‹ Victor Louis, architecte du Théâtre de BordeauxChapitre 21 sur 86 · IV · texte numérisé non relu

IV

Le Secrétaire de la Ville...

fournira à cet effet un registre particulier, qui sera coté et paraphé, par premier et dernier, par ledit sieur Intendant et Commissaire départi; et le registre ainsi coté et paraphé, ledit Secrétaire le divisera en autant de parties qu’il reste à vendre d’emplacemens, et mettra en tête de chaque partie le numéro indicatif de chacun desdits emplacemens.

Ledit Secrétaire recevra les enchères en présence de l’un des Jurats; et à mesure qu’elles seront faites, il les portera sur le registre dans la partie qui contiendra l’emplacement et le numéro auxquels elles s'appliqueront,

Les enchères de chaque emplacement seront ouvertes pendant deux mois, à compter du jour de la publication du présent Arrêt; et ces deux mois expirés, l’adjudication en sera faite par ledit sieur Intendant et Commissaire départi, en l’Hôtel commun de ladite ville de Bordeaux, en présence des Maire et Jurats, sur une dernière criée, au plus offrant et dernier enchérisseur, et à l’extinction des feux.

Et attendu que lesdits terreins proviennent du domaine de Sa Majesté, que ses intérêts exigent que la vente en soit suivie par les Préposés à la conservation et régie dudit domaine, et les fonds en provenant employés de manière à assurer ses droits: ordonne Sa Majesté que lesdits fonds seront versés dans la caisse du Receveur général des domaines et bois de la Généralité de Bordeaux, pour être par lui payés sur les Ordonnances du sieur Intendant et Commissaire départi, qui enverra tous les mois, au sieur Contrôleur général des Finances, un état des Ordonnances qu’il aura délivrées sur le Receveur

Les enchères de chaque emplacement seront ouvertes pendant deux mois, à compter du jour de la publication du présent Arrêt ; et ces deux mois expirés, l’adjudication en sera faite par ledit sieur Intendant et Commissaire départi, en l'Hôtel de l’Intendance, en présence des Maire et Jurats, sur une dernière criée, au plus offrant et dernier enchérisseur, et à l’extinction des feux, aux jour et heure qui seront réglés entre ledit sieur Intendant et lesdits Officiers municipaux.

Et attendu que lesdits terreins proviennent du domaine de Sa Majesté, que ses intérêts exigent que la vente en soit suivie par les Officiers... dudit domaine, et les fonds en provenant employés de manière à assurer ses droits :

ordonne Sa Majesté que lesdits fonds seront versés dans la caisse du Receveur général des domaines et bois de la Généralité de Bordeaux, pour être par lui payés sur les Ordonnances du sieur Intendant et Commissaire départi, qui enverra tous les mois, au sieur Contrôleur général des Finances, un état des Ordonnances qu’il aura délivrées sur le Receveur général des domaines et bois, et dont il remettra le double, également tous les mois,

aux Officiers municipaux ; et seront lesdits fonds employés ainsi et dans l’ordre qui suit:

c’est à savoir; i° à solder ce qui reste dû des ouvrages faits à ladite Salle de Spectacle; 20 à payer ceux qui restent à faire; 3° enfin à remplacer cent soixante-six mille trente livres deux sols pris sur l’emprunt fait à Gênes, et à déposer au trésor de Sa Majesté les cent mille livres qui doivent Y être déposées pour sûreté de la rente de deux mille six cent livres, conformément auxdites Lettres-Patentes.

Sans avoir égard à l’arrêt du 2S Décembre 1773, que Sa Majesté révoque autant que besoin seroit, lesdits actionnaires des Spectacles de Bordeaux seront tenus, dans deux mois à compter de la signification du premier Arrêt, de faire procéder par devant ledit sieur Intendant et Commissaire départi, en présence desdits Maire et Jurats, à la liquidation de l’indemnité qu’ils prétendent leur être dite, à l’occasion de /’ entreprise par eux faite de construire un Vauxhall, sur laquelle indemnité seront imputés les loyers de la Salle actuelle échus et à échoir, depuis leditarrêt du 25 Décembre 1773 jusqu’au jour de la clôture du procès-verbal de liquidation faite

général des domaines et bois, et dont il remettra le double, également tous les mois, aux Officiers municipaux; et seront lesdits fonds employés ainsi et dans l’ordre qui suit:

c’est à savoir; 1° à solder ce qui reste dû des ouvrages faits à ladite Salle de Spectacle; 20 à payer ceux qui restent à faire; 3° enfin à remplacer cent soixante-six mille trente livres deux sols pris sur l’emprunt fait à Gênes, et à déposer au trésor de Sa Majesté les cent mille livres, conformément auxdites Lettres-Patentes.

Il sera remis sans frais par ledit Secrétaire de la Ville, deux copies certifiées véritables du procès-verbal de ladite adjudication; l’une audit Receveur général des domaines et bois, l’autre au Régisseur des domaines, à l’effet d’être par eux dressé un registre et papier terrier des emplacemens vendus, pour assurer le recouvrement des cens etlods et ventes à percevoir sur lesdits emplacemens. Enjoint Sa Majesté au sieur Intendant et Commissaire départi de tenir la main à l’exécution du présent Arrêt, qui sera inscrit sur les registres de l’Hôtel commun de ladite ville de Bordeaux, imprimé, publié

NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. ïij

et rapportée, être par Sa Majesté ordonné ce qu’il appartiendra; et, en attendant, continueront néanmoins lesdits actionnaires de jouir de la Salle actuelle, sauf à imputer aussi sur ce, ladite indemnité, les loyers qui échoiront depuis la liquidation jusqu’à ce que Sa Majesté y ait statué définitivement. Enjoint Sa Majesté au sieur Intendant et Commissaire départi de tenir la main à l’exécution du présent Arrêt, qui sera inscrit sur les registres de l’Hôtel commun de la ville de Bordeaux et signifié, de l’ordre exprès dudit Intendant et Commissaire départi, tant aux Maire et Jurats de la Ville qu’auxdits actionnaires , imprimé, publié et affiché partout où besoin sera.

Fait au Conseil d’État du Roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le sept Mars mil sept cent soixante-quinze.

Signé, Du Muy

LOUIS, PAR LA GRACE DE DlEU, Roi DE FRANCE ET DE NAVARRE A notre amé et féal Conseiller en nos Conseils, le sieur Intendant et Commissaire départi pour l’exécution de nos ordres dans la Généralité de Bordeaux, Salut. Vous mandons et, par ces présentes signées dé notre main, ordonnons de tenir la main à l’exécution de l’Arrêt ci-attaché sous le contre-scel de notre Chancellerie, ce jourd’hui rendu en notre Conseil d’Etat, Nous y étant, pour les causes y contenues; de ce faire vous donnons pouvoir, autorité et mandement spécial, commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire, pour l’exécution d’icelui, et de ce que vous ordonnerez en conséquence, tout exploit, sommation et autres actes de Justice que besoin sera, sans pour ce demander ni prendre d’autre permission, ni mandement: Car tel est notre plaisir. Donné à

et affiché partout où besoin sera.

Fait au Conseil d’Etat du Roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le sept Mars mil sept cent soixante-quinze.

Signé, du Muy.

Versailles le septième jour du mois de Mars, l’an de grâce mil sept cent soixante-quinze, et de notre règne le premier. Signé, LOUIS. Et plus bas. Par le Roi, de Félix dd Muy.

CHARLES-FRANÇOIS-HYACINTHE ESMANGART, Chevalier, Seigneur des Bordes, de Feynes, Pierrerue et autres lieux, Conseiller du Roi en ses Conseils, Maître des Requêtes ordinaire de son Hôtel , Intendant de Justice, Police et Finances en la Généralité de Bordeaux.

Vu le présent Arrêt, ensemble la Commission du Conseil et les ordres du Roi à nous adressés par M. le Contrôleur général, nous ordonnons que ledit Arrêt sera inscrit sur les registres de l’Hôtel commun de la ville de Bordeaux, et imprimé, publié et affiché partout où besoin sera. Fait à Paris, le dix-neuf Mars mil sept cent soixante-quinze. Signé, ESMANGART. Et plus bas, par Monseigneur, Duchesne.

A la lecture de cet arrêt et surtout à son affichage dans tous les carrefours de la ville, les jurats, froissés au plus haut point, s’empressèrent d’adresser au Contrôleur général, le ier avril 1775, une protestation très respectueuse dans les termes, mais écrite dans un style véritablement éloquent et sous l’inspiration d’une noblesse d’âme justement indignée. Après avoir exposé que leur premier devoir était la soumission aux ordres qu’ils avaient reçus, et que les soixante mille livres étaient, dans la caisse du trésorier de la ville, à la libre disposition du sieur Louis, ils demandaient à produire quelques représentations contre l’arrêt du 7 mars, le trouvant contraire à tout ce qui s’était pratiqué jusqu’alors et blessant ou détruisant tous les droits de la municipalité. ce De tous les édifices publics » qui ont été entrepris et achevés à Bordeaux, » disaient-ils, en quelque temps que ce soit, il n'y en » a pas un seul dont le commencement, les progrès et' » la fin n'ayent été conduits et dirigés par le concours

nouvelle salle DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 2‘39

s seul de l’ administration municipale. La construction » de la nouvelle Salle seroit le premier exemple » contraire, et tout s’oppose, soit par les faits, soit » par les conséquences, à une pareille violation des » usages et des règles.

» Quelle assurance en ce cas auroit cette Ville de n’être » pas emportée, malgré elle, à des dépenses peut-être » énormes, souvent ou presque toujours au-dessus de ses » forces, et dans des temps où elle ne pourrait même s’en » permettre que pour le seul service public et journalier, » dès que tous les ouvrages indistinctement et sans b aucune exception doivent être payés, aux termes de cet » arrêt, sur les ordonnances seules de M. l’Intendant?...

» Nous sommes certainement, Monseigneur, bien » loin de ne pas convenir que M. l’Intendant est fort » digne des espérances conçues de son intelligence et de » son fie, mais en lui rendant, comme nous devons, la » plus grande justice, cependant, de quelque manière qu’il » procède ou fasse procéder à cette fixation, tout ce qu’il » pourra faire ou imaginer en ce genre sera-t-il jamais » capable de remplir ni même de suppléer, même impar- » faitement, l’avantage qui résulte toujours et à coup sûr s des séances publiques dans les assemblées des notables, » soit par le concours des personnes, soit par la chaleur » des concurrences; et d’ailleurs, quand bien même il » pourrait faire et feroit réellement, pour ainsi dire, des » miracles, dès que pour les opérer il aura fait violence » aux règles connues et usitées en pareil cas par l’adminis- » tration,quede motifs d’inquiétude et même de malignité » n’en resteraient pas encore dans les esprits, malgré » tous les éloges qu’il auroit au contraire pu mériter.

» Quelle connoissance d’ailleurs pourra jamais en

» prendre le public, dès qu’il ne pourra y avoir aucune » comptabilité publique, et que ce sera précisément pour » la première fois que cette comptabilité aura été enlevée » aux citoyens et à la ville entière, et précisément » encore pour l’édifice ou le monument le plus considé- » rable qui ait encore été fait dans cette Ville même.

» Car nous, Monseigneur, en notre qualité, nous ne » pouvons rendre un compte régulier, ou même un » compte de quelque espèce qu’il soit, à la Ville » assemblée, ni des opérations, ni des marchés, ni des » payements qui auront été faits par M. l’Intendant, et » M. l’Intendant, de son côté, n’en rendra pas sûrement » compte lui-même dans l’assemblée des notables, en » présence des commissions du Parlement.

» Dès lors, le Parlement souffrira-t-il qu’en écartant » ainsi les usages et les règles ordinaires de l’adminis- » tration, on parvienne à soustraire à sa surveillance et » à son inspection tous les détails de la comptabilité qui » lui aurait été rapporté sans cela, en la personne de ses » commissaires, si on eût suivi les usages accoutumés.

» La construction de cette nouvelle Salle est un » ouvrage public de la Ville. L’argent de cette ville y a » été déjà employé; vous vene\ vous-même d'ordonner, » Monseigneur, qu’il en seroit encore employé de » nouveau du montant de l’emprunt de Gênes, quoi- » qu' uniquement fait et autorisé, par lettres-patentes » enregistrées, pour la construction de l’Hôtel de Ville.

» Enfin, cette meme Ville est encore tenue par lettres » patentes enregistrées du 4 septembre 1773, d’emprunter » une somme de 200,000 livres pour la construction de » cette Salle, obligée de payer 100,000 livres au Trésor » royal, et chaque année 2,5oo livres de rente annuelle

» à l’Etat-major du Château-Trompette, dont elle est » déjà entrée et continue d’entrer en payement par ï chaque six mois; dès lors, comment espérer que » la forme nouvelle et inusitée, par laquelle l’arrêt » rendu transporte à M. l’Intendant seul la puissance » et l’autorité exclusive de toutes les opérations de » cet édifice, puisse tranquillement faire éclipser la » comptabilité qui doit nécessairement en être faite à » la Ville assemblée, ce qui n’auroit cependant pas lieu.

» Il est peut-être encore tems, Monseigneur, de » prévenir tout ce qu’on peut d’avance présager du zèle » du Parlement, au sujet de cette interversion des règles, » et nous aurons au moins rempli notre devoir en » mettant sous vos yeux les représentations que nous » avons l’honneur de vous en faire 1 . »

Il semblait, d’après les premiers paragraphes de cette lettre, que les 60,000 livres allaient être mises de suite à la disposition de M. Blanchet de La Sablière 2, ou de son commis, pour faire face au paiement des ouvriers, en attendant la vente des terrains. Mais il était écrit que soit par la pénurie des ressources, soit par l’opposition systématique des jurats, à chaque étape du chantier de la Salle de spectacle, à chaque quinzaine des ouvriers, les mêmes embarras se reproduiraient.

1 Cette protestation est signée du secrétaire de la Ville : Chavaille, mais au nom des maire, lieutenant de maire et jurats gouverneurs de Bordeaux. Pierre Chavaille, écuyer, clerc et secrétaire de la Ville, était entré en cette qualité en 1751 ; on doit le regarder comme l’un des plus ardents adversaires des intendants.

Le document ci-dessus a été déjà publié par M. Gaullieur L’Hardy, et très sommairement indiqué par M. Detcheverry.

2 Receveur général des domaines et bois de la généralité de Bordeaux. Il avait pour commis principal et fondé de pouvoirs, en son absence, M. Genevoix, dont il sera souvent question dans les démêlés que nous allons rapporter.

Esmangart était alors en tournée d’inspection dans l’Agenais, puis dans le Condomois, ravagés par une violente épizootie; c’est de là qu’il adressa la dépêche suivante au Corps de Ville :

« Agen, 2 avril 1775.

» Mrs les Maire et Jurats de Bordeaux,

» J’attends, Mrs, d’être instruit des mesures que vous aurez » bien voulu prendre pour l’exécution de l’arrêt du Conseil que » je vous ay addressé le 19 du mois dernier, relativement à la » continuation des travaux de la Salle de spectacle, et le registre » que je vous ay prié de m’adresser et qui est destiné à la réception » des enchères pour les emplacements à vendre. Je vous prie » d’accélérer le tout le plus qu’il vous sera possible. Il est inté- » ressant de profiter du retour de la belle saison pour presser la «confection de ces travaux, et ce sont les intentions de M. le » Controlleur général, auxquelles je suis persuadé que vous vous » empresserez de concourir en tout ce qui peut dépendre de » vous.

» J’écris à votre trésorier pour qu’il remette, conformément » aux ordres de ce ministre, une somme de 60,000 livres entre » les mains du Receveur général des domaines et bois. L’employ » en sera fait sur mes ordonnances, dont je vous donnerai connais- » sance à fur et à mesure de l’avancement des ouvrages. Aussitôt » qu’il y aura des emplacements vendus je ferai rétablir cette » somme entre les mains du trésorier auquel, de votre côté, vous « aurez sans doute déjà donné tous les ordres nécessaires.

» Je suis, etc.

» Esmangart. b

Le même jour, effectivement, le trésorier municipal était prévenu qu’il devait tenir à la disposition de M. Blanchet, ou de son fondé de pouvoirs, une somme de 60,000 livres, dont on lui donnerait « quittance valable ». Le 6 avril le trésorier répondait à l’Intendant : «. Sopeç, je vous prie, bien persuadé de V exactitude que je mettrai à faire ce paiement, » tandis qu’à la même

heure, Louis, prévenu de ce qui se passait en Jurade, lui écrivait de son côté :

«Monsieur,

» Je ne puis me dispenser de vous dire que je crain » de me trouver dans le plus grand embarras, au sujet » de la paye des ouvriers qui travaillent à la continuation » de la Salle de spectacle. Je sçais que Messieurs les Jurats » ne déposeront pas l’argent qui leur a été ordonné de » délivrer; en conséquence, je me trouverai sans » ressources pour satisfaire aux dépenses qui se seront » faites dans la quinzaine; je vous prie d’ordonner, » Monsieur, pour que je ne sois pas inquietté. J’ai » entré dans vos vues, en ne mettant que très peu » d’ouvriers.

» Le res de chaussée de votre hôtel est prêt à être » habité; j’ai fait frotter partout, et j’ose vous assurer » que d’ici à quinze jours, le premier étage pourra être » meublé I.

» J’ay l’honneur de vous demander encore une grâce, » c’est d’empêcher que les deux appareilleurs que j’ay » fait venir de Paris2 ne tirent à la milice; il seroit bien » cruel pour eux, et pour moi encor davantage, qu’ils » vinsent à être miliciens. C’est un reproche qu’ils j) auroient à me faire pour la vie; je vous'suplie donc, » Monsieur, d’avoir égard à ma requête.

» Je suis, etc.

» V. Louis. »

• Il s’agit ici de travaux de rappropriation exécutés à l’hôtel de l’Intendance.

2 Ces deux, appareilleurs étaient les frères Durand : Alexandre et Gabriel, dont il est question page 1 65.

L’Intendant Esmangart à Louis.

« Condom, le 9 avril.

» Ce que vous me mandés, M., par votre dernière, ne s’accorde » pas avec ce que le trésorier de la Ville vient de me répondre, » d’après les ordres que je lui ay fait passer pour qu’il remit les » 60,000 livres réglées par M. le Controlleur général, entre les » mains du Receveur des domaines et bois. Le sieur Touya me » mande précisément qu’il luy comptera cette somme dès qu’il » se présentera, et il doit s’être présenté, car je lui en ay donné » l’ordre en même temps. Je compte donc que cette somme est » actuellement entre ses mains.

» En conséquence, je fais passer à M. Duchesne un ordre pour » que M. Blanchet paye, d’après votre certificat d’avancement, à » la personne que vous m’avés proposée pour recevoir les fonds... » S’il étoit arrivé, ce que je ne puis imaginer, que le trésorier de » la Ville n’eut pas encore remis les 60,000 livres à M. Blanchet, » les ouvriers que vous avez employés n’en seraient pas moins » payés; je donne, dans ce cas, quoique je le regarde comme b impossible, les ordres nécessaires à M. Duchesne; avec des b personnages tels que ceux que vous connoissés, il faut tout » prévoir. Mais, si la chose étoit arrivée, je vous recommande » d’informer M. le Controlleur général et M. Delacroix de ce qui b se sera passé et de m’en rendre compte exactement, pour que » je ne laisse rien ignorer au Ministre. Vous voudrés bien régler b toujours les choses de manière à faire très peu de dépense b jusqu’à ce qu’il y ait des terreins vendus. Je vous remercie des b soins que vous prenez pour ma maison... Vos appareilleurs b peuvent être tranquilles; j’ai obtenu du Ministre la permission b d’exempter la ville de Bordeaux du tirage de la milice, et de la b remplacer par une contribution volontaire. »

(Minute autographe.)

Le même jour, Esmangart tenait le chef de bureau du Contrôleur général au courant de tout ce qui se passait.

« J’ai tout lieu de penser, Monsieur, lui disait-il, que » les officiers municipaux de Bordeaux, dont vous con-

» naissez la composition et l’insubordination, font tout ce » qu’ils peuvent pour se soustraire à l’exécution de l’arrêt » du Conseil du 7 mars dernier. Je leur ai adressé cet » arrêt le 19 et je leur ai écrit la lettre la plus honnête » dont je joins ici copie; croiriez-vous qu’ils poussent les » choses jusqu’à ne pas répondre ? Us ne s’en sont pas » tenus là; ils ne m’ont point adressé le registre que je » leur avois demandé et que je dois parapher conformé- » ment à cet arrêt. Je sais qu’ils ne se disposent nullement » à faire mettre des affiches pour la vente des terreins, ni » à commettre un secrétaire pour recevoir les enchères. » Enfin, Monsieur, vous pouvez être assuré qu’ils feront » tout au monde pour croiser les vues deM. leControlleur ù général, si ce ministre n’a- la bonté de prendre, sans » délai, un parti tranchant et très décidé. Vous vous » rappelez ce qu’il leur a mandé relativement à la somme » de 60,000 livres qu’ils doivent tenir à ma disposition. d Vous verrez, par leur délibération ci-jointe, comme ses » ordres ont été exécutés. Ils ont offert au sieur Louis de s lui remettre ces 60,000 livres sous sa quittance; ce » sont réellement des cervelles à l’envers. Je leur ai » mandé de faire payer cette somme au Receveur général » des domaines; je ne sais pas encore s’ils l’ont fait, » mais j’en doute. Cependant le sieur Louis a remis, par » mon ordre, un certain nombre d’ouvriers au chantier » pour favoriser la vente des terreins. Si la somme de a 60,000 livres n’est pas remise à ma disposition, je vais » me trouver embarrassé pour le payement journalier des » ouvriers. Je vais donner des ordres pour y pourvoir, s> dans ce cas, sur d’autres fonds, provisoirement et à » charge de remplacement, et j’aurai l’honneur de vous » faire part de tout ce qui se passera.

» Je ne doute pas que ces officiers municipaux n’adres- » sent des mémoires sans fin à M. le Controlleur général; » je vous prie toujours, Monsieur, de vouloir bien m’en » donner communication; ils ont à leur tête un homme » très borné et très turbulent qui voudrait tout conduire » et qui est incapable de la moindre chose.

» Au reste, vous jugerez aisément, par ce début, qu’à » moins que M. le Controlleur général ne me confie en » entier les détails de toute cette affaire, sans le concert » des officiers municipaux, il sera impossible que je m’en » mêle; il me convient peu d’être dans le cas de batailler » avec eux, à chaque pas, et la vente des terreins rencon- » treroit de leur part des obstacles continuels ; je vous » parle, Monsieur, avec la franchise que j’ai dans toutes » les affaires.

» Vous connoissez les arrangements faits, par rapport » à la concession faite de la Salle aux actionnaires » pendant trente ans. Il seroit bien nécessaire que vous » terminassiez promptement cet objet, comme M. le » Controlleur général le désiroit. Je suis sûr de tirer le » plus grand parti des accessoires qui font partie de cette » ridicule concession, si elle est révoquée. »

Cette lettre venait d’être expédiée par l’Intendant lorsqu’il reçut de Bordeaux celle du fondé de pouvoirs de M. Blanchet de La Sablière.

» Monseigneur,

« Bordeaux, 10 avril 1775.

» En l’absence de M. Blanchet, je me suis présenté au trésorier » de la Ville pour qu’il me comptât, en conformité des ordres de » Votre Grandeur, les soixante mille livres dont il est fait mention » dans la lettre que vous avez fait l’honneur d’écrire à M. Blanchet,

» datée d’Agen, du 2 du courant; n’ayant pu rencontrer le sr Touya » dans son bureau, le jour que je me présentai, je lui écrivis à ce » sujet; il vient de me faire la réponse que je prends la liberté » de joindre ici1; il demande un mandement de Mrs les Jurats » qui soit visé par vous, Monseigneur, au dos duquel je mettrai » ma quittance; je n’ai pas voulu demander ce mandement sans j) avoir pris vos ordres particuliers et sans savoir si je dois mettre » au dos de ce mandement la quittance littérale telle qu’elle est » dans le projet joint à la lettre de Votre Grandeur adressée à » M. Blanchet.

» Je suis, etc. » Genevoix. »

L’Intendant répondait de Condom, le i3 avril 1775 :

«Quoique le sr Touya, M., ait pu et du, peut-être, vous » payer sans délay la somme de 60,000 liv. que je lui avois » ordonné de vous remettre, d’après les ordres précis de M. le » Controlleur général, je ne vois point d’inconvénient à suivre la » forme qu’il vous a proposée dans la lettre que vous m’avez fait » passer et que je vous renvoyé. En conséquence, à sa réception, » vous aurez soin de vous présenter à l’Hôtel de Ville, de ma part, » et de prier M™ les Jurats de vous expédier, comme fondé de » la procuration de M. Blanchet, le mandat de la somme de » 60,000 liv. que M. le Controlleur général leur a ordonné, par «sa lettre du 18 du mois dernier, de tenir à ma disposition. Je » ne doute pas qu’ils ne vous délivrent ce mandat aussitôt. Vous » me l’envoyerez par le courrier de lundy pour que je le vise, et » je vous l’envoyerez aussitôt pour vous mettre en état d’en » toucher le montant. Je réglerai ensuite l’emploi de cette » somme, conformément aux ordres qui m’ont été donnés par le » Ministre. S’il arrivoit, ce que je ne pense pas, que Mrs les Jurats

1 « Bordeaux, 9 avril 1775.

» J’ay reçu la lettre que vous m’avés fait l’honneur de m’écrire... au » sujet de la somme de 60,000 liv. que vous avés ordre de recevoir de » moi, et M. l’Intendant m’a fait l’honneur de m’en prévenir et j ai eu » celui de lui répondre, le 6 courant, que cette somme est prête, et que «lorsque vous vous présenterés pour la recevoir je vous la compterai, » selon ses désirs, sur votre quittance au dos d’un mandement de » MM. les jurats, visé par M. l’Intendant.

» Vous pouvés, M., me le faire présenter quand il vous plaira; je le » payerai sur le champ. J’ai, etc... » Touya.»

» ne vous expédiassent pas ce mandat, vous leur diray que je » vous ay donné ordre d’en rendre compte sans délay à M. le » Controlleur général. En conséquence, vous luy en écririez par » le courrier même de samedy. Je connois les intentions de ce » Ministre sur cette affaire. Vous m’informerez de ce qui se sera » passé à ce sujet. »

Pendant qu’Esmangart rédigeait ses instructions au secrétaire du receveur des domaines, Turgot l’instruisait des plaintes des jurats et de la manière dont il les avait accueillies.

« Paris, i3 avril 1775.

» Je vous envoyé la copie d’une lettre qui vient de m’être » écrite par les officiers municipaux de Bordeaux, par laquelle » vous verrés qu’ils se plaignent de l’influence que l’arrêt du » 7 mars dernier vous donne sur la construction de la nouvelle » Salle de spectacle. J’y joins copie de la réponse que je leur » fais, dans laquelle vous verrés que les motifs de l’arrêt sont » clairement développés; et je pense, d’après cela, que les officiers » municipaux n’apporteront aucun obstacle à son exécution.

» Je suis, etc. «Turgot.»

(La signature seule est autographe.)

Dans sa réponse aux jurats, le Contrôleur général s’exprimait ainsi 1 :

«Vous paraisses croire que, d’après cet arrêt, vous » n’avés plus aucun droit d’ordonner ou de payer les » travaux publics qui pourraient être nécessaires à votre » ville. Vous supposés que tous ces ouvrages, indistincy> tement, devront être ordonnés et payés par M. l'Inten-

1 II est curieux d’opposer aux vigoureuses représentations des officiers municipaux cette réponse si calme de Turgot. Le raisonnement du Ministre reposait sur ce point de fait: Le Théâtre se construit sur le terrain du Roi, ce que les jurats déniaient, en disant que ce terrain avait été pris à la Ville pour l’agrandissement du Château-Trompette, et que la concession de 1773 n’était, après tout, qu’une restitution.

j> dant; lui seul, suivant vous, est chargé de fixer » arbitrairement ces sortes de dépenses, et l’administra- » tion municipale ne doit plus y avoir aucune influence.

» Je ne puis m’empêcher de vous témoigner ma » surprise de l’interprétation que vous donnés aux dispo- » sitions de cet arrêt, interprétation tout à fait contraire » au sens qu’elles présentent. Il n’y est question, en effet, » que d’un seul édifice public, de la nouvelle Salle de » spectacle, et je ne conçois pas comment vous avés pu » y voir qu’il concernoit tous les ouvrages publics indis- » tinctement. Toutes les fois qu’il s’agira d'édifices sur » lesquels le Roy n’aura aucun droit direct, qui seront » construits sur le terrein de la Ville et avec les deniers » provenant de ses revenus, qu’aucune circonstance )) particulière n’exigera que l’on s’écarte de la route » ordinaire, je serai bien éloigné de proposer au Roy » aucun arrêt qui substitue de nouvelles formes aux )) règles prescrites pour la construction et le payement » des travaux publics qui sont à la charge du Corps » municipal.

» Mais ce n’est point ici le cas où vous vous trouvés; » il est question d’un édifice construit sur le terrein )) du Roy, et pour raison duquel Sa Majesté est créancière » de la ville de Bordeaux. C’est avec les deniers qui d proviendront de la vente de fonds qui appartenoient au » Roy que les dépenses de cet édifice doivent être payées. » Le Roy avoit donc un intérêt direct à ce que les » terreins concédés à la ville de Bordeaux fussent » vendus au meilleur prix possible, attendu que ce » moyen seul pouvoit assurer la construction de la Salle » et par conséquent les droits du Roy. Il n’étoit pas moins » intéressé à veiller à l’emploi des deniers. Il ne pouvoit

» remplir ce double objet que de la manière dont il l’a » fait par l’arrêt du 7 mars. Il ne pouvoit charger de » veiller aux enchères des terreins que le magistrat chargé » de l’exécution de ses ordres; et quant aux fonds en » provenant, d’après les principes suivis en matière de » biens domaniaux, ces fonds dévoient nécessairement » être versés dans la caisse du receveur des domaines ; et » une fois versés dans cette caisse, le receveur ne pouvoit » les en faire sortir sur vos ordonnances. Il ne connoit » et ne doit connoître, pour les deniers qui lui sont confiés, » que le magistrat auquel il est immédiatement subor- » donné. Il étoit donc indispensable d’ordonner que les » sommes qui seroient payées aux entrepreneurs de la » Salle de spectacle, avec les deniers provenant de la » vente des terreins, seroient délivrées par le Receveur » des domaines sur les ordonnances de M. l’Intendant.

» Tel est, Messieurs, le motif de l’arrêt contre lequel » vous réclamés, et vous n’auriez pas dû en douter, a puisque ce motif est littéralement exprimé dans l’ar- » ticle vu. Le Roy et son Conseil ont pensé que s’agissant a d’un fonds domanial, à la vérité vendu à la Ville, mais » sur lequel le Roy a une hypothèque spéciale, il étoit » nécessaire que M. l’Intendant veillât à la conservation » des droits de Sa Majesté. En cela, le Conseil ne s’est » point écarté des règles ordinaires; il s’y est au contraire » exactement renfermé. Il auroit pu même, en se confor- » mant plus rigoureusement à ces règles , donner à » M. l’Intendant un pouvoir exclusif; mais il a cru » devoir à votre zèle pour le bien de votre Ville, de vous » faire concourir, avec M. l’Intendant, à la conduite » d’un édifice qui vous intéresse ainsi que tous vos » concitoyens,

» D’après cela, je ne vois pas que l’arrêt du 7 mars » introduise une nouveauté dans l’administration muni- » cipale et qu’il vous dépouille, comme vous le prétendez, » des droits qui vous sont attribués par les lettres-patentes » de 1767. Je ne vois pas non plus quel désordre il » pourrait mettre dans la comptabilité. Cette comptabilité » est réglée d’une manière bien claire, par l’article vu de » l’arrêt, pour le cas où les dépenses seront payées des » deniers provenant de la vente des terrains, et qui sorti- » ront de la caisse du receveur des domaines; et si le i> produit de ces terreins ne suffisait pas pour fournir » à toutes ces dépenses, et que vous fussiez obligés d’en » acquitter une partie avec les deniers de la Ville pris » dans la caisse de son trésorier, alors ces derniers » seroient payés sur vos ordonnances , et il en seroit y> compté suivant votre usage ordinaire.

» J’espère donc, Messieurs, que vous ne ferez aucune » difficulté d’exécuter un arrêt qui étoit indispensable » pour le cas particulier où il a été rendu et qui laisse » subsister vos droits dans toute leur intégrité.

» Vous me marqués que vous joignés à votre lettre » une expédition de la délibération par laquelle vous avez » destiné 60,000 livres provenant de l’emprunt de Gênes » au payement des premiers ouvrages qui seront faits à » la Salle de spectacle, à la charge de les remplacer avec » les premiers deniers qui proviendront de la vente des » terreins; je n’ay point trouvé cette expédition jointe à » votre lettre; je vous prie de me l’envoyer.

y> Je suis, etc. »

Pendant que Turgot cherchait à rassurer les officiers municipaux, Louis instruisait l’Intendant de leur oppo-

sition persistante et lui faisait connaître les dépenses du chantier :

a Bordeaux, ce i5 avril 1775.

» M. Du Chesne m’a fait parvenir la lettre que vous » m’avez fait l’honneur de m’écrire de Condom, du » 9 du présent; j’avois raison de croire que MM. les » Jurats ne rempliraient pas les intentions de Monsieur le » Controlleur général, car les 60,000 livres ne sont pas » encore déposées. Mais, grâce à votre prévoyance, » Monsieur, je n’ai pas éprouvé d’embarras ny de retard 9 pour la paye des ouvriers qui travaillent à la Salle de » spectacle. M. Du Chesne m’a fait dire qu’il donneroit » une ordonnance, et a fait toucher effectivement, le » 1 1 du même mois, à un homme que j’ai commis à cet » effet et dont je réponds à tous égards 1 , une somme » de trois mille livres qui sera plus que suffisante pour » payer les dépenses de cette quinzaine, puisque, par les » rolles que je viens de dresser, ils ne se montent, » savoir : celui de maçonnerie à la somme de i58q liv. » 1 s. 10 d. et celui de charpente à celle de 52 liv. 16 s.; » les deux ensemble forment un total de 1 636 liv. 17 s. » 10 d.2; en conséquence, le surplus restera pour l’autre » quinzaine et fournira aux dépenses journalières pres- » qu’inévitables dans ces travaux. Je sens bien qu’un » entrepreneur à la tête de cet atelier m’éviteroit » beaucoup de travail, mais dans la position où est cet » atelier, n’y ayant aucun mur d’arasé, beaucoup de » pierres taillées, d’autres à moitié taillées, il ne serait

1 Cet homme, dont Louis répondait, devait être André Durand.

2 L’examen de ces deux rôles confirme la justesse de ces chiffres ; on Voit par là que la reprise des travaux se fit avec un grand ménagement.

nouvelle salle de spectacle DE BORDEAUX. 253

» pas possible d’allouer à un entrepreneur son travail -, » au contraire, en suivant la marche que je tiendrai » jusqu’à l’arasement général dudit édifice, je ne pourrai d pas être trompé, et j’y gagnerai beaucoup, puisque je » bénéficierai du gain de l’entrepreneur, et je vous » démontrerai, Monsieur, de combien sera cet avantage, » car, s’il était possible de suivre cette marche, je suis bien » sûr d’un tiers de gain, mais cela me donnerait un » travail trop considérable et je n’y résisterois pas. Pour j) vous en donner la preuve, Monsieur, je vous envoie les » rolles de la quinzaine, et tous les quinze jours vous en » aurez un pareil; en conséquence, tous les quinze jours » vous connoîtrez la position de l’atelier et sa dépense. » Il y a un pareil rôle déposé au bureau avec toutes les » quittances des marchands fournisseurs, et je garde chez » moi toutes les minuttes pour plus grande précaution. » J’ai fait signer les ouvriers appareilleurs et piqueurs et » le contrôleur, qui est M. Bonfin. J’ai encore à vous » représenter, Monsieur, que je n’ai point voulu employer » M. Lhote, qu’on avoit mis jadis inspecteur à 1800 livres. » Je pense qu’on pourrait épargner cette dépense; j’attends » vos ordres à cet effet, car il me tourmente beaucoup ; » je lui ai dit de présenter sa requête ; c’est un protégé » de M. de Gascq 1 . Mais je sens que c'est entrer dans » vos vues que d’économiser et les frais de bureaux » de cet attelier sont considérables. M. Bonfin a » 3,200 livres, je ne sais pourquoi, car deux mille d livres seroient suffisants; le dessinateur Dufart a neuf » cents livres et un commis à 800 livres; je pense qu’il

1 Antoine-Alexandre de Gascq, qui, pendant l’exil de Le Berthon (de 1771 à 1774) avait rempli les fonctions de premier président du Parlement de Bordeaux.

VICTOR Lours.

» se contenteroit de ces appointemens. Je n’avois pas » osé, sans vous en prévenir, Monsieur, écrire à M. le » Controlleur général, mais puisque c’est votre inten- » tion, je lui écris par ce courrier, ainsi qu’à M. De La y> Croix, tout ce qui s’est passé au sujet des ordres » du Ministre. Ces Messieurs persistent toujours à ne » vouloir pas entrer dans les vues de Monsieur le » Controlleur général.

y> J’ai cherché à entrer dans vos intentions en ne » fesant que très peu de dépenses, mais nous allons bien » lentement ; ne pourrai-je pas porter les quinzaines à » sept ou huit mille livres ?

» Je ne quitte que très peu les ouvrages de l'Inten- » dance; je vous donne ma parole que tout peut être » meublé à la fin de ce mois.

s> Je vois souvent Monsieur le Premier Président (Le » Berthon) ; il m’accable d’amitié; si je passe plusieurs » jours sans le voir, il me fait les plus grands reproches; » il me paraît très occupé à faire supprimer les prisons » des nouvelles Cours 1 ; il m’a même dit qu’il vous avoit » prié de suspendre ces travaux ; il seroit bien à propos » que vous puissiez avoir une conversation avec lui; » c’est un galant homme qui entrera, Monsieur, dans » toutes vos vües.

» J’ay l’arrêté des dépences qui se sont faites jusqu’à » présent pour la Salle de spectacle, signé par Mrs les » officiers municipaux, mais je n’ose pas vous prier de » me faire solder ces anciennes dépenses; je craindrois » de vous importuner. Cependant vous m’obligeriez

1 A. l’ancien collège de la Magdeleine, rue du Mi rail, et qui étaient voisines de l’hôtel du premier président, hôtel qui est aujourd’hui le Mont-de-Piété.

» beaucoup si vous pouviez le faire; ma reconnoissance y> sera aussi étendue que le respect avec lequel je suis, » Monsieur, etc.

» V. Louis. »

Louis, par les détails qu’il vient de donner sur la reprise des travaux, prouve qu’il voulait procéder avec une extrême prudence jusqu’à la vente des terrains, et fait un tableau général de l’état du chantier; seulement il est pénible de voir que ses idées d’économie sur les frais de bureau étaient inspirées par des sentiments peu dignes de lui. Le refus d’employer son confrère Lhote, ses réductions sur les appointements de Bonfin et de Dufart, n’avaient réellement pour but que d’éloigner un artiste qui eut l’honneur d’être traité plusieurs fois en rival, et d’amoindrir la situation de l’architecte de la Ville, comme celle du jeune Dufart, pour mieux disposer l’Intendant au payement des anciennes dépenses, dans lesquelles il ne s’oubliait point.

Ces menus faits sont utiles à souligner, car ils expliquent pourquoi tant de récriminations s’élevèrent contre lui, de la part des architectes ou des entrepreneurs bordelais. A propos de ces derniers, Louis se préoccupait cependant de répartir les travaux entre eux et les ouvriers venus de Paris. Enfin, par la correspondance qu’on vient de lire, il est bien établi que les officiers municipaux étaient en rupture complète avec l’artiste; que ce dernier ne voulait plus recevoir d’ordre des jurats, leur refusait toute ingérence dans les affaires du Théâtre, même celle de lui fournir directement de l’argent. Sa lettre du 17 avril, à l’Intendant, nous le démontre d’une manière positive,

« A Bordeaux, 17 avril 177b.

» Monsieur,

» C’est à tort que les menuisiers se plaignent qu’on » ne les ait pas employés à la nouvelle Salle de spectacle. » J’ai fait mon possible pour leur procurer l’ouvrage de » leur ministère, mais, par des raisons d’autorité, j’ai » donné des mesures à un menuisier envoyé de Paris1. » J’ai eu l’honneur de vous parler, dans le temps, de ce » qui s’est passé à cet effet. Quant à ce qui reste à faire, » je vous avoue que je marchanderai le plus que je » pourrai à des compagnons que le menuisier de Paris » a laissé et qui sont de fort habiles gens. J’ai deux. » avantages : d’être entendu et d’avoir fait bon marché. » Cependant tout ce que je pourrai donner à l’entreprise » sera proposé aux maîtres du pays. J’entrerois, Mon- » sieur, dans vos vues de bienfaisance. J'ai eu avant-hier » une députation de MM. les jurats qui m’ont proposé » de me payer les honoraires qu’ils m’avoient retenus; » j’ai refusé constamment, en leur disant que je ne » pouvois rien accepter d’eux; j’ai bien senti qu’ils )) craignoient que je ne manquasse d’argent pour faire la » paye, mais je les ai rassuré en leur disant que je ne » manquois pas de fonds. J’ai cru m’apercevoir que » M. le Premier Président étoit consulté par la Ville » sur le refus des 60,000 livres ordonnée par M. le

1 II se nommait Viguier. Il avait amené avec lui six compagnons qui exécutèrent divers travaux à l’entreprise, entre autres : les colonnes, la coupole de la salle, les corniches et les balustrades des loges. Voici les noms de ces six compagnons que Louis appelle, dans sa lettre, de fort habiles gens : Houbriet, Lasserre , Lacommère , Templier, Gay et Barbier; leur dernière quittance se trouve annexée au 55e rôle. ( Arch . de ilnteud., série C, n° 1209.)

NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. ‘ib'J

» Controlleur général; je ne puis même vous dissimuler » qu’il pense que l’arrêt du Conseil ne peut détruire les » lettres-patentes du mois de septembre 1773...

» J’ai l’honneur, etc.

t> V. Louis. »

Pendant que les Jurats insistaient pour faire accepter à Louis des fonds destinés aux premières dépenses de la reprise des travaux, ils accueillaient avec une raideur dédaigneuse le représentant du Receveur des domaines.

Voici comment M. Genevoix, dans une lettre à l’Intendant, rend compte de la réception qui lui fut faite à l’Hôtel de Ville, le i3 avril 1775 :

« MM. les Jurats n’étant point encore réunis, je » m’adressois à M. Mestivier et le préparai à la demande » que j’avois ordre de faire de votre part. Il me répondit: » qu’ils navoient point d’argent à compter au Receveur » général ; qu’il ne donneroit pas son seing; qu’au reste » je pouvais me présenter à V Assemblée à on\e heures ; » je m’y rendis effectivement à cette heure, mais on ne » me fit entrer qu’à midi et demi. Je dis à ces MM. » que j’avois l’honneur de me présenter à eux par vos » ordres et que je les priois de vouloir bien me faire d expédier un mandement de 60,000 livres sur leur » trésorier, somme dont M. le Controlleur général avoit » ordonné le versement. M. le Lieutenant de Maire me » répondit : qu’ils avoient une forme de compter usitée » de tous les tems; que celle que nous proposions ne 3 pouvoit leur convenir ; que vous avie\ sans doute vos » raisons pour la faire adopter; que la somme deman- » dée étoit prête... mais que ce ne seroit qu’à l’entre-

VICTOR Lours.

-» preneur, sur ses simples récépissés, quelle seroit y> comptée.

» Je représentais à ces MM. que leur trésorier mécon- » noissoit donc leur forme de compter et les usages, ou » qu’il avoit eu le dessein de m’induire en erreur, puisque » par sa lettre, dont je fs lecture, il me marquoit expres- » sèment qu’il était prêt à compter la somme. M. le » Lieutenant de Maire me répondit : que le trésorier se » trompoit. Je me retirai. Voilà Monseigneur ce qui » s’est passé. »

Ne dirait-on pas, après le récit de cette froide et sévère réception, que le fondé de pouvoirs du Receveur des domaines avait dû s’incliner devant la majesté des doges de Venise ? Mais aussi, quelle ne dut pas être l’humiliation des Jurats, lorsqu’ils reçurent de Turgot ce monitoire gouvernemental.

«Versailles, le 22 avril 1775 1.

» Messieurs,

» Depuis la lettre que je vous ai écrite le 1 3 du courant, » M. l’Intendant m’a envoyé une copie de votre délibé- » ration du 3i mars dernier, au sujet des 60,000 livres » que je vous avois marqué de prendre sur l’emprunt b de Gênes pour fournir aux premières dépenses de la b nouvelle Salle de spectacle, à la charge de vous remb bourser de cette somme sur les produits de la vente b des terreins.

b Je vois, par cette délibération, que vous avez pro-

1 Cette lettre a été publiée, sauf un paragraphe, par M. Delcheverry, p. 78. Nous la transcrivons en entier, d’après une copie qui se trouve dans le Fonds de l’Intendance , (Archives départ, de la Gironde.)

NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 25g

» posé au sr Louis de lui remettre cette somme en totalité )) ou en partie, sur ses récépissés, ou, enfin, en la forme » pratiquée jusqu’à présent.

d II me semble, Messieurs, qu’il ne peut pas y avoir » d’alternative à cet égard. Les 60,000 livres en question » doivent rester dans la caisse de votre trésorier. A » mesure que les travaux avanceront, le sr Louis arrêtera T> les mémoires des entrepreneurs et ouvriers, et, sur ces » mémoires, vous délivrerez des ordonnances qui seront » visées par M. l’Intendant, et ensuite acquittées par » votre trésorier. Cette forme aura lieu jusqu’à concur- » rence des 60,000 livres que vous avancés; et si, lorsque » ces 60,000 livres seront employées, le Receveur des » domaines a dans sa caisse des sommes provenantes de » vente des terreins suffisantes pour remplacer l’avance » faite par l’emprunt de Gênes et fournies aux dépenses » de la Salle de spectacle, alors les entrepreneurs et d ouvriers seront payés par ce Receveur, sur les seules » ordonnances de M. l’Intendant et dans la forme pres- » crite par l’arrêt du 7 mars dernier.

» Par ma lettre du 1 3 du courant, je vous ai expliqué » suffisamment les raisons de cette différence dans la » forme des payements. Je crois qu’il est inutile que j’y » insiste davantage.

» Au reste, Messieurs, je ne puis vous dissimuler mon » mécontentement de la mauvaise volonté que vous » mettes dans tout ce que le Roy et son Conseil croyent » devoir faire pour le bien de l’ administration qui » vous est confiée. Je vois que vous ne vous disposez » nullement à exécuter l’arrêt du 7 mars dernier. On » m’assure que vous n’avez point encore fait mettre » d’affiches pour la vente des terreins ; que vous n’avez

» point fait parapher par M. l’Intendant le registre sur » lequel les enchères doivent être écrites; enfin que vous » n’avez encore rien fait de ce qui est ordonné par l’arrêt » du 7 mars.

» Je dois vous prévenir que si vous continués à vous » conduire d’une manière aussi peu conforme aux véri- » tables intérêts de la ville de Bordeaux, je ne pourrai » me dispenser d’en rendre compte au Roy et de lui » proposer de remettre entièrement à M. l’Intendant la » direction de la Salle de spectacle, de lui attribuer le pou- » voir d’en ordonner les travaux, de les payer et de vendre » les terreins sans votre participation. Je vous ai dit, par » ma lettre du i3 courant, qu’on auroit pu l’ordonner » ainsi par l’arrêt du 7 mars, et je vous en ai détaillé les » raisons. Si le Roy et son Conseil ont cru devoir vous )) faire concourir dans cette opération avec M. l’Inten- » dant, c’est parce qu’ils espéroient que vous justifieriez )> cette déférence par votre zèle pour les intérêts de la » Ville. Mais si, au contraire, vous ne montrés, comme » vous l’avez fait jusqu’à présent, que des vues directey> ment opposées à celles qu’on avoit droit d’attendre de » vous, Sa Majesté ne pourra se dispenser de prendre » les mesures nécessaires pour assurer le succès de cette » opération et pour rappeler d’ailleurs l’administration » municipale aux principes qui doivent la diriger.

» Je suis, etc.,

» Signé : Turgot. »

Il résulte très clairement de tous les documents qui viennent d’être produits, que les jurats persistaient dans leur opposition, et l’on se tromperait beaucoup en supposant que la dernière lettre de Turgot allait

mettre des bornes à leur résistance. Quelques lignes d’une dépêche de Genevoix à l’Intendant vont nous prouver que les officiers municipaux ne s’apprêtaient pas à capituler :

« Jeudy dernier je me trouvois avec un conseiller au » Parlement qui me parla du refus que font les jurats de ï compter cette somme de 60,000 liv.; il me dit que s très certainement ils ne la compteraient pas, ni sur une » lettre de M. le Controlleur général, ni sur un simple » arrêt du Conseil; que c’étoit le cas d’un emprunt fait à » la Ville; qu’elle ne pouvoit ni prêter ni emprunter sans » lettres patentes et il m’ajouta que le Parlement avoit » les yeux fixés sur ce que les jurats feroient à cet égard; » que s’ils se déterminoient à compter, le Parlement s’y » opposeroit; je prends la liberté de prévenir Votre » Grandeur'de cette confidence. »

Cette confidence ne surprit point Esmangart; de plus en plus se manifestait envers lui le mauvais vouloir des jurats. Aux deux lettres qu’il leur avait écrites, le 19 mars et le 2 avril, point de réponse. Celle qu’avait reçue M. Blanchet lui paraissait des plus singulières, surtout après les paroles du trésorier municipal ; mais, comme il avait eu connaissance de la lettre de Turgot, il espérait voir cesser enfin toutes les difficultés. Néanmoins, il disait encore à M. De La Croix : « Je vous prie de vouloir » bien me procurer une décision le plus tôt qu’il vous » sera possible. Indépendamment de l’indécence avec » laquelle les officiers municipaux se refusent à l’exécution » des ordres du Ministre, vous sentés que si j’interrompois » les travaux qui sont commencés, ce serait discréditer

» entièrement le prix des terreins à vendre. Cependant, « je suis obligé de pourvoir à la dépense journalière des d ouvrages sur d’autres fonds que ceux que le Ministre y » avoient destinés. Vous sentés, M., que je ne puis user » longtemps de cette ressource, et je vous prie de mettre » dans mes mains celle que le Ministre m’avoit donnée » et qui est absolument nécessaire. »

Enfin, pour mieux accélérer les choses, le fougueux Intendant écrivait à Turgot :

« Bayonne, 22 avril 1775 1.

» Vous êtes sans doute déjà instruit des obstacles que j’éprouve » de la part des officiers municipaux de Bordeaux pour l’exécution » des ordres que vous m’avés fait l’honneur de m’adresser » relativement à la continuation des travaux de la Salle de » spectacle. Conformément à votre lettre du 18 mars dernier, je « leur renvoyay l’arrêt du Conseil que vous m’aviés adressé à ce « sujet, et je leur écrivis une lettre très honête dont j’ay envoyé » copie à M. de La Croix. Je leur manday, en même tems,

» donner ordre à leur trésorier de tenir prête une somme de » 60,000 liv. que je ferois remplacer, ainsi que vous le leur » marquiez, sur les fonds provenant des premiers terreins qui » seroient vendus. Ils ne m’ont point fait de réponse; c’est » d’abord chose singulière.

» Je voulus leur faire sentir leur tort et, pour les mettre en » état de le réparer, je leur écrivis de nouveau, le 2 de ce mois, une «lettre dont je joindray ici la copie; elle est également restée » sans réponse; mais le trésorier auquel j’écrivis en même tems, » pour qu’il payât au Receveur général des domaines et bois » que j’ay chargé de recevoir les fonds, conformément à l’arrêt » du 7 mars dernier, la somme de 60,000 liv. que les officiers » municipaux dévoient tenir à ma disposition, me répondit qu’il

1 Cette lettre croisait celle de Turgot; elle démontre que les jurats persistaient dans ce que le grand ministre appelait: «Cette mauvaise volonté que vous mettés dans tout ce que le Roy et son Conseil croyent devoir faire pour le bien de l’administration qui vous est confiée. »

nouvelle salle de spectacle DE BORDEAUX. 263

» payeroit cette somme au Receveur général lorsqu’il se présen- » teroit, sur la quittance au pied d’un mandement des Jurats visé » par moy, conformément à l’arrêt du Conseil du n Xbre 1774.

» Je crus alors, M., que c’étoit chose finie et que le Receveur » général n’avoit qu’à se présenter àl’Hôtel de Ville pour recevoir » le mandat des officiers municipaux, de l’argent du trésorier; en » conséquence, je luy écrivis d’aller devant les Jurats pour leur » demander ce mandat et s’il éprouvoit quelques difficultés à cet » égard de vous en rendre compte aussitôt.

» Ce qui étoit difficile à prévoir, M., mais que j’avois prévu » parce que je connois l’insubordination de ce corps municipal, » est arrivé: les Jurats n’ont point voulu délivrer au Receveur » général le mandat sur le trésorier et le commis du sr Blanchet, » en son absence, vous a rendu compte de ce qui s’est passé à » cet égard.

» Je crois, M., qu’il est de toute nécessité que vous ayez la » bonté de mettre ordre à la résistance indécente de ces officiers » municipaux pour l’exécution de tous les ordres qui émanent » de vous et que vous leur écriviez la lettre la plus forte et la » plus absolüe pour leur marquer votre mécontentement. II sera » également nécessaire que vous leur enjoigniez, de la part du Roy, » de faire remettre, dans 24 heures, au Receveur général des » domaines et bois, la somme de 60,000 liv. dont l’avance est » destinée à recommancer les travaux. S’ils étaient interrompus «les terreins ne se venderoient point; un projet très utile à » l’embellissement de Bordeaux et dont le Roy veut bien faire » tous les frais échoüeroit par l’opiniâtreté et la morgue d’officiers » municipaux qui ne devroient connoitre que l’obéissance.

0 Au reste, comme il pourroit se faire qu’ils éludassent encore » et qu’ils trouvassent des prétextes de ne pas faire payer les » 60,000 liv., il sera bon que vous leur mandiez que, si ce » payement n’est pas fait dans 24 heures, vous me chargés d y «pourvoir; que vous m’autorises à donner à ce sujet une » ordonnance sur le trésorier et que vous m’adressés une lettre » pour luy, par laquelle vous lui enjoindrés de la payer sans » délay au porteur de mon ordonnance.

» Je vous supplieray, M., en même tems que vous leur écrirés, » ainsi que je viens de vous le proposer, de leur ajouter que si, » à la réception de votre lettre, ils ne se conforment pas aux » dispositions de l’arrêt du Conseil du 7 mars dernier; s ils ne » m’addressent pas le registre que je dois parapher pour la

» réception des enchères des terreins à vendre ; s’ils ne prennent » pas de concert avec moy toutes les mesures nécessaires pour la » vente des terreins et la continuation de la Salle; enfin, s’ils » continuent de faire naître des difficultés dont j ’aye à me plaindre, » vous proposerés au Roy de me charger seul de toutes les » opérations relatives à la construction de la Salle et que vous » rendrés compte à S. M. du mécontentement que vous avés de » leur conduite. Une lettre de ce style est absolument nécessaire » pour mettre fin aux tracasseries continuelles que les Jurats «aiment à faire naître, et je vous avoue, M., que j’en suis si » excédé que, si vous n’aviés la bonté d’y mettre ordre, je vous » prierois de trouver bon que je ne me mêlasse de rien de ce qui » a rapport à cette administration insubordonnée et désordonnée. » Elle voit avec peine que vous avés pris le seul moyen de » l'éclairer et elle a raison de le craindre.

» Il est aussi nécessaire que vous terminiés la lettre que vous » leur écrirés en leur disant que vous m’en envoyés copie, et je » vous prie, en effet, M., de me la faire passer; c’est le moyen le » plus sûr de les contenir, car quand ils reçoivent des reproches » des ministres, ils ne sont occupés que des moyens de les garder » secrets. Au reste, les ouvrages de la Salle de spectacle ont » repris leur cours peu de jours après l’arrivée du sieur Louis à » Bordeaux. Il les conduit avec beaucoup d’économie et de » sagesse; mais comme les 60,000 liv. que j’avois compté mettre « entre les mains du sr Blanchet, d’après vos ordres aux Jurats, » m’ont manqué, j’ay été obligé jusqu’ici d’y suppléer sur d’autres » fonds que je remplaceray aussitôt que vous aurez bien voulu, » M., leur enjoindre de les luy faire payer.

» Je suis, etc. »

(Minute autographe.)

Désireux de faire sanctionner ses plaintes, l’Intendant proposait au Contrôleur général un projet de lettre aux officiers municipaux, lequel se terminait ainsi : « Je » dois vous prévenir, MM., que lorsque S. M. a rendu « son arrêt du 7 mars, elle a eu les motifs les plus forts » pour ne pas souffrir que vous vous en écartiés... Pour » peu que vous continuiés de faire naître, à ce sujet, la » moindre difficulté ou le moindre retard, j’y mettrai

» ordre et je proposerai au Roy de charger M. l’Inten- » dant seul de toutes les opérations relatives à la consï truction de la nouvelle Salle de spectacle. »

Quoique, le même jour, Turgot eût écrit dans ce sens aux Maire et Jurats, il n’avait pas cru devoir exiger que les fonds fussent versés dans la caisse du receveur des domaines, « considérant que ce versement étoit contraire » aux règles de l’administration et qu’on ne pourrait » l’exiger sans exciter une querelle qui pourroit devenir d sérieuse pour un objet très futile. » De La Croix ajoutait, en transmettant ces réflexions : « Le seul inconvénient » que j’eusse trouvé (au parti pris par le Ministre) auroit » été que les officiers municipaux pussent se vanter d’avoir » obtenu quelque avantage dans cette circonstance. M. le » Controlleur général l’a bien senti, mais je crois qu’il est » sauvé par la tournure de la lettre qu’il leur écrit. Ils » n’oseront sûrement s’en vanter et s’ils le font ils passe- » ront nécessairement dans l’esprit des gens sensés pour » des esprits turbulents qui chicanent sur des vétilles, » triomphent sur des riens et boivent sans rougir la honte » que le reste de leur conduite leur attire1. » ,

Esmangart remerciait De La Croix de le tenir au courant de la correspondance entre Turgot et le président Le Berthon et de la réponse faite aux jurats, qu’il disait être « l’évidence même mise dans tout son jour par la main » de l’honnêteté. » « Différez, poursuivait l’Intendant, » l’envoi de mon projet de lettre; si les jurats payent, tout » sera dit; s’ils refusent, le Ministre ne peut se dispenser » de leur écrire de la manière la plus ferme. Jugez de » l’astuce et des manœuvres des officiers municipaux par

i Lettre de De La Croix à Esmangart, de Versailles, 22 avril 1775.

» les démarches qu’ils ont faites et font encore pour » mettre le premier président et meme le Parlement, s’ils » le peuvent, en mouvement. »

Bien qu’il fût éloigné de Bordeaux, Esmangart déployait, comme on le voit, beaucoup d’activité; ce même jour, en effet, il annonçait qu’il venait de signifier la révocation du privilège que le Roy avait jugé de faire aux actionnaires de l’ancien Vauxhall et terminait par des réflexions malsonnantes pour l’administration municipale : « Après tout ce qui s’est passé , depuis » quelque tems, dans l’Hôtel de Ville et ce qui s’y passe » journellement, vous pouvés vous attendre que cet arrêt » donnera encore lieu à quelques réclamations nouvelles.. . » mais celles-ci, au moins, si on les hasarde, ne seroient » pas dénuées de motifs d’intérêts personnels : la moitié » au moins des jurais actuels est du nombre des » actionnaires, et ils auraient trouvé assez doux de par- » ticiper aux avantages dont l’arrêt du 2 5 décembre 1773 » frustrait la Ville pour enrichir les actionnaires. L’obser- » vation que j’ay l’honneur de vous faire, M., vous » préviendra sur les représentations qui ne manqueront » pas d’être réitérées. »

Tous ces débats, on le conçoit, n’augmentaient pas les sympathies du Corps de Ville pour l’architecte; c’était lui qui supportait, au contraire, toute son irritation, dont il entretenait l’Intendant, le 25 avril.

« Je fus hier appelé à l’Hôtel de Ville, vers les quatre » heures après midy; je m’y rendis. Je ne m’attendois » pas à y recevoir des reproches; cependant on me dit » que je mettois (sic) comporté d’une manière à man- » quer au Corps de Ville, en ne l’avertissant pas qu’on

» m’avoit fourny des fonds pour payer les ouvriers qui » travaillent à la nouvelle Salle de spectacle; qu’on » croyoit, au contraire, et qu’on attendoit de mon » honnêteté que je rendrois un compte exact de ce qui » se passoit; que je devois sçavoir que MM. les Jurats » étoient les administrateurs, ainsi que M. l’Intendant, » de l’édifice dont j’étois chargé. Je leur répondis que » j’avois reçu des ordres du Ministre de ne rendre » compte qu’à M. l’Intendant; que je ne devois ni ne » pouvois ne pas m’y conformer ; que j’étois fort surpris » qu’ils s’adressassent à moy, pour porter leurs plaintes. » Ils m’ont paru surtout pénétrés de la quinzaine payée » par d’autres que par eux; mais, m’ont-ils dit, signe- » rieç-vous comme vous ne voule^poinl recevoir d’argent » de nous? Je ferai plus, leur ai-je répondu, je l’écrirai » à M. le Controlleur général, et je lui en fais part par » ce même courrier. Ils m’ont dit aussi que s’ils n’avoient » pas déposés les 60,000 livres c’est qu’ils vouloient, » avant que de le faire, représenter à M. le Controlleur » général que le Receveur des Bois et des Domaines se » ferait payer deux sols par livre; qu’au contraire, en » laissant cet argent dans la caisse de l’Hôtel de Ville, » on épargnerait cette dépense, qui causera plus de cent » mille livres de déficit.

» Mes travaux vont bien lentement; j’attends avec « grande impatience la vente des terrains pour donner » de l’action à mon chantier.

» Je suis, etc.

» V. Louis. »

« Vous avés bien fait de répondre aux Jurats comme » vous l’avés fait et mieux encore d’en rendre compte à

» M. le Controlleur général (répliquait l’Intendant, en » ce moment à Bayonne). Ce ministre sera en état de » juger de l’empressement avec lequel on exécute ses » ordres d’un côté et on les élude de l’autre. Au reste, les » nouvelles difficultés, par rapport aux deux sols pour » livre... que le Receveur des domaines aurait sur les » sommes qui seront déposées dans ses mains, est une » vraie rêverie de leur part... Ils savent bien qu’il n’en » est rien,... mais ils veulent gagner du tems... c’est tout » ce qu’ils gagneront... S’ils ne payent pas, M. Duchesne » continuera de pourvoir à la dépense journalière que je » vous recommande de rendre la moins considérable qu’il » sera possible, jusqu’à la vente des terreins. — ... Je » n’ay pu m’empêcher de rire, ou plutôt de hausser les » épaules, des reproches que les Jurats vous ont fait » d’avoir fait payer, par mon ordre et avec des fonds » que je vous ay fournis, des ouvriers pour le payement » desquels ils refusoient de fournir ceux ordonnés par le » Ministre; ils espéroient, par leurs difficultés, que les » payements manqueraient. . . J’avois bien quelqu’autre » moyen, dans la main, dont ils espéroient me forcer à » faire usage; mais ils n’auront pas ce petit avantage... »

Chavaille, le secrétaire de la Ville, se plaignait aussi à l’Intendant de la conduite de Louis. « Nous avons » sçu, » lui écrivait-il, « que la somme prise ailleurs » n’étoit que bien médiocre... environ i8 à iqoo livres;

» mais eut-elle été moins considérable, nous n’avons dû

» voir que la chose en elle-même . Nous sommes

» persuadés, Monsieur, que si vous eussiez été ici, cela » se seroit passé différemment et que nous aurions eu ce » déplaisir de moins. » On sait déjà qu’Esmangart tenait

peu de compte de ce déplaisir; grâce au secours qu’il avait pu fournir à Louis, celui-ci poursuivait ses travaux et se procurait des matériaux par des sacrifices personnels.

Louis à l’Intendant Esmangart.

« A Bordeaux, ce 3 may 1775.

» Monsieur,

» J’ai l’honneur de vous envoyer le second rolle de » dépense de la reprise des travaux de la Salle de spectacle ; » je pense que ce travail est suffisament clair pour vous » mettre à portée de connoitre généralement la dépense » de l’attelier, de quinzaine en quinzaine. Je n’outrepas- » serai pas les ordres que vous me réitérez, M. , de ne » point forcer la dépense; c’est un grand préjudice pour » moi et ma besogne, mais il faut se soumettre aux » circonstances. Il y a cependant un objet qu’on ne doit » pas négliger, c’est de faire tirer de la pierre dure, car, » quand on voudra aller en avant, on seroit empêché » faute de matériaux et ce seroit une campagne de » perdue. Je ne vous cacherai pas, M., que j’ai déjà un » peu prévu à cet objet en avançant aux carriers, que » j’ai fait venir de Paris, plus de mille écus. Si j’ai solli- » cité le payement de mes honoraires, s’étoit pour me » mettre à portée de faire des avances à ces ouvriers, » sentant bien que je serois toujours arrêté par le deffaut » de pierre. En conséquence, je vous prierais, M., pour » remédier à tout, de me faire toucher cinq ou six mille » livres qui me mettrait à même de me rembourser des » avances que j’ai faites aux carriers, car il est bon que » vous sachiez que je n’ai pas emporté beaucoup

» d’argent de Paris; le surplus serviroit à toutes les » avances presqu’indispensables dans un attelier aussi » considérable; quoique cet argent soit employé à la » chose même, j’en demeurerois comptable et je m’obli- » gerois de rapporter ces fonds à la caisse, quand on » me les demanderoit, ou de fournir des quittances » d’emploi, ou si vous vouliez, M., éviter toutes difficul- » tés, se seroit de me faire toucher cette somme à compte » sur mes honoraires.

» Ces Mrs de la Ville m’ont déjà annoncé que les » soixante mille livres resteroient entre leurs mains ; ils » m’ont même fait presentir que dorénavent ils paye- » roient la dépense de la Salle de spectacle; que s’étoit » les intentions de M. le Controlleur général qu’il leur » avoit fait signifier par une dernière lettre, mais ils » m’ont caché que tout devoit être signé et arrêté par » vous, M. ; ils ne s’attendent pas à un refus de recevoir » ni de leur envoyer les rolles de dépense; ils ne s’ima- » ginent pas que je connois la lettre du Ministre; M. Du » Chesne a eu la complaisance de me la faire parcourir; » ils écriront comme ils ont déjà fait que j’ettois le per- » turbateur de la Ville, en m’accusant de n’avoir pas fait » cesser toutes les difficultés, en recevant l’argent des » dépenses; ils auront beau dire et écrire, ils ne me » feront jamais manquer à mon devoir, et je ne ferai » rien que par vos ordres.

» J’ai beau écrire à M. le Maréchal (de Richelieu), je d ne reçois plus de lui de réponse1...

» Je suis, etc.

» V. Louis. »

1 Ce silence de Richelieu à l’égard de son protégé n’était-il pas motivé par l’appui que Louis semblait rechercher auprès d’Esmangart ï

nouvelle salle de spectacle de bordeaux. 271

L’Intendant applaudissait à l’ordre établi par Louis et l’engageait de continuer à présenter les états de dépense de façon à ce que l’on vît d’un coup d’œil l’avancement des travaux et les frais qu’ils exigeaient. Enfin, croyant les difficultés vaincues, il lui disait d’occuper aux carrières tel nombre d’ouvriers qu’il jugerait devoir employer. «Si de nouveaux rapports » se font contre vous, b ajoutait-il, « laissez les écritures » aller leur train; vous savez où elles aboutissent et le » cas qu’on en fait l. » Louis suivit ces avis, mais il se plaignait toujours de la manière dont il était accueilli par les jurats : « Je me suis présenté aujourd’huy à » l'Hôtel de Ville, écrivait-il le 6 mai 1775; on m’a » reçu avec toute la froideur d’un juge de province. On » m'a dit méthodiquement que les ordres de M. le » Controlleur général êtoient que f apportât tous les » comptes des dépenses faites jusqu’à ce jour, relatives » à la Salle de spectacle, et qu’on me donneroit un » mandat pour acquitter lesdites dépenses. Je n'ay point » voulu, M., acquécer (sic) à leur demande sans vous » demander vos ordres et que vous me dictiés comment y>je dois me conduire en cette circonstance. » Esmangart ne voyait aucun inconvénient à cette communication; mais il s’inquiétait de savoir si des mesures étaient prises pour la vente des terrains; car les 60,000 livres ne devaient pas conduire les ouvrages bien loin, comme il le prévoyait dans sa lettre à Turgot, du 17 juin, qui

1 Esmangart était véritablement doué d’une grande perspicacité, car on trouve dans les cartons de l’Intendance de Bordeaux plusieurs lettres prouvant que les jurats usaient de toutes les influences pour combattre le pouvoir de Turgot. Nous nous bornerons à citer une de ces lettres adressée au duc de Mouchy, dans laquelle le Contrôleur général expose «combien les réclamations des officiers municipaux étaient peu fondées, et que leur opposition n'avait aucun prétexte raisonnable. »

résume les trois premiers mois de la reprise des travaux.

« Bordeaux, 17 juin 1775.

» Monsieur i.e Controlleur général,

» Depuis le moment où vous m’avés chargé de la conduite des » travaux de la Salle de spectacle de cette ville, les ouvrages ont » repris leur cours, et j’y ay apporté l’ordre et l’économie néces- » saires. J’ay l’honneur de mettre sous vos yeux l’état d’avancement » de ces ouvrages et de la dépense qu’il y a été faite, depuis » le 29 mars jusqu’au 3 de ce mois. Vous remarquerés, M., qu’elle » s’élève à 23,567 liv. o s. 4 d. Cette somme a été employée » par le sr Louis avec la plus grande intelligence. Les ouvrages » sont considérablement avancés, les approvisionnements de » matériaux continuent et sont d’une très belle qualité. Vous » connoîtrés, par les Etats ci-joints, les dépenses de toutes » natures qui ont été faites jusqu’à ce jour. J’ay indiqué, par » des affiches, que la vente des terreins du glacis seroit faite » incessamment; qu’en conséquence on devrait les enchérir à » l’Hôtel de Ville... Il a été déjà fait des soumissions, et, lorsque » j’indiqueray l’adjudication, je suis très persuadé que ces » terreins seront bien vendus. Je suis obligé de laisser écouler » les deux mois de l’arrêt du Conseil.

» En attendant, M., il pourrait se faire que les 60,000 livres ■' dont vous avez bien voulu faire faire l’avance par les jurats, » sur les fonds de l’emprunt de Gênes, ne fussent pas suffisantes » pour continuer les ouvrages. Vous sentés cependant qu’il » est intéressant, pour que la vente des terreins soit avantageuse, qu'ils ne soient pas interrompus. Indépendamment » des 23,567 liv. o s. 4 d. employés, j’ai été obligé de faire » payer 9,984 liv. 5 s., qui étoient dûs au sr Louis, d'une » part, et 2,000 liv. qui étoient dûs à un employé principal » (Bonfin). En sorte qu’il ne reste sur les 60,000 livres que ” 24)44§ liv. 14 s. 8 d. Je vous supplie donc, M., de vouloir bien » donner de nouveaux ordres aux jurats et de leur mander de » tenir à ma disposition, sur les fonds de l’emprunt de Gênes,

» une somme de 40,000 livres. Si vous voulez bien m’adresser » votre lettre à cet égard, je ne la leur remettray qu’autant que » j aurais besoin de ces fonds, qui me seraient inutiles, si je puis «vendre les terreins...

» Je suis, etc. »

(Minute autographe,)

Turgot se hâta d’autoriser ce prélèvement de 40,000 livres, mais avec l’espoir que la vente des terrains dispenserait de réclamer cette nouvelle avance. Malheureusement, les acquéreurs ne se pressaient guère et les fonds diminuaient d’autant plus vite que Louis activait les travaux. Aux premiers jours du mois d'août il fallut forcément user de l’autorisation du Contrôleur général auprès des jurats; la situation était tellement pressante qu’on leur disait : « Le sieur Louis demande » une somme de i5,ooo livres pour demain; je vous prie » de m’envoyer demain matin un mandat de cette somme » sur votre trésorier, pour que les entrepreneurs puissent )) la toucher dans la journée. »

Ce fut la dernière des négociations dont s’occupa l’intendant Esmangart, puisqu’au mois de septembre 1775 il quitta la généralité de Bordeaux pour celle de Caen. Ce changement de résidence dut être le résultat des intrigues du Gouverneur de la Province, car on conçoit qu’après avoir combattu si vivement l’influence des officiers municipaux, l’Intendant s’était fait une situation très difficile auprès d’eux, et qu’il avait perdu toutes les sympathies de leur protecteur Richelieu.

Les historiens et les chroniqueurs bordelais ont passé presque sous silence l’administration d’Esmangart; et cependant, sans parler des graves questions qui, de 1770 à 1775, s’agitèrent dans la Haute et Basse Guienne, les faits relatifs au Théâtre suffiraient pour mettre en relief cet habile administrateur, qui était de l’école de Turgot et mettait au règlement des questions financières une intégrité rare pour l’époque. Mais il faut aussi reconnaître qu’il employait, dans ses rapports avec le Corps de Ville, des formes trop empreintes

d’absolutisme. Sa fermeté dégénérait souvent en rudesse et la circonspection que lui recommandait le Contrôleur général lui fit presque toujours défaut. Quant aux jurats, froissés des termes pleins de raideur qu’on employait à leur égard, ils tinrent, au milieu de tous ces débats, un langage qui n’était pas sans dignité : point de révolte ouverte, mais des remontrances aussi fermes que respectueuses. Et sûrement, dans ce conflit, le beau rôle aurait été pour eux s’ils avaient toujours opposé sincèrement, aux onéreuses dépenses de la nouvelle Salle de spectacle, l’état d’abandon et de ruines de leur vieil Hôtel de Ville, de leur Collège de Guienne ou de leurs Hôpitaux; au contraire l’opposition constante et sourde qu’ils faisaient aux volontés du Ministre était inspirée par des sentiments étroits de provincialisme, prenant leur point d’appui dans le protectorat caché de Richelieu dont les jurats étaient les hommes-liges, et lorsqu’ils s'opposaient d’un côté, comme magistrats municipaux, en invoquant la nécessité absolue de l’économie, à l’exécution d’un édifice qui devait être la gloire de leur Ville, de l’autre, comme actionnaires de l’ancien Vauxhall, ils intriguaient, sans souci de l’état déplorable des finances municipales, pour obtenir le privilège de la nouvelle Salle de spectacle.

Voilà le triste tableau présenté par cette longue série de lettres; elles dévoilent bien des faits restés jusqu’ici dans l’oubli, en nous montrant tout ce qu’il y avait d’arbitraire dans le système administratif du xvme siècle : abus, vexations, privilèges étaient les mots qui résonnaient à chaque pas et que nous entendrons encore en poursuivant le récit de la construction du Théâtre de Bordeaux.

A peine arrivé dans sa Généralité, le nouvel intendant

M. de Clugny1 2, se mit au courant de tout ce qui concernait la nouvelle Salle de spectacle, sans ignorer les compétitions que les travaux de cette salle avaient fait naître. Mais sa situation se trouvait tout autre que celle de son prédécesseur, car il n’avait qu'à prendre possession d’un état de choses déjà réglé. M. de Clugny constata d’abord que, depuis neuf mois, les travaux n’avaient pas discontinué, « bien qu’il eût été peut-être à » souhaiter, pour leur solidité, qu’on eût suspendu la » maçonnerie, qui a été toujours son train, malgré les » pluies abondantes qui ont régné ici pendant trois » semaines3. »

Louis ne partageait pas cette opinion; il se plaignait sans cesse que la construction allait bien lentement; « les terrains vendus n’ayant produit qu’une somme de » 183,949 liv., dont on n’avoit reçu comptant que » 60,000 liv. et le restant en papier à 7 et 8 mois » d’échéance, » l’architecte demandait qu’on escomptât ce papier et s’engageait à supporter « la moitié des frais » de cette perte, pour éviter une plus considérable qui » résulteroit du renvoi des ouvriers. » C’était donc en recourant, toutes les quinzaines, à de nouveaux expédients que Louis faisait face aux exigences nombreuses de son entreprise.

Si la période de l’administration de l’intendant Esmangart avait été des plus orageuses, celle de M. de Clugny

1 Clugny (Jean-Etienne-Bernard de), chevalier, baron de Nuits sur Armançon, seigneur de Praslay, Marnay, Saint-Marc et autres lieux., conseiller du Roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, intendant de justice, police et finances en la généralité de Bordeaux, du mois de septembre 1775 au mois de mai 1776, qu’il fut nommé contrôleur général en remplacement de Turgot; il mourut h même année, le 18 octobre.

2 Lettre de M. de Clugny, du 21 novembre 1775.

fut relativement calme et riante; elle fut surtout marquée par des événements où Louis, quoique toujours très vivement inquiet, en raison de la situation financière de la Ville et de la pénurie des fonds qui lui étaient alloués1, eut, au moins, pour remonter son moral, le chapitre des compensations. Une série de fêtes allait se produire à l’occasion du passage à Bordeaux du duc et de la duchesse de Chartres; ces fêtes fournirent à l’artiste des circonstances heureuses pour grandir sa fortune et sa réputation.

Au mois de février 1776, le vicomte de Noé2, maréchal des camps et armées du Roi, en résidence fixe à Paris, écrivit à M. Du Hamel, vicomte de Castets, lieutenant de maire, pour lui annoncer la prochaine arrivée dans la province de Guienne du duc et de la duchesse : « Je crois que leur départ est fixé au 4 avril, » disait-il, cc mais vous en sereq averti à point nommé. » Le 2 3 mars, lettre de rappel du vicomte de Noé, dans laquelle il donne des détails sur le voyage, l’arrivée et le séjour du Prince : «77 partira d'ici le 8 avril; il ira

1 Pour bien comprendre les préoccupations de Louis, il faut se représenter l’état désastreux dans lequel se trouvaient alors les finances de la Ville; ses revenus étaient de 25o,ooo livres moins élevés que ses dépenses; les fonds de l’emprunt de Gênes touchaient à leur entier épuisement; plusieurs des terrains du Chapeau-Rouge n’étaient point encore vendus et ceux qui étaient adjugés ne se soldaient que péniblement ou en papier à longue échéance; ajoutons que les droits d’octroi avaient été supprimés.

Les ordonnances payables par le Receveur général des domaines, sur les tonds provenant de la vente des terrains, variaient alors de 8 à 10,000 livres toutes les quinzaines; elles s’élevèrent parfois à i5,ooo.

2 Le vicomte de Noé fut maire de Bordeaux de 1770 à 1790. C’est lui qui eut à soutenir une contestation des plus vives contre le maréchal de Richelieu, à propos de la police des spectacles. (Voir, pour les longs et curieux détails de cette affaire, les Mémoires secrets de Bachaumont, t. XV, XXVI et XXVIII, particulièrement le récit du 24 juillet 1784.)

nouvelle salle de spectacle de bordeaux. 277

» coucher au Carbon-blanc 1 , pour pouvoir arriver à » Bordeaux à heure convenable pour jouir de la beauté » du port. » Enfin, le 2 avril, nouvelle dépêche du Maire disant : « Rien n'est changé sur le départ 2 . »

Les annalistes bordelais n’ont donné que des indications très brèves sur la venue et le séjour du duc de Chartres, mais comme l’architecte Louis prit une part importante aux cérémonies et aux fêtes qui eurent lieu à cette occasion, nous allons rapporter, avec plus de développements, d’après Mme de Genlis d’abord, puis d’après la Correspondance inédite de Mme Chazot- Duplessy3, les principaux incidents du séjour à Bordeaux du duc et de la duchesse :

« Mmo la duchesse de Chartres, en partant pour l’Italie, n’enmena que la jeune comtesse de Reuilly, M. de Genlis, un écuyer et moi, deux femmes de chambre, un valet de chambre et trois valets de pied. Nous traversâmes toutes les provinces méridionales, ne nous arrêtant que pour recevoir les fêtes charmantes que l’on donnait au prince et à la princesse. Les plus belles furent à Bordeaux, dont M. de Clugny, mon parent, était intendant... M. le duc de Chartres posa, dans cette ville, la première pierre de la salle de la Comédie, qui a été faite par M. Louis, et l’une des plus belles de France. Cette cérémonie se

1 M. de Lamothe (Antoine), avocat au Parlement, l’un des auteurs du Commentaire sur la coutume de Bordeaux, qui assistait à la fête donnée à Bardineau, dit, dans une lettre appartenant à M. J. Delpit : «Les princes couchèrent au chdteau du Bouilli, » près Saint-André-de-Cubzac.

2 Ces lettres sont insérées dans le Registre de la Jurade de 1776.

3 Jeanne-Marie-Françoise Chazot, née vers 1702, mariée à Claude Duplessy, conseiller au Parlement de Bordeaux, le 16 juin 1724, morte dans la même ville lei3 novembre 1782; elle entretenait une correspondance journalière avec sa fille Mme de Cursol, qui demeurait habituellement au domaine de Fonchereau, commune de Montussan (Gironde).

C’est au zèle de M. Raymond Céleste, zèle digne des plus grands éloges, que la Bibliothèque de Bordeaux doit la possession de cette curieuse correspondance, qui n’est rien moins que le tableau fidèle des événements de la Ville et de la société bordelaise de 1768 à 1782. Les bibliophiles de Guyenne ont, dans les lettres de M"1' Duplessy, les éléments d’une utile, intéressante et bien curieuse publication.

fit pendant la nuit; nous y 'assistâmes. Tous les francs-maçons, dont M. le duc de Chartres était le grand-maître, s’y trouvèrent... 1. »

MmeChazot-Duplessy, dans ses Lettres à sa fille, décrit avec des détails circonstanciés l’arrivée et le séjour des princes :

« Vendredi 12 avril, après-midi. — M. et Mme de Chartres ne sont point encore arrivez; mon cartier est maintenant fort tranquille. Tout le monde court sur le port; on dit que l’Intendant a paié douze grives, à la vérité fort belles, cinquante écus; ce passage lui coûtera cinquante mille livres. On débitait, mais faussement, que tout se faisait aux dépens de la Ville. »

m Samedi, i3. — M. et M”18 de Chartres arrivèrent hier à cinq heures, au bruit de toute l’artillerie des châteaux et des vaisseaux bien rangez et bien pavoisez. On m’a dit que ce spectacle, nouveau pour eux, avait paru les frapper ; leur carosse fut très lentement, du Port à l’Intendance, la jeune dame saluant sans cesse, à droite et à gauche, d’un air très gay .

»M. le duc et Mme la duchesse de Chartres soupèrent aux Francs-Maçons-du-Chartron nomé la loge de l’Amitié, réunie à la loge Françoise, M. le Duc étant grand-maître général des Francs-maçons de France. Il y eut cinq tables de dames invitées, feu d’artifice et bal.»

Louis, qui était aussi franc-maçon, dut être l’un des ordonnateurs de cette fête, où se produisit, au souper, un incident fort original par la lecture d’une Ode en l’honneur du Prince, faite par l’auteur lui-même, le Père Dom Galéas, moine bénédictin1 2.

C’est à la suite du feu d’artifice qu’aurait eu lieu la pose

1 Mémoires inédits de Afnie la comtesse de Genlis... Paris, Ladvocat, l825, t. III, p. 12.

2 Lettre du 14 avril 1776. Mm« Duplessy, dans sa correspondance, parle très souvent du père Dom Galéas comme d’un habitué de son salon, et qui lui communiquait les pièces de vers qu’il composait.

nouvelle salle de spectacle de bordeaux. 279

de la première pierre dont parle Mme de Genlis, mais que ne mentionne pas Mmc Duplessy. D’après Louis cette cérémonie, qu’il date du i3, aurait été toute fortuite, puisqu’il dit : « Dès l’arrivée du Prince,... je conçus le i) projet de lui demander la faveur de poser la première » pierre de mon bâtiment. Jusque-là cette cérémonie ne » m’avait pas occupé. Il voulut visiter nos travaux; j’eus » l’honneur de l’y süivre, et enhardi par son suffrage » j’osai faire ma proposition : il l’accepta avec les plus » satisfaisants témoignages de bonté. Mme la duchesse de » Chartres voulut bien être de moitié dans ce bienfait, et » la solennité eut toute l’influence que devait répandre » cette protection signalée1. »

Que la pose de cette première pierre ait eu lieu pendant une fête maçonnique donnée par une Loge dont Louis était membre, cela paraît très naturel; mais on s’explique mal une visite nocturne du chantier. Il est plus probable que cette visite en détail eut lieu le lendemain (i3 avril), après ou avant le lancement du navire de M. Jauge, armateur bordelais, qui avait attendu la venue des princes pour leur donner ce spectacle.

Nous avons vainement recherché le procès-verbal ou le compte-rendu des cérémonies de la pose de la première pierre. Il n’existe dans les Archives maçonniques qu’une note des frais payés à l’occasion de la réception du duc et de la duchesse de Chartres, et qui s’élevèrent à i4,63o livres 1 s. Cette fête dut être splendide pour l’époque : on fit construire une salle en bois, spécialement pour cette circonstance; le banquet coûta

1 Discours préliminaire, p. 7.

4,656 livres i3 s. ; le feu d’artifice, 728 livres 4 s.; les illuminations, 600 livres1.

Il est bon de faire remarquer que, lors de la pose de cette prétendue première pierre , le gros œuvre de la maçonnerie était très avancé. D’après les rôles des travaux, on s’occupait déjà de l’ornementation de la salle2.

Revenons à l’ordre des réceptions qui avait été arrêté par la municipalité. Le second jour il y eut fête à Bardineau 3 aux frais de la Ville : souper, feu d’artifice, illuminations. Les carrosses du Duc et de la Duchesse et de leur suite arrivèrent par la grande allée du Jardin Public, dont on avait, à cet effet, abattu le mur. Le peintre Dandrillon et l’architecte Bonfin organisèrent cette fête; mais celle de l’Intendance fut la plus belle de toutes. De très grands préparatifs avaient été faits dans le jardin et des arbres arrachés pour la construction d’une salle de bal immense, sous la direction de Louis.

1 Communication due à l’obligeance de M. E. de Saint-Denis de Bordeaux .

2 Les compagnons menuisiers étaient occupés aux colonnes et à la coupole de la salle. Le iq du. mois de juillet, Vandandris, praticien envoyé de Paris par le statuaire Berruer pour commencer les statues du grand escalier, touchait i5o livres pour remboursement des frais de son voyage, et, le 5 octobre, les sculpteurs ornemanistes Hallot et flamand taisaient prix, avec Louis, pour la sculpture des douze cha-' piteaux d intérieur de la salle, pour la somme de 2,400 livres. Au surplus, les lettres de j ouis, de la fin de 1776, donneront un aperçu general des travaux exécutés dans le cours de cette année.

M. Charles Durand, dans les Documents qu’il a recueillis et publiés sur Victor Louis, dit posséder « la hache avec laquelle le duc de Chartres posa la première pierre du Grand-Théâtre et le graphomètre qui servit aux operations sur le terrain.» ( Actes de V Académie de Bordeaux, 1079, P* I22-)

3 Bardineau était un hôtelier fort en vogue à cette époque, qui

possédait un vaste établissement, à l’angle sud du Jardin-Public, --rrTde i emPlace.ment °ù ^ trouve aujourd’hui le Muséum, ancien '°- j *e - islc*erme, construit par Bonfin, mais sous l’inspiration évidente de Louis, ^

<1 De l’aveu de tout le monde, écrivait Mme Duplessy f, on a fait bien des folies à l’occasion de qps festes, surtout pour celle de l’Intendance, qui, sans contredit, était la plus belle et la mieux entendue. Il y avait une si grande affluence de peuple, que, passé minuit, personne n’a pu entrer, et il y a eu une grande quantité de carosses pleins de masques, hommes et femmes, qui ont eu la constance de rester, à attendre le moment, jusques à cinq heures du matin, que le Prince est parti; il y a eu un jeu terrible, et notre cousin, étant entré à midy et demi à l’Intendance, y a trouvé encor quantité de tables de jeux, et environ 3oo persones autour. Les carosses ont été louéz quatre louis; les parures portées au point que les femmes en avaient au moins pour cent louis, tant pour les dominos, coifures, que pour les pierreries qu’elles avaient louées ; on dit même qu’il en a coûté deux mille écus à MmBT...; si cela est, voilà de l’argeant bien emploié, et un mari bien sot de le souffrir ; mais peut estre lui en coûte-t-il à lui davantage.

» Comme on l’avait dit, M. de Clugny avait résolu de laisser subsister les décorations (de son hôtel) jusques à dimanche, pour satisfaire la curiosité du public; mais voyant qu’il ne pouvait pas faire cesser le jeu dont les acteurs augmentaient même à chaque instant, lundy il les fit prier très honnestement de se retirer, au moins à six heures, ce dont ils ne tinrent conte; et, comme il vit que les pelotons de joueurs se multipliaient sans cesse, il prit le parti, après six heures, de faire mettre, par M. Louis, l’architecte, tous les ouvriers nécessaires pour tout abattre, ce qui força les joueurs et joueuses d’abandonner la partie, peut-être en jurant contre un homme que leur indiscrétion forçait à détruire sa maison pour les en chasser 2 . »

Déjà, dans son Discours préliminaire, Louis nous avait appris que M. de Clugny l’avait chargé des préparatifs de cette réception et ne lui avait donné que onze jours pour tout organiser. Ce qui précède justifie ce qu’a écrit Louis de la satisfaction du Prince,

1 Lettre du 3o avril 1776.

2 D’après une tradition bordelaise, Louis n’était pas sans partager cette fureur du jeu, et les embarras de sa situation auraient eu souvent pour cause l’entraînement de cette funeste passion,

«accoutumé à ces spectacles», et du succès de cette fête, « qui fut applaudie de la province». Puis il ajoute : « Je ne prévoyois pas toutes les suites de cette besogne » passagère, car la perfection de la Salle de Bordeaux » nven fut pas la seule récompense; c’est à cet heureux » événement que je dois la vaste entreprise dont me » charge aujourd’hui 1 Monseigneur le duc de Chartres, » avec le titre honorable de son premier architecte. »

Le silence que firent les jurats sur les événements que nous venons de rapporter est des plus caractéristiques ; on voit qu'ils éprouvèrent un sentiment de vive jalousie pour tout le bruit qui s’était fait en faveur de Louis. M. Detcheverry avait déjà constaté cet oubli volontaire sur les registres de la Jurade, où les détails de la fête à Bardineau, sous la direction de l’architecte de la Ville, étaient longuement rapportés, alors que pas un mot n’était dit sur la pose de la première pierre 2 3 .

Peu de jours après le départ du duc de Chartres survint le renversement de Turgot. Ce grand ministre dont Louis XVI avait dit, en lui confiant les finances de l’État : Il n’y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple, ne recevait plus du souverain, en 1776, qu’un accueil «très sec et très froid». Turgot, ce contrôleur général si vertueusement désintéressé, cet économiste de la première heure, venait de tomber sous la coalition de tous les grands. M. de Clugny fut appelé à le remplacer. Prétendre remplacer Turgot, eût été bien dérisoire; mais, pour Bordeaux et particulièrement

1 La publication de l’ouvrage : Salle de spectacle de Bordeaux, par

M. Louis, date de 1782. L’année précédente le Duc l’avait chargé des travaux du Palais royal.

3 Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 82.

nouvelle salle de spectacle DE BORDEAUX. 283

pour les travaux de son Théâtre, la nomination de M. de Clugny était une bonne fortune. Il avait vu de très près la situation difficile dans laquelle se trouvait l’administration bordelaise, et, voulant équilibrer ses finances, son premier soin fut d’en étudier les moyens. « Sans être né avec un goût particulier pour les arts, le » nouveau Contrôleur général aimoit la Salle de spectacle » de Bordeaux, et, dès son entrée à l’Intendance, il l’avoit » jugée nécessaire à la Ville et digne de la Province. Il » y a plus, l’amitié qu’il me portoit, dit Louis, l’en rendit » zélé protecteur1. » Si l’amitié de M. de Clugny, dont la considération est des plus minces, écrivait àWalpole Mme Du Deffand, n’était pas des plus flatteuses pour l’architecte, elle était du moins favorable à ses intérêts.

Une nomination des plus heureuses encore fut celle de M. Dupré de Saint-Maur2 à l’Intendance de Bordeaux; cet administrateur, par ses projets d’utilité publique, son initiative, ses nombreux écrits, est un des intendants de la généralité de Guienne dont le souvenir mérite d’être conservé. M. Dupré de Saint-Maur prit également à cœur l’édification du Théâtre et devint bientôt le plus ferme soutien de l’illustre architecte, disons mieux, son ami le plus dévoué.

Cette nouvelle administration nous conduira jusqu’à l’achèvement de la Salle de spectacle, et l’on verra se renouveler les débats violents des années antérieures. Si M. de Saint-Maur n’avait pas la fougue, l’emportement

1 Discours préliminaire, p. 6.

2 Nicolas Dupré de Saint-Maur, chevalier, seigneur de Brinon, Argent, Sainte- Montaine et autres lieux, conseiller du Roi en ses conseils, maître des requêtes honoraire, intendant de justice, police et finances de la généralité de Guienne de 1776 à 1785. Laboubée date son arrivée à Bordeaux du 9 juillet et Bernadau du 10 août 1776.

d'Esmangart, il possédait autant de fermeté, plus de tact et de circonspection. Malgré ces changements successifs d’administrateurs, la situation de Louis restait toujours la même; ses doléances ne faisaient que changer d’adresse. Quant à Richelieu, retiré dans son hôtel, à Paris, il conservait, malgré ses quatre-vingts ans et le scandaleux éclat de son procès contre la présidente Saint-Vincent, toute son influence dans les affaires de son gouvernement général de Guienne et Gascogne; fonctionnaires de l’Intendance ou jurats, tous recouraient à lui dans les circonstances difficiles.

Le passage au ministère des finances de M. de Clugny fut de courte durée, puisque la mort l’enlevait six mois après sa nomination. Néanmoins il s’occupa beaucoup des moyens d'achever le Théâtre de Bordeaux et ne négligea pas de se tenir au courant des faits relatifs à cette affaire, comme le démontre la lettre qu’il écrivait à M. Dupré de Saint-Maur, le 14 septembre 1776 :

« J’ai reçu, M., la lettre que vous m’avés écrite le 6 de ce mois » par laquelle vous m’informés de la vente de quatre emplace- » mens dépendants du Château-Trompette et vous me prévenés » qu’il n’en reste plus qu’un seul à vendre.

» Comme il est important de s’occuper des mesures à prendre » pour finir le batiment de la Comédie, je désire que vous » m’adressiés un état des fonds qui sont entre les mains du » sr Blanchet, tant en espèces qu’en contrats et billets payables à » certaines époques, avec un apperçu des sommes nécessaires 11 pour achever la construction de la nouvelle Salle et de ses » dépendances, et que vous me fassiés part de vos idées pour les » procurer.

» Je suis, „ Clügny. »

(La signature seule est autographe.)

Au nombre des moyens de procurer des fonds pour 1 achèvement de la Salle, il en est un qui vint à l’esprit

nouvelle salle de SPECTACLE DE BORDEAUX. 285

soit de M. de Saint-Maur, soit de M. de Clugny; on en attribue plus particulièrement la conception à ce dernier. Ce moyen fut le rétablissement du bail des octrois de la ville de Bordeaux, dont le Corps municipal avait été privé par Turgot, le 3 juin 1775, ce que Louis appréciait ainsi : « Le bien même a des bornes; porté à l’excès, il cesse de l’être et devient funeste1. » L'arrêt du Conseil d'Etat, relatif à la prorogation et amélioration des octrois et revenus de la ville de Bordeaux, est daté de Versailles du 24 novembre 1776, un mois après la mort de M. de Clugny; il fut publié le 3o2. Des longs préambules de cet arrêt, signé par Taboureau des Réaux 3, nous ne retiendrons que ce passage de l 'article X des lettres-patentes, qui prouve que l’achèvement de la Salle de spectacle était un des principaux buts des nouvelles taxes : «... Voulons en outre que, sur le » prix desdits droits, il soit annuellement employé la » somme de cent cinquante mille livres au moins, pour » achever la construction de la Salle de spectacle et d successivement l'Hôtel commun de ladite Ville. y>

A propos de l’établissement de ces nouveaux droits, la Cour des Aides de Bordeaux crut de son devoir d’adresser des remontrances au Roi; reste à savoir, en cette circonstance, si le zèle de cette Cour, pour le bien de la Ville, était sincère, ou si plutôt, comme le suppose

1 Discours -préliminaire, p. 6.

2 « Arrêt du Conseil d’État et Lettres-patentes portant prorogation et » amélioration des octrois et revenus de la ville de Bordeaux, enregistrés » au Parlement. » — Bordeaux, Michel Racle, in-40, 23 p. Cet arrêt est reproduit dans le Livre des Privilèges, p. 664.

3 Taboureau des Réaux, Contrôleur général des finances en remplacement de M. de Clugny. Lassé de son rôle passif, il se retira vers la fin du mois de juin 1777 et fut remplacé par Necker; mais ce n’est pas ce dernier qui publia l’arrêt du 24 novembre 1776, comme le dit M. Gaullieur L’Hardy, p. 23.

M. Detcheverry, elle n’avait pas voulu se venger des officiers municipaux qu’elle accusait d’avoir été cause de son exclusion dans les fêtes données au duc de Chartres.

D’après le registre de la Jurade1, si les prérogatives de la Cour des Aides avaient été négligées ou méconnues, elle en fit sentir bien rudement les effets aux jurats, et ceux-ci, habituellement pleins de morgue, furent en cette circonstance de bien surprenante composition. Mais à l’apparition de l’arrêt du 24 novembre, les ressentiments de la Cour des Aides se ravivèrent, et voici le texte de ses remontrances au Roi, à propos de l’affectation du nouvel impôt sur le sel. « Votre Majesté sait qu’on élève » à Bordeaux un théâtre aux frais de la Ville; mais elle » ignore peut-être, et nous devons le lui dire, que » l’énorme dépense qu’il occasionne effraie les habitants !

t> Édifice d’un luxe scandaleux, certainement dispro- » portionne à l’etendue de la ville et aux facultés de » ceux qui i’habitent, c’est là qu’iront s’engloutir des » millions. C’est là, on ne nous désavouera pas, c’est là » la principale cause de l’épuisement du revenu de la » ville de Bordeaux. Et c’est là que l’on eût versé une » imposition prise sur la subsistance du pauvre! Et » pourquoi, si les fonds sont épuisés, recourir à des » impôts destructifs ? Pourquoi ne pas remonter à la » cause même du mal, suspendre pour quelque temps » cette entreprise dévorante, mettre au moins plus de » lenteur dans les travaux de la construction 2 ? »

1 Voir le Registre de 1 776, au mois de mai, qui contient le rapport de 1 avocat Valen sur l’inconvenante admonestation qui lui fut adressée par le président Duluc. On lit dans le même registre, au f° i65, la lettre du Ministre au sujet des plaintes portées par le Corps de Ville sur la conduite de la Cour des Aides.

2 Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 83. M. Detcheverry met en note que le libraire Labottiere fut interdit et condamné à une amende

Bien que ces récriminations s’adressassent au Corps de Ville, Louis en prit une large part; mais il entrevit l’achèvement de son œuvre, à l’aide de ces nouveaux revenus, et cette consolante perspective lui donna du courage, courage d’autant plus nécessaire que bien des lenteurs allaient se produire encore. Pendant ce temps M. Genevoix jetait ce cri d’alarme à M. de Saint-Maur : « Je n’ay plus » en caisse de fonds relatifs à la Salle de spectacle qu’une » somme de 34,857 liv. i5 s. en argent et en papier. » M. Louis attend, par ce courrier, une ordonnance de » 10,000 livres, au moyen du payement de laquelle il » ne me restera que 24,857 liv. i5s. » Non seulement cet épuisement de fonds entravait la marche du chantier, mais il fit surgir des réclamations nombreuses et pénibles. — Dans le dernier paragraphe de sa lettre, M. Genevoix disait : « Je prends la liberté, Monseigneur, de vous » prévenir que j’ai journellement ici, en mon bureau, » deux serruriers qui réclament une somme de 4,000 et » quelque cens livres qui leur est due, du tems de » l’administration des jurats* 1, pour reste d’ouvrage à la » Salle; ils sont dans un besoin pressant de toucher cette » somme qu’ils doivent à des marchands de fer qui ne » veulent plus donner un instant de répit ; leurs pleurs et » leurs lamentations m’importunent beaucoup; je leur » ay promis d’avoir l’honneur de vous supplier de vouloir » bien jetter sur eux un regard de compassion en leur » accordant une ordonnance pour le restant de leur du 2 . »

pour avoir imprimé ces remontrances. Il est de fait qu’elles ne durent pas satisfaire le duc de Richelieu, et probablement c’est de lui que vint un ordre de poursuite.

1 C’est-à-dire de 1773 à 1774, époque de la cessation des premiers travaux.

2 Lettre de M. Genevoix à M. Dupré de Saint-Maur, du 7 déc. 1776.

Ces vives instances, pour réclamer ce qui était dû si légitimement, jettent des nuances bien tristes sur le chantier de la Salle de spectacle, et cependant les demandes des serruriers Jayer et Duprat n’étaient pas les seules à se produire. Les entrepreneurs de maçonnerie Chalifour et Godefroy imploraient à mains jointes le règlement de leur compte, car ils étaient poursuivis par leurs créanciers jusqu’à l’incarcération. Enfin, un nommé Prieur, qui possédait une modeste échoppe sur l’emplacement du Théâtre, avait vu, dès les premiers travaux de 1773, démolir brutalement sa maison et ses meubles brisés jetés dans la rue. Eh bien! le croirait-on, malgré la protection du maréchal de Mouchy et l’autorisation de Furgot, trois ans après ces violents abus d’autorité, Prieur en était encore à présenter humblement une supplique à M. de Saint-Maur'.

Toutes ces misères augmentaient les tribulations de Louis et les inquiétudes de toutes sortes qui l’accablaient. Aussi le désespoir s’emparait-il souvent de son esprit. Mais grâce au ferme soutien de M. Dupré de Saint-Maur, 1 architecte poursuivit son œuvre, d’abord avec un calme apparent, puis sous 1 empire d’une ardente surexcitation.

Voilà ce que démontreront les lettres de 1777 à 1780,

1 «Supplie humblement le nommé Prieur... disant que depuis deux )) ans passés il est dans l’attente de recevoir de la Ville un secours que » Ma* le maréchal de Mouchy a eu la bonté de lui faire accorder par M. le » Conti olleur général, pour raison de la perte énorme qu’il a éprouvée par » la destiuction d’une échoppe qu’il occupoit, sise sur le terrein de la » nouvelle Salle de spectacle, où tous ses matériaux furent abimés et ses » meubles tout fracassés, par le grand empressement où l’on fut de tout «culbuter. Cette échoppe avait 120 pieds de façade et avait coûté » 10,000 livres à construire ; c’était tout le bien du suppliant et celui de » ses enfants... jusqu’à présent la Ville n’avait pu lui donner un sol.» e suppliant réclamait qu’on voulût bien lui concéder un terrain que 1. hsmangart lui avait promis, disant qu’il se contenterait <cde la partie » qu on jugera devoir lui être donnée. »

nouvelle salle de spectacle de bordeaux. 289

qui forment pour ainsi dire au jour le jour le mémorial des travaux de la Salle de spectacle.

Louis à M. Duprê de Saint-Maur.

« A Bordeaux, ce 17 décembre 1776.

« Monsieur,

d J’ay reçeu l’ordonnance que vous avez eue la bonté d de me faire expédier pour acquitter les dépenses du 44e » rolle pour les travaux de la nouvelle Salle de spectacle, » mais je ne l’ai reçeue que quatre jours après l’époque » de la paye des ouvriers, ce qui m’a obligé d’emprunter » dix mille livres pour satisfaire auxdittes dépenses. » Mon inquiettude a été de peu de durée, puisque votre » bienveillance m’a mis à portée de faire ce rembourse- » ment promptement.

» J’ay bien été favorisé par le temps pour finir la » couverture de la Salle; elle est couverte jusqu’au pros- » cenium. Je fais parer l’intérieur; la ménuiserie de la » coupole sera terminée d’ici à quelques jours, M. Robin, d peintre du plafond, pourra commencer aussitôt qu’il » sera arrivé; il écrit qu’il arrivera incessament

1 Nous possédons de cet artiste une lettre datée de Marseille, le 28 novembre 1776, dans laquelle il dit avoir écrit de Rome à M. Louis et qu’il termine en annonçant sa prochaine arrivée à Bordeaux.

Jean-Baptiste Claude Robin, dont il a été déjà question p. 33 et 99, était un peintre d’un réel mérite et qui cependant n’a pas joui d’une grande réputation. En 1772, il avait été agréé de l’ancienne Académie de Peinture, mais il ne devint jamais académicien. Robin était aussi un écrivain d’art très instruit, qui dut avoir d’excellentes relations avec la société parisienne de la fin du xviii0 siècle. Sauf une notice insérée dans les Mémoires de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et- Cher par M. Villers, nous ne croyons pas qu’il ait été publié une étude biographique sur cet artiste. Les documents inédits que nous possédons nous permettront, peut-être, de la rédiger un jour.

Plusieurs de ces documents et surtout des lettres se rapportent

» Je suis partout à hauteur d’entablement. Je me » dispose à établir la corniche de l’ordre, pendant tout » l’hiver, d’autant qu’elle est en pierre dure et qu’à moins » d’un froid excessif je ne serai point interrompu. Je » dispose tous mes escaliers intérieurs, ainsi que toutes » les parties des voûtes qui se trouvent couvertes.

» Si vous désirez, Monsieur, que je finisse l’année » prochaine, il seroit à propos de faire des approvision- » nements de pierre, pendant tout l’hiver, car je prévois » qu’avec la quantité de bâtimens qui s’élèvent* 1, nous » aurons bien difficilement des matériaux, dans le cours y> de l’été prochain; il suffirait, pour cela, de me faire » donner, deux ou trois quinzaines, seulement cinq ou six » mille livres de plus.

» M. Genevois m’a dit avoir eu l’honneur de vous » écrire pour être autorisé à recevoir, des particuliers qui » ont achetés les derniers terreins, le tiers content qu’ils » étoient convenus de donner. J’ai porté au notaire les » dimensions du toisé de chacun des acquéreurs.

» Mrsles jurats désireroient avoir un état de la dépense » de la Salle; j’ai répondu à celui qui me l’a demandé » que je ne pouvois les satisfaire sans avoir vos ordres; » ils me paraissent enchantés de la grâce qu’ils viennent

bien au Théâtre de Bordeaux, mais les pages de ce livre sont dues à Louis; c’est sa biographie que nous écrivons et non pas celles de ses collaborateurs. Robin, Berinzago, Berruer, Gabriel Durand, et quelques autres artistes, d’un ordre moins élevé mais qui coopérèrent à l’embellissement de la Salle de spectacle, nous fourniront les éléments d’un nouveau travail que nous pourrions intituler : Les collaborateurs de l architecte Louis , dans la construction du Théâtre de Bordeaux.

1 Louis nous indique dans ce passage, qu’un certain nombre de chantiers s’établissaient alors autour du Théâtre, soit sur les emplacements vendus, entre la rue Esprit-des-Lois et celle du Chapeau-Rouge, soit à l’entrée de la rue Sainte-Catherine, soit enfin vis-à-vis le Théâtre, où se trouvait la maison de M. le comte de Rolly, dont il est question au bas de cette lettre.

» de recevoir de la Cour, qui leur donne une augmenta- » tion de revenus; ils pensent que les cinquante mille » écus annuels accordés pour la Salle de spectacle, et » ensuite à la construction de l’Hôtel de Ville, dépendra » absolument d’eux. En ce cas, je crains bien, Monsieur, » que la Salle ne dure encore nombre d’années.

» Je serais désespéré si je n’avois l’assurance d’être » sous vos ordres et de dépendre absolument de vous.

» J’ay l’honneur de vous addresser un mémoire de mes » honoraires. Oserai-je vous prier de me faire expédier » une ordonnance de six mille livres, à compte de ce qui » m’est dû. C’est une faveur que je joindrai à celles que » j’ay eu le bonheur de recevoir de vous, Monsieur; ma » reconnoissance sera aussi étendue que le respect avec » lequel je suis votre très humble et très obéissant » serviteur.

» V. Louis.

)> P. S. J’attends vos ordres pour aller en avant sur » la maison de M. le comte de Rolly. »

M. Dupré de Saint-Maur était alors à son château d’ Argent, dans le Berri1; il répondit le 28 décembre à Louis que, vu l’état avancé de la saison et les travaux devant s’arrêter forcément, « il pourroit employer en approvisionnement et matériaux une partie des fonds.... ou ménager pour le printemps prochain, » et terminait ainsi :

« Je ne trouve aucun inconvénient à ce que vous remettiez » l’état des dépenses de la Salle à Mrs les Jurats, puisqu’ils le

1 Commune d' Argent, arrondissement de Sancerre (Cher.)

» désirent. Je ne crois pas que l’augmentation de leurs revenus » nuise à la continuation de cet édifice, comme vous paraissez le » craindre; il faut espérer, au contraire, que ce sera un moyen de » plus pour l’amener à sa perfection. L’article de vos honoraires » ne laisse pas de m’embarrasser; ils me paraissent fixés sur un » pied bien haut pour un ouvrage aussy cher. Feu M. de Clugny » en avoit eu connaissance, et je n’aurois pas craint de difficulté » de sa part sur ce point; mais un nouveau Controlleur général, à » qui je serai dans le cas de rendre un compte circonstancié de » tout ce qui a rapport à la construction dont il s’agit, aura sûre- » ment de la peine à prouver qu’elle ait produit 3o,ooo livres dans » un an, en y comprenant les 6,000 livres que vous demandez. » Je verrai cependant à faire de mon mieux pour que vous soyez » content. »

Ces dernières observations mécontentèrent vivement Louis; mais son mécontentement ne se manifestera que dans sa lettre du 11 janvier 1777, la suivante ayant croisé celle de M. de Saint-Maur.

Louis à M. Dupré de Saint-Maur .

« Bordeaux, le 3i décembre 177b.

» Monsieur,

d Lorsque vous me fîtes l’honneur de me dire qu’il » falloit réduire les dépenses des quinzaines de la nouvelle » Salle de spectacle à dix mille livres, de quinze qu’elles » étoient, il ne s’en falloit que de quelques jours pour » qu’elle fut à payer ; ainsi Durand ne pouvoit pas avoir » de fonds de reste, puisqu’effectivement les dépenses de » cette quinzaine montaient à peu près à cette somme. » Ainsi, l’ordonnance de quinze mille, livres que vous » avez eu la bonté de me faire parvenir, a été employée » à payer cette ditte quinzaine.

» Depuis cette époque, j’ai réduit cette dépense à dix

y> mille livres, suivant vos intentions; bien loin d’avoir de » trop pour les quinzaines, quoique ayant renvoyé beau- » coup d’ouvriers maçons et manœuvres, il a fallu et il » faut regarnir le chantier et faire arriver des pierres de » toutes qualités et espèces; je ne vous cacherai même » pas, Monsieur, que j’ai été obligé de faire des avances, j H n’y a que cette saison propre à faire des approvision- )) nements; sans cette précaution actuelle, je serai arrêté » à chaque instant, pendant le cours de la campagne; les » ouvriers continueroient un tems infini à attendre. Je me » trouverais dépenser beaucoup et avoir peu d’ouvrage.

» J’ai écrit alors que je perdrais le fruit des économies » que j’ay mis jusqu’à présent à ce batiment.

» La saison n’a pas encore mis d’obstacle à l’avance » des ouvrages de la Salle de spectacle. J’ai encor cent » soixante ouvriers de tout espèce qui travaillent conti- » nuellement. J’ai force tailleur de pierre dure, à la tâche, » qui préparent les pierres d’entablement de l’ordre » extérieur et tous les travaux des platte bande du » pérystile. C’est une grande économie de faire cette » besogne dans un tems où l’on peut avoir des ouvriers » à choix et à meilleur marché qu’en pleine campagne; » je tâcherai de faire le mieux possible et mériter la » confiance qu’on a en moy. J’espère que tous ces soins » ne seront pas perdus vis-à-vis de quelqu’un aussi juste » que vous, Monsieur. Je suis au désespoir de n’avoir » pas saisi vos vues et de m’atirer un reproche au sujet » des serruriers Jayer et Duprat; il me souvient très bien » que vous me fîtes l’honneur de me dire qu’il falloit faire » payer ces gens-là. Ma faute est de ne vous avoir pas » demandé si s’étoit sur les fonds destinés à payer les » quinzaines; je me trouve repréhensible, puisque je

» m’apperçois, par la lettre que vous me faites l’honneur » de m’écrire à ce sujet, que vous entendiez que je leurs » soldat. Pardon, M., je vais réparer cette légèreté en » leur fesant donner tous les quinze jours une somme de » cinq cents livres jusqu’au solde de leur compte. Je » voudrais bien qu’il y eut des fonds pour les satisfaire » sur le champ ; je vous débarrasserais de leurs iinpor- » tunités, et moy de leurs impertinences 1 .

» J’ay mis sur un roulleau de bois trois plans de la » Salle et deux élévations, l’une de l’entrée principale, et » l’autre de la façade sur la rue du Chapeau-Rouge. Je » pense que ces esquisses donneront suffisament l’idée » générale de ce batiment. J’aurois désiré avoir plus de » tems, j’aurois entré dans beaucoup plus de détail2.

» Je suis avec respect votre très humble et très obéis- » sant serviteur.

» 3i décembre 1776.

» V. Louis.

» P. S. — Nouvel embarras, Monsieur, occasionné par » l’enlèvement des matelots, et positivement on veut faire » partir ceux qu’on a mis au fait du transport des gros » blocs qui nous sont nécessaires pour la Comédie. Ne » seroit-il pas possible d’obtenir une permission de » conserver cinq ou six de ces matelots? Cela nous

1 La dureté de* cette expression fait voir que Louis était aussi mal mené des ouvriers bordelais que des jurats.

2 Ces trois plans et ces deux élévations se voient aujourd’hui à la Bibliothèque de Bordeaux ; on lit au bas des feuilles: Fait par nous, 1 1 Architecte du Roy de Pologne , à Bordeaux, ce 3 1 décembre 1776. L. V. Louis.

L envoi de ces dessins avait été demandé par M. de Saint-Maur, dans une lettre, datée du château d’ Argent, du i5 décembre 1776. Cette demande était ainsi conçue :« Je compte que vous m* enverrez, comme » vous me l'ave% dit, les plans de la Salle pour les faire voir à M. le » Controlleur général et l'intéresser à nous fournir ses fonds. »

nouvelle salle de spectacle DE BORDEAUX. 295

» suffirait et cela m’éviterait beaucoup d’embarras que » je prévois pour l’avenir1.»

Du même au même.

0 A Bordeaux, ce 11 janvier 1777.

» Monsieur,

» J’ay effectivement renvoyé les trois quart et demy » des maçons, comme vous l’aviez prévu; je n’ai gardé » que sept à huit poseurs qui sont dans ces travaux » depuis le commencement de la Salle, en conséquence » au fait de la besogne de cet attelier; j’aurois de la peine » à les i remplacer si je les renvoyois, et il m’en couteroit » beaucoup pour les faire revenir, d’autant qu’ils travail- » lent ordinairement à Paris; d’ailleurs je les occupe » présentement à poser de la pierre dure uniquement, et » la saison n’est point contraire à ce travail. J’ai conservé » une quarantaine de tailleurs de pierre, à la tâche, qui » me taillent les claveaux des plattebandes de mon » péristyle; je n’ai que très peu de tailleurs de pierre, à la » journée, que j’emploie à faire des trous pour les » scellements de tous mes planchers des corridors des » loges de la Salle; je ne puis mieux employer mon » hivert qu’à forcer sur toute la charpente. Les ouvriers » employent bien leur tems, dans cette saison; ils font le » double d’ouvrage que dans l’été. J’ai aussi beaucoup » de menuisiers qui posent l’intérieur de la Salle; la » coupolle est en place; et M. Robin, qui est ici depuis

1 M. Lombard, commissaire général de la marine, informé par M. de Saint-Maur, des réclamations de Louis, voulut bien lui laisser, « sans » nuire au service du Roy, » les matelots employés aux manœuvres du chantier.

» trois jours * 1 * sera apporté de commencer son plafond » quand il voudra. Je suis à lui faire préparer tous les » échaffaus nécessaire et indispensable pour son travail.

» J’ay communiqué, M., à M. Genevois l’article de » votre lettre où vous parro.issez approuver qu’il perçoive » le tiers des terreins que vous avez adjugé au Chapeau » Rouge, si toutefois il est fondé de procuration de M. de » la Sablière; il m’a dit que cela lui suffiroit et que, d'ici » à peu de jours, il auroit cet argent, puisqu’il n’atendoit » que cet ordre pour le recevoir. Puisque vous ne » trouvez pas d’inconvénient, M., à ce que je remette les » états de dépenses de la Salle de spectacle à Mrs les y> Jurats, il faudra que vous ayez la bonté de me faire » remettre par Mr Chauveton 3 un des trois états que j’ai » toujours donné à l’Intendance, parce que précédem- » ment M. Esmangard s’étoit chargé de le remettre à » l’Hôtel de Ville, ainsi qu’à M. le Contrôleur général; » mais M. de Clugny n’en voulant point remettre à » Mrs les officiers municipaux ils ont restés dans les » cartons de l’Intendance. Je ne sçai pourquoi ces MM. » qui jusqu’à présent n’ont rien dit de ce retard, se » déchaînent contre moy de ce qu’ils ne les ont pas, ne » leur ayant jamais remis ces états.

■ D'après un mémoire et des lettres de Robin, c’est sur la recommandation du maréchal de Mouchy et de Louis qu’il avait été chargé, au mois d’octobre 1774, de peindre le plafond de Bordeaux. M. Esmangart

1 agréa et, des la tin de novembre, Robin se mit à l’œuvre; il fit une

esquisse en grisaille et des études détaillées pour assurer l’exécution d un ouvrage en détrempe qui doit être rapidement fait. Le 1 5 avril 1776, artiste partit pour l’Italie, et ce serait le 5 janvier 1777 (et non le 8 d après Louis) qu’il serait arrivé à Bordeaux, où il peignit le plafond et les quatre figures des pendentifs 0 en cinq mois et demi, «travaillant tous les jours 10 et 11 heures. » (Extrait de documents inédits.)

, ~ Chauveton, secrétaire de M. Dupré de Saint-Maur, à l’Intendance de Bordeaux.

nouvelle salle de spectacle de bordeaux. 297

» Non seulement Mr de Clugny, mais Mr l’abbé Terrai » etM1' Turgot ont approuvé les honoraires qui m’ont été » fixée par une assemblée des Cent trente et une délibération en jurade du 24 juillet 17741. Comment, M., » vous trouvez qu’un artiste soit trop payé que d’avoir, » pour le fruit de ces peines et de ces veilles, trente mille d livres en vingt-deux mois; car depuis la reprise des » travaux, en mars 1775 jusqu’en janvier 1777, il y a ce » tems d’écoulé. Considérez, je vous prie, la perte du d tems que j’ai fait, car, du moment qu’on m’a promi » cet édifice à celui que je suis venu à Bordeaux, j’ai » sacrifié deux années, parce qu’on me disoit que je devois » partir d’un moment à l’autre, et je ne voulois me » charger d’aucune affaire. Arrivé dans ce pays chargé » de lettres patentes, on m’a fait passer trois mois sans » pouvoir commencer; enfin, après avoir mis la main à » l’œuvre, j’ai senti qu’étant privé d’ouvriers et de » personnes intelligentes pour me seconder, il falloit que » j’abbandonnat Paris, pour me livrer tout entier à la » conduitte de ce batiment, qui, j’ose dire, sans réparti, » auroit monté à un tiers de plus de dépense; mais, étant » sur le lieu, j’y ai mis toute l’économie possible. Mais en » prenant le parti de venir m’établir dans ce pays, » j’abandonnoi douze à quinze mille livres que je gagne » annuellement dans mon pays. Je passoi sur ce sacrifice » pour mériter de la réputation; j’ettois bien loin de » penser alors que, la même année, je serois arrêté, et » qu’il viendrait un ordre de M. Turgot pour suspendre » mon travail. Cependant, M. le Controlleur général fit

1 Cette délibération a été publiée page 197. Toute la suite de cette lettre est un résumé plein de verve de la situation de Louis depuis le commencement des travaux,

» interrompre ces travaux et demanda qu’on lui rendit » compte et du projet et des moyens qu’on employoient » pour construire cette Salle. Vous sentés, M., la position » cruelle dans laquelle je me trouvois ? Mon ménage » transporté k cent soixante lieues de mon pays et une » dépense extraordinaire pour m’établir à Bordeaux en » quelque façon perdu1. Il fallu du courage dans ma » position. C’est alors que je senti que j’avois fait une » sottise de quitter le certain pour l’incertain. Mais » l’amour de la gloire soutient et donne de la force de » supporter tout. Je fu chargé par Mrs les Jurats de tous » les papiers relatifs aux éclaircissements que demandoit » M r le Contrôlleur général. Je passois cinq mois à Paris » à donner des devis et des détails qui me furent » demandés au contrat, et je fus renvoyé au bout de ce » terme à mon travail avec la satisfaction que peut » éprouver un artiste qui se voit comblé d’éloges flatteurs » sur ces projets.

)) Considérés, M., combien de perte de tems, combien » de dépenses, combien ne faudrat-il pas de tems de « retour dans mon pays pour être employé ; l’absence » refroidi les amis; les jeunes artistes prennent place et » se font des protecteurs. Vous n’ignorez pas, sans d doute, que si j’avois été apporté de faire ma cour au » duc de Chartres, j’en aurais pu obtenir beaucoup; mais » je perdrois cent pour cent, deux ans après le témoignage » de ses bontés. Vous voyez, M., par les petits détails )) que je me suis permi d’entrer avec vous, que cet

1 Louis, avons-nous dit, demeurait d’abord au Gouvernement; ce n’est quà partir de l’arrivée du duc de Mouchy qu’il fut obligé de chercher un domicile nouveau (d’après sa lettre du 29 mars 1775), et cependant tous les envois de modèles faits par le statuaire Berruer, à la date du 14 septembre 1776, sont encore adressés à M, Louis , au Gouvernement.

)> ouvrage n’est pas avantageux à ma fortune, et que » trente mille livres en vingt-deux mois ne dédommage » que légitimement un artiste de son travail.

y> J’ay l’honneur d’être, etc.

» L. V. Louis.

» Les serruriers viennent de me faire dire qu’ils » acceptoient les cinq cens livres que je leur avois offert » à chaque quinzaine, jusqu’à parfait payement. Je les » attend pour leur donner le premier accompte porté s sur le 46e rolle 1 . »

Louis écrivit cette lettre ayant la ferme conscience de sa valeur personnelle. Cette page reflète bien son tempérament d’artiste; l’esprit inquiet, philosophique, ardent et fier de Louis s’y peint admirablement.

Du même au même.

« A Bordeaux, ce t8 janvier 1777.

» . J’ai été obligé de faire un emprunt de dix mille

» livres pour acquitter le rolle d’aujourd’hui n° 47. Je » n’ai même pas reçu d’ordonnance. J’ai bien des épines » à arracher; au nom de Dieu, M., faite moy finir bien » vite ma Salle pour que je puisse partir du pays.

» Les lettres patentes ont été enregistrées d’hier, sans » aucune difïicultées 2. Les conclusions de Mr. le Prod cureur du Roy ont étées cependant qu’on ne pourra

1 II s’agit ici d’acquitter le mémoire des serruriers Jayer et Duprat, dont parle Louis dans sa lettre du 3i décembre 1776.

2 Les lettres-patentes relatives au rétablissement des octrois furent enregistrées au Parlement de Bordeaux le 17 janvier 1777. (Voir le Livre des Privilèges , p. 681.)

3oo

» joüer dans la Salle nouvelle, que les boutiques et » accessoires ne soient fini et même loué au profit de » la Ville. En conséquence, vous pourriez, M., faire » faire un emprunt à la Ville qui me mit à même de » finir dans le cours de cette année; on pourrait forcer » les travaux dès ce moment; il fait le plus beau » temps possible; nous n’avons eu que dix à douze » jours de froid, encore pouvoit-on travailler. Si vous » n’avez la charité de me tirer d’ici, j’y mourrai, car » je ne puis supporter les tracasseries, et on m’en fait » perpétuellement... »

De son château du Berri, M. de Saint-Maur suivait avec intérêt les travaux de Louis; aussi l’informait-il que des ordres venaient d’être donnés pour faire opérer de suite le recouvrement de toutes les sommes exigibles sur les dernières adjudications. Mais c’est de Paris, le 26 janvier 1777, que l’Intendant fit une réponse générale aux diverses lettres que Louis lui avait adressées.

« Je n’ay reçu, M., qu’à mon arrivée ici une partie des lettres » que vous m’avés écrites et celle pour laquelle le sr Genevois » me faisoit part des motifs qui l’empêchoient de recevoir des » acquéreurs des terreins des glacis du Château Trompette le » premier tiers du prix de leur adjudication, sans y être autorisé » particulièrement. Je lui écris qu’il peut toucher ce premier » tiers et je m’en suis d’ailleurs expliqué avec M. Blanchet de la » Sablière.

» Les observations que je vous ai faites relativement à vos » honoraires avoient principalement pour objet de vous faire » prévoir les difficultés que -je pourrais rencontrer à cet égard

1 La précédente lettre et celle-ci ont été déjà publiées en i858 dans les Dou^e Lettres de Victor Louis; mais nous ne donnons de cette dernière que les passages qui concernent les travaux du Théâtre.

nouvelle salle de spectacle de bordeaux. 3oi

» auprès de M. le Controlleur général, et il étoit nécessaire que b j’eusse, en ce cas, des raisons à luy alléguer en faveur de vos » intérêts. J’espère qu’il aura égard à celles qui sont détaillées » dans votre réponse, et, dans cette confiance, je vous fais passer, b avant de lui en avoir parlé, l’ordonnance de 6,000 livres que b vous m’avés demandée.

b Vous ferés très bien de vous débarrasser le plus tôt possible » des nommés Jayer et Duprat; ils ont très mal fait de vous tenir » des propos désobligeants ; mais il faut passer quelque chose » à leur manque d’éducation et au pressant besoin dans lequel b ils peuvent être. Cependant je leur en marqueroy mon b mécontentement à la première occasion.

b II faut qu’il reste dans mes bureaux une suite non interb rompue de tous les rôles de la reprise des travaux de la nouvelle b Salle de spectacle; ainsy, on ne pourra remettre qu’une b expédition de chacun de ceux que vous auriés fourni double. b Je donne les ordres nécessaires à cet effet et vous pourrés les b demander.

b Je joins ici une ordonnance de 10,000 livres pour les b ouvrages de la dernière quinzaine de ce mois. b Je suis, etc., b

Louis à M. Dupré de Saint-Maur .

«A Bordeaux, ce 8 février 1777.

» Monsieur,

» Le tiers des emplacements que vous aves fait » vendre a été payé, en partie, par les différents » acquéreurs. M. Genevoix m’a dit qu’il regardoit » ces fonds comme étant dans sa caisse. L’époque » du paiement des deux tiers restant est très peu » éloigné, à ce qu’il m’a dit aussi.

» Je vous suis très obligé de l’ordonnance que vous » avez eu la bonté de m’envoyer sur l’acompte de )) mes honoraires; j’aurai grand soin de me débarrasser » des serruriers le plustot possible; je continue à leur

» donner toutes les quinzaines une acompte qui » absorbera bientôt la somme qu’on leur devoit. A » la faveur de vôtre lettre, j’ai été reprendre dans » vos bureaux la troisième copie que j’y avois déposé «pour être envoyée à l’Hôtel de Ville; il reste une » suite très exacte des rolles à l’Intendance

» Je vais remettre, comme vous me l’avez prescrit, » tous les rolles des dépenses de la Salle de spectacle » à Mrs les Jurats. J’ai remis à un de vos secrétaires » la lettre de Mr Lombard, que vous m’avez fait » l’honneur de me communiquer. J’imagine que je s n’éprouverés plus de difficultés pour le transport » par eaux des pierres pour la Comédie.

)) J’ay reçu l’ordonnance de dix mille pour acquitter » les dépenses du 48e rolle, qui a été payé samedi ier du

» courant .1 2. Mrs les Jurats se ventent tout haut

» qu’ils vont bientôt me faire enrager, parce qu’ils » vont avoir la direction de la Comédie, que le Ministre » leur a promis 3; qu’en conséquence, ils feront beaucoup » de changements. Si cela arrivoit, je vous préviens, » Monsieur, que je quitterais sur le champ Bordeaux.

1 C’est grâce à cette suite très exacte des rôles des travaux, depuis la reprise de 1775, conservée aux Archives départementales de la Gironde, que l’on peut suivre encore les moindres particularités de la construction du Théâtre de Bordeaux. Ces rôles étaient dressés en triple expédition, ou copie, comme dit Louis; ceux qui se trouvaient à l’Hôtel-de-Ville existaient encore intacts antérieurement à l’incendie de 1862.

2 Ici se placent des incidents n’ayant aucun rapport à la construction du Théâtre; l’un est relatif aux maisons de la place de la Comédie, l’autre à une incartade du chevalier d’Osmond, neveu de l’évêque de Comminge, qui, se trouvant un soir au théâtre situé près la porte Dauphine, s’introduisit de force dans la loge de l’Intendant. (Voir Dou\e lettres de V. Louis, p. 24.)

3 Ces promesses se réalisèrent plus tard, en 1779, lorsqu’il fallut pourvoir à de nouveaux emprunts pour l’achèvement de la Salle, et que le Roi, par un nouvel arrêt du Conseil, donna cette jouissance aux jurats.

NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 3û3

» Avoir affaire à de pareils gens, ce seroit abréger mes » jours de plus de vingt années.

» Je suis...

» V. Louis. »

Soit impossibilité réelle, soit mauvaise volonté, les acquéreurs des terrains du Chapeau - Rouge ne se pressaient guère à solder le prix de leur adjudication1 2. Nous reparlerons plus au long de tous ces acquéreurs dans le chapitre suivant; mais dès à présent disons que celui qui opposa le plus de difficultés fut l’architecte Lhote, l’auteur d’un projet de théâtre en opposition avec celui de Louis, qui, de 1773 à 1774, avait accepté, sous les ordres de son rival, un emploi modeste et se trouvait maintenant à la tête des entreprises que faisaient naître les constructions voisines de la nouvelle Salle. De tous les ennemis de Louis, et ils étaient nombreux parmi les architectes bordelais3, Lhote fut très certainement le plus passionné et surtout le plus digne dans son opposition, car il combattit le grand artiste à visage découvert, comme on le verra par la suite.

Il n’est donc pas étonnant que, dans les lamentations de Louis, le nom de Lhote revienne souvent sous sa

1 II résulte de la volumineuse correspondance échangée entre les bureaux de l’Intendance et M. Blanchet de La Sablière, receveur général des domaines et bois, que les délais accordés à divers acquéreurs, pour le payement, par tiers, de leur adjudication, étaient diversement interprétés; de là naissaient des lenteurs, et les fonds destinés aux travaux étaient à peu près épuisés, au fur et à mesure de la rentrée des paiements.

2 Louis n’était point aimé des architectes de Bordeaux, et cela se conçoit : non seulement il leur était bien supérieur, mais il était étranger à la ville; double raison pour être vu d’un mauvais œil. A cela il faut ajouter encore que le caractère de Louis était peu bienveillant, et il

était tellement personnel, qu’il finit par s’aliéner les sentiments d’un de ses plus vieux amis, Gabriel Durand.

plume; voici ce qu'il en disait le 17 février 1777 : «Il » est essentiel que j’aye l’honneur de vous prévenir que » le sr Lhotte a refusé positivement le payement de son » terrein; il aime mieux, à ce qu’il a dit à M. Genevoix, » payer la folle enchère que de payer présentement. En » conséquence, voilà un vide dans la caisse auquel on ne » s’attendoit pas 1 2 . »

Ici doit se placer la communication d’une lettre de M. de Saint-Maur au maréchal de Mouchy, qui fera voir combien étaient également grandes, en haut lieu, les continuelles compétitions des divers pouvoirs administratifs.

» Monseigneur,

« Au château de Malesherbes, » ce 20 février 1777.

«Votre lettre du i5 de ce mois a croisé celle que j’ai eu » l’honneur de vous écrire de Montigny et que j’espère que vous » aurez reçu le lendemain ou le surlendemain...

» Les fonds, pour la continuation des ouvrages de la Comédie, » nous manquent tout à fait, d’autant que j’ai une peine infinie à » tirer de l’argent de quelques particuliers qui doivent encore, en » tout ou en partie, le prix des terreins que mon prédécesseur » ou moy leur avons vendus, et d’ailleurs cela ne nous mènera » pas fort loin. Je ne puis, moyennant ce, prendre des engage- » ments positifs avec le sieur Robin, jusqu’à ce que je sache si le » Ministère ou la Ville adopteront un arrengement que j’ai » proposé et qui me paroîtroit assez raisonnable 2. La Ville est » bien obligée maintenant de fournir cinquante mille écus par » an, mais je doute qu’il lui soit fort aisé de faire les avances.

1 Lettre à M. Dupré de Saint-Maur.

2 Robin et Berruer, comme Louis et tous ceux qui participèrent à la construction de la Salle de spectacle, s’épuisaient parfois en demandes d’argent et n’obtenaient qu’à la longue ce qui leur était dû. Inutile de dire que les petits comptes étaient plus difficilement payés que les gros, et qu’en définitive si Louis eut la plus forte part d’ennuis et de préoccupations, ses honoraires lui étaient comptés avant bien d’autres, de même que ceux du personnel de l’agence des travaux.

NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 3o5

» Quand j’aurois des fonds j’y regarderais cependant un peu » avant d’envoyer au s' Robin qui, à ce qu’il me semble, va un » peu vite, sur ce point; je lui ai fait passer cinq mille livres à » Marseille, il y a déjà quelques mois, et, si je l’en avois cru, je lui » en aurais envoyé le double ou le triple avant qu’il eût fait pour » un sol d’ouvrage i. Il m’a d’ailleurs toujours écrit d’un endroit » où il ne paroissoit plus devoir être le lendemain et où je lui » aurais adressé inutilement des réponses. Puisqu’il est à Bor- » deaux maintenant, je vais entrer en correspondance avec lui et » tacher de ne pas lui laisser perdre son temps.

» M. le Controlleur général n’a pas plus approuvé que M. le » Garde des sceaux l’arrêté du Parlement de Bordeaux pour » disposer du prix de la location des accessoires de la Comédie. » Il est évident que c’est une petite niche qu’on a cherché à faire » au m. de R. 2, qui s’en est plaint aussi fort vivement, et je ne » sais pas trop pourquoi, car il n’y a guère d’apparence que le » Conseil revienne sur la décision qu’il a donnée d’avance sur » le même sujet et qui étoit plus de sa compétence que de celle » du Parlement.

» J’espère, Mf, avoir le plaisir de vous faire ma cour à Paris, » dans le courant de la semaine prochaine, et vous renouveller » les assurances de tous les sentiments respectueux avec lesquels » j’ai l’honneur d’être, Msr, votre tout dévoué serviteur.

» Dupré de Saint-Maur.

Louis à M. Dupré de Saint-Maur.

«Bordeaux, ce 22 février 1777.

» Monsieur,

» Comme les ouvriers viennent de toutes parts 1 2 3 s’offrir » pour travailler au chantier de la Comédie, je ne puis

1 Ceci n’est pas exact; d’après des documents inédits que nous possédons, Robin, depuis 1774, ne s’était pour ainsi dire occupé que du plafond du Théâtre de Bordeaux.

2 Richelieu, dont l’influence était, comme on le voit, combattue par le Parlement de Bordeaux.

3 Nous croyons utile de constater que sur les Rôles, les poseurs, les maçons, les manœuvres, ne portentquedes noms de famille, tandis que les tailleurs de pierre, soit à la journée, soit à la tâche, sont inscrits presque

» les faire arrêter sans savoir si vous aurés la bonté de » faire augmenter les quinzaines à l’avenir. Voilà le » temps d’entrer en campagne et de forcer les travaux, » si vous êtes dans l’intention de faire représenter dans » la Salle nouvelle de Pâques à un an. Je voudrois pro- » fiter des bons ouvriers qui viennent dans ce pays et » une fois arrêtés dans d’autres chantiers, je ne pourrai «plus les avoir. Les matériaux m’arrivent à force* 1. » J’ai un nombre infini de pierres taillées, et je vous » promets, M., la plus belle campagne possible, si les » fonds ne me manquent pas; si le contraire m’arrive » cela me renverra à une année de plus, tout ce qui ne » sera pas couvert souffrira beaucoup, sans compter la « perte qu’on fera de la non location des boutiques et » accessoires de la salle.

tous sous des noms de compagnons: la Bonté de Tours, la Douceur d'Avignon, la Réjouissance d'Orléans , la Liberté de Bordeaux, la Prudence de Cahors, la Pensée de Chinon, la Tendresse de Saint-Rémy, la Jeunesse de Montpellier, l'Assurance du Chartron, etc., etc., et beaucoup de Jolis Cœurs. Parmi ces tailleurs de pierres, il en est deux que nous devons mettre en relief, car ils ont laissé des souvenirs honorables : Joli Cœur du Mans et Jean Roché. Ces deux ouvriers se trouvent sur le premier Rôle de la reprise des travaux, du 29 mars au 8 avril 1775 ; ils restèrent jusqu’à la fin du chantier et se fixèrent à Bordeaux. Les chefs d'œuvre de construction qui se trouvent dans la salle de l’Académie de cette ville sont dus à Joli Cœur du Mans, qui exerça longtemps les fonctions de professeur de stéréotomie. Jean Roché prit une part active aux travaux du Château-Trompette: c'est un honnête garçon qui, comme vous le savef, est depuis longtemps avec M. Louis, disait madame Louis à Gabriel Durand en 1786.

Au début des travaux, le prix des journées d’ouvriers variaient de 28 à 3q sous; puis il s’éleva, pour plusieurs, à 45 sous. Quelques ouvriers à la tâche indiquaient sur leurs notes des marques de tâcherons, semblables à celles qu’on remarque sur les vieux édifices.

1 Les pierres employées au Théâtre étaient de nombreuses provenances. Voici les noms que nous avons relevés : Bourg, Béguey, Cadillac, Canon, Cérons, Créon, Jugazan, Saint-Germain, Saint-Michel-La- Rivière, Saint-Macaire, Saint-André, Roque de Tau, Le Tourne, Tasta, Villeneuve, Grésillac dans la Gironde, et Taillebourg dans la Charente- Inférieure. Ces pierres étaient conduites par eau au port du Chapeau Rouge, et de là, par des traîneaux à bœufs, au chantier de la Comédie.

NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 3oy

» M. Robin, peintre, venu pour exécuter le plafond, a » commencé la besogne, il y a quelques jours; il se » propose de finir ce travail d'ici à six mois; l’intérieur » de la Salle sera fort avancé dans ce temps, et je vous » implore, M., pour ne me laisser à Bordeaux que » cette année...

» J’ai l’honneur, etc.

» V. Louis. »

«A Bordeaux, ce i'f mars 1777.

» Ma position est tout-à-fait cruel ; Mr Genevois vient » de passer à l’instant même chez moy, me dire qu'il n’y » avoit plus de fonds dans sa caisse pour la Salle de » spectacle; que, quand même j’aurois une ordonnance, il » ne pouroit l’acquiter que le cinq de ce mois; il ne doit » recevoir que ce jour le restant de ce qui est dû pour les » emplacements vendus. Je vais en conséquence chercher » dans la hource de mes amis de quoi satisfaire aux » dépenses de la quinzaine, comprise sous le n° 5o, qui » doit se payer ce soir, car de manquer de satisfaire les » ouvriers une seule fois exposeroit à n’en plus avoir de » la campagne.

» Je prévois que je ne pourroi pas encore finir de cette » année, à moins que vous ne veniez, Monsieur, au » secour de cette pauvre Salle; nous allons tout à l’heure » manquer d’argent au point qu’on sera obligé de tout » abbandonner, si vous ni porté remède; je vais, Mon- » sieur, vous le démontrer sensiblement par le calcul » cy-après.

» Au 5 de ce mois, Mrs Laffitte, Lageard et Douât » doivent payer la somme de 46,323 liv. 4 s. 1 d. Voilà

« le seul argent comptant qu’on aura jusqu’au 5 sep- » tembre, époque du payement de Mrs Lanoixet Douât, » qui doivent compter ce jour la somme de 28,323 liv. » 17 s. 9 d. Il est vrai que M. L’Hotte doit 38,266 liv. » i3 s. 4 d., mais, comme il refuse de payer, on ne peut » pas, pour le présent, compter sur cette somme; toutes d ces sommes forment un total de 1 12,9 1 3 liv. i5 s. 2 d; » il reste un seul emplacement à adjuger.

» Vous voyez, Monsieur, que j’ay bien besoin de » toutes vos bontés pour que je ne reste pas à moitié de » cette campagne; il seroit cependant bien nécessaire, » pour qu’on veuille (puisse?) jouir de cette année de » cette Salle, de forcer d’ouvriers; il est douloureux pour » moy de languir comme je le fais; je vous le repette, » Monsieur, je désirerais bien avoir la liberté de m’en » aller à Paris, chose impossible tant que la Salle ne » sera pas finie.

» Si Mrs les magistrats s intéressaient un peu à cet » ouvrage, ils auroient proposés de prêter l’argent qu’ils » ont empruntés de Gênes pour construire leur Hôtel de » Ville; il leur reste encor trois cent mille livres sur les » cinq qu’ils ont emprunté aux Génevois.

» Je suis persuadé, Monsieur, que si l’on étoit autorisé » à emprunter en viager une somme pour finir la Salle, » elle se trouveroit d’un jour à l’autre.

» Il y a un moyen tout simple de trouver cent mille » livres tout à l’heure : se seroit de créer cent billet de » mille livres pour cent entrées à vie à la Comédie. Les » actionnaires ne peuvent se refuser a ce moyen de » trouver de l'argent; cent personnes de plus dans la » salle ne diminue pas la recette; à peine s’apercevront- » elles de plus dans cette Salle. Ce moyen n’est pas de

NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 3og

» moy, il est d’un négociant qui me la communiqué et » qui offre de donner les cent mille livres, parce qu’il » espère vendre ces entrées douze cent livres pièce.

» Vous voyez, Monsieur, combien l’inquiettude fait «faire de chemin à ma pauvre tête; je serois bien » rassuré si vous vouliez donner un quart d’heure de » votre terris sur cette affaire; je vous en aurois une » obligation éternel, et ma reconnoissance sera aussi » étendue que le profond respect avec lequel je suis, » Monsieur, votre très-humble et très obéissant serviteur.

» V. Louis. »

Ces lettres démontrent que le pauvre Louis était ahuri par les difficultés de se procurer des ressources, et que dans les bureaux de l’agence comme dans ceux de l’Hôtel de Ville et du Receveur des domaines, la disette financière était à son comble; mais il n’y a pas lieu de s’en étonner, car c’était alors l’état général du pays. Toutefois, en présence d’une situation si tendue, d’inquiétudes si constantes, n’est-il pas surprenant de trouver chez Louis tant de rectitude d’esprit dans la direction de son œuvre? Qui pourrait croire que ces beaux profils des façades du Théâtre de Bordeaux s’élevèrent au milieu de tant de motifs de préoccupation! que des combinaisons ingénieuses et neuves pour la construction de cet édifice furent mûrement réfléchies malgré tant de sujets de trouble ! enfin que cet admirable monument fut conduit à sa perfection sous une avalanche d’obstacles de toute nature ! Ah ! quand on réfléchit au milieu dans lequel vécut l’illustre architecte et qu’on voit les résultats qu’il obtint, pour l’expliquer il n’est qu’un seul mot : le Génie!

Afin qu’on ne soupçonne pas les embarras de Louis décrits par lui-même entachés d’exagération, voici la correspondance échangée entre l’intendant Dupré de Saint-Maur, alors à Paris, et les officiers municipaux quelques jours avant les dernières lettres de l’artiste.

A Messieurs les Jurais de Bordeaux.

« Paris, ce 16 février 1777.

» On a déjà, Messieurs, entammé les fonds provenant des » derniers emplacements vendus pour subvenir aux ouvrages de » la nouvelle Salle de spectacle et bientôt il n’y aura plus d’argent » pour les continuer. J’ay cru devoir vous prévenir de l’état des » choses à cet égard, afin de vous mettre à portée de prendre vos » mesures le plus promptement possible pour satisfaire aux » arrangements qui vous obligent de fournir i5o,ooo livres par » an, pour la continuation de l’édifice dont il s’agit. Vous sentirés » sans doute la nécessité d’assurer le payement des dépenses qui » y ont rapport et d’éviter toute espèce d’interruption dans les » travaux. Je ne me dissimule pas cependant la difficulté que » vous aurés peut-être à trouver l’argent nécessaire ; en ce cas » vous pourriez vous déterminer à solliciter la permission de » vendre une partie de terrein qui appartient à la Ville et qui )> jouxte les glacis du Château-Trompette; c’est celuy qui, com- » mençant en pointe vers la place Tourny, longe l’avenue » parallelle au Jardin Public et se continue en retour sur la rue » qui conduit aux Chartrons. Vous en connoissés vraisemblable- » ment l’étendue et la figure que vous trouveriés au besoin sur » l’ancien plan de Bordeaux ... »

Chavaille, le secrétaire de la Ville, répondit, au nom des jurats, le 4 mars 1777, à M. Dupré de Saint-Maur :

«Nous nous sommes occupés du projet que vous avés. eu la » bonté de nous suggérer par votre lettre du seize février dernier, » relativement à la demande en permission de vendre la lizière » de terrein qui appartient à la Ville, jouxte le glacis du Château- » Trompette, et en concession d’une petite partie de terrein dudit » glacis nécessaire pour donner à celui de la Ville une forme » régulière. Nous vous sommes infiniment redevables, Monsieur,

» de cette idée et du secours que vous voulez bien nous offrir » pour en procurer le succès à la Ville ; mais nous avons pensé » qu’avant de former cette demande, qui n’est peut-être pas sans » inconvénient, nous devions commencer par connoître exacte- » ment la situation de la caisse des fonds destinés à la construc- » tion de la nouvelle Salle des spectacles, et les sommes qui » peuvent rester à débourser pour la conduire à sa perfection. » Pour remplir ce double objet, il est nécessaire de connoître les » ordonnances que vous avés rendues sur la caisse du Receveur. » Nous avons prié M. Louis, chargé de l’exécution du plan de » cet édifice, de rapporter, de sa part, le devis estimatif des » ouvrages de toute espèce qui restent à faire pour lui donner sa » perfection. C’est à la vue des résultats de ces deux opérations «préalables, qu’il nous sera aisé de juger si la somme de » i5o,ooo livres, que la Ville doit fournir annuellement pour la » continuation de l’édifice dont il s’agit, est suffisante pour en » opérer promptement la perfection, ou s’il convient de faire » usage de la ressource que vous avez la bonté de nous offrir. »

Pour répondre aux désirs des jurats, Louis, avec plus ou moins de bonne grâce, leur remit un état général des dépenses faites depuis l’origine des travaux jusqu’au 8 février 1777. Cet état est précédé de cette brève description de la Salle de spectacle :

a Le terrein qu’occupe le monument est un quarré » long, absolument isolé, de 270 pieds de longueur sur » 140 pieds de largeur. C’est dans cette masse générale » qu’est construite en partie la Salle de spectacle avec les » accessoires et les distributions qui leur sont relatives. » Ils consistent dans une colonnade corinthienne formant » un péristyle isolé aux extrémités et dont les colonnes, » au nombre de douze, ont 3 pieds de diamètre. Après » avoir passé le péristyle d’entrée, on trouve un vestibule » très grand, soutenu par plusieurs rangs de colonnes » doriques. On monte ensuite quelques degrés d’un

» escalier très vaste qui conduit à la Salle de spectacle. » Les façades Littérales et celle de derrière sont décorées » du même ordre que celui de la colonnade d’entrée, » mais en pilastres avec des portiques en arcades qui » régnent au pourtour des façades, sous lesquelles sont » pratiquées des boutiques ayant entresolles et caves, » destinées à être louées aux marchands, un café public » et un corps de garde.

» Dans le premier étage on trouve une gallerie d’été » pour les spectateurs, un foyer d’hiver servant pour le » même usage, une salle pour les répétitions, une autre » pour l’assemblée des actionnaires, un magasin à la » proximité du Théâtre pour les décorations. La cage » pour y distribuer une salle de concert, dans le cas » qu’on vouleut en avoir une 1 et d’autres pièces qui ont » des destinations particulières.

» La distribution de l’étage attique comprend des loges » d’acteurs et d’actrices, douze logements pour ceux » d’entr’eux qui voudront les prendre à loyer, des » réservoirs pour parer aux incendies, sept escaliers qui » montent du fond jusqu’au haut du bâtiment, etc., et » d’immenses souterrains pratiqués dans les dessous du » rez de chaussée, qui seront encore un objet de location » recherché par les négociants 2.»

A la suite de cette description , Louis divise son Mémoire en trois parties; dans la première il établit la situation des ouvrages, tant de la maçonnerie, de la

1 Dans cet état, la salle de concert n’était point portée. Louis en estimait la dépense à 40,000 livres. Il n’est pas non plus question de la peinture du grand plafond, prix débattu directement par le peintre Robin et l’intendant Clugny.

2 La location des boutiques et des souterrains n’a cessé qu’en 1 855.

ICftoAN fi.t.p

Page 1