: Indications des notes bibliographiques données par L. Lamothe dans ses Notes pour servir à la biographie des hommes utiles ou célèbres de la ville de Bordeaux , etc., auxquelles il faut ajouter : Eloge de Tourny, par J. -F. L’Hospital. Bordeaux, J. Foulquier, in-8°, 44 p.; les notes manuscrites de M. Laboubée, Vol. 12, p. 5, et les documents de la Soc. des Arch. hist. de la Gironde. La statue de Tourny, par Raggi, fut inaugurée à Bordeaux, sur H place Saint-Germain, le 25 août 1825.
2 Voir : « A rrêt du Conseil d'Etat du 23 septembre iy 55, qui autorise la réédihcation de l’Hôtel de Ville. Plan général du projet du nouvel Hôtel de Ville de Bordeaux avec piqûre (sic) de l'ancien. » Sur ce plan est indiquée la salle de spectacle, à l'alignement des tours qui bordaient le fossé. Enfin, plusieurs plans et de nombreux dessins relatifs à la reconstruction de cet Hôtel et du Collège de Guienne, qui s’étendaient de la rue Saint-James à la rue Sainte-Catherine, sont conservés aux Archives départementales de la Gironde, Fonds de l'Intendance , série C, portefeuilles nos 1 17g à 1 181. Les Archives municipales possèdent aussi de curieux documents inconnus ou négligés par tous les historiens bordelais. Voir série DD, carton 173.
3 Hérouville (Antoine de Ricouart, comte d’), né à Paris en 1713, mort en 1782. Lieutenant général et commandant en chef delà province de Guienne; il arriva de Paris à Bordeaux le 19 juin 1755, et se trouvait
» mens qui l’avoisinoient, et la charpente des deux tours d’auprès, » sans qu’au surplus les autres batimens, qui constituent le » principal de l’Hôtel de ville, aient souffert. On a eu longtemps » à craindre que l’incendie ne se communiquât aux maisons de » droite et de gauche de la rue Saint-James. Il eut été alors » terrible, et l’on n’eut pu l’empêcher de s’étendre dans l’inté- » rieur de la ville qu’en se déterminant à sacrifier beaucoup.
» Je ne trouve pas bien éclairci en quel endroit positivement » le feu a commencé, encore moins par la faute de qui. On sçait » seulement qu’après avoir fait du progrès dans la Salle, sans » qu’on s’en soit aperçu, il a tout d’un coup éclaté au dehors » avec grande vivacité, un peu avant deux heures après minuit.
» Croiriez-vous, Monsieur, que je n’en ai point été averti de la » part de l’Hôtel de ville, de façon que je ne m’y serois pas trouvé » si le bruit de la Cloche, qui se sonne dans ces occasions, ne » m’avoist réveillé sur les trois heures. J’appelai mon valet de » chambre et fis lever plusieurs de mes gens, que j’envoyai savoir » ce que c’étoit; m’ayant rapporté que toute la Salle étoit en feu » et que les toits des tours brûloient, je fus bientôt habillé et » mes chevaux mis pour m’y rendre 5 il étoit alors trois heures » et demie.
» Quand j’ai reproché aux jurats 1 combien ils avoient eu tort » de ne m’avoir point fait avertir du commencement, ils m’ont » dit qu’ils ne l’avoient point été eux-mêmes que par la Cloche,
vers la fin de l’année à Montauban, en tournée d’inspection. De retour à Bordeaux le 25 janvier 1756, il alla rendre visite aux jurats et voulut voir les ravages de l’incendie du 28 décembre 1755.
D’après des documents conservés aux Archives municipales de Bordeaux , série JJ, carton n° 365, le comte d’Hérouville quitta le commandement de la Guienne en 1757; il eut pour successeur le maréchal comte deThomond, arrivé à Bordeaux le 3 1 août, même année.
1 Les jurats étaient les conseillers du sous-maire et constituaient avec lui l’administration municipale. On suppose que les jurats ou prud’hommes, ailleurs désignés sous les noms de jurés, capitouls, consuls, échevins, existaient déjà sous la reine Eléonore de Guyenne, au xiie siècle. A l’époque où nous sommes, l’administration municipale se composait d’un maire perpétuel, nommé par le Roi, en résidence fixe à Paris, d’un sous-maire ou lieutenant de maire, de six jurats, d’un procureur syndic, d’un clerc secrétaire de la ville et d’un trésorier. (Voir: Variétés Bordeloises , t. I, art. 17. — Recherches historiques sur l'office de maire de Bordeaux , par Marie de Saint-Georges de Montmerci, 1785. — Essai sur V administration municipale de Bordeaux , sous l'ancien régime, par M. H. Barckhausen, 1878, p. 1 1.)
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» et que ceux d’entr’eux qui étoient avant moy, ne faisoient que » d’arriver. Il y en a eu même deux qui n’ont pas paru.
» Vous entendez, Monsieur, que si cela les excusoit envers » moy, combien peu cela faisoit le même effet envers la chose, car » que penser de la garde qui étoit là !
» Il a péri, dans cette incendie, beaucoup de papiers anciens du » greffe civil et criminel et des titres de la comté d’Ornon, une » seigneurie de la ville. Les jurats sont bien en faute en cela, car » ces papiers et titres ne dévoient pas être où ils ont été brûlés, » par plusieurs raisons, et notamment aux termes d’un arrêt du » Conseil rendu depuis cinq ans pour l’Hôtel de ville de Bordeaux.
» Je ne sache point qu’il soit arrivé d’accident à personne, si » ce n’est à moy et c’est peu de chose; ayant plus d’attention de » regarder en l’air, pour éviter ce qui pourroit tomber, qu’à mes » pieds pour les bien placer, je donnai contre une grosse pierre, » qui me fit tomber ; j’en ai la jambe écorchée au dessus de l’os; » quelques pansements d’eau de boule la guériroient en peu de » jours.
» J’estime la perte de l’Hôtel de Ville en ce jour, ou plutôt en » cette nuit, du samedy au dimanche, de 100 à 120,000 liv.
» Je ne la regretterois pas tant, si le mal étoit tombé sur les » bâtimens de l’Hôtel de ville, car dans mon projet du nouvel » Hôtel, ces bâtimens devroient être bientôt démolis ' et la salle » de spectacle subsister encore 9 ou 10 ans.
» Du côté où étoit le feu, il menaçoit beaucoup les prisons » qu’il a même endommagées; on a eu soin d’en faire sortir les «prisonniers, sans qu’il s’en soit évadé; c’est ce que les jurats » ont fait de mieux dans ces malheureuses circonstances, où on » peut dire que l’ordre et la police ont manqué de tous côtés, à » commencer par la visite de la salle qui se devoit faire toutes les » nuits à 10 heures et à minuit et qui ne se faisoit point.
» Vous serez, Monsieur, peut-être étonné que dans tout cela » je ne vous parle point de M. Letelliera. Il y a bien manqué; il
1 Registres de la Jurade : Délibération du 11 décembre 1753, rapportée dans la séance du 4 décembre 1705, f° 67. (Archives municipales de Bordeaux .)
Extrait des Registres du Conseil d'Etat concernant la reconstruction de l’Hôtel de Ville et du Collège de Guienne, du 23 septembre 1755, in-40 sans nom d’imprimeur.
2 Letellier (Cosme-Henry), écuyer, chevalier de Saint-Louis, inspecteur du port de Bordeaux; il était alors occupé à rétablir et à mettre en
» étoit allé en Médoc, d’où il n’est revenu que hier au soir; je » suis sûr que s’il s’y étoit trouvé, les couvertures en forme » piramidale des tours n’auroient point été consummées, le feu ne » s’y étant porté que par une étincelle ou flammèche qui s’attacha » à un pan de vieux bois découvert; il fut une demi-heure ou » trois quarts d’heure à ne faire qu’un très petit progrès, qu’une » cruche d’eau auroit pu arrêter avant d’entâmer la couverture ; » ce fut ensuite de là qu’on eut grandement à craindre pour la » rue Saint-Jâmes, par la chûte des bois embrasés du haut de » la charpente sur la maison de cette rue; l’église de Saint-Éloy «qui est voisine à y toucher, fut aussi fort en danger; on en » retira le Saint-Sacrement, mais elle n’a pour ainsi dire aucun » dommage .
» J’ai l’honneur d’être avec un parfait attachement, Monsieur, » votre très humble et très dévoué serviteur.
» T ourn y 1 . »
A la suite de cet événement, on dut se préoccuper de la construction d’une nouvelle salle de spectacle, et c’est à ce propos qu’un dissentiment des plus vifs éclata entre la Jurade et l’Intendance. Le Parlement prit le parti des jurats et les contrôleurs généraux soutinrent les intendants; quant au maréchal de Richelieu* 1 2, son
état lès batteries du Médoc. « Tout le monde sçait qu’aux incendies il a couru risque, par trois différentes fois, de perdre la vie. » (Extrait d’un Mémoire présenté aux Jurats en 1757, dans lequel se trouvent relatés les états de service de Letellier : A reh. dép., carton 1182.)
1 Arch. dép ., Fonds de l’Intendance, série C, 1206-1207.
2 Richelieu (Louis-François-Armand Du Plessis, duc de), né le i3 mars 1695, maréchal en 1748, ht son entrée à Bordeaux, en qualité de gouverneur de la Haute et Basse Guienne, le dimanche 4 juin 1768; mais sa nomination remontait au 4 décembre 1755. On lit dans les Registres de la Jurade de Bordeaux, 1755-1756, p. 58, la copie de la lettre que le maréchal écrivait aux jurats le 2 novembre 1755, pour les remercier des compliments qu’ils lui avaient adressés (par anticipation, en apprenant les projets du Roi). Le maréchal avait alors soixante ans; il était l’un des quatre premiers gentilshommes de la Chambre qui, sous l’ancien régime, avaient la direction suprême des Théâtres; cela explique le passage d’une lettre écrite en 1768 par l’intendant Bertin : « C’est M. lé maréchal de Richelieu qui se mêle de tout ce qui regarde le spectacle. » Il faisait de fréquentes absences de son gouvernement, et, à ce propos, l’on ne peut mieux
influence se porta suivant son caprice ou ses intérêts. Ce fut une lutte vigoureuse où devaient sombrer les pouvoirs municipaux, et le dernier mot rester à l’administration centrale. Ce qui allait se passer à Bordeaux était du reste à l’unisson de ce qui se passait alors dans toute la France.
Les intendants de justice, police et finances, ces petits vice-rois* 1 institués par l’autorité souveraine, avaient pour but de concentrer dans les mains de l’État tous les rouages administratifs; c’est-à-dire qu’en 1755 on marchait activement vers la réalisation d’une idée politique conçue par Louis XI, soutenue par le grand cardinal, pratiquée par Louis XIV et réalisée définitivement en 1789 : la centralisation2.
peindre l’aplatissement de bien des gens de cette époque qu’en reproduisant cet extrait du premier journal de Bordeaux annonçant le retour du maréchal : « Mor le maréchal duc de Richelieu, gouverneur de cette » province , absent depuis deux mois, a honoré le spectacle de sa présence ; » il a reparu aussi désiré que l'astre vivifiant, qui, après une longue » absence, rend par son retour lame, le plaisir et la joie à toute la » nature. » (Recueil des annonces, affiches et avis divers pour la ville de Bordeaux, jeudi 27 septembre 1759, p. 1 55. ) L’Hôtel du gouvernement était situé rue Porte-Dijeaux, longeant la rue Saint-Paul; une partie de cet Hôtel sert aujourd’hui de Palais archiépiscopal. (Voir, pour la nomination du Maréchal et les détails de son entrée à Bordeaux, Arch. départ., série C, Entrée des gouverneurs.)
1 « Un intendant est un commissaire de la Cour, départi dans une province ou généralité, pour y faire exécuter ses ordres. Et comme ils sont souvent illégaux, oppressifs, ces messieurs sont, dit-on, en général fort détestés, d’autant plus qu’ils remplissent presque tous leur mission avec beaucoup de dureté et d’insolence, qu’ils se donnent des airs (ils exigent qu’on les appelle Monseigneur dans les placets qu’on leur présente), affectent le despotisme et croyent ainsi se rendre plus agréables au gouvernement; en un mot, ce sont de petits tyrans subalternes qui s’exercent à le devenir en grand. » ( L'Espion anglois, t. I, p. 356.)
2 II existe aux Archives municipales de Bordeaux un mémoire des jurats adressé à M. le Contrôleur général des Finances, dans lequel ils exposent en termes pleins d’énergie et de dignité leurs droits à l’administration de la ville, en se plaignant de «l’affectation deM.de Tourny à les assimiler aux jurats des bourgs et des paroisses, dans les projets d’arrêts qu’il a présentés au Conseil et dans les ordonnances qu’il vient de rendre.» (Arch. mun ., série DD, n" 174.)
Revenons au projet d’un théâtre à Bordeaux, en donnant quelques lignes d’une lettre des jurats, du 7 janvier 1756, adressée à M. de Tourny :
« . On nous proposa, de votre part, l’extrémité des Fossés
» des Tanneurs pour y établir la salle provisionnelle. Nous y » acquiessames sur le champ. Depuis ce temps, il n’y a pas eu de » jour qu’on n’ait proposé quelqu’autre terrain. Aucune de ces » propositions n’a éprouvé de notre part la plus légère résistance. » On a proposé successivement la place du Marché-Royal, un » emplacement hors les allées de Tourny, le vuide des bâtiments » à construire à la suite de ceux qui bordent cette promenade, » l’extrémité de l’allée du Chapeau-Rouge, près la porte Médoc, » avec un triangle formé par des arbres, les fossés du Chapeau- » Rouge, un terrain dans l’esplanade du Château, joignant la » Porte-Dauphine, un autre sur les Fossés des Salinières, près la » maison seule, celui du sieur abbé Roche, rue Leyteyre, enfin » le jardin immense de M. D’Arche, qu’il a bien voulu consentir » de céder pour cet usage ‘.
» Nous avons successivement approuvé tous ces emplacements « et nous avons eu l’honneur de vous les faire proposer par des » commissaires1 2. »
Si de grandes difficultés se présentaient pour le choix d’un emplacement nouveau, elles n’étaient pas moindres pour la reconstruction d’une salle provisoire sur les ruines de l’ancienne; les jurats, dans leur lettre à M. de Tourny, exposaient avec beaucoup de détails l’embarras dans lequel ils étaient.
Sur les dix emplacements qui furent proposés en 1756,
1 L’hôtel de M. François Benoist D’Arche, écuyer et jurât de Bordeaux installé le 3o août 1768, était rue du Mirail, à la suite de la chapelle Saint-Jacques et avait une issue rue Leyteire; entre ces deux rues s'étendait un vaste jardin, qui longerait actuellement, au midi, le prolongement de la rue Saint-François, déjà projeté par M. de Tourny. (Ai'ch. dép.. Fonds de l’Intendance, carton 1 180.)
2 Fonds de V Intendance, 1206-1207.
cinq, comme on a pu le constater, avoisinaient le lieu définitivement adopté pour la construction de la Salle de Louis; mais, comme il ne s’agissait après tout que de construire à la hâte et provisoirement, en attendant mieux, «par une délibération du 7 mai 1756, il fut y> permis au sieur Gaëtan Camagne, concierge et peintre » de décors de l’ancienne salle, de faire construire, à ses s frais et dépens, une salle de spectacle, suivant le plan » présenté à M. de Tourny, sur le terrain d’une ancienne » corderie, située près la Porte Dauphine, entre le mur » de ville et celui des pères Récollets 1 . »
L’établissement d'un théâtre provisoire n’empêchait pas les jurats de se préoccuper d’en ériger un autre digne d’une ville que d’immenses travaux venaient de transformer2. Malheureusement l’état des finances était
1 Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 24. — D’après M. Detcheverry le Théâtre français a été construit en 1800, sur le derrière de l’emplacement qu’occupait cette salle. {Ibid., p. 25.) Divers documents déposés aux Archives municipales confirment cette indication. Cette autorisation des jurats en faveur de Camagne Gaëtan, ou Gajetan , trouve son explication dans celte autre lettre de M. de Tourny au comte d’Hérouville, datée du 5 janvier 1756 : « La cause de l'incendie [du 28 décembre 1755] » est expliquée : Les jurats avaient permis à un nommé Gajetan, peintre » et faisant commerce de marchandises d'épiceries les plus inflammables, » d’établir son atelier dans une pièce joignant la salle de spectacle. Ce » Gajetan était l'homme affidé des jurats, ou plutôt du procureur sindic «(alors M. Thibault) qui , dans toutes leurs démarches, tantôt à découvert, tantôt secrètes, pour obtenir les privilèges de l'opéra et de la » comédie, leur a servi de prête-nom. » Le droit de conférer le privilège des représentations était en possession des jurats; mais, en 1720, le duc d’Orléans, régent du royaume, et plus tard le maréchal de Richelieu, disposèrent de ce privilège. (Voir Detcheverry, p. 29 et 3o.)
2 La splendeur de Bordeaux ne remonte pas au delà du règne de Louis XV. Antérieurement la ville et les faubourgs étaient enserrés de murailles en ruines, bordées de fossés et de marais infects, d’où provenaient ces violentes et périodiques épidémies dont il suffira de citer celles de 1546, 1 585, 1604 et 1629. Bordeaux doit toutes ses magnificences monumentales et les dispositions grandioses de son plan à 1 administration des intendants et particulièrement à François Boucher ( 1720-1743), Aubert de Tourny ( 1743-1758), Dupré de Saint-Maur( 1 776-
peu prospère, et la reconstruction du vieil Hôtel municipal, mise à l’étude depuis plusieurs années, devenait de plus en plus urgente.
Dans ce but, un emprunt de six cent mille livres venait d’être fait à Gênes, et Richard-François Bonfin', qui était alors l’architecte et l’ingénieur de la ville, se préparait activement à l’édification de cet hôtel. Toutefois, il n’était pas le seul qui travaillât à dresser les plans du nouvel édifice, puisque, dans la séance de la jurade du 19 août 1 769, cinq projets avaient été présentés; en voici les auteurs * 1 2 : i° Portier, venu à Bordeaux pour diriger les grands travaux de la façade du port, et qui avait déjà soumis un projet adopté en 1755; 20 Gabriel, l’auteur du Garde-Meuble à Paris et le collaborateur de son père pour les constructions des hôtels de la place Royale à Bordeaux; 3° Bousignon ou Bouzigon, architecte bordelais, qui avait construit la salle de spectacle incendiée en 1 755 ; 40 Soufflot, l’auteur du Panthéon et du théâtre de Lyon; 5° Bonfin, l’architecte de l’administration municipale. Le plan de ce dernier fut choisi et proposé à l’approbation du Roi; mais ce plan n’était
1785). A l'époque où nous sommes apparaissaient dans toute leur fraîcheur les édifices, les places et les rues qui venaient de s’élever sous l’habile direction et la haute influence de Gabriel fils.
1 Bonfin, professeur d’architecture, élu le 21 janvier 1776 membre de l’Académie royale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux; on trouve le nom de cet architecte dans tous les grands travaux de la Ville pendant un demi-siècle; il est question de lui dès 1745, et nous le verrons figurer comme contrôleur des ouvrages de la salle de spectacle. Bonfin mourut à Bordeaux, dans les premières années du xixe siècle. (Voir: Notes manuscrites de Laboubée, t. I, p. 110, et t. II, p. i5o, Bibliothèque de Bordeaux.)
2 On ne voit pas ici figurer le projet de Mansart de Lévy, comte de Sagonne, de l’Académie royale d’Architecture, présenté aux jurats en 1768, à la réquisition du maréchal de Richelieu, gouverneur de la province de Guienne.
autre que celui de Soufflot, que Bonfin avait modifié en raison de l’augmentation des terrains destinés au nouvel Hôtel de Ville1.
A l’égard d’un nouveau théâtre tout à fait isolé et vraiment monumental, dix-sept ans s’écoulèrent en soumission de projets, de contre-projets, de plans d’architectes ou de spéculateurs. Parmi les propositions qui furent soumises aux jurats il s’en produisit une qui paraissait devoir tout concilier, puisqu’on offrait de faire construire une salle qui ne coûterait rien à l’administration, et dont elle deviendrait propriétaire au bout de trente ans. Or, comme les offres les plus généreuses, en apparence, sont assez souvent dictées par un intérêt personnel, il faut expliquer comment avait été conçue cette idée de construire un théâtre à Bordeaux sans puiser dans la caisse municipale.
A l’exemple de ces entrepreneurs d’établissements de fêtes et de plaisirs créés à Paris en 1 768 et dont il a été question dans le chapitre précédent, les Bordelais voulurent avoir un Vauxhall; une Compagnie d’actionnaires se forma, parmi lesquels étaient les premiers financiers de la ville; ils mirent à leur tête, comme régisseur de l’entreprise, le sieur Belmont, directeur du théâtre de Bordeaux depuis 1760.
Par arrêt de son Conseil d’État du 21 avril 1769, le
1 Dans le VIIIe registre de l'Académie royale d’ Architecture se trouve cette mention : a Du mardi, premier août 1758. L’Académie étant assem- » blée, M. Soufflot lui a fait voir les projets qu’il a faits pour un Hôtel de » Ville, une Salle de spectacle et un Collège pour la ville de Bordeaux, et » après en avoir examiné toutes lesdites parties qui les composent, elle » y a reconnu une très belle ordonnance, et a marqué à M. Soufflot sa «satisfaction sur un projet aussi bien conçu.» (Archives de l'Institut de France J
roi Louis XV permit d’établir dans le pré du Château Trompette, longeant les allées de Tourny au nord, et pour l’espace de trente ans, « un lieu d’assemblée sous le titre de Fêtes foraines, Waux-liall ou Redoute. » En conséquence de cette permission, les actionnaires firent une dépense « de plus de 70,000 livres, tant pour l’achat » des matériaux que le commencement du bâtiment; » mais un arrêt du Parlement du 20 novembre 1769 » défendit la continuation des travaux, par le motif » que cet établissement était destiné à des assemblées » dangereuses et sujettes à amener le désordre1. »
Cet obstacle imprévu faisait de l’entreprise du Vauxhall une affaire désastreuse; aussi, après s’être pourvus devant le Conseil d’État et ne pouvant poursuivre leur projet, les actionnaires réclamèrent, à titre de dédommagement, « le privilège exclusif des spectacles dans toute » la ville de Bordeaux, pour en jouir pendant l’espace de » trente années, sans pouvoir y être troublés pendant ce » temps de quelque manière et sous quelque prétexte que » ce soit2. » Les actionnaires se chargeaient de bâtir une belle salle de spectacle qui reviendrait à la Ville à l’expiration de leur privilège; mais, dans leur Mémoire au Roi, très probablement rédigé par l’architecte Lhote3, ils demandaient la concession suivante :
cc De tous les terrains qui ont été proposés pour la
1 Voir : Arrest du Parlement concernant le Waux-liall projeté pour la ville de Bordeaux, du 20 novembre 176g. J. Chapuis, in-40, 8 p.
2 Extrait des Registres du Conseil d'Etat du Roy, du 24 janvier 1772.
3 Lhote, ingénieur-architecte du bureau des finances de Guienne, inspecteur de la voirie, membre de l’Académie de Peinture, Sculpture et Architecture civile et navale de Bordeaux en 1772; il en devint le président en 1790. Lhote mourut à Paris vers 1808. Voir dans les volumes manuscrits de Laboubée, à la Bibliothèque de Bordeaux, de nombreuses notes sur cet architecte.
» construction d’une Salle de comédie, il paraît que la » partie du glacis qui s'étend depuis vis-à-vis la rue » Mautrec jusqu’à cinq toises de la porte du Chapeau » Rouge serait le plus convenable. Ladite Salle se « trouverait dans une position très heureuse, à portée de » la ville et de deux faubourgs qui pourraient passer » pour deux grandes villes de province, d’ailleurs bordée » d’allées, et sur la principale entrée une place qui se » trouve à la rencontre desdites allées et des rues de » l’Intendance et des allées de Tourny, qui ont environ « douze toises de largeur, ce qui formerait un espace » assez considérable pour avoir tous les débouchés » possibles. Le peu de distance de ce terrain à la rivière, » d’où l’on pourrait avoir de l’eau très facilement, mettrait » cette salle à l’abri des incendies, qui sont ordinairement » la perte de ces sortes d’édifices, et qui en ont détruit » deux dans cette ville depuis trente ans.
» Pour construire cette salle dans cet emplacement on » demanderait i3o toises de longueur sur 25 toises de » profondeur, attendu que le surplus du terrain, inutile à » la salle et aux magasins, serait vendu pour servir à sa » construction,
» Il faut mettre sous les yeux le grand avantage que » doit en retirer l’État-major, et ensuite celui du Corps » de ville1. »
Ici les actionnaires expliquaient que l’État-major céderait à la ville 4,83o toises de terrain, et que la ville donnerait à celui-ci, en toute propriété, deux autres parties à elle appartenant du côté du Jardin-Public et des allées de Tourny. Par cette cession, elle abandonnait quelque
Detchcverry, Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 36 et suivantes.
chose dont elle ne jouissait pas, qui lui était inutile, et devenait, par cet échange, propriétaire « d’une très belle salle qui lui coûtera très peu et peut-être rien, suivant les apparences. »
Cette combinaison, quoique simplifiant bien les choses pour l’administration municipale, n’obtint pas son agrément; aussi, le 9 juillet 1771, les jurats écrivirent au maréchal de Richelieu, qui était alors l’intermédiaire le plus puissant auprès des ministres ou du Roi :
« Sur la proposition alternative de laisser bâtir par » d’autres, ou de faire bâtir par la Ville la salle projetée, » il est plus avantageux à la Ville de se charger elle- » même de la construction dès qu’elle sera assurée de la » propriété des i32 (sic) toises de longueur sur 25 de » profondeur faisant ensemble 3,25o toises superficielles » de terrain du glacis mentionné au Mémoire et plans, » avec la liberté d'en vendre tout ce qui sera excédant » à la destination de la Salle et de ses magasins, pour » fournir aux dépenses 1 . »
M. Lamothe, dans son étude sur Les Théâtres de Bordeaux (p. 27), a publié une autre lettre des jurats du 10 août 1771, beaucoup plus explicite que les lignes précédentes. Voici les principaux passages de cette lettre où les officiers municipaux, suivant les désirs du Roi, exposent leur avis à M. le Contrôleur général :
« . Nous croyons que, sur la proposition alternative des
» entrepreneurs du Waux-hall, telle qu’elle est faite et que nous » la mentionnons, il y a moins de dangers et plus d’avantages » pour la Ville à se charger elle-même de faire construire cette » Salle de spectacle que de la laisser bâtir par les entrepreneurs » du Waux-hall.
1 L. I.amothe, Théâtres de Bordeaux, p. 26.
» Mais qu’en ce cas cependant la Ville ne peut se charger, ni » ne peut être chargée de cette construction, qu’à la condition et » non autrement : i" qu’il sera abandonné à la Ville, en pleine » propriété, à cet usage, tout le terrain mentionné au mémoire » et plans, sur i32 (sic) de longueur et 25 de profondeur, faisant » ensemble les 3,25o toises superficielles de la partie du glacis » jouie actuellement par le Château-Trompette, afin que la place » du terrain inutile à la Salle et aux magasins puisse être vendue » par la Ville pour servir à sa construction; 2° que la Ville ne » sera obligée aux frais de la construction de la Salle qu’elle se » charge de faire bâtir qu’à concurrence taxative et à fur et » mesure seulement de la rentrée du prix des ventes qu’elle sera » autorisée à faire de ce surplus de terrain, sans être tenue, en » aucun cas, d’employer de ses deniers propres, ni aux frais de » construction, ni au dédommagement des entrepreneurs du » Waux-hall pour les dépenses par eux faites dans cette entre- » prise, dont le montant réglé par vous, Mgr, ne pourra être » demandé ni payé que par les sommes restantes des prix de » vente des terrains, au-dessus et par de là les sommes nécessaires «aux frais de la construction; 3° Attendu que cette Salle de » spectacle sera bâtie sur un terrain qui est actuellement joui » par le Château-Trompette, la Ville, pour obvier à toute contes- « tation qui risquerait de survenir dans la suite, par prétexte de » ce local, sera confirmée dans tous ses droits de police et dans » le privilège de sa garde par ses propres troupes .
» Voilà, Mgr, le motif de notre avis que, sans les conditions » qu’il renferme et qui en sont inséparables, nous n’aurions pu » donner que dans une assemblée de notables, tandis qu’avec » l’accomplissement de ces conditions nous ne nous trouvons » dans aucun des cas de l’article 43 des Lettres-patentes du mois » de mai 1767, puisqu’il ne s’agit alors ni d’aliénation de terrain » ni de reconstruction de bâtiments aux frais de la Ville ■ ... »
L’adoption du projet des jurats par l’autorité royale devait amener tout naturellement le rejet de celui des actionnaires du Vauxhall, en les laissant à découvert
1 M. Detcheverry a également publié des extraits de cette lettre : Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 38; mais c’est à M. Lamothe qu’il faut recourir pour la connaître dans son ensemble.
sur les avances qu’ils avaient faites; mais, soutenus secrètement par le maréchal de Richelieu, qui était au nombre des actionnaires, ils décidèrent d’envoyer une autre requête basée sur de nouvelles propositions énoncées ci-après dans l 'Extrait des Registres du Conseil du Roj-, auxquelles seront jointes plusieurs pièces de la correspondance de l’Intendant de Guienne.
La publication de ces documents fera comprendre dans quelles conditions se trouvait l’architecte Louis dès le début de sa vaste entreprise, les raisons qui entravèrent la marche de ses travaux et furent le prélude de cette vie douloureuse dans laquelle allait s’engager, non sans le savoir cependant, l’homme de génie qui paya de son repos, de tracasseries sans exemples, la gloire de doter Bordeaux d’un monument qui devait immortaliser son n om.
Extrait des Registres du Conseil d’ État du Roy.
Sur la requête présentée au Roy, étant en son conseil, par le S' Belmont, pour et au nom des actionnaires de la Comédie de Bordeaux, contenant que Sa Majesté, par arrêt de son Conseil du vingt un avril 1769, leur auroit permis d’établir dans la ville, fauxbourgs et banlieue de Bordeaux, pendant l’espace de trente années, un lieu d’assemblée sous le titre de Fêtes foraines, Waux-hall ou Redoute ; qu’ils auroient, en conséquence de ladite permission, fait une dépense de plus de 70,000 livres, tant pour commencer la construction du bâtiment considérable que pour l’achat des matériaux nécessaires pour les achever; que des obstacles imprévus, et qu’il n’a pas dépendu des suppliants de lever, les ayant forcés d’abandonner cette entreprise, toute la dépense qu’elle leur a occasionnée est tombée pour eux en pure perte et qu’ils se trouveroient dans le cas d’en faire supporter les suites aux différens fournisseurs et ouvriers qui ont bien voulu leur faire des avances, si Sa Majesté n’avoit la bonté de venir au secours des suppliants en leur accordant un dédommagement ;
qu'ils croient ne pouvoir en demander un plus convenable et moins à charge à Sa Majesté que le privilège exclusif des spectacles dans toute la ville de Bordeaux, pour en jouir pendant l’espace de trente années, sans pouvoir y être troublés pendant ce tems, de quelque manière et sous quelque prétexte que ce soit.
A ces causes requeroient les suppliants qu’il plût à Sa Majesté leur accorder, pour le tems et espace de trente années, le privilège exclusif de tous les spectacles qui seront donnés dans la ville et fauxbourgs de Bordeaux, à la charge par les suppliants d’entretenir le nombre d’acteurs nécessaires pour donner des spectacles brillants et convenables à ladite ville; ordonner que l’arrêt qui interviendra sera exécuté nonobstant opposition ou autres empêchemens quelconques, dont, si aucuns interviennent, Sa Majesté voudra bien s’en réserver la connoissance et icelle interdire à toutes ses cours et autres juges. Vu ladite requête, ensemble le consentement du Sr. maréchal duc de Richelieu, gouverneur et lieutenant général de la province de Guyenne; Ouy le rapport; le Roy étant en son conseil a accordé et accorde au Sr Belmont, pour et au nom des actionnaires de la Comédie de Bordeaux, le privilège de faire représenter dans la ville et fauxbourgs de Bordeaux, exclusivement à tous autres, pendant le temps et espace de trente années, tous les spectacles qui se donneront dans lesdits ville et fauxbourgs, à la charge par ledit S' Belmont et ses actionnaires de fournir lesdits spectacles de bons acteurs en nombre suffisans, de décorations et autres choses nécessaires pour maintenir les spectacles dans un état brillant et au moins tels qu’ils sont actuellement; permet S. M. audit Sr Belmont et ses actionnaires de céder leiit privilège ou de l’exercer par eux-mêmes, sans être tenus de rendre compte du produit à qui que ce soit. Ordonne au surplus, Sa Majesté, que la police desdits spectacles continuera d’être exercée par les maire et jurats de la ville de Bordeaux, dans quelques lieux des dittes villes et fauxbourgs qu’ils soient situés. Veut Sa Majesté que le présent arrêt soit exécuté nonobstant toutes oppositions quelconques. — Fait au Conseil d’Etat du Roy, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le vingt-quatre janvier mil sept cent soixante douze. Signé : Bertin i .
i Bertin (H.-L.-J -B.), ministre et secrétaire d’Etat, membre des Conseils du Roi. (Voir la note 2 de la page 22.)
Pendant que les actionnaires revendiquaient le privilège des spectacles, les jurats réclamaient, de leur côté, l’échange de deux parcelles de terrain appartenant à la Ville pour un terrain plus vaste appartenant au Roi et qui paraissait très convenable à la construction du nouveau théâtre.
Lettre de M. de Monteynard ‘ à M. Esmangart 2, intendant à Bordeaux.
« A Versailles, le 5 may 1772.
» Le Corps de ville de Bordeaux ayant formé, Monsieur, le » projet de faire bâtir une nouvelle salle de spectacle vers «l’extrémité des glacis du Château-Trompette, dans la partie » entre l’est et le sud par rapport à ce château, et d’y faire » construire aussi des maisons et pratiquer une nouvelle allée » dans des allignements réguliers, le tout sur un terrein appar- » tenant au Roy, a témoigné désirer que Sa Magesté voulût bien » accepter, en échange de ce terrein, deux autres portions de » terrein de forme triangulaire, fort étroites et fort allongées, aux » extrémités des glacis du même château, l’une du sud ù l’ouest » et l’autre de l’ouest au nord, le long de deux allées qui » aboutissent à la place de Tourny Je ne serai à portée de » prendre les ordres du Roy sur cet échange que autant qu’il » sera bien constaté que les terreins offerts par les Magistrats de » Bordeaux appartiennent bien réellement à la Ville, et c’est ce » qui ne paraît pas sans difficulté. Ainsi, je vous prie de vous » donner des soins pour faire à cet égard la vérification des titres » de la Ville et de me faire part ensuite du résultat de vos » recherches et de l’examen que vous aurez fait des pièces qu’elle » peut produire pour établir cette propriété.
1 Monteynard, (marquis de), ministre sous Louis XV (janv. 1771 — janv. 1774), « sans consistance et facile à déplacer. » ( Corresp . secrète, t. I, p. 18.) Il avait sous sa direction la guerre, le génie, les fortifications, etc.
2 Esmangart (Charles-François-Hyacinthe), chevalier, seigneur des Bordes, de Feynes, Pierrerue et autres lieux, conseiller du Roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de |ustice, police et finances de la généralité de Bordeaux, où il succéda à M. de Fargès en 1770; il eut pour successeur M.de Glugny, en 1776.
' » J’ay l’honneur d’être avec un parfait attachement, Monsieur, » votre très humble et très obéissant serviteur.
» Monteynard i . »
Copie de la réponse de M. Esmangart à M. le marquis de Monteynard.
« Paris, 1 5 may 1772.
» J’ay reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire » le 5 de ce mois. Le projet formé pour la construction d’une » salle de spectacle sur une partie des glacis du Château-Trom- » pette, suivant le plan qui a été mis sous vos yeux, Monsieur, » est très avantageux à l’embellissement de la ville de Bordeaux » et à la commodité de ses habitants. Ce projet réunit une » infinité d’avantages, qui vous ont été présentés parM. le Mal de » Richelieu, et n’offre aucun inconvénient.
» Les officiers municipaux, pour accélérer la conclusion de » cette affaire, ont eu l’honneur de vous proposer de faire » l’échange d’une partie de terrein tenant au glacis du Château » Trompette qu’ils ont cru appartenir à la Ville, contre l’autre » partie du glacis sur laquelle la salle de spectacle pourroit être » établie. J’ay examiné, ainsi que vous l’avez désiré, M., les titres » sur lesquels la Ville se croit fondée à réclamer la propriété de » ce terrein; ils m’ont été remis par le Sr Tranchère, procureur «syndic, qui est actuellement à Paris1 2 3. [Où se trouvait aussi » l’Intendant].
» Il résulte de cet examen, M., que s’il n’est pas à la vérité » constamment établi que la propriété de ce terrein appartient à » la Ville, ce seroit du moins chose susceptible de quelques » difficultés s’il falloit se décider strictement sur les titres. La » Ville, de son côté, pourroit les invoquer pour prétendre, non
1 Archives départementales: Fonds de l’Intendance. Cette pièce est originale, mais la signature seule est de M. de Monteynard.
2 Tranchère (Arnaud), «après avoir suivi le barreau et plaidé, avec succès, pendant quinze ans, aurait élé ensuite pourvu d’une charge de trésorier de France, et fait les fonctions de procureur du Roy dans ce
bureau; la compagnie le députa à Paris pour une affaire très importante. Au mois d’octobre 1760, sur la démission de M. Pinel, le sieur Tranchère fut pourvu de la charge de Procureur sindic de cette ville.» ( Arcli . de l'Intendance, Série C, carton 1182.)
» seulement la propriété des terreins qu’elle propose aujourd hui » de donner en échange, mais même, au moment où le projet de » détruire le Château -Trompette s exécutera, pour former » quelques réclamations sur la totalité du terrein qui, comme » vous pouvez vous le rappeler, M., a été acquise par la Ville » en vertu de deux arrêts du Conseil du 24 novembre 1675 et » juin 1677, dont le dernier doubla les droits d’octroy, en » ordonnant que les deniers en provenant serviroient à 1 acquisi- » tion des terreins nécessaires à l’établissement des fortifications » du Château-Trompette 1 .
» Vous sentez, M., par ce que je viens d’avoir l’honneur de vous » dire, que la forme qui fut suivie dans ce temps pourroit » devenir le germe de bien des prétentions de la part de la Ville » lorsque vous suivre 7 le plan très avantageux que vous aveq » formé de détruire le Château, pour appliquer à la construction » d’ ouvrages nécessaires à la défense de la Province les fonds » provenants de la vente du terrein et des matériaux .
» La demande que la Ville forme aujourd hui près de vous » m’offre un moyen certain de tarir, à peu de frais, la source de » toute prétention de sa part, et vous sera en même temps » chose très avantageuse.
» La portion de terrein qui dépend des glacis, près la porte » du Chapeau-Rouge, n’est nullement nécessaire au service des » fortifications, dussent-elles subsister. Elle peut donc etre, sans » aucun inconvénient, concédée par le Roy à la Ville pour » V établissement quelle désire d’une Salle de spectacle qui ne » peut être mieux placée. Il ne doit point, ce me semble, etre » question, ainsi quon vous l’a proposé, d’échange entre le Roy et » la Ville, puisque la propriété du terrein offert par elle en » échange est équivoque ; mais le Roy, pour éteindre toute » réclamation de sa part et pour faire taire tous ses droits, peut » lui concéder la portion de terrein qu’elle désire, en réglant en » même temps l’emploi qui doit en être fait et auquel elle se » soumettra.
» Tel est, M., le moyen le plus simple et le plus régulier de » terminer cette affaire, qu’il est intéressant que vous ayez la » bonté de fixer le plus tôt qu’il sera possible, pour que l’on » puisse s’occuper *sans délay de la construction d une nouvelle
i Ces faits se rapportent à l’agrandissement du Château-Trompette, d’après les plans de Vauban.
» Salle de spectacle ; elle doit être vaste et belle, dans une ville «telle que Bordeaux; celle qui est actuellement est beaucoup » trop petite; elle est d’ailleurs peu solide, et il seroit indis- » pensable de la reconstruire si elle devoit rester où elle est » actuellement établie.
» Je suis, etc. »
Cette lettre contient deux faits importants et faussement attribués à Louis jusqu’ici :
i° Le projet de la destruction du Château-Trompette et la vente des vastes terrains qu’il occupait, pour faire face aux dépenses de la construction de forteresses plus utiles au pays; destruction résolue bien avant l’arrivée de Louis à Bordeaux.
2° Le choix de l’emplacement du nouveau théâtre « qui ne peut, » dit M. Esmangart, « être mieux placé » que sur ia portion du terrain qui dépend des glacis » près la porte du Chapeau-Rouge. »
Il n’était donc pas juste de dire que Louis et Richelieu s’étaient transportés à Bordeaux « pour chercher et » déterminer un emplacement propice à son érection 1 »•; et plus tard, à propos de la démolition du Château Trompette, que « Louis fut un des premiers sur la brèche pour le tracé du projet de distribution de ces terrains2.» Dès 1771 parut le plan de M. de Beauvallon 3.
Copie de la lettre de M. Esmangart, intendant, à M. Berlin.
« M. le Maréchal de Richelieu m’a prié de vous faire passer un » projet d’arrêt du Conseil qui doit intervenir après l’expédition
1 Portefeuille ichno graphique de Louis , p. 14.
- Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 108.
3 Voir: Mémoire sur le Château-Trompette. Au Palais royal, 1788, in-8°, 2 j p. L’auteur ne se nomme pas, mais se dit u vieux, presque octogénaire » et parle d’un plan de M. de Beauvallon.
» de celuy par lequel le Roi concède à la ville de Bordeaux une »> partie des glacis du Château-Trompette pour 1 établissement » d’une Salle de spectacle. Cette concession est du département » du ministre de la guerre, mais tout ce qui tient à l’exercice du » privilège et à la police des spectacles est du vôtre, M., et ne » peut être expédié que par vous. J’ay concerté le projet d’arrêt » ci-joint avec M.le Maréchal de Richelieu; il est necessaire pour » consommer l’arrangement dont il s'agit.
» Je suis avec un profond respect. »
Ces deux projets d’arrêt, rédigés par M. Esmangart, furent soumis à l’approbation de M. Bertin :
Arrêt du Conseil par lequel le Roy concède à la Ville de
Bordeaux une portion de terrein pour l’établissement d'une
Salle de spectacle.
Envoyé à M. N . 19 may 1772 .
Vu par le Roy, en son conseil, les mémoires présentés à S. M. par les maire et jurats de la ville de Bordeaux contenant que la nécessité de substituer, dans ladite ville, à la salle de spectacle dont les bâtiments menacent ruine et sont resserrés, incommodes et mal situés, une salle nouvelle proportionnée au nombre d’habitants que leur goût pour les spectacles y rassemble, les auroit déterminés à chercher un emplacement qui fut dans le centre de la ville et des fauxbourgs, et sur lequel il fut facile non-seulement de ménager des ressources pour prévenir ou pour remédier aux accidents qui causent souvent la ruine des bâtiments de cette nature, mais même de former des accès et des issues aussi agréables que commodes pour les personnes qui fréquentent lesdits spectacles; que les soins qu'ils ont pris et les recherches qu’ils ont faites à ce sujet leur ont fait reconnoître qu’il ne pourroit y avoir de terrein plus propice à l’établissement d’une salle qui réunit ces différens avantages que la partie méridionale des glacis du Château-Trompette, près de la rivière, s’il plaisoit à S. M. d’agréer l’échange qu’ils la supplioient d’autoriser, de cette partie de terrein contre un autre terrain joignant ledit glacis et beaucoup plus étendu, dont lesdits officiers municipaux prétendoient que la propriété appartenoit à ladite Ville, en vertu des arrêts du Conseil des 21 mars 1676 et
8 juin 1677, qui les [avoient chargés d’acquérir les terreins sur lesquels avoient été alors établies les fortifications du Château Trompette et dépendances, le tout d’après les droits et mémoires présentés par lesdits officiers municipaux, suivant lesquels la portion de terrein qu’ils offrent contient 7,290 toises, tandis que celui qu’ils désirent de recevoir en échange des bontés de S. M. ne contient que 4,880 toises. Et S. M. ayant reconnu à l’inspection desdits mémoires et plans y annexés que quoique la propriété réclamée par lesdits officiers municipaux du terrein qu’ils offrent de donner en échange ne soit pas établie sur des titres tellement certains qu’il ne puisse y avoir quelques doutes à ce sujet, cependant le principe de leur réclamation pourroit s’étendre non seulement sur ladite portion de terrein, mais même, en cas qu’il plût à S. M. de disposer par la suite de celuy qui sert maintenant aux fortifications et au glacis dudit Château sur tout le surplus dudit terrein, ce qui donnerait lieu à des demandes et réclamations de la part de ladite Ville que S. M. désire de prévenir, elle aurait jugé plus convenable et plus avantageux à l’intérêt de ladite ville et même à celuy de son domaine, au lieu d’accepter l’échange offert par lesdits officiers municipaux, de leur concéder la portion de terrein sur laquelle ils désirent d’établir la salle de spectacles que S. M. a reconnu ne pouvoir, sans aucun préjudice pour le service du Château et dépendances, être placée plus convenablement; et, au moyen de ladite concession, d’interdire auxdits officiers municipaux toutes réclamations et prétentions sur le surplus de terrain desdits Château, fortifications et dépendances, quelles que soient les dispositions que S. M. se propose d’en faire par la suite. A quoy désirant de pourvoir, vu lesdits titres, pièces, plans et mémoires, ensemble l’avis du Sr Esmangart, intendant et commissaire départi pour l’exécution des ordres de S. M. en sa province de Guyenne;
Ouï le rapport et tout considéré;
Le Roy, étant en son conseil, ayant aucunement égard aux demandes et mémoires desdits maire et jurats, leur a concédé et concède toute la portion de terrein dépendant du glacis du Château-Trompette, depuis la porte dite du Chapeau-Rouge, et à 5 toises de distance de ladite porte, sur 1 1 3 toises de longueur et 25 toises de profondeur, jusqu’au chemin qui mène à la porte d entrée dudit chateau, situé du côté dudit glacis; le tout formant ensemble 4,83o toises (sic), conformément au plan dudit terrain ;
ordonne que sur la portion d’iceluÿ marquée audit plan, il sera établi une Salle de spectacles avec les magasins et toutes les dépendances nécessaires au service desdits spectacles, conformément au plan que S. M. a approuvé et qui sera annexé sous le contre-seel du présent arrêt; et, à l’égard du surplus dudit terrein a permis et permet auxdits officiers municipaux d’en disposer comme de choses appartenant à ladite Ville et dans les formes en tels cas accoutumées, par vente, adjudication ou autrement, ainsi qu’ils aviseront; ordonne au surplus qu’au moyen de la concession faite par S. M . à ladite Ville par le présent arrêt, toutes demandes, prétentions ou réclamations de la part de ladite Ville par rapport à la propriété de la partie du terrein joignant le glacis du Château-Trompette qu’elle avoit offerte en échange à S. M., seront et demeureront à jamais éteintes et assoupies, ainsi que toutes autres prétentions ou demandes relativement au surplus du terrein dudit glacis et de toutes les fortifications et dépendances dudit château, quel que soit l’usage, la disposition et l’employ que S. M. juge à propos d’en faire par la suite. Ordonne que le présent arrêt sera exécuté nonobstant opposition ou empêchements quelconques, dont, si aucuns interviennent, elle s’est réservée la connoissance qu’elle a interdite à toutes ses cours et juges. Enjoint au Gouverneur Lieutenant général et à l’Intendant et Commissaire départi en sa province de Guyenne de tenir la main, chacun en ce qui les concerne, à l’exécution dudit présent arrêt, sur lequel toutes lettres nécessaires seront expédiées. Fait, etc.
Arrêt du Conseil concernant la jouissance du privilège accordé par S. M. pour les spectacles de Bordeaux.
Vu parle Roy, étant en son conseil, les arrêts rendus en son dit conseil le 24 janvier dernier et 18 mai suivant, par le premier desquels S. M. auroit accordé au Sr Belmont, au nom des actionnaires de la Comédie, le privilège exclusif des spectacles dans la ville de Bordeaux, pendant 3o années, et par le second auroit concédé à ladite Ville une partie du terrain dépendant du glacis du Château-Trompette, pour servir à l’établissement d’une Salle destinée aux spectacles de la Ville, S. M. auroit reconnu que l’interprétation dudit arrêt pourroit exiger qu’elle fit connoitre plus particulièrement ses intentions; à quoi désirant de pourvoir;
Ouï le rapport et tout considéré;
Le Roy, étant en son conseil, a ordonné et ordonne que les dits arrêts de son conseil du 24 janvier et 18 mai suivant seront exécutés; en conséquence que la Salle des spectacles actuellement existante dans lad. ville, ainsi que toutes les décorations, ustensiles et ameublements nécessaires au service desdits spectacles seront, par lesdits officiers municipaux d’icelle, remis audit sieur Belmont ou ses représentants, sur la connoissance qu’il leur donnera du présent arrêt; ordonne pareillement que la nouvelle Salle qui sera construite, en exécution dudit arrêt du 18 mai der sur la partie du glacis du Château-Trompette, ainsi que lesdites décorations et dépendances, seront également remises par lesdits officiers municipaux, aussitôt la construction de ladite Salle, audit sieur Belmont pour, par luy, jouir du privilège que S. M. lui a accordé par ledit arrêt du 24 janvier der, le tout gratuitement et sans qu’il soit tenu de payer aucune somme pour le loyer de ladite salle ; ordonne que la garde de ladite salle continuera, à l’avenir comme par le passé, d’être faite par les troupes de ladite ville, et la police des spectacles qui s’y tiendront par lesdits officiers municipaux d’icelle. Enjoint au gouverneur Lieutenant gal et à l’Intendant et Commis départi de tenir la main à l’exécution du présent arrêt, et ce, nonobstant oppositions et empêchements quelconques, dont Sa Mté s’est réservée la connoissance et icelle interdire à toutes ses cours et juges. Et sera le présent arrêt inscrit sur les registres de l’hôtel commun de lad. ville. Fait, etc.
Lettre du ministre Berlin à l’intendant de Guienne Esmangart.
« A Versailles, le 28 juin 1772.
» J’ay reçu, Monsieur, le projet d’arrêt concernant l’établisse- » ment d’une Salle de spectacle à Bordeaux que vous m’avés » envoyé par vôtre lettre du 23 may dernier; il n’y a pas lieu, » comme vous le sçavés, de donner, quant à présent, aucune suite » à cette affaire.
» Je suis, Monsieur, votre très hutnble et très obéissant » serviteur.
» Bertin. »
On voit par la réponse du ministre que le projet d’arrêt du Conseil accordant le privilège exclusif des
spectacles aux anciens actionnaires du Vauxhall n’était point repoussé, mais que celui qui concernait l’établissement d’une nouvelle salle était ajourné.
Un an et plus devait s’écouler avant que le Corps de ville de Bordeaux fût en possession du terrain destiné à l’érection de son théâtre; mais, puisque le choix du sol où allait s’élever ce monument était définitivement arrêté, examinons maintenant comment se fit le choix de l’architecte.
En tout temps les solliciteurs n’ont pas fait défaut. Aussi, dès qu’on eut à Bordeaux l’idée d’ériger un théâtre complètement isolé de l’Hôtel de Ville et d’une importance sérieuse, les faiseurs de projets se produisirent, et tout d’abord des architectes bordelais. Mais il ne faut pas oublier que l’essor puissant imprimé par les Gabriel aux grandes constructions du nouveau Bordeaux avait éveillé chez les jurats la pensée d’ajouter à l’embellissement de la ville un édifice qui ne le cédât point aux hôtels de la place Royale. Il s’agissait alors de s’adresser à un architecte célèbre; or, pour un théâtre, le nom de Soufflot1 se prononçait tout naturellement; il venait d’achever celui de Lyon, puis s’était déjà mis en rapport avec la jurade pour la reconstruction du palais municipal et avait pris part au concours où l’architecte de la ville, il est vrai, s’appropriant, pour ainsi dire, toutes ses idées, lui avait été préféré. Ceci n’est point surprenant, car l’on voit tous les jours de ces emprunts forcés. Seulement, reste à savoir si Germain Soufflot, avec
1 Soufflot (Jacques-Germain), né à Irancy, près Auxerre, en janvier 1709, mort à Paris le 29 août 1780. Il construisit la salle de spectacle de Lyon de 1754 à 1756, et commença les travaux de l’église Sainte- Geneviève à Paris (aujourd’hui le Panthéon) en 1758. (Adolphe Lance.)
lequel la municipalité crut s'en tirer en lui adressant un dédommagement honorifique1, n’avait pas conservé quelque rancune pour MM. les Jurats? Ce qui autorise à le penser, c’est que Lhote, artiste bordelais, doué d’un talent réel, qui fut, plus tard, en continuelle rivalité avec Louis, s’était également mis sur les rangs pour la construction du nouveau Théâtre et en avait fait un plan; mais, s’étant aperçu que les actionnaires voulaient s’adresser à Soufflot, Lhote lui écrivit cette lettre 2 :
« Bordeaux, ce i3 août 1771.
» Monsieur,
» MM. les Actionnaires de la Comédie de Bordeaux ayant » obtenu du Roi une partie du glacis du Château-Trompette » pour la construction d’une nouvelle Salle de spectacle, en » dédommagement des pertes qu’ils ont souffertes par la suspen- » sion du Waux-Hall, ils m’ont chargé d’avoir l’honneur de vous » écrire et vous mander à ce sujet leur intention, en vous envoyant » en même temps un plan du local. MM. les Actionnaires me » voulant du bien, et d’ailleurs ayant déjà veillé moi-même à des » travaux du monument qui les intéressait, m’avaient déjà » chargé de lever un plan du terrain et de projeter les masses » des bâtiments propres à tirer le parti le plus convenable, tant » pour la salle que pour avoir le plus d’emplacements possible » à vendre pour en payer la construction, ce que j’ai marqué en » rouge sur le petit plan ci-joint dont M. le maréchal de Richelieu » a un double qui lui a été envoyé précédemment. M . le Maréchal » pourra vous donner, Monsieur, tous les éclaircissements dont » vous auriez besoin. La concession de ce terrain est son ouvrage,
» et la protection qu’il accorde à ce monument l’engagera,
» Monsieur, à vous charger d’y veiller et de vouloir bien en être » l’architecte. MM. les Actionnaires ont bien voulu lui parler de
1 Projet d’honorifiques, proposé à M. Soufflot dans une lettre de M. Chavaille, clerc de ville, du 5 décembre 1769. (Voir Arch. mun. de Bordeaux, série D D, carton 173.)
2 Elle a été déjà publiée par M. Tàetcheverry. ( Hist . des Théâtres de Bordeaux, p. 40.)
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 1 2g
» moi en termes très favorables. J’espère, Monsieur, que m’ayant » témoigné l’année dernière tant d’ardeur à m’obliger, votre » désir, cette fois, ne sera pas infructueux. Vous le pouvez, » Monsieur ; dans ce moment, tout pouvoir est entre vos mains, » et tel parti que prenne la Ville à ce sujet, soit qu’elle exécute ce » projet pour elle, soit que MM. les Actionnaires s’en chargent. » Dans le premier cas, M. Bonfin est trop occupé des travaux de » l’Hôtel de Ville pour pouvoir tout faire; et dans le second cas » ces Messieurs m'ont accordé leur confiance. Veuillez, Monsieur, » me mettre à même d’y répondre en travaillant sous vos yeux » à la construction d’un monument où vous avez déjà fait voir » toute l’étendue de votre génie. J'ose me flatter que M. de » Marigni, dont j’ai l’honneur d’être protégé, voudra bien vous » parler en ma faveur, et que l’envie de m’obliger que vous avez » témoignée à M. de Villers, l’année dernière, ne se sera pas » refroidie par l’impuissance où vous avez été de pouvoir le faire. » Le terrain marqué en rouge sur le plan, sur une épaisseur de » 25 toises, est la partie concédée. Si la position de la Salle vous » convient, Monsieur, ayez la complaisance de me le mander et » de me dire vos intentions sur la forme; je tâcherai de rendre » vos intentions, et j’y joindrai tous les détails que demandent » MM. les Actionnaires et dont j’ai l’honneur de vous envoyer » ici copie. Si au contraire le plan vous paraît mal, faites-moi » part de vos idées, et j’irai en avant pour que, ce travail vous » étant soumis, vous puissiez faire les changements que vous » jugeriez nécessaires. Je vous enverrai sur le local tous les » éclaircissements dont vous aurez besoin comme nivellement, » plan en grand, sondes, etc., ainsi que les différentes demandes » de MM. les Actionnaires.
» J’ai l’honneur, etc. » Lhote. »
L’architecte Lhote, dit M. Detcheverry, n’ayant point reçu de réponse, écrivit à Germain Soufflot, à la date du 2 3 décembre 1771, une seconde lettre, dans laquelle après avoir rappelé les faits contenus dans la première, il disait s’être inspiré du théâtre de Lyon, l’avoir pris pour modèle, et soumettait son projet, accompagné d’un mémoire, au jugement de Soufflot : cc Vos talents, y> Monsieur, votre expérience dans cette partie, sont
» si connus, que j’ai cru devoir vous en laisser le » maître. »
Malgré toute la modestie, toute la réserve de l’architecte Lhote, en soumettant ses plans à son éminent confrère, il n’oubliait pas de dire que les Actionnaires paraissaient satisfaits de sa distribution, et qu’ils avaient vu, avec plaisir, comme magistrats1, qu’il laissait près d’un million de terrain à vendre pour bâtir la Salle. Lhote n’oubliait point encore d’exposer combien le maréchal de Richelieu avait fort à cœur l’exécution de ces différents travaux et qu’il lui en avait soumis le projet avant son départ pour Paris. Enfin, tout le dossier de cette affaire fut adressé en double expédition, l’une à Soufflot et l’autre au Maréchal, auquel M. D’Arche écrivait :
« Monseigneur,
» J’ai l’honneur de vous envoyer le programme de ce qui peut » être utile à votre salle de Comédie , avec le plan-terrain que le » sieur Lhote vient de me remettre. Il écrit en même temps » au sieur Soufflot pour pouvoir lui être nécessaire dans ces » opérations, et être ici son homme de confiance comme Bonfin » l’est pour l’Hôtel-de-Ville.
» Si vous voulez, Monseigneur, après en avoir fait l’examen, » remettre le tout au sieur Soufflot, qui est l’homme de MM. les » Jurats, ou à tout autre qui pourra vous faire plaisir , ainsi que » les changements que vous trouverez à propos de faire, avec un » mot de votre part de se presser pour que nous puissions joindre » le plan à l’arrêt du Conseil; si cela était par le moyen du sieur » Lhote, nous pourrions nous flatter d’avoir uné Salle dans » deux ans.
» Je suis, etc. » D’Arche2.»
1 Plusieurs jurats, des membres du Parlement et le maréchal de Richelieu étaient au nombre des actionnaires.
2 Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 5o.
NOUVELLE SÀLLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. I 3 l
Nous arrivons à l’année 1772. Jusqu’à présent, il n’a été question que du projet de théâtre à Bordeaux de l’architecte Lhote, appuyé par toutes les influences locales. Mais M. Detcheverry a signalé deux projets : l’un tout entier de Lhote, et le second, de ce même architecte, corrigé ou recomposé par Soufflot 1 . A notre avis et jusqu’à ce que l’on nous produise un plan de ce dernier, en dehors de celui qu’il traça dans le plan général du nouvel Hôtel de Ville, nous maintiendrons qu’il n’a jamais existé de projet arrêté d’un théâtre à Bordeaux, complètement isolé, par l’architecte Soufflot.
Ce grand artiste devait trop bien se rappeler le fameux concours de 1756 et la manière plus ou moins convenable avec laquelle il avait été traité. On avait trouvé bon de le convier à ce concours de la reconstruction du nouvel Hôtel de Ville, ainsi que Gabriel, mais uniquement pour avoir connaissance de ses idées et les mettre au service d’un candidat protégé par l’Administration, quitte à lui compter un honorifique! Soufflot ne voulut donc pas recommencer le métier de dupe; il ne répondit pas aux lettres de l’architecte bordelais, à celui « auquel on ménageait la surveillance des travaux, s’il » n’était appelé à les diriger entièrement. »
Ce n’est donc pas sur trois projets, comme on l’a dit, que le Maréchal eut à se prononcer, mais sur deux seulement : celui de Lhote et celui de tout autre qui pouvait lui faire plaisir. Ce tout autre fut Victor Louis.
1 Hist. des Th. de Bordeaux, p. 5 1 . Voir dans cet ouvrage, p. 45, une description très détaillée du projet de l’architecte Lhote « La place du » Grand-Théâtre devant être circulaire, la salle de spectacle aurait offert » la même courbe. La façade seulement en eût été tournée du côté de la » rue Dorade et de la rue Sainte-Catherine. »
Depuis plusieurs années Louis était bien connu du Maréchal, qui l’avait distingué dans le monde des arts et l’avait choisi pour diriger les travaux de son hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin, dans laquelle Louis était devenu lui-même propriétaire en 1770. Dès lors, il est aisé de concevoir que lorsqu’on eut la pensée de faire ériger un théâtre à Bordeaux, le duc de Richelieu en instruisit son architecte, combina fort légèrement avec lui les voies et moyens d’exécution, puis, comme le pressentait M. D’Arche, imposa son choix au Corps de ville.
C'est vers le mois d’août 1772 que Louis dut tracer ses premiers plans, mais sans avoir, de visu, pris connaissance du terrain: voilà ce qu’il est bien essentiel d’établir 1 2 . Il n’avait jamais vu Bordeaux ni par conséquent l’emplacement désigné pour la construction du nouveau théâtre. Aussi, quand il voulut étudier la situation topographique de cette ville, il eut recours sans doute aux divers travaux de Vauban relatifs à l’agrandissement du Château-Trompette; au grand plan de Bordeaux gravé par Lattré3, en 1754; aux tableaux
1 Dans un Mémoire, daté du 2 juillet 1774, on lit: «Le sieur Louis » après s’être livré pendant sept à huit mois, à la composition des projets » de la nouvelle Salle, vint à Bordeaux l’année dernière. » Si la date du 23 avril 1773, donnée par M. Detcheverry, comme époque de l’arrivée de Louis est exacte, ce serait bien au mois d’août 1772 que les premiers plans du Théâtre auraient été tracés.
2 Vauban (Sébastien Le Prestre, marquis de), célèbre ingénieur, né à Saint-Léger de Foucheret (Yonne) le i5 mai i633, mort à Paris le 3o mars 1707. Les dictionnaires biographiques citent de lui de nombreux travaux, mais ne parlent pas de ceux qu’il fit exécuter à Bordeaux.
3 Lattré (Jean), graveur ordinaire du Roi ; c’est lui qui grava le premier plan de Bordeaux levé d’une manière rigoureuse par Santin et Mirail. En 17 53,. le 3 mai, Lattré fit marché avec les jurats pour la gravure de ce plan, tiré à 5oo exemplaires, à raison de 2,800 livres. Voir, pour les détails intéressants de ce marché: Archives municipales de Bordeaux, série J J., n° 337.
peints par Joseph Vernet1 en 1758 et ty5q, compris dans la collection des ports de France, commandée par le Roi; enfin il dut examiner surtout la Vue de la ville de Bordeaux et de ses promenades du côté du Château -Trompette, prise de la grille du Chapeau Rouge, par le chevalier de Bazemont2, gravée par Choffart en 1755. Tels furent les documents que Louis dut consulter avant d’esquisser son premier projet3.
C’est ici qu’il y a lieu de rappeler une version très répandue à Bordeaux, et de la réduire à sa juste valeur : MM. Gaullieur L’Hardy et Lamothe, comme ceux qui ont reproduit leurs écrits, ont affirmé que le premier projet de Louis avait été de tourner la façade du Théâtre vers la Garonne, en laissant au devant une vaste esplanade; cette idée, par suite de la déclivité du sol, était trop naturelle pour que l’architecte ne la conçût pas tout d’abord; néanmoins, il est permis d’affirmer qu’elle n’a jamais été sérieusement poursuivie. Tous les plans de
1 Vernet (Joseph), peintre de paysage et de marine, né à Avignon en 1714, mort à Paris en 1789. Il vint à Bordeaux pour peindre le port; il y demeura de 1758 à 1759. Pendant son séjour naquit dans cette ville, le 14 août 1758, son fils Antoine-Charles-Horace, dit Carie Vernet.
2 Bazemont (le chevalier François de), que l’on croit être d’origine portugaise, fut élu peintre de la mairie de Bordeaux le 14 septembre 1742 et nommé en 1744 professeur de dessin au Collège de Guienne; il mourut à Bordeaux vers 1770.
3 II existe aux Archives municipales, série GG, carton n° 307, une lettre de Jacques Gabriel, architecte du Roi, du 10 mars 1731, adressée aux jurats de Bordeaux, dans laquelle il répond à la demande qui lui avait été faite « de faire lever le plan de la salle des comédiens francois à Paris, » pour servir de règle au théâtre que l’administration municipale avait l'idée de faire construire; et, à ce propos, Gabriel disait: « Il sera nécessaire que j'aye un plan de l'endroit où vous la voulez » placer (la Salle de spectacle) afin d'en projette r le batiment par raport » à la place que l'on désire ; et pour mieux faire il faudra attendre pour » nous déterminer au voyage que je me propose de faire cet esté à » Bordeaux. » — Ce que Gabriel écrivait en 1731, Louis pouvait bien lecrire en 1772.
Louis montrent le péristyle du Theatre du coté des allées de Tourny; des raisons majeures imposaient du reste cette disposition : le débouché de la rue Sainte-Catherine, la principale voie de tout temps à Bordeaux1, indiquait que vers elle et les maisons nouvellement bâties, au midi des glacis du Château, devait se présenter la façade du Théâtre. C’était, comme disait Louis, le lieu où les affaires, autant que les plaisirs, réunissent chaque soir les Citoyens et les Étrangers qui habitent une des premières Places de l’Europe 2. Puis, il ne faut pas l’oublier, tous les faiseurs de projets avaient compté sur la vente de l’excédent de terrains, afin de pourvoir aux premières dépenses du nouvel édifice; or, la privation du produit de cette vente était l’anéantissement de la ressource la plus certaine : l’orientation du Théâtre tel que nous le voyons s’imposait donc à Louis. Personne ne le blâmera d’avoir pensé d’abord en artiste; seulement il dut compter bien des fois avec les nommes d’affaires, qui tiennent toujours en mains le nerf de toutes choses : l’argent.
Mais ce n’était pas tout que d’arrêter de beaux projets,
i Le tracé de la rue Sainte-Catherine doit correspondre à celui d’une grande voie romaine qui, venant du Midi, traversait le centre du vieux Bordeaux, et se dirigeait par le pays des Medulli (le Médoc) jusqu’à l’extrémité de la pointe de Graves, à Noviomagus. Remarquons encore que le temple de Tutelle, qui se trouvait sur l’emplacement du Théâtre, avait aussi sa façade principale tournée vers la voie romaine et non vers la rivière. ( Les dix livres d'architecture de Vitruve, corrigés et traduits par M. Perrault. Paris, 1684, in-f°, p. 217 et 218.)
~ Discours préliminaire , p. 2. — En 1782, Louis publia les plans, élévation et coupes de son Théâtre, en un grand volume in-f° de 12 pages de texte, accompagné de XXII planches. Le texte, sous le titre de Discours préliminaire, est le premier récit historique qui ait été publié sur la Salle de spectacle de Bordeaux. C’est bien certainement le meilleur ouvrage à consulter pour étudier la construction du Théâtre; mais il faut le considérer comme une plaidoirie de Louis dans sa propre cause.
que de faire bon choix d’un homme pour les exécuter, il fallait aussi vaincre des difficultés financières qui se dressaient de toutes parts. Vraiment on a peine à comprendre que la ville de Bordeaux, ne pouvant disposer que de ressources insuffisantes, ait commencé la construction de son théâtre. On ne peut s’expliquer une détermination pareille qu’en supposant les jurats d’une imprévoyance sans égale, d’une ignorance complète sur les devis de l’architecte, ou d’un manque absolu d’autorité. Acceptons, pour l’honneur des jurats, cette dernière hypothèse. D’autre part, si Louis produisit des devis, ils devaient être bien fictifs, bien légèrement étudiés. A l’égard des plans et dessins, c’était tout autre chose; ils durent enthousiasmer à bon droit le maréchal de Richelieu (point important dans cette grande affaire, puisque c’est incontestablement à lui que Bordeaux doit son théâtre), flatter l’amour-propre du Corps de ville et le séduire, malgré sa mauvaise humeur de voir un architecte étranger prendre la direction de cette œuvre nouvelle'. Enfin les intérêts des actionnaires de l’ancien Vauxhall, actionnaires parmi lesquels, on l’a déjà fait observer, se trouvaient le Gouverneur, des membres du Parlement et même des magistrats municipaux, pressèrent la construction du Théâtre, dont la jouissance leur était probablement déjà promise1 2; l’on
1 L’administration municipale n’avait pas vu d’un œil favorable les grandes constructions qui avaient été faites à Bordeaux, depuis quarante ans, placées sous la direction d’architectes étrangers, et surtout exécutées par d’habiles praticiens venus de Paris. L’amour-propre provincial, si vivace à cette époque, en avait été tellement froissé, que tous les hommes distingués qui prirent une si belle part à la transformation de la ville de Bordeaux, éprouvèrent des désagréments sans nombre, dans leur dignité d’artistes comme dans leurs intérêts.
2 Par arrêté du ib décembre 177?, le Roi donna pour trente ans la jouissance absolue de cette salle aux actionnaires de l’ancien Vauxhall.
activa les démarches auprès du Contrôleur général, afin d’être assuré de l’agrément du Roi.
Le 23 avril r 773 1 , Louis partit pour Bordeaux, où dès le mois suivant, le 18 mai, ses premiers plans étaient approuvés et signés par le Maréchal et les membres de la jurade.
Ces préliminaires terminés, Louis, de retour à Paris, soumit ses projets à l’approbation de l’Académie royale d’Architecture 2. Peu après, dans les premiers jours de septembre, il reprit le chemin de Bordeaux : « Arrivé, » dit-il, dans ce pays, chargé de lettres-patentes, on m’a » fait passer trois mois sans pouvoir commencer 3. » Ces trois mois sont une expression d’impatience, puisque les lettres -patentes sont du 4 septembre et que le commencement des travaux est du i3 novembre 1773, date qui n’est point celle de la pose de la première pierre, comme Bernadau l’a écrit4, mais de la plantation du premier jalon et des études préliminaires de nivellement.
1 Cette date nous est donnée par M. Detcheverry : H istoire des Théâtres de Bordeaux j p. 5i; celle de la signature des premiers projets, par Louis lui-même, dans son Discours préliminaire. Le Catalogue sommaire du portefeuille de M. Louis, publié par M. Gaullieur, indique trois feuilles du premier projet pour le Théâtre de Bordeaux datées du 18 mai 1773; elles étaient signées: duc de Richelieu, Duhamel, lieutenant de maire, Métivier, Caila, Bourgade, Valen, Le Tellier, D’Arche, jurais; Tranchère, procureur syndic ; Chavaille, clerc, secrétaire de la ville; Victor Louis, premier architecte du roi de Pologne. La date du 18 mai est également donnée par MM. Léonce Lamothe et Detcheverry d’après la légende qui se lisait au bas des dessins originaux, aujourd’hui disparus; mais M. Ch. Durand, qui avait également fait l’inventaire du portefeuille de Louis avant l’incendie de 1862, donne la date du 17 mai.
2 On lit sur le IXe registredes procès-verbaux de l’ancienne Académie royale d’Architecture, p. 225: « Ensuite ont été mis sous les yeux de » l Académie les projets du sieur Louis, architecte, ancien pensionnaire » du Roi. » Il ne peut être ici question que du théâtre de Bordeaux.
3 Lettre de Louis du 1 1 janvier 1777.
4 Bernadau, Tableau de Bordeaux, 1810, p. 100. Nous avons pris la date du i3 novembre 1773 dans un mémoire des dépenses faites au Théâtre depuis l’origine des travaux jusqu’au 8 février 1777. {Archives départementales de la Gironde, série C., m 1212.)
Dès l’ouverture du chantier se produisit un incident où l’on trouve d’une part l’omnipotence de Richelieu et de l’autre l’opposition mesquine du Corps de ville. « Une allée d’arbres, servant de prolongement à celle de » Tourny, et s’étendant jusques à la grille du Chapeau » Rouge, occupait une partie du terrain où Louis devait » bâtir; il proposa aux jurats de la faire disparaître; » ceux-ci, qui n’attendaient qu’une occasion de querelle, » jetèrent les hauts cris à cette proposition, et, ayant » recruté une partie de la bourgeoisie et quelques » membres du Parlement, ils s’opposèrent formellement » aux projets de l’architecte, qui n’eut d’autre ressource » que de s’adresser au maréchal de Richelieu. Le y> gouverneur dissimula, fit rassembler la nuit suivante » deux cents ouvriers, qui abattirent et enlevèrent les » arbres 1 . »
Cet acte d’autorité mécontenta les jurats, le public même, qui ne pouvait entrevoir l’aspect somptueux que présenteraient plus tard les environs du théâtre. Mais ce mécontentement se traduisit plus encore à l’adresse de l’architecte parisien que de son puissant protecteur.
Les lettres-patentes dont Louis était chargé ont une importance trop grande dans les événements qui vont suivre pour que nous ne les reproduisions pas ici, car
i Detcheverry, Histoire des Théâtres de Bordeaux, p.63. Ce récit est conforme à celui que, dans notre toute jeunesse, nous avons entendu de la bouche de quelques vieillards. MM. Gaullieur L’ Hardy et L. Lamothe disent que la jurade, se sentant soutenue par le Gouverneur, n’épousa pas les vues étroites de ceux qui protégeaient cette plantation. Voir la Vue des promenades du côté du Château -Trompette , par Bazemont dont il a été question p. 1 33, pour se rendre compte de l’emplacement que ces allées occupaient.
ces lettres sont la véritable charte de fondation du Théâtre de Bordeaux1.