LETTRES-PATENTES DU ROI
Portant concession à la ville de Bordeaux, à titre d’accensement et de propriété incommutable d’une partie des Terreins ci-devant compris dans les Glacis du Château-Trompette pour y bâtir une nouvelle Salle de Spectacle, et vendre les emplacements excédents.
Du 4 septembre 1773.
LOUIS, par la Grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre. A nos amés et féaux les Gens tenant notre Cour de Parlement à Bordeaux : Salut. Les Maire et Jurats de ladite Villede Bordeaux Nous ont représenté qu’il étoit nécessaire de substituer à la Salle actuelle, dont les bâtiments menacent ruine, et sont resserrés, incommodes et mal situés, une Salle nouvelle, plus proportionnée au nombre d'Habitants qui fréquentent les Spectacles, et dont la situation puisse, par la facilité des abords et issues, prévenir tous accidents; qu’il ne pouvoit y avoir d’emplacement plus convenable, à cause de sa proximité du centre de la Ville et de ses Fauxbourgs, que la partie méridionale du Glacis du Château Trompette, près la rivière, laquelle contient quatre mille huit cents trente toises, suivant les plans qui en ont été levés et à Nous représentés; lesdits Maire et Jurats Nous auroient en conséquence supplié de leur assurer, sous telles conditions que Nous estimerions convenables, la propriété de cette portion de Glacis, à l’effet d’y construire ladite Salle, conformément aux plans joints à leur Mémoire, en y joignant la faculté de disposer des portions dudit terrein qui ne leur seroit pas nécessaire, par vente ou autrement, avec exemption des droits de mutation en faveur des acquéreurs, pour l’aliénation qui leur en seroit faite par lesdits Maire et Jurats; comme aussi de les mettre en état, par telle voie que Nous jugerions convenable, de faire face aux
i II existe dans nos dépôts publics et dans des collections particulières quelques rares exemplaires de ces lettres-patentes, imprimées à Bordeaux chez Michel Racle, in-40, de 8 p. Elles ont été reproduites in extenso , par M. Gaullieur L’Hardy, p. gg et suivantes. Les autres écrivains bordelais, qui ont publié des notices sur le Théâtre, ont simplement indiqué la date de ces lettres et les faits principaux qu’elles contiennent.
dépenses que doivent occasionner tant la construction de ladite Salle que l’exécution des conditions sous lesquelles il Nous plairoit de leur assurer la propriété de ladite partie de Glacis; Nous nous sommes portés, d’autant plus volontiers, à accorder auxdits Maire et Jurats l'objet de leur demande, qu’elle ne tend qu’à embellir et rendre plus agréable le séjour d’une Ville pour laquelle nous conserverons toujours une bienveillance particulière. A ces causes, de l’avis de notre Conseil, Nous avons par ces présentes, signées de notre main, fait et faisons concession aux Maire et Jurats de la Ville de Bordeaux, d’une portion du terrein, dépendant du Glacis du Château-Trompette, proche les Allées du Chapeau-Rouge, contenant quatre mille huit cent trente toises, suivant l’arpentage qui en a été fait, à prendre depuis la Porte jusques au chemin qui mène à la Porte d’entrée dudit Château; ladite portion ayant cent trente-huit toises de longueur, sur trente-cinq toises de profondeur, conformément au plan à Nous présenté, et que nous avons approuvé et approuvons; pour en jouir par ladite Ville, à compter de ce jour, à titre d’accensement et de propriété incommutable. Dérogeons à cet effet à notre Edit du mois d’Aout mil sept cent quarante-neuf, à la charge par ladite Ville, de construire, dans deux ans, du jour de l’enrégistrement des présentes, sur partie dudit terrein, une Salle de Spectacle avec les Magasins nécessaires, conformément auxdits plans, d’exporler et reconnoître envers notre Domaine, conformément à la coutume, la partie dudit terrein sur laquelle seront bâtis ladite Salle et ses Magasins, et de Nous payer, pour ladite partie, six deniers de cens annuel et perpétuel par chaque toise, ledit cens emportant lods et ventes aux mutations, suivant la coutume; et, en outre, une redevance annuelle, foncière, directe et perpétuelle de cinq mille deux cents liv. dont nous avons, par ces présentes, donné et affecté la moitié aux Officiers de l’Etat Major du Château-Trompette, autre que le Gouverneur dudit Château, en sus du traitement dont ils jouissent; pour ladite moitié de la somme susdite de cinq mille deux cents liv. être répartie entre lesdits Officiers dans la proportion réglée par les Ordonnances, à l’égard des parties de traitement dont les Officiers d’Etat-Major des Places jouissent à titre d’émolument. Voulons, en conséquence, qu’à compter du premier Janvier prochain mil sept cent soixante-quatorze, les Officiers ci-dessus désignés touchent et soient payés, chaque année, sur leurs simples quittances, de ladite somme de deux mille six cents livres par le
VJCTOR LOUIS.
Trésorier de ladite Ville, et que les paiements ainsi faits en vertu des présentes soient passés et alloués en dépenses dans les comptes dudit Trésorier partout où il appartiendra ; et à l’égard de la pareille somme de deux mille six cents liv. faisant l’autre moitié de ladite redevance totale de cinq mille deux cents liv., lesdits Maire et Jurats seront tenus, pour sûreté d’icelle, de déposer en notre Trésor Royal, dans quatre mois du jour des présentes, la somme de cent mille liv. dont l’intérêt demeurera compensé avec les arrérages de ladite redevance annuelle de deux mille six cents liv. réservée à notre Domaine; à la charge en outre, par lesdits Maire et Jurats, de former, sur la portion dudit terrein qui ne sera point occupée par ladite Salle et ses Magasins, les Rues et Places nécessaires, soit pour en rendre les accès faciles, soit pour l’avantage des maisons qui devront y être bâties par la suite, et d’exporler et reconnoître, envers notre Domaine, conformément à la coutume, le surplus de ladite portion qui ne sera point occupée par lesdites Rues et Places, lequel sera et demeurera chargé, envers notre Domaine, de six deniers de cens annuel et perpétuel par chaque toise, ledit cens emportant lods et ventes aux mutations, suivant la coutume des lieux; et pour mettre lesd. Maire et Jurats en état de pourvoir, tant au paiement tle cent mille liv. que Nous ordonnons être par eux déposées en notre Trésor Royal, qu’aux dépenses de construction de notre Salle et Magasins, les autorisons à emprunter jusques à concurrence de la somme de deux cents mille 1.; leur permettons pareillement de disposer, par vente ou autrement, des parties du terrein concédé par ces présentes qui ne seront point occupées par ladite Salle et Magasins, ou employées à la formation des Rues et Places, à la charge toutefois par chacun des acquéreurs d exporler et reconnoître la portion dont il sera propriétaire, envers notre Domaine, de la tenir dans notre directe, sous le cens de six deniers par toise ci-dessus stipulé, ledit cens emportant lods et ventes, et autres droits seigneuriaux aux mutations, suivant la coutume, sans cependant aucune solidité entre lesdits acquéreurs, dont chacun ne sera tenu du cens et autres droits seigneuriaux que jusqu'à la concurrence de la portion qu’il aura acquise; voulons néanmoins que ceux qui acquéreront lesdites portions desdits Maire et Jurats soient et demeurent exempts desdits lods et ventes pour ladite première aliénation seulement; ordonnons que tant lesdites deux cents mille livres que les deniers provenant
des aliénations qui seront faites, par les Maire et Jurats de Bordeaux, de partie du terrein concédé par ces présentes, ne pourront être employés qu’au paiement desdites cent mille livres, à déposer en notre Trésor Royal, et des dépenses de construction et décoration de la Salle des Spectacles et constructions des Magasins nécessaires, et le surplus au remboursement desdites deux cents mille livres que Nous autorisons ladite Ville à emprunter; à l’effet de quoi lesdites sommes seront mises par le Trésorier de la Ville dans une Caisse particulière. Faisons défenses audit Trésorier et à tous autres d’en employer tout ou partie à aucun autre objet, sous telle peine qu’il appartiendra, et contre ledit Trésorier d’en demeurer personnellement garant et responsable, Nous réservant de pouvoir disposer pendant trente années de ladite Salle, ainsi que Nous le jugerons à propos, sans que ladite Ville puisse, pour raison de ce, prétendre aucune indemnité. Si vous Mandons que ces présentes vous ayez à faire lire, publier et enrégistrer, et faire exécuter selon leur forme et teneur, nonobstant tous Édits, Déclarations, Réglements et Lettres à ce contraires, auxquels Nous avons dérogé et nous dérogeons par ces présentes; voulons qu’aux copies collationnées d’icelles, par l’un de nos amés et féaux Conseillers -Secrétaires, foi soit ajoutée comme à l’original; Car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le quatrième jour du mois de Septembre, l’an de grâce mil sept cent soixante-treize, et de notre règne le cinquante-neuvième.
Signé LOUIS.
Par le Roy, MONTEYNARD.
Vu au Conseil, TERRAY.
Après la lecture de ces lettres-patentes, enregistrées au Parlement le i3 novembre 1773, étant donnée l’importance de l’édifice que Louis projetait, dont il avait soumis le plan à l’Académie royale, au Corps de ville de Bordeaux, au duc de Richelieu, au Roi lui-même, ne devient-il pas évident qu’exiger la construction de ce monument en deux ans, à l’aide des fonds qui proviendraient de la vente, plus ou moins heureuse, des terrains concédés et d’un emprunt- de deux cent mille livres,
dont cent mille devaient être déposées au trésor royal pour garantie d’une redevance annuelle de 2,600 livres, c’était rêver l’impossible ou se lancer sciemment dans une opération désastreuse1? Mais dans cette affaire, comme dans la plupart de celles qui se traitaient alors, tout s’explique par cette simple formule : Car tel est notre plaisir.
En résumé, la construction du théâtre de Bordeaux fut une affaire imprudemment conçue et pitoyablement dirigée au point de vue des finances de la ville. Malgré cela, reconnaissons que Richelieu se conduisit en grand seigneur; il eut des vues larges, vraiment grandioses et surtout la main très heureuse dans le choix qu’il fit du maître de l’œuvre. Le maréchal-duc, véritable roi de Guyenne en 1773, ne se préoccupa que d’une chose: mettre hache en bois pour faire un magnifique théâtre, laissant aux Bordelais le soin de solder la dépense. Quant à Louis, il parut tout d’abord ne pas se préoccuper de ses intérêts matériels, comme il le dit lui-même : Enivré du bonheur d'élever un grand monument, je ne m’étais nullement occupé de mes intérêts 2. Louis avait alors quarante-deux ans.
Applaudissons à ce premier mouvement de l’artiste, sauf à reconnaître plus tard que cette générosité était plus apparente que réelle.
1 Nous maintenons ce mot, malgré les grands avantages que Louis fait miroiter dans son Discours préliminaire , p. 2, quand il parle de l’offre d’un financier qu’il ne nomme pas (mais que M. Detcheverry nous indique : Peixotto). Cette offre ne pouvait être acceptée, puisque Peixotto posait pour condition la possession du monument pendant trente ans et que cette possession, toujours par l’influence de Richelieu, était déjà promise et devait être bientôt abusivement accordée aux actionnaires de l’ancien Vauxhall, par arrêt du Conseil du ib décembre 1773.
2 Discours préliminaire, p. 3.
a Les premiers travaux furent faits à l’entreprise, sur » des marchés à la toise, de chaque qualité et espèce » d’ouvrages passés et arrêtés en jurade, et l’inspection » et le contrôle se réduisoient à examiner si les entre- » preneurs remplissoient les conditions du devis et » marché et à faire les états et toisés de chaque objet b » Les ouvrages de fouilles de terre, épuisement d’eau, gros murs de fondations, murs de souterrains et voûtes de cave furent exécutés par deux entrepreneurs bordelais : Godefroy et Chalifour ; les ouvrages de serrurerie par Jayer; Bethmon et Chicou fournirent les bois employés par le machiniste Niquet2, venu de Paris pour conduire les travaux de charpente, faits par Corcelles. Mais à peine les premiers coups de pioche étaient-ils donnés, que des difficultés imprévues se présentèrent; Louis va lui-même les expliquer : « La » fondation d’un édifice est un travail trompeur parce » qu’on ne peut pas juger d'avance de la nature des fonds » ni tout ce que recouvrent les surfaces; celles-ci cachoient » les fondemens d’un monument antique à détruire 3;
1 Mémoire sur le chantier de la Salle de spectacle. ( Arch . dcp., Fonds de l’Intendance, série C; il a été publié par M. L. Lamothe, p. 40.) Le 9 décembre 1773, l’assemblée des notables donna son approbation aux marchés qui avaient été conclus. Nous donnerons à la fin de ce chapitre le tableau des travaux et des dépenses de cette première période dans la construction du Théâtre.
2 Niquet (Louis), charpentier- machiniste d'une très grande habileté, avait été amené de Paris par l’architecte Louis; il est l’auteur d’une machine au moyen de laquelle un seul homme élevait le plancher du parterre à la hauteur de la scène ; il en ht lui-même l’essai devant l’intendant Dupré de Saint-Maur. Niquet mourut à Paris vers le commencement du xixe siècle, âgé de soixante-six ans. (Voir les notes manuscrites de M. Laboubée, t. X, p. 5 et 16. Bibliothèque de Bordeaux.)
3 Les Piliers de Tutelle. Il résulte d’une supplique adressée à Ma1’ de Clugny, intendant de Bordeaux en 1776, que Louis Genty, manœuvre, avait été blessé très grièvement, le 28 décembre 1773, des éclats d’une mine qu’on avait fait jouer pour détruire les Piliers de Tutelle. — Voir
» un chenal aussi très ancien, qui recevoit les eaux de » la rivière, présenta des obstacles auxquels il fallut s remédier par des épuisements pénibles, des pilotis » nombreux, des grillages, et en les comblant d’un amas » de pierres considérable; enfin, la nécessité de regay> gner, par des constructions, une pente que l’instabilité » du sol avoit augmentée. Tous ces objets produisirent » des dépenses inattendues, mais qui n’étoient pas faites » pour arrêter. Aussi, bientôt tout est détruit, les fondait dons et les souterrains immenses de la Salle de » spectacle se construisent avec autant de solidité que de » promptitude, et l’ouvrage est prêt à sortir de terre* 1. » Louis, n’arriva pas à Bordeaux précédé d’une aussi grande réputation qu’ont bien voulu le dire MM. Gaullieur et Detcheverry. Déjà, dans le chapitre des travaux relatifs à la Pologne, on a dû voir à quoi se réduisaient ces constructions de palais, et, sauf les diverses restaurations, les projets qui ont été rappelés, Louis n’avait pas encore donné de nombreuses preuves de son savoir dans l’art des Bramante et des Palladio. Il n’avait construit nulle part un édifice important. Mais où M. Detcheverry a bien raison contre M. Gaullieur, c’est lorsqu’il maintient que le deuxième projet du Théâtre fut plus riche que le premier. Louis le dit très clairement dans son Discours préliminaire : « Ce plan étoit vaste, mais le chef de la province aggrandit encore mes idées. » Ce premier projet présentait les colonnes du péristyle engagées dans la façade et non isolées; point de galeries couvertes sur les côtés et
dans l’ouvrage de Perrault, p. 217 et 218, le dessin de ce monument, qui fut de'moli par ordre de Louis XIV, en 1677.
1 Discours préliminaire, p. 2 et 3.
point d’étage en attique. Le deuxième, approuvé le 20 février 1774, se voit encore aux Archives municipales et reproduit les dispositions qui furent exécutées.
Aux grandes difficultés que Louis éprouva d’abord dans les premiers travaux de terrassement et de fondations, vinrent s’ajouter de nouveaux embarras d’un ordre beaucoup plus grave. Les ouvrages avaient été poussés avec la plus grande activité, mais l’emprunt de deux cent mille livres n’avait pas eu lieu : la Ville, en conséquence des lettres-patentes qui lui permettaient cet emprunt, s’était tout simplement bornée à prendre 12,000 livres à rente viagère au sieur Pacareau; plus 167,232 livres 4 s. 9 d., sur les 25o,ooo livres que la Jurade avait été autorisée à prélever sur les fonds d’un autre emprunt, s’élevant à 600,000 livres, fait à Gênes, pour la reconstruction de l’Hôtel de Ville 1 .
Malgré leur importance, il s’en fallait de beaucoup
X Tous les chiffres que nous donnons sont extraits d’une lettre du jurât Brunaud à l’intendant Dupré de Saint-Maur et de divers mémoires sur les dépenses de la Salle de spectacle. ( Arch . dép. : Fonds de l’Intendance, série C.—Arch. mun., série B B, carton n» g3. Correspondance des jurats.) Voici sur l’emprunt de Gênes, dont il sera si souvent question dans toute la durée des travaux, quelques détails utiles à connaître pour bien se rendre compte des virements de fonds qui furent ordonnés. En conséquence des lettres-patentes du 18 avril 177?, et par procuration des jurats donnée à M. le marquis de Durazzo, la ville de Bordeaux fit un emprunt de six cent mille livres à des banquiers de Gênes, somme qui devait être employée de la manière suivante: cent mille pour la réunion à la Ville des offices municipaux, par déclaration du Roi en date du 23 avril 1772, et les cinq cent mille restantes, sauf 71,994 livres 1 1 deniers pour droit de sceau, de marc d’or, arrérages d intérêts, commission et différence de change, devaient être affectées à la reconstruction de l’Hôtel de Ville; mais il n’en fut dépensé en réalité que 64,459 livres 19 sous 10 deniers, les travaux ayant été définitivement abandonnés en 1775. Le reste de l’emprunt servit, en grande partie, à l’achèvement de la Salle de spectacle; car dans le tableau de l’emploi de ces fonds ne se trouve pas de somme affectée à la translation de la communauté des Grandes Carmélites « au lieu appelé la Platte-Forme, » comme le dit le Livre des privilèges, Appendice, p. 65 x .
yrCTOR LOUIS.
que ces ressources pussent faire face au plus pressé; à preuve, c’est que les principaux entrepreneurs ne furent pas complètement payés. Plus tard nous les retrouverons implorant, comme une grâce, la remise des sommes qui leur étaient légitimement dues. Louis, on le conçoit, se trouvait dans une situation déplorable et qu’il n’avait pas créée; entouré d’ouvriers mécontents, de confrères jaloux, de magistrats étrangers aux grandes questions d’art, il devint le bouc émissaire des embarras qui surgissaient autour de lui. C’est alors que, pour sortir de cette difficile et cruelle position, deux moyens furent mis en oeuvre : l’intrigue et l’énergique volonté des contrôleurs généraux. Mais avant, nous allons voir se ranimer la lutte administrative des intendants de la Généralité et du Corps de ville, lutte déjà vieille à l’époque où nous arrivons, et qui avait eu tant d’éclat sous M. de Tourny. Les documents qui vont suivre, auxquels il faut laisser la parole, dévoilent des hommes et des faits sur lesquels l’histoire locale était restée muette. Ces faits, en appar rence, sembleront bien étrangers à la biographie de l’architecte Louis; cependant rien ne pourra mieux faire comprendre les motifs des tribulations incessantes dont l’artiste célèbre fut assailli pendant l’exécution de ses travaux, que d’exposer, à l’aide de documents inédits, la situation critique dans laquelle se trouvaient alors les finances de la Ville. Tout ce qui va suivre sera, pour ainsi dire, le prologue du chapitre suivant et justifiera la double étude que nous annoncions, à propos de la construction du Théâtre de Bordeaux.
Voici ce qu’écrivait, en 1772, à l’abbé Terray ', digne
1 Terray (Joseph-Marie, abbé), nommé le 23 décembre 1769, par
ministre des dernières années de Louis XV, l’intendant Esmangart au sujet de l’administration municipale et quelques mois avant l’adoption du projet de Louis.
« Bordeaux i5 Xbre 1772.
» M . LE CoNTROLLEUR GÉNÉRAL,
» Honoré et toujours jaloux de votre confiance, je ne puis vous » taire des objets qu’il est de mon devoir de vous faire connoître. » Mais, en remplissant ce que je vous dois, ce que je dois au Roy » et au bien de son service, il est intéressant à mon repos et je ;> vous demande en grâce que ce que je vais avoir l’honneur de » vous dire ne soit uniquement que pour vous, pour vous seul, » M., je vous en conjure.
» Je soupçonnois depuis longtems et j’avois de fortes raisons » pour le faire que l’administration des revenus de la ville de » Bordeaux étoit vicieuse; vous sçavez qu’ils vont aujourd’huy » à plus de 700,000 livres par an. L’éloignement que ceux qui » participent à cette administration ont marqué depuis quelques » années d’en soumettre les détails aux regards du ministre des » finances et de l’intendant qui sert sous vos ordres, étoit fait » pour faire naître mes soupçons. Cependant tant qu’ils ont été » incertains je n’ay pas cru devoir vous en entretenir; je vous ai » dit seulement un mot à cet égard dans la réponse que j’ai eu » l’honneur de vous faire, au sujet de la somme que la Ville doit » payer pour le rachapt des offices municipaux 2.
» Ce qui vient de m’arriver, M., me force d’entrer dans de plus
l’influence du chancelier Maupeou, contrôleur général des finances; fonction qu’il exerça jusqu’à la mort de Louis XV. Malgré son vif désir de rester au pouvoir, Louis XVI le congédia le 24 août 1774 et lui donna pour successeur Turgot. L’abbé Terray était né à Boen (Forez) en décembre 1715; il mourut à Paris le 18 février 1778. Voir: Mémoires concernant l’administration des finances sous le ministère de M. l'abbé Terray... par M. Coquereau. Londres, J. Adamson, 1776, in-12.
1 Aux indications de la p. 119, nous ajouterons qu’Esmangart quitta Bordeaux pour la généralité de Caen en iyy5 et non en 1776. Plus tard il fut à Lille. Il figure sur la liste des notables publiée par Bachaumont, en 1787, avec cette note : « Personnage estimé, aimé dans ses différentes intendances; il avait été question de lui pour être lieutenant général de police. »
3 Voir la déclaration du roi, du 23 avril 1772. ( Livre des Privilèges.)
» grands détails et de rompre enfin un silence que je me croirois
coupable de garder vis-à-vis de vous.
» Un homme plein de probité et. sur lequel je puis compter, » appelé par sa place dans les détails intérieurs de l’Hôtel de » Ville qu’il connoïc parfaitement, est venu me trouver et m’a dit » que chaque jour il étoit témoin d’abus dont il gémissoit sans » pouvoir les empêcher. Je ne puis me persuader que l’employ » des fonds, qui se fait en vertu de mandats qui doivent être » signés par trois jurats, soit frauduleux ni malhonnête, mais au » moins il n’est pas réfléchi. Avec des revenus beaucoup moins » considérables que ceux dont la Ville jouit aujourd’huy, M. de » Tourny étoit parvenu à y faire une infinité de grandes et utiles » choses. Ces revenus, depuis ce tems, sont prodigieusement » augmentés, on n’y fait plus rien, et à peine ils suffisent à des » dépenses que personne n’autorise. On tire sur le trésorier des » mandats de sommes considérables dont l'employ se fait ensuite » par des tierces personnes et leurs quittances sont les seules » pièces justificatives qui soient visées dans les comptes. Vous » concevez, M., à quels abus cette forme peut donner lieu; il y a » six à huit ans, lorsque le Commissaire du Roy étoit chargé de » surveiller cette administration, les dépenses de cette nature » étoient un objet de 12 à i5oo livres au plus; depuis qu’il a » cessé de s’en mêler, elles ont grossi annuellement, au point » que celles de l’année courante vont à près de 20,000 livres et » sûrement, si vous n’y mettez ordre promptement, elles ne «feront qu’aller en augmentant. On a même fait à ce sujet un » arrangement qui ne permet pas d’en douter, puisqu’on donne » une remise d’un ou d’un et demi pour cent, à un commis au » profit duquel on expédie ces ordonnances particulières et il est » de son intérêt de grossir la masse de sa recette pour augmenter » celle de ses remises. Le citoyen vertueux qui m’a instruit de » cet abus m’en a fait connoître bien d’autres qu’il démontreroit » à l’inspection des pièces qui servent à former les comptes ; il y a » une multitude d’autres dépenses qui sont augmentées et qui » augmentent annuellement dans la même progression.
» Une semblable ouverture faite çlans la vue du bien auroit pu » sans doute me déterminer à prendre connoissance de tous les » détails et à ordonner au trésorier de me communiquer tous » ses comptes, mais je n’ai voulu rien faire sans votre attache. » D’ailleurs, avec la précaution que l’on a de retirer les pièces de » la dépense dès que le compte est arrêté, je n’en serois pas plus
« avancé. Et de plus toute vérification faite de mon propre » mouvement auroit fort offusqué les officiers municipaux, qui » sont depuis trop peu de temps en place pour avoir seulement » la moindre connoissance des affaires de la Ville. Vous com- » prenez qu’elles sont conduites par une ou deux personnes.
» Dans ces circonstances, M., au lieu de prendre aucun party » de moy même, j’ay cru devoir vous offrir le tableau des abus » qui existent; ils sont d’autant plus considérables que chaque » jour ils se répètent, et même que chaque jour ils .augmentent.
» Le moyen d’y remédier, ou du moins d’être en état de les » faire cesser par la suite, seroit que vous chargeassiez une » personne de confiance d’examiner le dernier compte. Les » pièces justificatives qui sont actuellement entre les mains du » trésorier, c’est le compte de l’année qui va finir. Vous ne » tarderez pas à connoître les vices de cette administration. Ce » que je dois vous en dire, c’est qu’il est temps d’y mettre ordre.
» Je désirerois fort, assurément, que vous chargeassiez » quelque autre que moy de cette vérification. Si, cependant, » vous jugez qu’elle doive me regarder, je feray tout ce que vous » ordonnerez, mais, en ce cas, je vous prierois, indépendamment » de la réponse particulière que j’ose attendre de vos bontés, de » m’écrire une lettre ostensible et très impérative, à laquelle il » ne paroisse nullement que j’aye donné lieu, et d’après laquelle » je puisse donner au trésorier tous les ordres nécessaires; je » suis très sûr qu’il se prêtera très volontiers à ce qui intéressera «l’avantage du service; il voit les abus de plus près que » personne et il est trop honnête homme pour ne pas désirer » vivement que vous veüilliez bien y mettre un frein qui les » arrête L Je vous observeray que pour y parvenir il n’y a pas de » moment à perdre. Le trésorier doit disposer son compte pour » la fin de ce mois et dès qu’il est rendu, les pièces qu’il est » intéressant de voir ne séjournent pas entre ses mains; ce n’est » que par elles que la vérité peut se découvrir. Si elles étoient «une fois remises à l’Hôtel de Ville, il seroit plus difficile de » les voir.
» Il me paroît très convenablement important que vous » connoissiez exactement la nature et l’employ des revenus
1 Cholet (Guy), trésorier de l’Hôtel de Ville de Bordeaux, nommé par délibération des jurats du 6 juillet 1741 ; il eut pour successeur, en 1775, Mathieu Touya.
» considérables d’une ville telle que celle-ci. S’ils étoient bien » administrés, non seulement ils suffiroient aux établissements » utiles qu’il seroit désirable d’y faire, mais ils seroient suscep- » tibles d’une grande augmentation, et, sur les notions que » l’Intendant seroit en état de vous donner, ils pourroient, au o besoin, être d’une grande ressource pour votre administration. » Au lieu de cela, sans qu’on en tire aucun avantage, ils o se dissipent, il n’y a aucun plan, aucune suite dans les » opérations, parce qu’il n’y en a aucune dans les idées, et la » Rente, quoique prodigieuse, suffit à peine à la dépense et » personne dans l’état actuel n’y peut mettre ordre. Je veux » croire, je suis même persuadé, que ce reproche est le seul » qu’il y ait à faire à cette administration, mais il ne doit pas » moins fixer vos regards, puisqu’il produit autant de mal que » pourroit faire l’infidélité.
» Je n’ay pas besoin, M., de vous renouveller mes instances » pour que le compte que j’ay l’honneur de vous rendre ne » sorte pas de vos mains, et ne soit uniquement que pour vous. » Vous m’avez permis de mettre sous vos yeux, dans la forme » particulière que je fais ici, les détails qui peuvent mériter » votre attention ; il étoit de mon devoir de vous faire connoître » ceux dont il s’agit. Vous serez en état de juger par la » vériffication que je suppose que vous vous porterez à ordonner, » s’il m’étoit permis de vous les laisser ignorer1.»
Voici la réponse de l’abbé Terray, accompagnée de la lettre ostensible que réclamait l’Intendant :
« J’ay reçu, Monsieur, votre lettre du i5 de ce mois; vous en » recevrez une en réponse, dont vous remplirez les dispositions » avec votre prudence ordinaire. Je vous enverray, d’ailleurs, » touts les ordres et prendray touts les moyens que vous jugerez » propres à remplir les bonnes vües que vous avez.
» Je suis, etc.
» L’abbé Terray. »
i Archives départementales de la Gironde: Fonds de l’Intendance série C, carton io65. Cette pièce, non signée, est la minute originale de la main de l’intendant Esmangart; elle est couverte de nombreuses ratures que nous n’avons pas reproduites, car elles ne changent en rien son caractère.
a M. Esmangart, intendant à Bordeaux.
» Monsieur,
» A Paris, ce 22 Xtae 1772.
» Le peu d’attention qui a été donnée, depuis plusieurs années, » aux recettes et dépenses des revenus des villes principales du » Royaume a été l’occasion du dérangement de leurs finances » dont on ne découvre le mauvais état que lorsqu elles ont n recours au Roy pour les secourir. C’est ce que j’éprouve et ce » que je voudrois prévenir.
» La ville de Bordeaux a des revenus abondants; j’en ignore » le montant; j’en connois encore moins l’emploi, et comme » on sollicite la confection de plusieurs constructions et éta- » blissemens qui seront aussi utiles à la ville de Bordeaux qu’ils » serviront à son embellissement, faites-vous rendre compte du » montant des revenus de ladite Ville et de l’emploi qui en est » fait. Faites-vous pareillement représenter les comptes des six » dernières années, tant en recettes qu’en dépenses, et notamment » la recette de l’année 1772 et les pièces au soutien de la dépense » de ladite année courante, qui sera bien près de finir lorsque 11 vous recevrez cette lettre. Vous voudrez bien ensuite fournir » vos observations sur l’emploi des revenus et sur les moyens de n les améliorer et me faire passer vos réflexions avec le tableau » des revenus et des dépenses.
» Je suis, etc. » Terray [. »
Le 28 décembre, l’Intendant fit part aux jurats des ordres qu’il venait de recevoir, en les priant de le mettre en mesure de satisfaire aux demandes du Ministre. A cette lettre était jointe une ordonnance ainsi conçue :
« Charles-François-Hyacinthe Esmangart, etc.
» Vu les ordres du Roi, à nous adressés par M. le Controlleur général ;
» 11 est ordonné au sieur Cholet, trésorier de la ville, de nous
1 La première lettre est entièrement autographe. Dans la seconde, la signature seule est de l’abbé Terray. ( Arch . dép. de la Gironde, série C, n" io65.)
remettre, à l’expiration de la présente année, un état de la recette par lui faite, pendant le cours d’icelle, des revenus de la Ville, ensemble les pièces justificatives des dépenses par lui acquittées sur les mandats des jurats ou autres, de quelque espèce qu’elles puissent être. Faisons, de la part de Sa Majesté, très expresses inhibitions et défenses au sieur Cholet de se désaisir des dites pièces en d’autres mains que les nôtres, et ce sous quelques prétextes que ce puisse être.
» Fait à Bordeaux, ce 28 novembre (sic) .
» Esmangart. »
Le trésorier Cholet, cet honnête fonctionnaire dont parlait l’Intendant, qui avait provoqué les ordres du Roy, signa le même jour le reçu de cette ordonnance et ne fit, naturellement, aucune difficulté de promettre la remise de l’état des recettes et des dépenses de la Ville en 1772. Mais cet empressement ne fut pas imité par les membres de la Jurade. On va voir dans leur réponse, signée, en leur nom, par le Clerc de ville, qu’ils opposaient à la demande de l’Intendant une fin de non recevoir habilement abritée sous l’autorité du Gouverneur : ce qui fit naître une situation très délicate entre Esmangart et Richelieu, au grand contentement des officiers municipaux.
« A Bordeaux, le 29 décembre 1772.
» Monsieur,
» La lettre que vous nous avez fait l’honneur de nous écrire au 11 sujet de la remise en vos mains des comptes du trésorier, dattée » du 28 novembre dernier, nous a été portée, hier matin, par un a de vos laquais, dans la chambre du Conseil de l’Hôtel de Ville, » ce qui nous fait croire que cette datte reculée est une erreur » de votre secrétaire, à moins qu’après l’avoir signée dans le » temps, vous n’ayes voulu ensuite différer de nous en faire » envoy.
» Nous nous empressons, Monsieur, de vous témoigner sur » cela toute notre bonne volonté; mais, nous ne sommes que les
» dépositaires et gardiens des formes de nostre administration, a sous l’autorité de M. le Gouverneur de la province, et nous a espérons que vous aprouverez vous même qu’avant de prendre » aucune détermination, nous ayons l’honneur de l’en prévenir.
» Nous sommes avec respect,
» Monsieur,
» Vos très humbles et très obéissants serviteurs.
» Les Maire, Lieutenant de maire et Jurats,
« gouverneurs de Bordeaux.