CAISSE DE L’EMPRUNT DE GÈNES AU 2 MAI
Recette delà somme de six cent mille livres. . 600,000'
Payé à Paris pour le sceau, droit de marc d’or des lettres-patentes au trésorier des revenus casuels, en conséquence des lettrespatentes du 23 avril 1772. — Arrérages d'intérêts. — Commission et pour différence dans les changes. . . . .
Payé pour ouvrages faits relativement à la construction de l’Hôtel de Ville, à laquelle l’emprunt étoit expressément affecté, sçavoir :
Pendant l’année 1774 . 45,511' 413 io<i
Et pendant l’année 1775... . 18,948 i5 I
A reporter . . . . —
171,994' oos 1 id
64,459 19 10 236,454' oos 9d
Report . 236,454! oos pd
Pour la construction de la nouvelle Salle de spectacle, prise dans la caisse dudit emprunt, à la charge du remplacement, sçavoir :
En l’année 1774 . 167,232! 4S g&)
En l’année 1776 . 81,384! 5S j 24 1 1 9 9
485,070! ios 6d
Partant, il devrait rester en caisse . 114,92g 9 6
La non-jouissance des octrois concédés à la Ville a mis le trésorier dans la nécessité absolue de se servir de cet argent pour payer les dépenses les plus urgentes, de façon qu’il n’en reste en caisse qu’environ 20,000 livres.
Ainsi, non seulement les fonds de l’emprunt de Gênes étaient épuisés, n’ayant pas été remplacés par le produit de la vente des terrains, mais ils avaient servi de fonds de secours à la Ville. La lettre de M. Dupré de Saint Maur, du 2 mai, avait mis à son comble la fureur des jurats et plus que jamais le pauvre Louis en subissait les fâcheux effets, ainsi que le démontre la suite de sa correspondance.
Louis à M. Dupré. de Saint-Maur.
« A Bordeaux, ce 3 may 177 7.
» Monsieur,
» Combien ne vous dois je pas de remercimens des » bontés que vous voulez bien me témoigner sur toutes » les affaires qui me retiennent ici. Je n’oublierai jamais » l’intérêt et le zèle que vous mettez à me faire du bien; » qu’en assurant les fonds pour terminer le monument » qu on a bien voulu me confier, c’est absolument décider y> ma tranquilité; obligation d’autant plus grande, que je
nouvelle salle de spectacle de bordeaux. 3 3 '3
)) suis assuré que les travaux languirroient, peut être même » abbandonnés, s’ils n’étoient pas sous votre protection.
» Le croiriez-vous, Monsieur, que d’après les ordres du » Ministre et les vôtres à l’Hôtel de Ville, pour fournir » 1 5o,ooo livres sur l’emprunt de Gêne, Mrs les Magistrats » ayent osés dirent qu’ils feroient toutes les difficultés » imaginable pour me laisser sans le sol; qu’on feroit » mieux de suspendre les travaux de la Salle de spectacle » que de s’adresser à eux, et beaucoup d’autres propos » que je ne mérite pas. Je crois qu’il est inutile de » compter sur cet argent pour accélérer les ouvrages de » la Salle de spectacle, car ils vont mettre toute la » lenteur possible à cette affaire. Il est bon que vous » sachiez, Monsieur, que nonobstant leur mauvaise » volonté, il ne s’est trouvé de ce s fonds de Gêne que )) trente deux mille livres dans leur caisse; je sens que » cela les mets dans un furieux embarras, mais il ne » doivent pas rejetter sur moy l’humeur qu’ils ont dans )) cette circonstance. Pourquoi ont-ils pris sur un dépôt » qui devoit être sacré pour eux ? Ce n’est pas à moy à » pénétrer leur affaire ; je ne me plains que de leurs » propos indescent. Ils tachent de soulever le peuple » contre moy, en répétant sans cesse que je ruine la Ville, » et que je trouble le bon ordre de la Jurade; je ne sais )) pas même si ce n’est pas par leur instigation que, dans )> les dernières remontrances de la Cour des Aydes, (il a )) été dit)1 que l’impôt du sel n’avoit été mise que pour «fournir aux dépenses de la Salle de spectacle; c’est » employer contre moy des armes bien dangereuses; je )) ne sai qui m’a pu attirer leur haine; j’imaginois que ne
i Ecrit au crayon au-dessus de la ligne.
» cherchant qu’à embellir leur Ville, employant le fruit » de mes études pour leur gloire, je trouverrois en eux » autant d’amis qui me donneraient de la confiance, qui » m’encourageraient à suporter tranquillement le temps » que je passe chez eux; point du tout, ils cherchent à » troubler mon âme par des malhonnêtetés qui ne se » pardonne pas aux gens bien nés .
» Louis. »
Peu de jours avant d’envoyer à l’Intendant l’état de situation de l’emprunt de Gênes, les jurats avaient demandé au Contrôleur général qu’il imposât la remise en leurs mains d’un autre devis très détaillé des ouvrages qui restaient à faire, pour que ces ouvrages fussent faits à l’entreprise et par économie. Les raisons exposées dans cette lettre avaient frappé le Ministre, mais il voulut consulter «ce qu'il y avait de plus éclairé dans les bâtimens du Roi » pour exposer à l’Intendant, d’après leur avis, ce qui lui semblait reprochable. Le dernier devis de Louis lui paraissait un aperçu peu sérieusement Lût, puisqu’il faisait élever la dépense à 624,000 livres, tandis que dans le projet d’arrêt du Conseil, pour la vente d’une lisière du glacis du Château-Trompette, la dépense n’atteignait que 5oo,ooo livres; différence en plus portée par Louis, 124,000 livres, d’où la nécessité de faire un second devis mieux détaillé.
Pour la question de l’achèvement des travaux, soit en régie, soit à l’entreprise, le Contrôleur général faisait ces réflexions :
« Le taux ordinaire en matière de bâtimens est que )) les ouvrages qui se traitent par entreprise doivent )> rapporter aux entrepreneurs un dixième de bénéfice
» net. L’économie, bien entendue, n’épargne donc que » ce bénéfice des entrepreneurs, encore faut-il employer » la surveillance la plus exacte pour prévenir les abus. » Les ouvrages qui restent à faire peuvent donc se » continuer par économie. Mais, si les parties intéres- » sées ont quelques doutes, l’architecte ne doit-il pas » les détruire en rapportant des preuves de son système » économique, comparé avec la dépense faite par entre- » prise ?... »
Le Contrôleur Taboureau terminait ainsi sa lettre :
« L’économie est d’autant plus nécessaire à observer, » dans toutes les dépenses qui restent à faire, que vous » ne devez pas ignorer les réflexions auxquelles ont y> donné lieu les dépenses déjà faites. On a trouvé que la » Salle de spectacle seroit beaucoup trop belle pour une » ville de province; on a dit qu’on s’en occupoit de » préférence à la construction des bâtimens destinés à » recevoir les Cours et les Tribunaux, et plus tôt que de » bâtir l'Hôtel de Ville, pour lequel il y a des fonds » empruntés en caisse. Il faut, Monsieur, s’attendre qu’on » critiquera également le parti que nous venons de » prendre de tirer i5o,ooo livres sur ces fonds pour les * appliquer à la Salle de spectacle. Je sais qu’on ne » pouvoit faire autrement, dans la circonstance, et que » cette somme sera bientôt rétablie, mais il n’en est pas » moins vrai que cette opération est forcée et qu’elle » peut être critiquée, surtout par la Cour des Aides, qui, » dans ses dernières remontrances, s’est élevée fortement » contre les dépenses de la Salle de spectacle.
» Je vous prie, Monsieur, de me mander ce que vous » pensez de toutes ces observations. J’attendrai votre ï réponse pour écrire aux Jurats. »
Le lendemain, M. Dupré de Saint-Maur répondait au contrôleur général :
» Monsieur,
« Paris, 4 mai 1777.
» Il falloit aux Jurats de Bordeaux une apparence de motif, „ pour donner lieu à la lettre qu’ils vous ont écrite le 2 mai « dernier, et ils ont saisi avec empressement l’occasion que leur » en a offert l’espèce de difficulté que le sieur Louis a faite de » leur remettre un devis des ouvrages nécessaires pour finir la » nouvelle Salle de spectacle. Leurs observations auroient, » Monsieur, bien peu de mérite à vos yeux, si vous en connaissiez » le véritable objet.
» Il ne faut pas croire que ce soit réellement des vues d’éco- » nomie et le désir de mettre un meilleur ordre dans les opéra- » tions de cette entreprise qui excite l’intérêt qu’ils paraissent y » mettre ; le seul but qu’ils se soient proposés a été de faire rentrer >. dans leurs mains la direction supérieure de cette construction, » qu’ils ont eu dans le principe, et c’est sans doute pour s’attirer » votre confiance à cet égard qu’ils se sont efforcés de montrer » quelque connoissance en matière de bâtiment, en critiquant la » manière dont on a suivi, jusqu’à présent, celui dont il s’agit et » en proposant de le faire achever par entreprise. Ils ont fait bien » d’autres tentatives pour ôter à mes prédécesseurs la connois- » sance de ce détail, mais elles ont été toujours infructueuses. » Le Ministère a senti que la diversité des intérêts et des opinions » du corps municipal, l’amovibilité des officiers qui le composent » et dont l’exercice n’est que de deux ans pour chacun, le peu » d’expérience dans les arts qu’il y avoit lieu d’espérer de la part » des citoyens appelés à ces places, enfin l’espèce de désordre qui » a toujours régné dans les affaires communes de la Ville, » notamment dans les finances, étaient autant de motifs qui » ne permettaient de confier aux jurats ni la conduite d’un 11 édifice aussi magnifique, ni la disposition des fonds considéra- » blés qui dévoient y être employés. Mes prédécesseurs ont été, » en conséquence, chargés de veiller sur l’un et l’autre objet, et » j’ose espérer que vous ne changerez rien à l’état de choses à » cet égard.
» C’est aussy dans cette espérance que le sr Louis ne s’est pas » cru obligé d’entrer vis à vis de ces MM. dans les détails qu’ils » ont voulu d’autorité exiger de iuy ; il a cru ne les devoir qu'à
» vous, Monsieur, ou à moi. Ainsi, l’apperçu qu’il leur a remis » n’a pas été calculé avec assez d’exactitude pour en rien » conclure de positif sur la dépense qu’il reste à faire, mais il » nous donnera au premier mot tous les éclaircissements possibles » sur ce point ; en supposant, au surplus, que dans les ouvrages » qui restent à faire, il y en ait qui puissent se donner par adju- » dication ou par entreprise, il sera facile d’en essayer. C’est une » forme que j’ai souvent pratiquée, beaucoup plus souvent » qu’aucun des jurats; celle qui s’observe à présent est bien à peu » près équivalente, d’autant que presque tout se fait à la tâche. » L’ouvrage d’ailleurs et les ouvriers sont journellement inspectés » par l’architecte de la Ville, nommé controlleur à cet effet, selon » le désir des officiers municipaux. Je leur ai déjà fait sur tout » cela une réponse fort détaillée à laquelle ils n’ont rien répliqué. » Je pense, Monsieur, que la vôtre pourroit se réduire en peu de » mots, et j’ai l’honneur de vous en envoyer le projet.
» Je suis avec respect....
» Monsieur le Controlleur général. »
(Minute non signée.)
Louis se hâta d’envoyer le devis que réclamait le Contrôleur général, car nous trouvons la mention de son envoi dans la lettre qu’il écrivait le 24 mai à M. Dupré de Saint-Maur, toujours en résidence à Paris.
Louis à M. Dupré de Saint-Maur.
« A Bordeaux, ce 24 may 1777.
» Monsieur,
» J’ay l’honneur de vous envoyer l’état de situation y> des ouvrages de la nouvelle Salle de spectacle de » Bordeaux, où se trouve le dépouillement des devis » estimatif, toisés et dépenses faite et à faire, Monsieur » de Turgot exigea de moi que je réduisit le volume
» considérable que j’avois fait pour donner l’aperçu de » ce que coûterait ce batimens en un tableau général » pareil à celui que je vous fait parvenir.
» Je lui remis en décembre 1774.
» J’évaluois alors cette dépense à la somme de » quatorzes cent quatre-vingt-sept mille quatres cent » soixante-six livres; c’est d’après cette somme total » que je me suis conduit pour ne pas outrepasser » ma demande, et j’ose vous assurer, Monsieur, que » je ne m’écarterai pas de ce que j’annonçois alors » devoir dépenser pour la confection de cette Salle de » spectacle.
» J’ay cru devoir, pour entrer dans vos vues et celle t> de Monsieur le Controlleur général, ajouter à ces » états de- situation un mémoire en forme de tableau » où se trouve la description succinte de l’édifice, la » situation des ouvrages, les dépenses total faite jusqu’au » 19 avril 1777, enfin les dépenses restante à faire, » avec l’apperçu de leur estimation pour l’entière edifi- » cation de laditte Salle.
» J’ay pensé que le résultat vous conviendroit mieux » et vous paroitroit plus clair qu’un volume de papier » couvert de chifre, comme le sont toujours nos devis.
» Je crois, Monsieur, qu’on me rendra justice quand )) on ne doutera plus que ce batimens ait coûté si peu, a » raison de son étendue; si je n’eusse pas pri le parti de » faire le tout par économie, j’aurais dépensé beaucoup » plus; j’en donnerai la preuve convaincante, car je fais » le toisé a fur et mesure que les ouvrages s’élèvent; » j’espère bien avoir la satisfaction de le mettre au jour; » c’est dans un parallèle de toisé et de prix qu’on » appercevra la grande économie que j’ay porté dans
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 33g
» cette opération. J’en ferai de même pour toutes les » natures d’ouvrages que ce bâtimens comporte1.
» Je me trouve aujourd’huy dans un cruel embarras; » il n’y a point d’argent en caisse pour faire ce soir la » paye des ouvriers. M. Genevois m’a cependant promis » qu’il me donneraient dix mille livres; je m’en vais le » trouver; j’espére beaucoup dans la parole qu’il m’a » donné. S’il me manqué, je ne sais comment je m’en » retirerai; l’attente me soutien, et c’est en vous, » Monsieur, que je met toute mon espérance, car la tête » me tournerait, si je ne contois sur toutes vos bontés.
» Je suis avec le plus profond respect, Monsieur, votre » très humble et très obéissant serviteur. »
»V. Louis. »
Malgré les témoignages de découragement et de désespoir que contiennent toujours les lettres de Louis, l’année 1777, a-t-il écrit, fut une année heureuse 2. Il est de fait que, pendant le mois de juin, passèrent à Bordeaux, à quelques jours les uns des autres, les princes frères du Roi et l’empereur d’Allemagne, frère de la Reine : le comte d’Artois, le comte de Provence et Joseph II; ils visitèrent les travaux de la nouvelle Salle de spectacle, et témoignèrent à Louis tous leurs sentiments d’admiration pour le monument qu’il élevait. Des éloges venus de telles sources paralysèrent momentanément la langue des ennemis de l’architecte, et « pour la première fois de leur vie les jurât s lui dirent des choses honnêtes. »
1 Le paragraphe suivant de cette lettre a trait à des faits dont nous parlerons plus tard.
- Discours préliminaire, p. 8.
La relation du passage des princes se trouve dans une Correspondance du temps1, mais elle est empreinte d’un esprit peu favorable à l’artiste et qui est en opposition avec le récit qu’il fait, dans une lettre à M. Dupré de Saint-Maur. Il y a donc lieu de reproduire les incidents du passage à Bordeaux de ces princes voyageurs, pour bien constater le bénéfice moral que Louis en retira.
Le comte d’Artois, venant de Nantes, arriva le dimanche, Ier juin, à Bordeaux, après midi, au bruit du canon et des acclamations d’un peuple immense. Il traversa la Garonne, de La Bastide au port du Chapeau Rouge, et s’écria, en débarquant, à la vue des nouveaux quais et de la rade toute pavoisée : <t qu’il n’avait rien vu de si beau'». Le soir, il se rendit à la Comédie avec tous les seigneurs de sa suite; les applaudissements recommencèrent; les acclamations retentirent encore, et des compliments lui furent adressés. Après la comédie, il y eut bal masqué, et la ville se décora de resplendissantes illuminations2.
1 LEspion anglois, t. VI, p. 168 et suivantes.
2 L’Espion anglois, t. Vi, p. 168. Voici l’indication de quelques plaquettes peu communes, publiées à Bordeaux, à l’occasion du passage du comte d’Artois :
i° Invitation du messager des dieux aux habitants de Bordeaux, sur l’arrivée et le séjour de Mar le comte d’Artois dans cette ville: Vaudeville; Bordeaux, V™ Calamy, 1777, gr. in-40;
2» Invitation aux habitants de Bordeaux à célébrer l'arrivée de son Altesse royale Mar le comte d’Artois, sur l’air : La lumière la plus pure , petit in-40, 4 pages;
3“ Description de l’arrivée de Mar ie comte d’Artois à Bordeaux, le Ier juin 1 777, et des fêtes qui l’ont suivie, par M. B*** D. C***, bachelier en droit; Bordeaux, P. Philippot, 1777, in-40, 4 pages ;
4“ Couplets faits pour Mar ie comte d’Artois, à son passage à Bordeaux, par M. Desforges, sur l’air : Des simples jeux de son enfance, etc.; Bordeaux, F.-F. Labottière, 1777 ;
5» Vers à Mw le comte d’Artois, fils de France, etc., par M. Paris, avocat et professeur de rhétorique au collège de Guienne. A Bordeaux. P. Philippot, in-40, 3 pages;
6° Ode à Mw le comte d’Artois, etc., par un franc-maçon, in-40, 4 p.
Le lendemain, le Prince reçut le Parlement et la Cour des Aides, puis visita la nouvelle Salle de spectacle; voici sur cette visite le rapport que nous trouvons dans la correspondance de l’architecte :
« Je ne puis vous taire l’enthousiasme de M. le Comte » d’Artois sur la Comédie; il y est resté plus de trois quart » d’heure; il a tout visité avec l’air de la plus grande » satisfaction. Pour la première fois de leur vie, Mrs les » Jurats ont cherchés à me dire des choses honnêtes, » mais je n’en ai fait aucun cas, cela ne partant pas de » leur cœur; ils vouloient faire le singe du Prince, qui » effectivement m’accabloit de bontés; il a pris même la » peine de leur dire qu’ils se dévoient trouver bien heureux » de m’avoir pour leur faire une aussi belle Salle de » spectacle ; il m’a fait demander à quatre fois différentes » pour examiner les plans, et il m’a donné à chaque fois » un quart d’heure. Je ne puis vous rendre, Monsieur, » tout ce que le Prince m’a dit d’obligeant, mais il m’a » fort assuré qu’il parleroit à M. le Controlleur général » pour me procurer les moyens de finir ce bâtiment s promptement; je ne sai s’il se ressouviendra de moy, » mais il me l’a promi1. »
Après quatre jours de résidence, où les fêtes succédèrent aux fêtes, le comte d’Artois quitta Bordeaux; mais dix jours plus tard, le 14 juin, son frère, le comte de Provence, arrivait dans cette ville. Les .mêmes fêtes se reproduisirent, les mêmes réceptions et bien certainement les mêmes visites. Cependant, dans les divers comptes rendus du séjour de ce Prince, nous ne lisons rien concernant la nouvelle Salle, ce qui certainement doit
1 Lettre à M. Dupré de Saint-Maur, du 7 juin 1777.
être une omission, puisqu’il est dit dans l’Espion anglais: « Du reste, il a témoigné plus de curiosité que le comte » d’Artois ; il a voulu tout voir et a déployé beaucoup » de connoissance. Le maréchal de Mouchy, après lui » avoir montré l’Hôtel de la Bourse', lui demanda ce » qu’il en pensait : S'il y avoit, répondit-il, un séjour » pour y demeurer, je voudrais habiter en ce lieu, tant » je le trouve beau1 2. )>
Mme Duplessis, dans ses lettres à sa fille, Mmede Cursol, nous donne le portrait du comte de Provence; elle le vit de très près, de sa fenêtre, lorsqu’il se rendit de la rue des Carmélites au coin de la rue des Treilles, pour aller au palais du Gouverneur, dans lequel il logea. « Je » le vis à mon aise, dit-elle, parce qu’il marchoit fort » lentement; il 111’a paru replet, le visage rond et d’une » belle figure; l’air gai, content et saluant avec bonté de » droite et de gauche; il est à peu près de la taille de » M. le comte d’Artois, tant soi peu plus grand3 4 * * * * *. » Nous regrettons bien que des témoins comme le correspondant de l’Espion anglais , comme Mme Duplessis, ou les divers auteurs qui publièrent des écrits sur le passage du comte de Provence^, ne nous aient pas conservé les impressions de ce prince sur la Salle de spectacle de Louis; mais ce
1 Construit par Gabriel et formant l’aile gauche de la place Royale.
2 L’Espion anglois , t. VI, p. 177.
3 Lettre de Mme Chazot-Duplessis, du i5 juin 1777.
4 10 La fête à Cusac, à l’honneur du passage de Monsieur, frère du Roi, petit in-40, 4 pages;
20 Description du voyage de Monsieur, frère du Roi, avec le nom des
troupes qui rendront les honneurs, petit in-40, 4 pages;
3° Voyage de Monsieur , frère du Roi , et ses observations pendant son séjour à Bordeaux ; Bordeaux, P. Phillippot, 1771, petit in-40, 7 pages;
40 L’Assemblée des Muses à Bordeaux, à Monsieur, frère du Roi, dans la Bourse de cette ville, par les négociants; Bordeaux, Vve Calamy,
5° Compliment récité à Monsieur, frère du Roi, le dernier jour qu’il
n’est point trop présumer que de dire qu'il partagea l’enthousiasme de son frère le comte d’Artois.
Enfin, le 20 juin 1777, arrivait à Bordeaux l’empereur d’Allemagne, Joseph II, frère de Marie-Antoinette, qui voyageait sous le nom de comte de Falkenstein. Nous nous arrêterons plus longtemps sur cette visite princière, car Joseph II est une figure à part et d’une grande originalité, dans les personnages historiques du xvuie siècle. « Il étoit arrivé en France avec un train moins considé- » rable que celui d’un colonel qui va rejoindre son » régiment. Il avoit deux seuls domestiques de louage et » un cocher de remise; dans son extérieur aucun luxe, » nulle décoration, un simple habit de drap brun ou vert
» est celui qu’il portoit habituellement, . sans être
» excessivement grand, il étoit d’une taille noble et bien » proportionnée; il étoit blond, le visage long, les yeux » bleus et grands, le regard fin, mais tempéré, quand il » le vouloit, par la douceur; la lèvre autrichienne, » c’est-à-dire un peu enflée; l’air sérieux et pensif; il avoit » la démarche leste d’un homme accoutumé à faire
beaucoup d’exercice et l’extérieur d’une santé vigoureuse, » que procure ordinairement une fatigue modérée; en un » mot qu’il ressembloit beaucoup à la Reine, avec la » différence que celle-ci possédoit toutes les grâces de son » sexe et le Comte avait tout le mâle du sien1. »
Bernadau, chroniqueur bordelais, contemporain des
a honoré le spectacle de sa présence, par M. Desforges, comédien du Roi;
6° Dialogue entre deux bergers sur l'arrivée de Monsieur, frère du Roi , pièce en vers, suivie d’une ode, par- un franc-maçon; Bordeaux, VTG Calamy, 1777, 4 pages;
7° Chanson sur l'arrivée de Monsieur , frère du Roi, dans la ville de Bordeaux.
1 V Espion anglois, John Adamson, 1783, t. VI, p. 1 1 1 et suivantes.
événements qui vont être rapportés, semble s’être donné le malin plaisir de dénaturer bien des fois les personnes et les choses de son temps; ainsi, pour ce qui est du passage de Joseph II, on lit dans les Annales de Bordeaux, p. 23 1 : « Son séjour fait peu de sensation dans cette ville, quoiqu’il en visite attentivement toutes les curiosités. » Nous allons reproduire une lettre de Louis, que nous avons déjà publiée en 1 858, où, contrairement à ce que dit Bernadau, l’on peut constater que la visite de ce Prince, malgré l’incognito qu’il voulait garder, mit toute la ville en révolution. La correspondance de Mme Duplessis fournit aussi de curieux renseignements sur le séjour de Joseph II, lesquels, beaucoup plus étendus que ceux donnés par l’Espion anglois, diffèrent parfois de ces derniers. Nous reprendrons donc cette visite dans son ensemble, car elle nous fournira l’heureuse occasion de mettre Louis en rapport avec l’Empereur et de signaler des faits relatifs à l’un des sujets d’étude les plus merveilleux qu’offre, aux hommes de l’art, le théâtre de Bordeaux.
La relation de l’arrivée et du séjour de Joseph II à Bordeaux fut faite avec quelques développements par le Milord Tout-Œil de l’Espion anglois '; mais ce milord à l’œil si attentif, n’écrivait pas toujours avec une grande impartialité; pour s’en convaincre, il suffit d’opposer au dialogue qu’il rapporte, sur la visite de l’Empereur aux travaux du Théâtre, les détails donnés par Louis lui-même. Il est certain que le Prince fut obsédé par la foule des curieux, pendant son séjour à Bordeaux; aussi, le mécontentement qu’il témoigna
L Espion anglois a pour sous-titre: Correspondance secrète entre Milord A ll’eye et Milord A ll'ear.
plusieurs fois, de se voir le sujet de l’attention publique, lui aliéna la faveur des Bordelais, faveur qu’il était loin de rechercher, du reste, comme on va pouvoir en juger par les faits rapportés dans la correspondance de Mrae Duplessy.
« L’Empereur est ici, depuis avant-hier, sans éclat, » presque sans suite... Je n’espère pas le voir; j’en aurois y> pourtant bien envie. Je vous dirai ce que je pourrai » en apprendre, à mesure que je le sauray. Tout ce que » j’en sais, jusqu’à présent, c’est qu’il est logé chez le » nommé La Croix, aubergiste; que M. Bettemant1 a » arrêté l’hostel, par son ordre2. »
« 23 juin 1777.
» On avoit envolé le brigantin de la marine à Blaïe3 » jeudy dernier, parce que l’on savoit que l’Empereur » devoit y coucher se jour là. Il fit quelques difficultés » de s’en servir, mais le gouverneur du fort de Blaïe, » qui avoit les ordres, en feignant d’ignorer sa qualité,
» lui persuada cependant d’y entrer, lui représentant » respectueusement qu’il seroit mieux dans le batteau et » qu’il arriveroit icy plus promptement; il arriva, en » effet, vers six heures du soir, vendredy. Le départ du » brigantin avoit instruit de son arrivée; le port étoit y> rempli de peuple et de carrosses. Les rameurs qui » avoient leurs ordres, montèrent jusqu’à la Manufac-
1 Jean-Jacques Bethmann, consul à Bordeaux de Sa Majesté impériale, royale et apostolique.
2 Lettre du 22 juin 1777; Ie iour de l’arrivée de l’Empereur est bien par conséquent le 20.
3 Blaye, sous-préfecture du département de la Gironde, sur la rivç droite de ce fleuve, à 33 kilomètres de Bordeaux,
» ture *, et redescendirent jusques au-dessous du Château1 2. » Comme le batteau revenoit pour débarquer au Chapeau » rouge, où les carosses attendoient l’Empereur et où le » pont étoit prest, il vit que l’eau étant fort hoste, il » pouvoit sauter, par une embrasure, près des bains, se b qu’il fit, disant à ceux qui étoient avec lui de ne pas le » suivre et entra dans la ville, par la porte la plus près » du Château, sans aucune suite, et se coula le long de ces » maisons que l’on bastit 3 4 . Quand il fut près de la » nouvelle Comédie, il s’aperçut que le monde refouloit » de son côté et il entra dedans. Un négotiant allemand, » dont j’ai perdu le nom+, passoit là pour aller à sa » rencontre, et le voyant, car il le connaissoit très bien, » il s’écria en allemand : ah! c’est mon Prince! L’Empe- » reur, en lui faisant un signe de la main, lui dit que » puisqu’il le connaissoit, il vint l’accompagner chez » La Croix, aubergiste, où il alloit loger, par le chemin » le plus court. Le négotiant voulut le mener par les » allées de Tourny, mais voyant beaucoup de monde » par là, il le fit passer par la rue Motrec, se qui ne » servit de rien, car on couroit toute la rue du Chapeau- » Rouge et, en arrivant à son logis, il eut peine à percer » la foule. Tout en marchant, il questionna beaucoup le
1 L’hospice des Enfants trouvés, en amont du port de Bordeaux, appelé vulgairement la Manufacture , parce qu’on y confectionnait autrefois divers produits.
2 Château-Trompette, qui s’élevait où se voit aujourd’hui l’esplanade des Quinconces.
3 Les maisons construites sur les 4,83o toises du Château, concédées à la Ville par les lettres-patentes du 4 septembre 1773.
4 L'Espion anglois est en désaccord avec Mme Duplessy sur cet incident, qu’il rapporte ainsi : « Ayant rencontré dans sa route un maçon travaillant, à son air il jugea qu’il était allemand; il se hasarda de lui parler cette langue et de le prier de lui servir de conducteur. Il ne sç trompoit point; ce manoeuvre l’entendit et le dirigea, »
» négotiant, voulu le faire reposer et lui recommanda de » venir le lendemain matin, ordonnant devant lui que » l’on le laissât toujours entrer; le négotiant se retira » comblé de joie et disant à tous ceux qu’il rencontrait, » de sa connoissance, que ce jour-là étoit le plus beau » de sa vie. Le samedy (21 juin), l’Empereur fut avec » M. de Mouchi, mais non pas dans le même carosse, » au Château-Trompette, à la nouvelle Comédie, dont » toutes les portes furent fermées, dont il visita tout le » bâtiment, du bas en haut, mesme les souterrains, » raisonnant de tout avec le sieur Louis; il fut voir » ensuite les autres forts et rentra chez lui1. »
Si l’on s’en rapportait aux récits de l'Espion anglois , et des Mémoires secrets, l’amour-propre de l’architecte aurait été rudement mis à l’épreuve, lors de la visite de l’empereur Joseph à la nouvelle Salle de spectacle; mais comme les correspondants de ces recueils étaient des partisans des remontrances de la Cour des Aides, il y a lieu de mettre en doute la sincérité de leurs allégations ; et, tout en tenant compte de l’immodestie de Louis, nous reproduirons la lettre suivante comme étant empreinte de plus de vérité.
Louis à M. Duprê de Saint-Maur.
« A Bordeaux, ce 24 juin 1777.
» Monsieur,
)) J’avois eu l’honneur de vous dire que l’Empereur, » en mettant le pied à Bordeaux, avoit demandé de le
1 Mme Duplessy décrit encore diverses particularités du séjour à Bordeaux de l’empereur Joseph II et rapporte l’anecdote de la visite matinale des dames de Virazel et de Basterot, ch e? l’aubergiste La Croix, équipée qui défraya toute la ville.
» faire conduire à la nouvelle Salle de spectacle; qu’il n’y » étoit resté que très peu de temps, attendu l’affluence de » monde qui le poursuivoit de tous côtés; on enfonça » même les portes, ce qui l’obligea de se sauver, presque » toujours en courent, jusque chés lui; il me fit dire le » lendemain qu’il viendrait visiter la nouvelle Salle, à » quatre heures l’après midy, mais qu’il me prioit en » grâce qu’il n’y eut absolument personne dans l’inté- » rieure. J’avois oublié de vous dire, Monsieur, que » j’avois été chez lui pour prendre ses ordres, et que » n’ayant pu lui parler, j’avois prié un seigneur de sa » suite, nommé M. le comte de Cobenzl 1 de lui demandé » l’heur à laquelle il vouloit visiter mon attellier. Il vint » à quatre heures et demy, après avoir visité le Château » Trompette; Monsieur le maréchal de Mouchy le » précédât de quelques minutes. Je fu au devant de lui » jusqu’au dehors de l’attellier; j’eus le tems de lui dire » que je le priois, avant que de porter aucun jugement sur » la Salle, de vouloir bien me permettre de lui montrer » les plans et élévation de cet édifice, que j’avois fait » porter dans la Salle même; je lui demandoi cette faveur, » parce que j’avois appris, par Monsieur le maréchal » de Mouchy, qui le fu voir aussitôt son arrivée, qu’il » avoit dit que l’amphitéâtre lui avoit paru petit; il » regarda avec la plus grande attention tous mes projets; » il me fit plusieurs objections auxquels je répondis d’une » manière qui parut le satisfaire; je ne manquai pas de » le conduire à l’amphitéâtre; il convint que son œil » l’avait trompé; qu’il étoit très grand, mais que le » parterre étant plus bas, cela lui avoit dérobé le déve-
« Cobenzl (Jean-Philippe, comte de), diplomate autrichien, né en 1741 à Laybach, capitale çje la Çarniole, mort en t8io.
» loppement et la surface de l’emplacement. Il resta » cinq quart d’heure; il parcourut générallement tout, » monta jusqu’au faîtage, dessendit jusqu’au plus bas sol. » J’eus la satisfaction de le voir content, et, en s’en » allant, il répetta quarente fois : c'est un monument et » c’est un beau monument. Il m’engagea de l’aller voir » le lendemain, afin de lui expliquer la manière dont se » construisoit la colonne sur l’angle du pérystile, qui me » parut le surprendre beaucoup ; il me prévint, le lendey> main, car il m’envoya dire qu’il me prioit de passer » chez lui a une heure, parce que s’étoit le moment où il » seroit le plus libre, afin de passer une demy heure avec » moy.
» J’avois heureusement fait faire un model en bois de » cette partie intéressante de mon batiment, relativement » à la coupe des pierres; je ne puis vous rendre, Monsieur, y> le contentement que cela lui procura; il me dit qu’il » ne connoissoit personne plus ingénieux que moy et me » combla d’éloges.
» M1' le comte de Cobenzl, seigneur de sa cour, homme » singulièrement instruit, avoit passé au moins deuxheures )) chés moy à visiter mes portes-feuilles; je m’apperçus » qu’il avoit fait passer l’enthousiasme dans lequel je l’ai » vüe pour mes ouvrages, dans la tête de l’Empereur. » Il a beaucoup plus parlé de moy que je ne méritois, )) car il n’est pas possible qu’en exenant (examinant) » une heure de tems les ouvrages d’un artiste, on puisse » l’apprécier.
» Mr le comte de Cobenzl a passé hier toute la matinée » avec moy. L’Empereur étoit parti à quatre heures du » matin ; il a visité de nouveau la Salle de spectacle ; il y » est resté au moins trois heures. J’ai cru m’appercevoir
» qu’il en vouloit faire une espèce de relation au Prince, » car il a tout visité avec la plus grande attention. Il m’a » prié de le conduire sur tous les attelliers que je » conduisois; il a tout vue avec la même attention; il a » paru frappé d’un escalier que j’ai fait faire chez un » négociant. C’est effectivement un morceau des plus » hardis pour la coupe des pierres. Je le quittai à près » de deux heures, et j’allai chez lui le soir pour prendre » congé de lui; il devoit partir ce matin à trois heures » pour aller rejoindre l’Empereur, qui doit se rendre » jeudi à Toulouse, ayant été visité seul Bayonne. Il m’a » dit qu’il rendroit compte à l’Empereur de tout ce qu’il » avoit vue de moy, d’autant que ce prince savoit qu’il » devoit passer la matinée avec moy.
» Il se vend un ode que le Prince a permis qu’on s imprimât; permettai que je la joigne à ma lettre. Il y a » quelque chose pour moy; j’en suis si étonné, que je » vous le fais parvenir comme chose fort extraordinaire. » Je n’imaginois pas qu’un citoyen de Bordeaux pu faire » une chose honnête.
» Je suis avec le plus profond respect, Monsieur, votre » très humble et très obéissant serviteur.
» V. Louis.
)) P. -S. — J’ai eu l’honneur de vous prévenir que » Mr Genevois ne pouvoit plus me donner un sol. Je ne » sai comment je ferai au 5 du mois prochain, qui est le » jour de la peye des dépenses du 5ge rolle; cela me » cause un chagrin que je ne puis vous exprimer; ayez » pitié, Monsieur, de la situation dans laquelle je me » trouve, car je ne puis plus suporter cet état d'incer- » titude. »
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 35 l
Dans cette lettre, on a pu voir que l’Empereur s’était vivement préoccupé d’une des conceptions les plus remarquables de l’architecte Louis, laquelle était alors sans précédent : nous voulons parler des colonnes d’angle du péristyle. Sans entrer dans les détails techniques de ce magnifique édifice, sans prétendre faire de notre livre un ouvrage de pédagogie architecturale, ne nous étant donné pour but que l’exposé des faits historiques se rapportant à Louis ou à ses ouvrages, nous placerons ici néanmoins les observations qui nous ont été communiquées par un collaborateur aussi distingué que modeste, puisqu’il nous impose de ne point le citer et nous prive du doux devoir de le remercier publiquement.
« Nous laisserons aux spécialistes le soin d’analyser et » de décrire les particularités de ce remarquable monu- » ment, pour montrer à notre génération d’architectes, un » peu trop dédaigneuse peut-être de la science de la » construction, le savant artiste qui portait, dans les » détails les plus infimes de ses œuvres, la sollicitude » éclairée, l’expérience consommée du maître , qui croit » avec raison que rien n’est petit dans ce grand art où d. le génie humain entrerait, au besoin, tout entier.
» Les sujets d’étude fourmillent dans la merveilleuse y> ossature de cet édifice, et nous pourrions les citer par )> centaines, mais telle n’est pas notre tâche. Toutefois » nous ne saurions résister au désir d’en signaler un, » bien fait pour attirer et fixer l’attention : nous voulons » parler de ce morceau de stéréotomie, connu sous )> l’appellation vulgaire du clou de Monsieur Louis.
» Cette appellation vient d’une légende relative à la » stabilité des douze colonnes isolées, qui forment le » péristyle de la façade principale : Louis n’avait à sa
» disposition que des matériaux de dimensions restreintes » et cependant il voulut rester fidèle aux formes pures » de l’antiquité. Dès lors, il dut recourir aux voûtes plates » qu’il lança d’une colonne à l’autre, sans autre préoccu- » pation apparente que celle de répartir uniformément » sur les points d’appui intermédiaires la charge qu’ils » devaient supporter. Mais bien autre était le rôle des «colonnes extrêmes qui, par le fait, devenaient de )) véritables culées. Sollicité par ses inspecteurs, curieux » de connaître la solution que comportait une pareille y> difficulté, obsédé par les manifestations de plus en plus » transparentes du doute qui s’était emparéde leur esprit1, » il aurait répondu brusquement à l’un d’eux, qui préten- » dait que ça ne tiendrait pas : Eh bien! j’y mettrai un » clou! Il tint parole, et l’on peut voir, aux angles » extrêmes du plafond de ce magnifique péristyle, ce » savant appareil oblique, crocheté, à l’aide duquel les » plates-bandes de l’architrave, qui devaient pousser au « vide, retournent leur action vers les façades latérales » où elles se butent.
» La dénomination du clou de Monsieur Louis est » restée acquise à cette ingénieuse et savante combi- » naison. »
Il est certain que Louis avait étudié très soigneusement cette partie intéressante de son bâtiment, dont il avait
> « On lui reprocha magistralement de chercher à exécuter une chose » dont V impossibilité, au jugement de gens compétens, était manifeste, » démontrée en principe...» Votre théorie et vos principes en matière de constructions ne sont que des ornières, répliqua vivement Louis... Voir: Portefeuille ichnographique de V. Louis, p. 42 et suivantes, où M. Gaullieur L 'Hardy développe les moyens que l’architecte employa pour l’exécution d’un système dont il est le créateur. Des planches accompagnent le texte et font mieux saisir la formation de l’entablement du péristyle,
fait construire un petit modèle en bois, pour mieux se rendre compte de son ingénieux système. Le contentement de l’Empereur, à l’examen de ces moyens d’étude et les éloges dont il aurait comblé l’architecte, paraissent plus vraisemblables que les critiques prétentieuses rapportées par les correspondants de John Adamson1.
Louis parle encore, dans sa lettre, d’un seigneur de la cour de Joseph II, le comte de Cobenzl, qui passa plusieurs heures à conférer avec lui sur les travaux de la nouvelle Salle de spectacle. Cela ne doit pas être considéré comme un fait de simple curiosité, mais bien comme une preuve éclatante de l’intérêt que prenait un étranger de distinction, <r singulièrement instruit, » à l’examen des ouvrages dirigés par un éminent architecte qui n’éprouvait que des humiliations de la part des magistrats bordelais; rapprochement peu flatteur pour la mémoire des jurats.
Louis avait été sensible à l’enthousiasme qu’avaient manifesté les princes en visitant la Salle de spectacle; aussi qualifiait-il d’heureuse l’année 1777, comme il a été dit précédemment. Et cependant le mois de juin seul avait été heureux pour lui dans cette triste année, où toutes les quinzaines l’architecte se trouvait en présence du vide de la caisse des travaux. Aussi, quelle que soit la monotonie de ses plaintes, nous les reproduirons jusqu’au bout, car cette persistance à parfaire son œuvre, malgré des signes non équivoques de découragement, grandit l’artiste aux dépens de l’énergie de l’homme et donne une couleur navrante à l’histoire de la construction du Théâtre de Bordeaux.
' L’Espion anglois, ou correspondance secrète. Londres, John Adamson, t. VI, p. 18 1 .
Pendant que Louis était distrait de ses inquiétudes par les fêtes et les réceptions en l’honneur de l’Empereur et des frères du Roi, l’Intendant de Guienne et le Contrôleur général s’occupaient des moyens de pourvoir à la continuation des travaux.
«Je sens, comme vous, répondait M. Taboureau1, b l’embarras qui doit en résulter pour la construction; » mais je vous avouerai en même temps que plus je vois » les demandes de fonds se multiplier, plus je pense avec » peine à la dépense énorme que coûtera cet édifice, et » que tout le monde trouve au dessus de la magnifi- » cence convenable à une ville de province. Les ouvrages )) faits nécessitent cependant ceux qui restent à faire, et » il paroit qu’ils seront un objet de 3oo,ooo liv. Nous » en saurons positivement le montant, quand M. Louis » vous en aura envoyé le devis que je vous ay prié de » lui demander de ma part, et que je désire que vous » me procuriés incessament 2.
» J’ay, Monsieur, réfléchi sur les différents moyens s les plus promts et les plus assurés de procurer ces » 3oo,ooo liv. à la construction, et j’en ai reconnu trois.
» Le premier serait d’aliéner la nouvelle Salle et ses » dépendances à une Compagnie, pour un tems limité, » moyennant l’avance qu’elle ferait de cette somme.
» Le second seroit d’exiger des nouveaux fermiers » une avance de 3oo,ooo liv., indépendante des autres s obligations du bail, dont ils se rembourseraient dans » le courant du bail, avec les intérêts.
» Le troisième seroit de faire emprunter cette somme
1 Lettre du 1 1 juin 1777, à M. l’Intendant de Bordeaux.
On a vu, dans la lettre de Louis du 24 mai, qu’il avait adressé ce
» par la Ville, à raison de quoi elle feroit un contrat » remboursable à des délais convenus.
» Chacun de ces moyens porte avec soi des inconvé- » nients, et il faut se décider pour celui qui en présente » le moins.
» La Compagnie qui offriroit 3oo,ooo liv., pour la » jouissance à tems de la Salle, entendrait certainement » faire une opération de finance et gagner beaucoup. » Or, il est plus juste et plus naturel d’assurer ces » bénéfices à la Ville, dont la Salle, qui est construite » à ses frais, doit être regardée comme le patrimoine, »et dont le produit doit l’aider d’un côté à faire face » aux constructions commencées de l’Hôtel de Ville, et » ensuite à l’acquittement de ses dettes.
» La proposition d’exiger des nouveaux fermiers une » avance de 3oo,ooo liv., quoique moins coûteuse, le » sera toujours, en ce qu’on ne pourra pas s’empêcher » de leur allouer l’intérêt de leurs avances, à raison de » 8 ou 9 pour cent. Ou bien, si on ne leur alloue pas » d’intérests, le prix du bail sera porté à une somme » beaucoup moins considérable que celle qu’on en pourrait » effectivement tirer.
» Ce moyen ne me paroit pas devoir être adopté plus » que le premier. Un emprunt par forme de contrat » entraînerait avec lui des frais considérables; les » formalités qu’il exigeroit soumettroient à cet égard » les dispositions du Ministère à la juridiction des » Tribunaux, et le capital en rentreroit dans la classe des » objets que les villes ne se pressent jamais d’acquitter » et qui forment, par là, toutes la masse des dettes qui » les écrasent.
» Par ces motifs, je préférais plutôt, Monsieur, la
» forme d’un emprunt par mandats tirés par le Trésorier » de la Ville sur les fermiers des octrois, lesquels seroient » acceptés par eux pour certaines époques déterminées » auxquelles ils seroient négotiables, mandats dont les » fermiers, non tous autres, feroient les avances, et dont » les intérêts seroient plus ou moins forts, suivant les » époques des remboursements, que les fermiers seroient » toujours à même de se faire, par leurs mains, des fonds » destinés, sur le produit des octrois, à la construction de » la nouvelle Salle
» Je vous fais, M., passer ci-joint un tableau détaillé » des intérêts que la ville de Bordeaux aura à payer » pour l’intérêt de la négociation qui lui rapportera les » 3oo,ooo liv. dont on a besoin pour finir la Salle. » Cette proposition me présente, M., tous les avantages » réunis; la négociation coûtera il est vrai à la ville de » Bordeaux ii,i5o liv. en payement d’intérests, mais d elle en sera bien indemnisée par la prompte jouissance » de la nouvelle Salle et des bâtiments qui en dépen- )) dront, jouissance que je ne peux me déterminer à voir » passer en d’autres mains, suivant le vœu naturel qu’a » formé à cet égard le Parlement de Bordeaux, dans y> son arrêt d’enregistrement des Lettres patentes du » 24 novembre 1776, relatives au bail des octrois1 2. Je » differeray cependant, Monsieur, de donner des ordres » aux Jurats jusqu’à ce que vous m’ayez fait connaître ce » que vous pensez de ma lettre. »
A quelques jours de la rédaction de ce message, le
1 Ici le Contrôleur général exposait son système d’emprunt par des mandats de trois mois en trois mois de 37,5oo liv. chacun, et dont l’ensemble s’élevait à 3oo,ooo liv.
2 II est aisé de comprendre, par ce passage, que les jurats avaient gagné M. Taboureau à leur cause.
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 35y
Contrôleur général se retira, lassé du rôle passif que voulait lui faire jouer M. de Maurepas ', et fut remplacé parM. Necker.
Avant que le nouveau Directeur général des finances intervienne, à son tour, dans les affaires de la nouvelle Salle de spectacle, reprenons la correspondance de Louis.
Louis à M. de Chauvet on.
« Bordeaux, ce i“ juillet 1777.
» Monsieur,
» Comme les grandes occupations de Monsieur » l’Intendant pouroient l’empêcher de penser à la » malheureuse situation de la caisse de la pauvre Salle » de spectacle, oseroi-je vous prier de lui rappexer quel- » quefois que nous sommes sans un sol et que nous » n’avons aucune ressources pour nous en procurer; les » personnes qui redoivent encore sur les terreins se » refusent même de payer, en escomptant, en disant » qu’ils ont une opposition qui les empêche d’entrer )) dans aucunes composition.
)) L’opposition subsiste en effet de la part des anciens » entrepreneurs nommés Chalifour et Godefroy; vous » connoissez cette affaire; c’est une raison de p.us pour » avoir à me plaindre des circonstances présentes1 2. Je
1 « Le directeur général du Trésor, M. de Maurepas, avait écrit aux » intendants de province pour avoir toutes sortes d’états de situations » qu’ils n’ont pas jugé à propos de lui envoyer, sans en prévenir le » Controlleur général, leur véritable supérieur; il les a approuvés, trouvé » très mauvais cette usurpation et s’est rendu chez M. de Maurepas » pour se plaindre,... puis chez le Roi pour donner sa démission.» L’Espion anglois , t. VI, p. 143.
2 Si Louis avait à se plaindre, que doit-on dire cependant des entre-
» ne doute nullement de l’intérêt que vous prendrez, » si vous trouvez occasion de m’obliger. Je vous le » demande en grâce; soyez bien persuadé de ma recon- » noissance et du sentiment avec lequel j’ay l’honneur » d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant » serviteur.
» V. Louis. »
preneurs Chalifour et Godefroy? Rappelons que ces entrepreneurs avaient fait exécuter les premiers travaux du Théâtre, de 1773 à 1774, et qu’ils n’étaient point encore payés. Rien ne peut mieux peindre leur situation que de reproduire la lettre suivante, écrite par l’un d’eux:
« Monseigneur, par une letre que m’a fait l’honeur de mécrire le R. P. » Rivière, qui a bien voulu vous peindre ma situation, qui ne soret être » plus triste, jé apris que vous étiez indisposé contre moy parceque » javez fait oposition sur les fonds de la Comédie; je nus jamais pris cette » liberté, Msr, si je ny avés été contrain par un nombre de créantiers » que je remets depuis bien longtemps, qui, lassé de matandre et voyant » que les fonds qui servaient à la construction de cette Salle alloit man- » qué, mon menasé de me poursuivre avec la dernière rigueur si je ne » prenois ce party qu’ils croit lunique, et que cy je ne suis pas payé » avec ces fonds, je ne le seray peut être jamais ; d’une autre part les inté- » rêts que je suis obligé de payé mabsorbe; vous voyez que dans une » pareille position et chargé d’une nombreuse famille je né pas hû la » liberté du choi; cependant je voudrés vous satisfaire en me démetant » de l’oposition, mais il en résultera ma ruine totalle; mais créantiers » prendront ma démarche pour une mauvaise volonté et me feront warretté. Régnez donc, je vous suplie, Mer, me fournir les moyens en » me fesant obtenir un sursis qui me mette à labri de leur poursuite, et » me donne la liberté de pouvoir travaillé pour faire vivre mes enfans, » ou de me faire payé pour que je puisse me sortir de leurs fers. La » somme qui met due net pas en état de faire continué le chantié huit » jours de plus et la légitimité de ma demande me fait esperé que vous » voudrez bien y avoir égard.
» J’ai l’onneur, etc. « Godefroy.
» A Bordeaux, le 6 juillet, 1777. »
A cette supplique qui n’a pas besoin de commentaire et qui n’était pas la seule, M. Dupré de Saint-Maur répondait:
«Je n’ay pu m’empêcher de trouver mauvais qu’au moment où vous » sçaviez que l’on était le plus embarrassé... vous ayez augmenté les diffi- » cultés... mon intention n’est pas que vous perdiez ce qui peut vous «être dû, mais il faut vous prêter aux circonstances... et je vous invite » surtout à ne faire aucune suite des oppositions que vous aurés fait » signifier... »
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NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 35g
Louis à M. Duprê de Saint-Maur, à Paris.
<c Bordeaux, ce 1er juillet 1777.
y> Monsieur,
» C’est en vain que j’ai sollicité le caissier de Monsieur » Doazan 1 pour faire l’avance de la quinzaine payable » le 5 du présent, comprise sous le n° 59. Je vais » chercher dans la bourse de mes amis de quoi faire » face aux ouvriers, car ces gens là mettraient l’alarme » dans toute la ville s’ils n’étoient point satisfait de leurs » peines, aux termes accoutumés.
» Je vous prie en grâce, Monsieur, de me dire ce » qu’il me reste à faire pour que ma position ne soit pas » cruel comme elle l’est pour ce présent; j’ose vous » assurer que cela prend beaucoup sur ma santé, et que » j'aime mieux tout abbandonner que d’éprouver une )) pareille situation.
» Je suis, etc. » V. Louis. »
Louis à M. Dupré de Saint-Maur.
a Monsieur,
» Le peu de certitude que me donne M. Chauveton, » par une lettre qu’il vient de m’adresser, pour des fonds » pour la quinzaine prochaine, me jette dans les plus » grandes alarmes. J’aimerois beaucoup mieux tout » suspendre que de vivre tourmenté comme je le suis; )) d’ailleurs, n’étant pas assez heureux pour mettre des
1 Doazan, l’un des acquéreurs des terrains du glacis du Château- Trompette. Nous supposons qu’il s’agit ici du Receveur général des Fermes et de la Douane.
» fonds à cette affaire, plus je vais en avant plus je me y> met dans le cas d’être tourmenté par les ouvriers et » fournisseurs. Je vous prie, M., de me dicter ce qu'il y> me reste à faire dans ma position, car je crains d’être » blâmé en renvoyant de mon chef les ouvriers.
» On vient de m’assurer que vous pourriez disposer, y> Monsieur, d’une somme de 180 mille livres qu’on » produit les bœufs salés pour le compte du Roy, lors » de la maladie épisotique, ayant été vendus à différents » particuliers. Ces fonds sont libres, puisque jusqu’à ce » moment on les a laissé dans la main des débiteurs qui » attendent la première demande pour se libérer. Il seroit )) peut-être possible d’obtenir du Ministre un ordre pour » en faire la perception et les employer à la construction » de la nouvelle Salle, sauf le remplacement.
» Je suis, etc. y> V. Louis.
» A Bordeaux, ce 12 juillet 1777. »
Cette ressource inespérée était une bonne fortune pour l’architecte, et ce fut lui, probablement, qui provoqua l’offre que M. de Carcy, négociant bordelais, fit au maréchal de Richelieu d’avancer la somme provenant de la vente qu’il avait faite pour le compte du Roi.
M. de Carcy à Monseigneur le maréchal de Richelieu i.
« Monseigneur,
» Je vois avec peine que M. Louis manque absolument d’argent » pour continuer la bâtisse de la nouvelle Salle de la Comédie, et
1 Cette lettre signale un fait curieux : le plafond de Robin était terminéalors que la couverture de la Salle ne l’était point. Ceci démontre que le peintre n’était pas sous la dépendance de l’architecte et qu’il avait conduit et dirigé son travail tout à fait à part; il en fut à peu près de même pour le statuaire Berruer.
» qu’il est au moment de renvoyer tous les ouvriers, n’ayant pas » aucuns fonds pour les payer. Dans ce cas, il sera dans l’impos- » sibilité de couvrir cette Salle, d’ici au mois d’octobre prochain, » et tout va dépérir, pendant cet hiver, par l’humidité, les pluyes » et les brouillards, surtout les peintures et entre autres le plafond, » qui est entièrement achevé.
» Il y auroit peut-être un moyen de prévenir ce dépouillement, » et je vais prendre la liberté de vous l’indiquer.
» J’ay une somme de 180 mille livres à recouvrer sur les négo- » ciants de cette ville, pour valeur des bœufs salés faits à Grenade, » pour le compte du Roy, et que j’ay été chargé de vendre au » commerce. Je suis au moment de recouvrer cette somme, et si » le Ministre vouloit m’auttoriser à donner cette somme pour la » construction de ladite Salle, à titre de remplacement des premiers » fonds que la Ville doit fournir pour cet objet, je pourrois donner » 5o à 60 mille livres par mois, pendant les mois d’août, septembre » et octobre prochain. Si vous croyés, Monseigneur, que la chose » puisse se proposer, vous pourriés en parler à Monsieur de Neker » et à M. l’Intendant. Il seroit facile à ce dernier de faire rentrer » ces fonds au Roy sur les premiers 5o mille écus que la Ville doit » fournir. Si ce moyen convient et est adopté pour continuer sans » interruption la construction de la nouvelle Salle, je vous suplie » de solliciter un ordre du Ministre qui me soit direct et personnel, «pour que j’aye à verser, entre les mains de la personne qu’il » m’indiquera, les sommes à recouvrer pour le montant des bœufs » salés vendus par moy, pour le compte du Roy, au commerce. Si » ma proposition réussit, Monseigneur, elle évitera un grand » dépérissement en tout genre des ouvrages déjà faits dans cette » nouvelle Salle qui, si elle n’est pas couverte cet hiver, sera peut » être dans le cas d’être repeinte et d’autres ouvrages entièrement » refaits, l’hiver les ayant entièrement dégradés, ce qui produiroit » une nouvelle et forte dépense qu’on éviteroit si on se servoit, » dans le moment, de l’argent dont je puis disposer, aussitôt que » j’en aurai reçu l’ordre. Je serai bien flaté d’avoir fait quelque » chose qui peut vous être agréable, si vous daignés adopter cette » proposition, et la faire adopter à Monsieur de Neker.
» Je suis avec le plus profond respect, Monseigneur, de votre » Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur.
» Carcy.
« Bordeaux, le 16 juillet 1777.
» Il seroit intéressant que je » intentions à cet égard. »
sçusse le plustot possible vos
Il est surprenant que, dans la lettre suivante, Louis ne parle pas de la proposition de M. de Carcy, alors que ce dernier venait de signaler au Maréchal des ressources inattendues et réclamait son intervention. Ainsi qu’on le voit, c’était toujours dans les circonstances difficiles qu’apparaissait Richelieu. Après tout, la construction du Théâtre de Bordeaux étant la réalisation d’une de ses volontés les plus chères, c’était bien, pour lui, l’heure et le cas d’être favorable à Louis, comme à ceux qui le secondaient.
Louis à Al. Dupré de Saint-Maur.
« Bordeaux, ce 22 juillet 1777.
» Monsieur,
» Je n’ai pas encore congédié les ouvriers; j’ai attendu » pour le faire vos ordres à ce sujet; je ne puis vous dire » l’embarras dans lequel je me trouve, ayant été obligé » d’emprunter pour fournir aux dépenses des quinzaines, # n’ayant qu’une partie des fonds pour subvenir à ces » dépenses; par exemple, à force de solliciter M. de » Lafargue, pour faire l’avance du deuxième payement » qu’il doit faire à la fin du mois, je n’ai pu obtenir de » lui qu’une somme de 6,000 livres, qu’il m’a fait valloir » comme une grâce spéciale, et samedy même, à cinq » heures du soir, il m’a envoyé cette somme en papier y> qu’il a fallu escompter, et j’ay perdu 112 liv. 19 sols » qu’il m’a fallu donner d’escompte. A cette somme, j’ai » joint encore plus de deux sacs pour solder le montant » du 60e rolle des dépenses de la reprise des travaux » de la Salle de spectacle.
» Vous sentés, Monsieur, que ma position est affreuse;
)> j’aime mieux tout abandonner, faire tout suspendre et d avoir ma tranquillité que de suivre un ouvrage que tout j > semble contrarier.
»MM. les Jurats m’ont dit cependant, dimanche s dernier, chez M. le maréchal de Mouchy, qu’ils alloient » vous proposer, Monsieur, de les faire otoriser à » emprunter une somme de 600,000 livres, pour être » employée à la confection de la Salle de spectacle; » M. le Maréchal approuve fort ce projet; vous en aurez » des nouvelles par ce même courrier.
» Je vous prie instamment, Monsieur, d’avoir égard à » ma position et de croire que cela prend beaucoup sur » ma santé; je suis dans un état d’incertitude qui me » paroit affreux; j’ose espérer que vos bontés pour moy » me tirerons de cette cruelle situation.
» Je suis, etc. » V. Louis. »
L’offre de M. de Carcy était donc arrivée fort à propos pour tirer Louis de la cruelle incertitude dans laquelle il vivait, et le Maréchal, qui avait saisi l’importance de cette proposition, ne mit aucun retard pour en informer M. Dupré de Saint-Maur:
« Paris, le 26 juillet 1777.
» Comme la poste va partir, Monsieur, et que je reçois une » lettre par laquelle on me donne un avis assés pressant et auquel » vous serés peut-être bien aise de répondre aujourd’huy, je » m’empresse de vous le communiquer.
» C’est au sujet de la nouvelle Salle de spectacle de Bordeaux, » que l’on a si grande envie de finir, que le sieur Carcy, qui a » une somme de 180,000 livres à toucher incessamment, pour » valeur des bœufs salés faits à Grenade, pour le compte du Roy, » offre de donner cette somme pour la construction de la dite » Salle, à titre de remplacement des premiers fonds que la Ville
» doit fournir pour cet objet. L’état où se trouve ce bâtiment et » la perte réelle qu’il en résulteroit de le suspendre, m’ont engagé » à vous faire part des offres du sieur Carcy, et quoique j’espère » que vous viendrés toujours dîner avec moy aujourd’huy, j’ai » crû que je devois vous mettre en état de répondre, par ce » courrier, à ce projet qui ne me paroit- pas souffrir aucun » inconvénient.
» J’ay l’honneur d’être avec un sincère attachement, Monsieur, » votre très humble et très obéissant serviteur.
» Le Maréchal duc de Richelieu. »
(Lettre autographe.)
M. Dupré de Saint-Maur, pas plus que Richelieu, ne repoussa l’offre de M. de Carcy; aussi lui écrivit-il sans le moindre retard, le priant même d’avancer de suite dix mille livres à l’architecte, qu’il prévenait de cette avance par le même courrier. Mais il fallut compter avec le nouveau directeur général des finances, M. Necker, qui n’était pas homme à se laisser conduire à la manière des Terray, des Clugny ou des Taboureau; « qui n’avait, disait-il, pour ambition que de tirer le royaume de l'abîme où il est plongé. » C’était un directeur qui voulait diriger lui-même et qui tenait à prendre une connaissance sérieuse des affaires; il fallut donc le bien persuader de l’utilité de ce versement de fonds, et lui fournir des explications. A la suite d’une conférence entre l’Intendant de Bordeaux et le Directeur général, ce dernier reçut cette lettre que nous ferons suivre de la réponse de M. Necker.
M. Dupré de Saint-Maur à M. Necker, Directeur général des finances.
« Ce 28 juillet 1777.
» Monsieur,
» J ai eu 1 honneur de vous entretenir de la nécessité de se “ procurer sur le champ des fonds, pour pouvoir continuer les
» travaux de la nouvelle Salle de spectacle qui se construit à >1 Bordeaux. Vous avés senti l’inconvénient qu’il y auroit à » renvoier, faute d’argent, les centaines d’ouvriers qu’on a tiré » pour la plupart de Paris et qu’on ne pourroit ensuite en faire » revenir qu’à grands frais, et vous m’avés paru approuver, en » conséquence, que je cherchasse à emprunter dans quelque » caisse, à la charge de remplacement sur les premiers deniers » que produira le bail des octrois de la Ville, qui ne peut pas » tarder à être passé et dont une des conditions est de fournir » annuellement i5o,ooo livres pour les ouvrages de l’édifice dont il » s’agit. Après différentes recherches, voici le moïen le plus simple » qui me semble se présenter : le sieur de Carcy, négociant à » Bordeaux, a été chargé, l’année dernière, par le Gouvernement, »de la vente d’une partie considérable de salaisons, faites à » Grenade, lors de la maladie épizootique. Les termes de paiement » qui ont été accordés aux acheteurs sont échus ou sur le point » d’échoir. Le sieur de Carcy, en accélérant ses recouvrements, » qui iront environ à 180,000 livres, et nous prêtant, de quinzaine » en quinzaine, une somme de 10,000 livres, ou mieux plus, si V le besoin l’exige, nous mettra à même de continuer les ouvrages » et aucun autre service n’en souffrira ; il est à propos seulement » que vous ayés la bonté de l’y autoriser et de me faire, à cet » effet, un mot de réponse que je puisse lui communiquer. 11 n’y » a pas un instant à perdre à cet égard, les fonds nous manquant » absolument, ainsi que vous en jugerez par les différents états » que j’ai fournis précédemment à M. votre prédécesseur, et que » vous pouvés charger M. du Terrage de vous remettre sous les » ieux. L’architecte, lui-même, dégoûté de suivre une besogne » pour laquelle il est obligé sans cesse de recourir aux expédiens » et de faire des avances personnelles, ne tarderoit pas à se » retirer, si l’on ne vient à son secours. J’aurai soin, Monsieur, » de faire rétablir, des premiers fonds du produit du bail des » octrois, ce qui aura été pris dans la caisse du sieur de Carcy, » et je me réserve de vous en proposer, pour lors, un emploi » définitif, aïant à vous présenter un tableau effraiant des » malheurs que la Guienne a éprouvés, vers la fin du printemps, » et des dommages inappréciables qu’elle a essuiés dans les » terreins les plus fertiles, dont les récoltes ont été entièrement » détruites par le débordement de la Garonne, de l’Adour et des » autres principales rivières. »
(Minute en grande partie de la main de M. Dupni de Saint-Maur.)
M. le Directeur général des Finances à M. l’intendant de Bordeaux.
« A Paris, ce 3i juillet 1777.
» Je ne puis, Monsieur, permettre de prendre, ainsi que vous » le proposez, des fonds pour les travaux de la construction de la » Salle de spectacle de Bordeaux, que je ne connoisse l’objet de » la dépense de cette entreprise. Je vous prie de me faire passer » le devis des ouvrages, ainsi qu’il est d’usage dans tous les cas » où il s’agit de dépenses extraordinaires à la charge des villes. » Vous sçavez combien l’administration est intéressée à être » éclairée à ce sujet, et je pense bien que vous approuverez mes » intentions .
» J’ai l’honneur d’être, avec un sincère attachement, Monsieur, » votre très humble et très obéissant serviteur,
(Lettre autographe.)
)) Necker. »
Pour bien faire comprendre la réserve avec laquelle le Directeur général accueillit la demande de M. Dupré de Saint-Maur, il est essentiel de dire que cette demande avait été placée sous les yeux de Necker par M. de Boullongne, intendant des finances, chargé des octrois et revenus des villes, et qui était plus favorable aux désirs des jurats qu’à ceux de l’intendant de Bordeaux; ce qui le prouve, c’est qu’avec la lettre de M. Dupré de Saint-Maur avait été remise une note, émanant d’un ami de la municipalité bordelaise, relative au bail des octrois, et dans laquelle il était dit : « Le parti que » M. Necker a jugé à propos de prendre étoit, je crois, » assez important pour exiger quelque discussion, et » peut-être s’il m’avoit demandé auparavant mon avis, » serai-je parvenu à lui faire sentir que ce n’est qu’à des » considérations personnelles et non à des raisons d’État » qu’on sacrifie aujourd’huy les intérêts de la Ville. Je
» crains bien d’ailleurs qu’il ne se prépare de grandes » difficultés dans l’administration immense dont il est » chargé, en cédant d’abord aussi aisément à de légers y> obstacles 1 . »
M. Dupré de Saint-Maur à M. Necker, Directeur général des finances.
» Monsieur,
« Ce i i août 1777.
» J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, » le 3i du mois dernier, en réponse à la proposition que je vous » avois faite d’emprunter sur les fonds provenant des salaisons » que le sieur de Carcy a été chargé de vendre, pour le compte » du Roi, les sommes dont on auroit besoin pour continuer les » ouvrages de la Salle de spectacle qui se construit en cette ville. » Vous désirez avoir préalablement un devis estimatif, cet objet » vous paroissant devoir être rangé dans la classe des dépenses » extraordinaires à la charge des communautés.
» Permettez moi, Monsieur, de vous observer qu’il ne s’agit » point ici d’une entreprise nouvelle, qui soit dans le cas d’exiger «l’autorisation du Gouvernement; il y a longtemps qu’il a » approuvé la construction de l’édifice dont il s’agit et c’est » même avec les secours que S. M. a bien voulu procurer qu’il » s’est continué jusques à présent. Les plans et les projets en » furent mis, dans le tems, sous les yeux du Ministère, mais un » bâtiment aussi considérable étant susceptible d’une multitude » infinie de détails dont il étoit impossible de fixer la valeur, il » n’en fut jamais fait de détail estimatif ni d’adjudication. 11 fut » trouvé préférable de faire faire les ouvrages par économie, sou-s » la direction de trois ou quatre personnes qui se contrôlent » mutuellement et qui rendent compte à l’administration de » l’employ des fonds dont les états vous seront envoyés, de » quinzaine en quinzaine, comme ils l’ont été à MM. les Control- » leurs généraux qui vous ont précédé. C’est air.sy que les » travaux de cette Salle ont été conduits au point où ils sont. On » avoit prévu, dès le commencement, que les fonds qui y avoient » été affectés ne sufïiroient pas et j 'avois été chargé de chercher
1 Ces observations nous paraissent dictées par le maréchal de Mouchy.
» quelques moyens d’y suppléer; les nouveaux octrois accordés à » la ville de Bordeaux ont eû principalement cet objet pour but; » mais par la lenteur que la passation du bail éprouve et les » circonstances qui n’ont pas permis à M. Taboureau d’adopter b les autres expédiens que je lui avois proposés, pour subvenir » en attendant aux dépenses journalières, le peu d’argent qui » restoit s’est consommé en entier et il a fallu même laisser en » arrière quelques payemens pour ne pas abandonner tout à fait » le chantier. C’est dans cette extrémité que j’ai crû devoir » recourir à la caisse de M. de Carcy, bien persuadé, d’après la b conférence que j’avois eû avec vous à ce sujet, que vous ne b refuseriez point une facilité qui ne compromet en aucune b manière les fonds dont il est dépositaire, puisqu’ils seront b remplacés par ceux que le fermier des octrois de la Ville doit b compter aussitôt que le bail en aura été passé. Il eut fallu sans » ce secours renvoyer les ouvriers qui, pour la plupart, ont été b tirés de Paris à grands frais . L’architecte étoit également b décidé à se retirer;; les matériaux restent abandonnés au b gaspillage et, en laissant à l’air la partie qui reste à couvrir, on b couroit le risque certain de perdre, pendant l’hiver, de trente-six b à quarante mille francs de peinture qui viennent d’être achevées b et de causer un dommage notable à tous les bois qui sont b posés. Je me serois en vérité crû coupable de ne pas prévenir b une peite de plus de i5o,ooo livres, qui seroit nécessairement b résulté de cette suspension. Et je ne prendrois encore sur moi » de la permettre qu autant que vous me donneriez à cet effet b des ordres positifs; mais je me persuade qu’il vous paroîtra b beaucoup plus à propos de laisser continuer les ouvrages, au b moyen du revirement des fonds, qui peut se faire sans aucune b espèce d’inconvéniens, de la caisse de M. de Carcy à celle des b octrois lorsqu’ils seront adjugés. Au reste, j’ai chargé l’architecte b de me procurer des détails qui puissent satisfaire aux éclairb cissements que vous demandés sur les dépenses de cette Salle, b mais cela exigera nécessairement un travail assez long. b Je suis, etc. b
(Minute non signée.)
Malgré les termes pressants de cette seconde lettre, dans laquelle les besoins de secours pour le prompt achèvement de l’édifice sont exposés avec tant de clarté, M. Dupré de Saint-Maur écrivit au Maréchal duc de
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Richelieu pour le prier d’intervenir en faveur de l’offre de M. de Carcy.
» Monseigneur,
« Ce i i août 1777.
» Au moment où l’on m’a remis votre lettre, je prenois la » plume pour avoir l’honneur de vous écrire et de vous commu- » niquer celle que j’avois adressé à M. Necker, pour l’engager à » trouver bon que j’empruntasse, dans la caisse de M. de Carcy, » les fonds nécessaires pour la continuation de la Salle de spectacle,' » à la charge de les remplacer des premiers deniers d’octroy que » la Ville etoit obligée de fournir à cet effet. La conversation que » j’avois eu, deux jours avant, avec M. Necker ne melaissoit pour » ainsi dire pas le moindre doute qu’il n’approuvât ce revirement » de fonds, par lequel nous évitions une perte bien considérable » qui résultera de la suspension des ouvrages; cependant, par sa » réponse qui me paroit venir des bureaux de M. Boullongne et » que je joins pareillement icy, il se refuse à cet arrangement. * On demande préalablement des devis et détails, qu’il est » possible sans doute de faire, mais qui exigeront un tems assez » long pour obliger l’architecte de renvoyer tous les ouvriers, si » en attendant l’on ne subvient pas à la dépense. Cela étoit même » si pressé et il y avoit de telles avances de faites, que, dans » l'intervalle de ma lettre à la réponse de M. Necker, il m’a fallu » autoriser M . de Carcy à délivrer une partie des fonds, ce qui » me compromettra peut être auprès de M. Necker; je me flatte » pourtant qu’il reconnoitra la nécessité où j’ai été, à cet égard.
» La tête en tourne au pauvre Louis, qui estime à plus de » 5o,ooo écus la suspension des ouvrages, et qui, d’ailleurs, est » rebuté au dernier point de toutes les tracasseries de différents » genres qu’il a essuïées depuis qu’il est à la tête de cette «entreprise. Je crois, comme lui, que les jurats ont encore » bonne part à celle-ci. Vous sçavez qu’avec du vin et des » jambons ils font tout ce qu’ils veulent dans les bureaux des » ministres. Quoi qu’il en soit, vous me feriez grand plaisir de » voir promptement M. Necker, et de lui faire sentir les consé- » quences de cette suspension. Le plafond qui vient d’être achevé » et qui, pour la peinture seule, est un objet de 36 ou 40,000 livres, » seroit abimé s’il n’est pas couvert avant les pluyes de l’automne ; » les bois ne souffriroient guère moins ; une quantité prodigieuse » de matériaux répandus autour de l’édifice, ou dans les autres
» chantiers, se gaspilleraient; des pierres taillées à grands prix » s’écorneroient et ne pourraient plus servir; les ouvriers, tirés » pour la plupart de Paris y retourneraient et ne reviendraient » par la suite qu’à bonnes enseignes. Enfin, de tous côtés on » éprouverait une perte immense, et ;e m’en regarderais, en » vérité, comme responsable si je ne faisois pas les derniers efforts «pour la prévenir, et j’aurais un regret infini qu’ils fussent » infructueux, bien que l’expérience m’apprenne tous les jours » que c’est une duperie de prendre tant d’intérêt à la chose » publique; j’espère que vous voudras bien m’instruire prompte- » ment des démarches que vous aurés faites 1 . »
Ces derniers mots révèlent un moment de grande défaillance chez M. Dupré de Saint-Maur; or, si l’énergie faiblissait à ce point chez l’habile administrateur, pouvons-nous être surpris que le pauvre Louis perdît la tête?
Grâce aux vives instances de M. l’Intendant de Bordeaux, à la haute influence du Maréchal et surtout aux raisons majeures qu’ils faisaient valoir pour éviter l’interruption des travaux, Louis obtint, en attendant la passation du bail des octrois, l’autorisation de disposer des fonds mis à son service par M. de Carcy. Du reste, pour démontrer la part que prit le maréchal de Richelieu à la conduite de cette affaire, voici les deux lettres qu’il écrivait à M. de Saint-Maur.
« C’est samedi après diné, Monsieur, que j’ai reçu votre lettre; » M. Nekre étoit parti pour Versailles, ainsi que M. de Cessar; » vous croyez bien que l’on ne revient d’un pareil voyage que » bien chargé et embarassé d'affaires; aussi, je ne pu le voir hier, » mais je vit le dernier, qui vint chez moi, à dix heures, et qui » me dit qu’il parlerait ce matin à M. Nekre; il me paroist aisé » de deviner qu’il a facilement oublié le petit détail que vous lui
i Archives départ, de la Gironde. Fonds de l’Intendance, série C, n"! 1214-1215.
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» aurés fait et que le bureau, d’ou est parti la letre que vous » avés reçue, a présenté des motifs spécieux tels qu’ils sont » contenus, pour mettre un bâton à la roue, corne on dit, et « faire voir limportânce dont ils étoient ; il est fort aisé de » comprendre que tous cela ait pu échaper à la sagacité du » Ministre, dont la teste est surchargée de tant d’autres affaire » plus importante ; il y a beaucoup à parier que quand on lui aura » fait sentir le danger du retardement et linutilité davoir, dans ce » moment, le detail demendé dans la letre, il reviendra à la «première décision qu’il vous avoit donée. M. de Tergé ma » assuré qu’il lui en parleroit ce matin, et que voyant, corne vous, » toute la force des raisons qu’il y a pour ne pas laisser détruire » pareil ouvrage, pour un semblable mal entendu, il faisoit de «son mieux pour que M. Nekre yadhérast; il ma assuré quil » viendroit aussitost me le dire pour que ma letre put partir ce » matin, apres en avoir senti limportence; je latents et il viendra » sûrement, mais corne il est une heure et demie et que l’on « ce pique apresent d’une grande précision à la poste, pour les « pauvres petits particuliers, j’envoye toujours celle ci, afin que » vous soyez au moins informé de mon exactitude, et, corne les » ministres, des finances surtout, doivent avoir de grand privilèges, » j’espére encore que la réponse poura partir ce matin; je vous » réponds avec confiance au moins que vous aurés, lordinaire » d’après, une réponse positive que j’espére fort qui sera » satisfaisante, et que l’édifice que vous voulez bien conserver ne » sera pas détruit.
» Je vous prie destre bien persuadé du sincère atachement avec » lequel jai lhoneur destre, Monsieur, votre très humble et très » obéissant serviteur.
» Le M. duc de Richelieu.
» A Paris, ce 19 daoust 1777. »
«Vous aves du recevoir, monsieur, une letre de M. Nekre si « elle a pu estre mise à la poste a tems par la quelle vous este « autorisé a lavance de cinquante mille livres, cest de quoi pouvoir » estre dispensé de renvoyer les ouvriers sans contrarier les idée » que l’on a eu pour ne pas ce livrer a une dépense, sans en voir » l’objet dans toute son étendue; avant de sy livrer, vous aurés » aussi le tems de faire voir ou prendre des secours dans la vente » du Château Trompette qui est, tout ce que l’on veut, et l’objet » adopté une fois, le moment de lacomplissement dépendra de » la volonté des ministres qui ne pouront plus ce plaindre du
» retardement, je voits heureusement que cette afaire étoit «entamée; corne je la voits vous en serés le maître, et que le » pauvre Louis n’en mourra pas de colère ; je vous prie de vouloir » bien le consoler et lui dire que je nai pas le tems dy travailler » moy même parce que jai a peine le tems de vous assurer du » plus sincère atachement avec lequel jai lhoneurdestre, monsieur, » votre très humble et très obéissant serviteur.
» Le M . duc de Richelieu.
» A Versaîlle, ce 32 aoust 1777. »
Si Richelieu ne trouvait pas le temps de travailler à réaliser les voies et moyens d’achever le Théâtre, dont il avait cependant plus que personne provoqué la construction, son neveu, le maréchal de Mouchy, qui se préoccupait des embarras inextricables dans lesquels s’agitaient les officiers municipaux, pensait que « le seul moven de parvenir à la fin totale de cette entreprise» était d’autoriser la Ville à un nouvel emprunt de 600,000 liv.
Necker, de son côté, en déplorant la mésintelligence qui existait entre les Jurats et l’Intendant de Bordeaux, comprit l’absolue nécessité d’activer la marche des travaux, et donna, par la dépêche suivante, l’autorisation d’emprunter à la caisse de M. de Carcy le double de la somme qui lui avait été demandée.
Le Directeur général des finances à M. Dupré de Saint-Maur.
«Paris, ce 9 7^0 1777.
» J’ai reçu, Monsieur, la plus grande partie des éclaircissements » que je vous avois demandé sur la construction de la Salle de » spectacle de Bordeaux, et je vois, d’après le tableau des dépenses
1 Lettre de M. de Boullongne à M. Dupré de Saint-Maur, du 22 août 1777. On a déjà vu que Louis parle de ce projet d’emprunt, dont l’idée aurait été énoncée par les jurats, dans une réunion chez le maréchal de Mouchy. (Lettre du 22 juillet 1777.)
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. ‘ijZ
» et la forme d’opérer qu’on a suivi, qu’il faut s’en rapporter » à l’architecte sur la fixation des dépenses qui restent à faire » pour achever cet ouvrage ; ce qui me donne de la confiance, » M., c’est que vous estimés, ainsi que lui, qu’avec 4 ou 5oo,ooo liv. » on y mettra la dernière main. Il faut donc y pourvoir. Je ne » voudrois pas parler, dans ce moment, aux jurats des i5o,ooo liv. » destinées à cet édifice par les Lettres pattentes, mais si sur les » mêmes fonds du sieur de Carcy, dont vous avez déjà fait usage, » vous pouvez vous procurer ceux qui sont absolument nécessaires » pour établir la charpente et couvrir le bâtiment, la première » authorisation que je vous ai donnée pour 5o,ooo liv. vaudra «pour le surplus. Je veillerai au remplacement de ces fonds et » j’en écrirai aux jurats lors des premières affaires que je traiterai » avec eux; mais je ne vous dissimulerai pas que je vois avec » peine s’élever une mésintelligence qui ne peut être que très » nuisible aux affaires de la Ville.
b J’ai l’honneur d’être avec un sincère attachement, Monsieur, » votre très humble et très obéissant serviteur.
» Necker.
» Vous pourrez donc, Monsieur, disposer encore de 5o/m livres » dans la caisse de M. de Carcy, ce qui fera 100/m livres en tout » qui devront être remplacées par les premiers payements de » l’adjudication du bail des octrois. »
Le Directeur général était rallié définitivement à la cause de Louis, puisqu’il venait d’autoriser l’augmentation d’un crédit dont il n’avait approuvé l’ouverture qu’avec une extrême réserve. Ce fut aussi «avec un grand plaisir » que M. de Saint- Maur accueillit les bonnes dispositions de Necker, d’autant mieux que les premières 5o,ooo liv. étaient déjà dépensées; mais « à l’aide de ce nouveau secours, disait-il, les murs » vont être en état de recevoir la charpente à laquelle on )) travaille, et j’espère qu’avant les mauvais temps le » bâtiment sera couvert. » L’Intendant prévoyait aussi que ces cent mille livres seraient bien vite épuisées et qu’il faudrait avant peu insister sur la prompte adjudica-
tion du bail des octrois. Seulement, comme il craignait que les jurats n’apportassent quelques lenteurs à remplir l’obligation qui leur était imposée par les lettres-patentes du 3o novembre 1776, l’Intendant demandait au Directeur général que cette obligation fût rappelée d’une manière impérative aux officiers municipaux 1 2 .
Enfin, le 23 septembre 1777, le bail des octrois fut renouvelé et affermé 880,000 liv. par année3.
Il n’y avait qu’un mois que ce bail était conclu et déjà M. de Saint-Maur écrivait à M. Necker : « Les cent » mille livres que vous avés bien voulu m’autoriser à d tirer sur le sieur Carcy finiront d’être consommées » dans une quinzaine. Le nouveau fermier des octrois » peut maintenant venir à notre secours. On est dans le » cas d’exiger de luy, dès à présent, 37,5oo livres pour » les trois derniers mois de cette année; il est instant » que vous donniés les ordres nécessaires pour les luy
1 II y aurait « toutes sortes d’inconvénients à laisser ces fonds entre » les mains des jurats et à leur laisser la liberté d’en changer la destina- » tion... Accoutumé à dire librement ma façon de penser, sur le bien et » le mal qui s’offre à ma vue, je n’auray jamais la basse complaisance » d’approuver leur conduite dans les affaires et dans les procédés, lors- » qu’elle sera contraire aux bonnes règles et à l’honnêteté... »
«Le fermier ne sera tenu, au ier octobre prochain, que de paier » d’avance le quart du prix de son bail et conséquemment le quart des » cinquante mille écus destinés, par les lettres patentes, à la construction » de la Salle de la comédie... J’espère que vous donnerés ordre aux jurats » de mettre de quartier en quartier cette somme à ma disposition.»
2 La ferme des octrois, sans y comprendre les droits sur le sel, fut obtenue par une Compagnie qui avait à sa tête M. Ville-Lavoye (?). « Je crains qu elle ne paye un peu cher, » écrivait un des membres de la Jurade à M. l’abbé Guyonnet de Montbalon, vicaire général de Bordeaux, « la préférence qu’on lui a donnée, ayant été obligée, pour l’obtenir, de tiercer la dernière enchère de 20,000 livres, à laquelle 1 adjudication avait cédé. Cette circonstance porte le bail à 880,000 par année. Cependant,, on croit qu’il y a encore un bénéfice honnête à faire et je le souhaite beaucoup, à raison du bien que vous voulez aux intéressés; il est vraisemblable, au surplus, que les habitants de ce
pays ne les verront pas de bon œil leur enlever un objet sur lequel tout le commerce de la ville avoit des vues. »
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» faire payer et pour qu’il fournisse pareille somme à la » fin de chaque quartier 1 . »
Les désirs de l’Intendant allaient encore plus loin; il demandait que le fermier des octrois fît l’avance, non seulement des i5o,ooo livres dues dans le courant de l’année 1778, mais de la même somme exigible en 1779; le tout, à vrai dire, en billets qu’il n’acquitterait qu’à leurs termes et que l’on pourrait faire escompter suivant les besoins.
« Ce moyen, ajoutait M. de Saint -Maur, permet- » troit d’employer cent mille écus, dans le courant de » l’année prochaine, ce qui donneroit une grande satis- » faction aux habitants de Bordeaux, fort impatients de » jouir de la nouvelle Salle. »
Il résulte de la correspondance de l’Intendant que ces propositions furent agréées par le Directeur général, qui les présenta au Corps de Ville; mais, loin de seconder ces propositions, le secrétaire Chavaille fit un mémoire où l’état de suspicion, dans lequel l’arrêt du Conseil du 24 novembre 1776 tenait les officiers municipaux, était habilement exploité.
« A Bordeaux, le 4 décembre 1777.
» D’après la lettre que M. Necker nous a fait l’honneur de » nous écrire, et que nous avons eu celui de vous communiquer, » nous croyons, comme vous, que les difficultés qui s étoient » élevées, relativement à l’adjudication de nos octrois, sont entiè- » rement levées et que rien ne s’oppose plus à ce qu en » exécution de l’article 10 de l’arrêt du Conseil du 24 9bre 1776? la » somme de 37,5oo livres, que vous demandés pour le quartier » courant, soit payée; aussi, Monsieur, sommes-nous prêts à » donner tous les ordres nécessaires à cet effet. Mais il nous paroît,
Lettre de M. Dupré de Saint-Maur, du e5 octobre 1777.
» Monsieur, par la lettre que vous nous avez fait l’honneur de » nous écrire, le 29 du mois dernier, que vous n’avez pas sous les » yeux les termes dans lesquels l’article 10 de l’arrêt du Conseil » en exécution duquel nous devons procéder, se trouve concu.
» En effet, M., vous nous faites l’honneur de nous dire, en » premier lieu, que la compagnie, à laquelle le bail de nos » octrois est resté, doit satisfaire à la clause de payer les cent » cinquante mille livres qui doivent être prélevées, chaque année » sur le prix de la ferme pour être employées à la continuation » de la Salle de spectacle.
» Permettés nous de vous faire observer, M., que, par la » première disposition de l’article 10 de l’arrêt du Conseil dont il » s’agit, le prix du bail de nos octrois doit être versé, par » l’adjudicataire, dans la caisse du trésorier de la Ville, et que ce » n’est point à la compagnie, à qui le bail a resté, que nous devons » nous adresser pour faire le payement de la somme de cent » cinquante mille livres, qui doit être employée, chaque année, à » la continuation de la Salle de spectacle, et que, par conséquent, «cette somme de i5o,ooo livres ne doit point être prélevée » comme vous l’avez crû, sur le prix du bail qui, aux termes de » notre loi, doit être versée tout entière dans la caisse du trésorier » de la Ville.
» En second lieu, M., vous nous invités à donner les ordres » nécessaires pour faire mettre à votre disposition les 37,500 livres » du quartier courant, afin que vous puissiez les employer à leur «destination. Cependant, M., l’article 10 de l’arrêt du Conseil » porte que, sur le prix du bail de nos octrois, il sera annuellement » employé la somme de i5o,ooo livres, au moins, pour activer la » Salle de spectacle et successivement celle de l’Hôtel commun de » laditte ville, duquel emploi, est-il ajouté, les maire, lieutenant » de maire et jurats seront tenus de justifier, au mois de février,
» de chaque année, au Controlleur général de nos finances, à peine » d en répondre en leur propre et privé nom. Vous êtes trop » éclairé, M., pour ne pas approuver que, d’après une loi aussi » rigoureuse, nous ne nous bornions pas à donner des ordres » pour faire mettre à votre disposition les 37,500 livres du » quartier courant que vous nous demandés, afin que vous » puissiez les employer à leur destination. Nous devons justifier » chaque année, au mois de février, de l’emploi de cette somme » de cent cinquante mille livres; nous devons donc concourir à cet » emploi et être porteurs des pièces propres à en justifier.
«Nous adoptons très volontiers, M., dans cette occasion,
» comme dans toutes les autres, les moyens que vous voudrez » bien nous suggérer pour concilier nos devoirs avec vos vues «particulières, mais chargés rigoureusement de justifier de «l’emploi d’une somme considérable, vous ne désapprouverez » pas que nous prenions les mesures nécessaires, pour nous » mettre à l’abri du double reproche d’avoir manqué de respect » à la volonté du Roi et de prudence dans notre propre intérêt.
» . Nous sommes, M., dans la plus grande confiance que
«vous voudrez bien vous occuper de ces différents objets, afin » que nous nous mettions en règle sur cette partie de l’adminis- » tration qui nous est confiée, et que nous fassions cesser les » sujets de reproches auxquels nous ne nous sommes exposés » que par la déférence qui est due et que nous aurons toujours » pour la place que vous occupés et pour vous personnellement.
» Nous sommes avec respect, etc.
» Cha vaille. »
Ace mémoire, M. de Saint-Maur répliquait que l’unique objet de sa lettre était de « prévenir les jurats de » l’urgence qu’il y avoit d’exécuter l’une des dispositions d qui ordonnoit l’emploi spécial de i5o,ooo livres sur le y> prix du bail, et qu’il avoit autant à cœur que les jurats )> de tenir la main à ce que cette somme ne puisse être )> appliquée qu’à sa propre destination; marquez-moi les s mesures que vous prendrez, et si je puis, sans déroger » à l’autorité qui m’est attribuée par l’article i de l’arrêt » du 7 mars 1775, je les adopterai.
» Nous irions contre nos vues communes si nous ne » cherchions pas à abréger de vaines formalités et à lever, » de concert, toutes les difficultés qui pourroient apporter » quelques retards à l’accélération des travaux. »
Sans perdre de temps, comme le réclamait l’Intendant, le jurât Ferrière, en l’absence du secrétaire de la Ville, répondit que le payement de la somme de 3y,5oo livres serait fait sur mandement qu’ils expédieraient au nom de l’architecte Louis, qui, en lui remettant le compte de
l’emploi de cette somme justifié, recevrait un autre mandement de pareille somme au quartier de janvier, et ainsi successivement1.
Mais, par les difficultés qu’il y avait eu jusqu’alors à trouver des fonds suffisants pour conduire avec activité les travaux de la Salle de spectacle, il y avait lieu de craindre que cet édifice restât longtemps inachevé. C’est alors que surgirent de nouvelles combinaisons.
Parmi les divers projets qui furent soumis au Ministère dès les premiers mois de l’année 1778, il en est un qui se distingue par des détails curieux et par les réflexions qu’il fit naître, de la part de M. de Saint-Maur. La lecture qu’on en fera nous reposera du récit des tribulations de l’architecte et nous expliquera les causes connues ou cachées de la mésintelligence qui régnait
1 Dès le milieu du mois de janvier 1778, suivant l’arrangement qui avait été accepté par l’Intendance et la Jurade, M. de Saint-Maur fit l’envoi d’un certificat à Louis et à Bonfïn, pour qu’il fût délivré, au nom de l’appareilleur en chef Durand, un premier mandat de 3y,5oo livres accompagné d’une note indiquant la destination et l’emploi de cette somme.
En même temps, on travaillait, dans les bureaux du chantier, à donner un état de situation des ouvrages et à l’inventaire des matériaux, car tout le monde paraissait avoir à cœur de savoir où en étaient les choses et de les voir finir.
Pour donner une idée de l’aspect du chantier à cette époque, nous croyons devoir extraire quelques indications du cahier qui contient l’état des approvisionnements et des matériaux :
Nature des pierres et leur provenance : « Saint-Macaire (pour le grand escalier); pierre dure de Saint-Michel [Gironde], de Taillebourg; pierre tendre de Saint-André de Gubzac, Genon et Bourg. Les apparaux d’échafaudages et tout l’outillage étaient déposés, non seulement au devant du péristyle, mais sur le pré du Château et au bout des allées de Tourny; les grues de sapin s’élevaient sur les façades latérales, et les bois des grandes chèvres se dressaient au fond du Théâtre. Cet aspect justifie les paroles de Beaumarchais, qui, trouvant son ami Louis triste et changé par les critiques dont il était assailli, lui aurait dit plaisamment pour le consoler : « Mon ami, en élevant ce monument à ta gloire ne t’étois-tu donc pas attendu à être encombré par les grues ? » (Gaullieur L’Hardy, p. 44.)
toujours entre les bureaux du Corps de Ville et ceux de l’Intendance.
« Les sommes que le Roi a employées à la nouvelle Salle de spectacle de Bordeaux n’ont pas été suffisantes, et celle de i5o,ooo livres, que Sa Majesté ordonne que l’on prenne annuellement sur la ferme des nouveaux octrois de la Ville, suffiroit à peine (si elle étoit payée) pour achever, dans l’espace de cinq ans, les ouvrages qui restent à faire. Ce retard est d’autant plus préjudiciable, que les dépenses qu’on est obligé de faire tous les hivers pour garantir des rigueurs de la saison les ouvrages déjà faits, doivent, en cinq ans, augmenter de plus de 100,000 livres la somme totale qu’il faudroit, si l’on n’employoit que 1 5 mois à son entière perfection.
» Si l’on ajoute à cette dépense, qui est une pure perte, celle de trois années de jouissance des revenus de la Ville, et si l’on considère, d’ailleurs, que la privation où l’on tient le public, en ne lui donnant pas un lieu décent pour les seuls amusements qu’il ait, et les risques qu’il court journellement en s’assemblant avec affluence dans une salle peu solide, qui menace ruine en dedans et dont les murs n’ont que 6 ou 8 pouces d’épaisseur ç on sentira de quelle importance et de quelle nécessité il est pour la sûreté publique et pour les intérêts du Roi, de porter au plus tôt à son entière construction une Salle de spectacle qui doit être une des plus belles de l’Europe, et pour laquelle Sa Majesté a déjà fait des sacrifices considérables; on en offre les moyens les plus avantageux.
» De l’avis de l’architecte qui la construit, il ne faut qu’une somme de 400,000 livres pour achever les ouvrages qui restent à y faire. Ces ouvrages, à ce qu’il assure, peuvent être faits et parfaits dans huit mois de tems, pourvu qu’on lui donne à propos l’argent qu’il demande.
» Comme les architectes se font quelquefois illusion sur la modicité des sommes qu’ils croyent employer, ainsy que sur le tems qu’il leur faut pour achever leurs bâtimens, on croit devoir supposer qu’au lieu d’une somme de 400,000 livres et de huit mois de tems que le sieur Louis demande pour rendre la Salle faite et parfaite, il lui faudra quinze mois et 450,000 livres pour achever ses travaux.
1 II est ici question de la salle provisoire dont il a été parlé p. 1 10.
» En conséquence, une Compagnie offre de donner cette somme de 450,000 livres, payable à l’architecte, sur les ordonnances de M. l’Intendant, en neuf payements de 5o,ooo livres chacun, sçavoir : les huit premiers à un mois ou six semaines de distance les uns des autres, à commencer de l’exécution des clauses préliminaires que l’on va détailler, et le neuvième et dernier au mois de mai de l’année 1779, la Compagnie se le réservant jusqu’à cette époque pour nantissement des petites omissions que l’architecte auroit pu faire, dans la construction de l’édifice, et qu’elle seroit peut-être obligée de faire par elle même, vu l’importance dont elles pourroient être. »
Pour se dédommager de toutes les avances qu’elle s’engageait à faire, la Compagnie posait des conditions dont voici le résumé :
i° Le Roi accorderait des lettres -patentes portant cassation de tous les privilèges donnés précédemment pour les spectacles de Bordeaux 1 .
20 Pendant quinze ans, à partir du dimanche des Rameaux 1779 jusqu’à pareil jour, en 1794, la nouvelle Compagnie aurait le privilège exclusif des spectacles de la ville et faubourgs de Bordeaux. Dans le cas où la nouvelle Salle serait achevée avant les Rameaux de l'année 1 779, on ne pourrait y jouer, les actionnaires se réservant le droit de l’inauguration.
1 Celte clause avait pour but principal, et qu’il était avant tout urgent d’obtenir, la cassation de l’arrêt du 25'décembre 1773, « comme abusif et comme surpris à la religion du feu Roi et à celle de son Conseil, en ce qu'il accorde, pour trente années et sous de vains prétextes, le privilège exclusif de tous les spectacles de Bordeaux, au grand préjudice des intérêts de Sa Majesté et de ceux de la Ville.» Il est néanmoins curieux de lire dans une addition au mémoire : « Il faut que le privilège et les » prétentions des actionnaires actuels soient absolument anéantis.... à » moins que par les égards qui sont dus à M. le maréchal duc de » Richelieu, on ne voulût lui offrir la préférence aux mêmes conditions, » ce qui paroit très juste; mais, s’il ne les acceptoit pas, il faudroit de » toute nécessité que les lettres-patentes portant cassation de l’arrêt du » 26 Xbre 1773,... soient expédiées. »
3° La Compagnie, ne voulant pas rester dans l’incertitude sur l’époque fixe où la nouvelle Salle lui serait livrée, demandait que, par lettres-patentes, on ordonnât «au sieur Louis d’accélérer les travaux et de remettre pour le plus tard au [er mars 1779, entre les mains de la Compagnie, les clefs de cet édifice, entièrement fini. »
40 Les deux représentations de comédie qu’il était d’usage de donner annuellement au profit des pauvres de la Ville, seraient remplacées par un prélèvement de 2 sous sur chaque billet de parterre, dont le prix serait porté de 18 à 20 sous.
5° De même que pendant la durée de l’entreprise des actionnaires actuels, la Ville, ou le Roi, fournirait gratis la garde de la Salle.
6° Les lettres-patentes seraient enregistrées au Parlement et à l’Hôtel de Ville, avant le mois de mars 1778, et ce ne serait qu’après cette formalité que les actionnaires commenceraient leurs payements.
D’après une lettre de M. de Bouilongne, ce projet lui aurait été présenté par le comte d’Ossun; mais, trouvant fort difficile de porter un jugement sur ces propositions et craignant de ne pouvoir en conférer avec M. Necker si ce projet lui était aussi communiqué, M. de Bouilongne pria M. de Saint-Maur de l’aider de ses lumières, en lui donnant son avis.
Voici dans quels termes, grâce à sa clairvoyance dans les affaires, l’Intendant signala les difficultés que présentaient les propositions du comte d’Ossun :
«Vous me proposés, M., une question fort délicate à résoudre, » en me demandant mon avis sur le contenu du mémoire qui » vous a été présenté par M. le comte d’Ossun. Ce n’est pas que » je puisse regarder un instant comme problématiques les avan-
» tages qui résulteraient pour la ville de Bordeaux de l’exécution » de ce projet, mais il faut en sentir en même temps les difficultés. » Vous sçavés, M., que les gouverneurs de province ont la » prétention de décider despotiquement de tout ce qui concerne » les spectacles et notamment du privilège à donner aux troupes » de comédiens. On sent bien qu’ils ne font en cela qu’exercer » une portion de l’autorité que le Roy leur a confiée et que » toutes fois que Sa Majesté voudra, pour le bien de la chose, en » user elle-même et jugera à propos de prononcer, celuy qui la b représente, dans une province, doit, comme son premier sujet, b donner l’exemple de l’obéissance. A Bordeaux, le Mal de » Richelieu, quoiqu’ extrêmement jaloux de son droit à cet égard, » a peut-être, il est vray, commencé luy-même à y mettre des b limites, en sollicitant et faisant rendre, le 24 janvier 1772, un » arrest du Conseil qui, de son consentement, accorde pour » 3o ans le privilège exclusif des spectacles à une compagnie b d’actionnaires ; il est constant du moins que, par cet arrest, il a b attaqué les prérogatives de, son successeur qui, dans toute » espèce de cas, n’auroit plus, pendant ces 3o ans, la faculté b d’exercer le droit dont il s’agit; mais le Mal de Richelieu étant b lui-même du nombre de ces actionnaires, on doit s’attendre » qu’il réclamera fortement l’exécution de cet arrest, ou demanb dera que, dans le cas où il serait annullé, les choses soient b remises en leur premier état. C’est donc à vous, M., de voir si b vous pensés que le Ministre ait le courage : i° de statuer sur b cet objet, sans en donner connoissance au MaJdont autrement b l’on ne viendrait jamais à bout de vaincre les importunités; b 20 de soutenir avec fermeté le parti qui aura été pris, car il » vaut beaucoup mieux ne pas avancer que d’être obligé de b reculer ensuite. Il y a sans doute peu de moyens plus efficaces b et moins onéreux que celuy-ci, pour venir à bout de finir très b promptement un édifice qui fait honneur à la Nation et » qu’il devient impossible de laisser dans l’état où il est. Cela b procurerait aussy, par la suite, une grande ressource à la ville b de Bordeaux, car cinq ou six cent mille francs, qui en revienb droient ainsi tous les 12 ou i5 ans, la mettraient à même de se b libérer en assés peu de temps de ses dettes, au payement b desquelles il n’y aurait pas à balancer à affecter ce produit. J’ay b gardé copie du mémoire de M. le comte d’Ossun, que j’ay b l’honneur de vous renvoyer; il ne laisserait pas d’y avoir b différentes observations à faire sur les détails de ce projet. Je
» vous les feray passer quand vous le désirerés, mais il seroit » inutile que je m’occupasse de ce travail, si vous ne voyés pas » jour à en tirer parti 1 . »
Peu de temps après l’envoi de cette lettre, le Ministre réclama de M. de Saint-Maur l’exposé des observations dont le mémoire de M. d’Ossun lui paraissait susceptible. Ces observations forment un long rapport qui concluait à l’adoption des offres faites par cette Compagnie2.
« On ne pourroit, disait-il, sans manquer à tous les » principes d’une bonne administration, négliger de faire » tourner à la chose publique un édifice aussi important » par les sommes immenses qu’il aura coûtées et par le
» parti avantageux que l’on en peut tirer . Les autres
» édifices publics projetés à Bordeaux et qui y sont » de nécessité indispensable, tels qu’un Palais et un » Hôtel de Ville, sont restés en souffrance; le public a » été grevé d’une augmentation d’octrois; en un mot, » tout a été sacrifié pour la nouvelle Salle; tout y a » été fait à grands frais; tout y doit donc être mis en » produit qui puisse procurer des dédommagements. »... Si la Salle étoit à commencer, il seroit sage, sans » doute, de ne pas se livrer à une entreprise aussi » dispendieuse; mais dans l’état où elle est, après y avoir » dépensé environ 1,100,000 livres, on ne sçauroit assez » se hâter de la conduire à sa fin, et tout retard sur ce » point devient augmentation de dépense et perte réelle...
» En partant de ce principe, la compagnie, qui offre le » moyen de mettre dans un an la dernière main à cet
1 Lettre de M. Dupré de Saint-Maur, de Bordeaux, le 20 février 1778.
2 «Observations sur l’offre faite par une Compagnie de donner 4Do,ooo livres pour finir la salle de la Comédie, à condition qu’elle en aura la jouissance et le privilège des spectacles, pendant quinze ans, sans rien payer de plus. »
» édifice, paroît faire une proposition avantageuse à tous » égards et pour le public. .. et pour la Ville... »
Abordant la question du fermage de la Salle, en raison de la dépense, le rapporteur faisait valoir une considération dont les jurats ne paraissaient pas se préoccuper, quoiqu’elle devrait toujours inspirer les décisions des administrateurs d’une grande cité : « Il ne » s'agit pas d’un établissement formé dans les viles » d’une spéculation lucrative, mais, au contraire, d'un » monument de luxe voué aux plaisirs du public, et ce » plaisir a un prix qui doit aussy entrer en ligne de y> compte. »
Les avis favorables de M. de Saint-Maur et les bonnes dispositions de M. Necker1 n’améliorèrent pas les choses en 1 778, et l’agence dut se contenter des mandats trimestriels de 37,5oo livres, touchés par André Durand chez le receveur municipal, après exhibition des pièces qui justifiaient de l’emploi des fonds2.
Toutes ces lenteurs, résultant du peu de ressources mises à la disposition de Louis, renouvelèrent encore ses déboires, juste au moment où M. de Saint-Maur, absent
1 «Je me suis fait rendre compte, Monsieur, des arrangements que «vous proposés pour continuer les travaux de la Salle de spectacle, et je » ne puis que les approuver...» (Lettre de M. Necker à M. Dupré de Saint-Maur, du 7 mars 1778.)
2 En raison des sommes modiques mises à la disposition de Louis, il y avait toujours beaucoup d’arriéré dans les payements; seulement, il semble résulter d’une lettre du secrétaire de la Ville, Chavaille, que le solde des honoraires du contrôleur des travaux était systématiquement négligé: «... Nous avons vu, M., avec plaisir, que vous ayez fait » payer au sieur Louis 6,000 livres sur ses honoraires. Nous croyons, » M., qu’il seroit juste que le sieur Bonfin, contrôleur des ouvrages de la » Salle, à qui il étoit dù q,ooo livres, le ier janvier, touchât une somme de » 2,000 livres sur les 87,500 livres, dont nous avons l’honneur de vous «envoyer le mandement pour le quartier courant.» (Lettre du 9 avril 1778).
de Bordeaux1, ne pouvait soutenir le moral abattu de l’architecte. Aussi, d’après les lettres suivantes, l’artiste semblait plus que jamais toucher au désespoir.
Louis à Al. Dupré de Saint-Maur.
« A Bordeaux, ce i3 juin 1778.
» Monsieur,
» J’etois loin de penser que Mrs les Jurats tenteroit » jusqu’au moyen de me mettre mal avec M. le Maréchal » de Mouchy, en lui disant que j’avoy écrit à M. de Bertin » des horreurs de leur administration, que j’avois même » attaqué jusqu’à leur probité; il m’a été facile de » détruire, dans l’esprit de Monsieur le Maréchal, ce » propos scandaleux, en lui prouvant que je n’avois » jamais écrit à Monsieur de Bertin.
» Vous sentez, Monsieur, que cela est fait pour jetter » dans mon esprit beaucoup d’inquiétude. J’ai beau » m’observer, en ne parlant pas de ces Messieurs, je les » trouve toujours disposés à me faire du mal. Je ne puis » deviner la source de l’aversion qu’ils semblent avoir » pour moy.
» J’espère qu’avec le tems j’en découvrirai la cause; au » nom du ciel, Monsieur, chassez-moi de ce maudit » pays ! Monsieur le Maréchal de Mouchy m’a fort assuré » qu’il travailloit à avoir des fonds pour me mettre à )) même de finir dans l’année; il ne m’a pas fait part des )) moyens qu’il contoit employer. Je frémis que tout cela
1 M. Dupré de Saint-Maur avait quitté Bordeaux pour se rendre dans le Berri, à son château d’Argent (arrondissement de Sancerre — Cher), où il projetait de faire exécuter des travaux importants, sur les plans et dessins de l’architecte Louis.
» ne me mène à l’année prochaine, peut-être davantage, » car je m’apperçois que Mrs les Jurats ont beaucoup » d’ascendant sur l’esprit de M. le Commandant.
» J’ay l’honneur d’être, etc.
» V. Louis. »
Du même au même.
« A Bordeaux-, ce 16 juin 1778.
» Monsieur,
» J’ay remis dans vos bureaux les rolles soixante et » dix-neuf jusqu’à quatre-vingt-troisième, avec les pièces » justificatives pour constater l’employ des trente-sept » mille cinq cent livres que le sr Durand a receu.
» J’ose vous supplier, Monsieur, de vouloir bien faire » passer vos ordres à Mrs les Jurats, pour qu’ils aient à » faire compter, au premier du mois prochain, les trente » sept mille cinq cent livres qu’ils doivent à cette époque. » Je suis en avance et je le serai bien plus samedy, car » je serai obligé d’emprunter pour payer la dépense du » quatre-vingt-quatrième rolle; j’ai été pour ainsi dire » forcé à dépenser plus que je n’avois de fonds, par les » approvisionnements du chantier, car il auroit fallu » renvoyer tous les ouvriers, si je n’avois pas pris ce » parti. D’ailleurs, je comptois de jour en jour avoir des » ordres pour mettre mon chantier en vigueur, mais je » vois que je suis absolument oublié, et je perd l’espoir » d’avoir fini dans le cours de cette année. Aidé moy » donc, Monsieur, à suporter mon malheur, en m’accor- » dant toute votre protection.
» Je suis, etc.
» V. Louis. »
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 38j M. Dupré de Saint-Maur à Louis.
« Ce 2 3 juin 1778.
» Je viens, M., d’écrire à Mrs ies jurats pour qu>ils prehnent » les mesures nécessaires, à l’effet de vous procurer, dans les «premiers jours du mois prochain, les 37,5oo livres qu’ils « doivent donner pour la continuation de la nouvelle Salle de » spectacle, pendant le quartier de juillet. Peut-être qu’avant « que vous ayés employé cette somme, on trouvera quelque » moyen plus efficace d’avancer la besogne. Je verrai, pendant le » petit séjour que je vais faire à Paris, ce qu’il sera possible de » déterminer à ce sujet. Je vous invite, en attendant, à prendre » patience et ne pas vous donner de l’inquiétude pour les propos » que ces Mrs peuvent tenir sur votre compte; ils ne peuvent » point vous faire de mal et de quelque manière que les choses » tournent vous ne devés point les craindre.
» Je vous conseille donc de les laisser dire et de n’y pas faire » attention. »
Louis à M. Dupré de Saint-Maur.
«A Bordeaux, ce 4 juillet 1778.
» Monsieur,
)> On a remis à Mrs les Jurats, il y a trois jours, les )) rôlles 70 jusqu’au 83me, avec les pièces justificatives. On » n a pas encore reçu le mandat; dans la crainte qu’on ne )) reçut pas aujourd’huy, qui est le jour de paye, j’ai été » voirM. Touya, trésorier de la Ville; je lui ai fait part de » 1 embarras dans lequel je me trouverrais, si cela venait » à manquer; il m’a dit que quand même j’aurois le » mandat de ces Messieurs, il ne pourroit l’acquitter, s’il » n étoit visé par vous, Monsieur, mais qu’il me donne- » roit, sur mon billet, de quoi acquitter la quinzaine; il a » compté, au sieur Durand, 10,000 livres sur mon billet; » en conséquence, vous recevrez le mandat que je vous
» prie d’expédier le piustôt possible, car je suis tourmenté » corne il n’est pas possible de l’être.
» J’espère beaucoup du séjour que vous ferez à Paris; » j’imagine que vous terminerez l’indécision dans laquelle t> on est depuis longtemps sur cette malheureuse Salle de » spectacle; autrement il faudroit suspendre absolument y> les travaux, car les personnes à qui l’on doit le plus » sont tous les jours à ma porte. Je vous supplie, » Monsieur, de m’autoriser à payer, sur les premiers » fonds, une somme de 7,972 liv. 17 s. 9 d. à un homme » à qui j’avois dit qu’il seroit payé comptant, pour du » bois qu’il a fourni, depuis un an; j’ai toujours été dans » l’impossibilité de le satisfaire ; il me menace aujourd’huy » de me faire assigner. Ayez pitié de ma situation, car » la tête me tourne.
» J’ai reçu une lettre de M. le comte de Millette, que » j’ai prié M?r le Mal de Mouchy de lire à Messieurs les » Jurats, pour qu’ils aient, à l’avenir, un peu plus de » circonspection dans les jugements qu’ils portent sur » moi. Cette lettre a démontré la fausseté des discours » qu’ils m’imputent; M. le Maréchal leur a fait des » reproches. Je suivrai les conseils que vous me donnez, » Monsieur; je tâcherai de me vaincre et supporterai tout » patiemment.
» J’ai l’honneur d’être, etc. » Louis. »
M. Dupré de Saint-Maur à Louis.
« A Paris, ce 1 1 juillet 1778.
» Je n’ai pas encore reçu le mandat de Mrs les Jurats. Aussitôt » qu'ils me l’auront fait passer, j’y mettrai mon visa, pour mettre » à portée M. Touya de vous payer le montant de vos Rolles.
» Je n’ai pas perdu de vue votre Salle de spectacle et je n’ai
» rien négligé pour vous procurer des secours pour la continuation » des travaux; je viens d’engager M. Necker à faire un arran- » gement, au moyen duquel nous pourrons aller en avant, sur » cet objet; il vient d’écrire en conséquence aux Jurats. Reste à » savoir s’ils ne feront pas encore des difficultés qui pourront » traîner la chose en longueur. »
» M. Louis, architecte à Bordeaux. »
Par les dernières lignes de la correspondance de M. de Saint-Maur, on a vu qu’il poursuivait toujours les moyens d’accélérer les travaux et que, si les choses traînaient en lenteur, la faute en revenait aux jurats. L’année 1778 s’écoulait donc pour Louis dans des alternatives d’espérances et de déceptions, malgré l’intérêt que portaient à l’achèvement de son œuvre les hommes les plus distingués de son temps. Parmi ces derniers, il en est un qui a rempli de son nom toute la fin du dix-huitième siècle et qui était passé maître en fait d’intrigues; n’est-ce pas nommer Beaumarchais1? Beaumarchais et Louis furent d’intimes amis, ce qui n’est pas, sous un certain rapport, une médiocre preuve de la haute estime dont jouissait le célèbre architecte.
De 1777 à 1779, diverses circonstances amenèrent Beaumarchais à Bordeaux2; il y vécut dans l’intimité de l'Intendant, de quelques négociants armateurs et de Louis qu’il vit à l’œuvre et souvent en butte aux sarcasmes,
1 Caron de Beaumarchais (Pierre-Augustin), né à Paris le 24 janvier 1732, sept mois et demi après Louis; mort dans la même ville le 19 mai 1799, onze mois et vingt jours avant Louis. Cette conformité d’âge et d’imagination nous paraît bonne à rapprocher.
2 D’après une lettre du 28 février 1777, Beaumarchais était attendu à Bordeaux, et dans un avis arbitral délivré en cette ville le 20 mai 1779, on voit,, au bas, la signature de Beaumarchais, comme propriétaire du navire le Fier Rodrigues et de sa cargaison. (Archives départementales de la Gironde.)
3gO
aux haines de l’envie et de la médiocrité. Or, au milieu des nombreux projets financiers qui étaient mis en avant pour réaliser les fonds nécessaires à l’achèvement de la Salle de spectacle, pouvons-nous être surpris que le génie inventif qui créa, se peignant lui-même, le type immortel de Figaro, voulût aussi fournir l’exposé de ses ingénieuses combinaisons? La lettre qu’il écrivit à ce sujet à l’Intendant est si remarquable par le fond, par la forme et par l’esprit si personnel de son auteur; elle complète si bien tous les systèmes financiers qui furent mis au service de Louis, que nous n’hésitons pas à la reproduire in extenso, malgré sa longueur, et quoiqu’elle ait été déjà publiée par l’auteur des Théâtres de Bordeaux' .
M. l’Intendant de Bordeaux.
« Paris, ce 6 Xt>re 1778.
» Pour tenir, Monsieur, la parole que j’ai donnée à tous mes » amis de Bordeaux, et pour entrer autant qu’il est en moi » dans vos vues très saines et très utiles à l’érection finale de la » nouvelle salle de spectacle; je n’ai pas négligé, en arrivant ici, » d’instruire Mr. le Maréchal de Richelieu de tout ce que votre » sagesse et votre amour du bien vous ont inspiré à ce sujet. J’en » ai depuis raisonné avec plusieurs bons esprits qui tiennent à » notre administration ; le résumé de tant d’opinions consultées » est que tout le monde desire autant que vous et moi de voir » finir ce superbe édifice au plutôt, et qu’il faut éviter l’emprunt » de la Ville par lettres patentes à cause des suites que vous savez » et nous aussi.
» Mais, dans le resserrement où sont aujourd’hui les finances, » vous sentez, Monsieur, qu’aucun secours en argent ne peut » partir d’ici. Je vois seulement qu’on se prêteroit à favoriser le
1 L. Lamothe, Hist. des Théâtres de Bordeaux. Nous reproduisons cette lettre, en respectant l’orthographe et la ponctuation, d’après 1 original qui se trouve aux Archives départementales de la Gironde, série C, Fonds de l’Intendance, n05 1227-1228.
NOUVELLE SALLE DE SPECTACLE DE BORDEAUX. 3g I
» prêteur des 5 ou 600 mille livres qu’il faut, d’un doux arrêt du » Conseil qui assigneroit son remboursement sur les fermiers de » l’octroi, et l’intérêt de l’emprunt sur les revenus de la Salle avec » avantage pour lui. Ces intérêts qui doivent être regardés comme » une augmentation des dépenses de l’erection du Théâtre sem- » blent d’abord offrir une charge de plus ; mais comme ils » seraient retrouvés et fort au delà dans l’accélération des » jouissances et du produit de la salle achevée en huit mois, au » lieu de huit ans qu’il faudrait sans ce prêt, on doit regarder » cette charge à peu près comme nulle.
» Tout cela bien entendu, bien consulté, bien digéré, voici ce » que j’oserois proposer comme la solution la plus nette et la » plus prompte du Problème à résoudre. Si vous réussissez, » Monsieur, à lui donner secrettement l’essor à Bordeaux, je vous » promets de travailler bravement à lever ici toutes les difficultés » qui seront solubles et surtout d’aller vîte en besogne. Telle est » mon idée :
» Que les actionnaires fassent à la Salle le prêt de 600 mille » livres demandés, soit qu’ils le puissent de leurs biens, soit » qu’ils doivent emprunter eux-mêmes. Il est vrai qu’on ne leur » donnera pas une jouissance de 3o ans, équivalente au moins » à 1,200 mille livres, pour dédommagement d’un prêt qui, se » remboursant en quatre années à i5o mille livres par an, ne doit » porter en intérêts jusqu’à l’acquittement parfait, que y5 mille » livres; ainsi qu’il est démontré plus bas.
» Mais comme il est juste que ce prêt soit avantageux aux » actionnaires-prêteurs en leur assignant les remboursemens » partiels, jusqu’à extinction du capital sur l’octroi, dans la forme » et aux époques adoptées par les fermiers, on leur accorderait, » pour intérêt de leur argent et récompense de leurs soins, la » location privilégiée de la salle intérieure à moitié de sa valeur «réelle, pendant les cinq premières années de la jouissance; » ensuite aux^deux tiers de la valeur, pendant cinq autres; puis » aux trois quarts, pendant lès cinq suivantes, et enfin, après » quinze années de ces paiemens modérés, ils commenceraient » seulement à rendre la valeur totale de la location.
» Supposons maintenant que cette valeur soit estimée à » 24 mille livres par an; les Actionnaires sont trop bons calcu- » lateurs pour ne pas voir l’extrême avantage d’un prêt dont » portion rentrerait tous les mois et dont l’intérêt n’en courrait » pas moins ensuite à leur profit pendant quinze ans ; quoique le
)> remboursement total fut opéré dans quatre; et cela suivant la » proportion établie dans le tableau suivant :
Capital prêté .
600, ooo1
tre année d’intérêts..
Année de remboursement
par les fermiers .
i5o,ooo
Reste dû sur le capital. . .
2e Année de rembours*
par
45o,ooo
2e année d’intérêts . .
les fermiers .
1 5o,ooo
Reste dû sur le capital. . .
3e Année de rembours1
par
3oo,ooo
3e année d’intérêts . .
les fermiers .
i5o,ooo
Reste dû sur le capital. . .
4e Année de rembours*
par
1 5o,ooo
4e année d’intérêts . .
7,5oo
les fermiers . .
i5o,ooo
Intérêts dus .
» On ajoute ici par forme d’observation que de calcul fait, » d’après les remboursemens partiels de chaque mois, il n’est » dû d’intérêt légal en 4 années que 61,200 livres, au lieu de » 75,000 livres, à quoi ils ont été portés dans le compte ci-dessus: » ce qui fait déjà i3,8oo livres de bénéfice.
» Valeur de la location de la salle estimée annuellement » à 24,000 livres :
Cinq années de jouissance à 12,000 livres de rabais donnent
en bénéfice .
Cinq années suivantes à 8,000 livres de rabais donnent
idem . . .
Cinq années suivantes à 6,000 livres de rabais donnent idem .
Bénéfices touchés en i5 années .
» Il est donc clair qu’en i5 années les actionnaires prêteurs » toucheraient i3o,ooo livres pour l’intérêt de 600,000 livres » remboursés en quatre ans. A mon avis, ce n’est pas une » mauvaise affaire; on peut trouver des croupiers à ce prix. C’est » à peu près 11 pour cfc d’intérêt, sauf les retards de ses » rentrées, compensés par la succession non interrompue des » remboursemens de mois en mois.
» Quant à la sûreté de ces remboursemens; indépendamment » des assignations sur les fermiers de l’Octroi; l’arrêt du Conseil » leur donnerait hypotèque ou même privilège sur la location
3o,ooo
i3o,ooo*
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» totale de l’édifice, jusqu’à l’acquittement parfait de la dette; » ainsi nulle équivoque sur la sûreté du remboursement. J’ai » porté l’emprunt à la somme de 600,000 livres, quoique au dire » de Mr- Louis, 45o mille livres soient suffisans pour achever la » salle; parce qu’il y a 1 36 mille livres prêtés sur la 'caisse de » M. de Carcy, dont M. Neker paraît désirer promptement le » remboursement, et quelques autres petits objets egalement » exigibles.
» Enfin pour que personne ne fût mécontent, je vois que le » Roi ne serait pas éloigné d’accorder dès à présent à la ville le » produit progressif de la location des actionnaires qui s’accroî- » trait toujours en assignant seulement aux jurats un utile » emploi de cet argent, soit en faveur des hôpitaux de la ville, » soit à tel autre usage digne de la bienfaisance du Monarque et » confié à la sagesse des administrans.
» Il résulterait de cet arrangement, Monsieur, que les action- » naires auraient à très bon prix pendant quinze ans, le privilège » de la location de la salle ; que la ville, qui ne doit aspirer à la » concession totale que dans 3o années, en aurait portion dès » aujourd’hui, et la totalité dans i5 ans; qus la salle serait finie » l’année prochaine; que le public jouirait plûtôt, et que toutes » les prétentions exc usives des Jurats et des Actionnaires étant » réduites à moitié, chacun auroit encore sa bonne part aux » avantages, et que le Roi seul auroit été généreux. Amen.
» Tout cela, comme vous voyez, peut se faire par un arrêt du » Conseil, et sans aucun besoin de la puissance intermédiaire, » dont le concours me paroît autant inutile à la concession des » grâces du Roi, qu’il est important à la confection des lois et au » maintien des propriétés.
»Je ne crois pas avoir besoin de vous observer, Monsieur, » que pour réussir, ceci doit se traiter promptement et sans «bruit, entre vous, moi, et plusieurs autres; ce qu’on nomme » enfin une jolie petite intrigue dont le louable objet justifiera la » marche un peu cachée; et c’est tout ce qu’il faut; car ce monde » est si plaisamment arrangé qu’à mon avis, pendant que les » petits évènemens occupent toujours les grands escaliers, les » grandes affaires ne s’y font jamais que par les petits.
«Vous connaissez l’attachement respectueux avec lequel j’ai » l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant » serviteur
» Caron de Beaumarchais. »
M. Dupré de Saint-Maur à Beaumarchais.
« Bordeaux, ce 22 X«re 1778.
» J’ai cent fois, M., proposé aux jurats, pour accélérer la » construction de la Salle de spectacle, des moyens assez analo- » gués à celui que vous m’indiquez. Je leur en avois même offert » un bien moins onéreux, car j’aurois trouvé ici sur mon crédit » les fonds nécessaires pour achever la Salle dans une année, s’ils » avoient voulu assurer la rentrée de ces fonds en me remettant » de simples délégations sur le fermier des octrois, payables » jusqu’à concurrence, à raison de cinquante mille écus par an, » et en y ajoutant l’escompte des avances. Ces offres sont consi- » gnées dans différentes lettres que je leur ai fait écrire par » M. le Directeur-général des finances. Les réponses qu’ils y ont » faites sont assez curieuses, mais comme elles ne contiennent » pas en vérité un grain de sens commun, il me seroit difficile » de vous en faire l’analise. On a cependant eu la bonté de s’en » contenter, par égard sans doute pour les protecteurs qui sont » venus à l’appui. Quoi qu’il en soit, M., je tenterai bien volon- » tiers de faire agréer votre plan et j’ai commencé par tâter à cet » égard les actionnaires, qui sont maintenant occupés à en déli- » bérer. Ils ne sont pas extrêmement disposés à prêter leur » argent, même avec les avantages qu’ils y trouveroient, parce » qu’ils craignent que, malgré tous les arrêts du Conseil possi- » blés, le Parlement ne leur cherche chicane et ne détruise les » engagements qu’on auroit pu prendre avec eux. Vous devez » sentir d’après cela que si il est si difficile de les décider, il le » sera tout autrement d’avoir le consentement des jurats qui » espéreront trouver des fonds à meilleur compte et qui, au pis » aller, préféreroient de les payer plus cher, pour ne pas avoir » affaire aux actionnaires. D’ailleurs les jurats ont pris dans ce » moment-ci un singulier parti, c’est de ne plus vouloir s’expli- » quer sur rien jusqu’à ce que leur propriété soit assurée par » lettres-patentes qu’ils ne cessent de demander ; il ne m’a pas » même été possible de les engager à donner leur avis sur un » projet de distribution du bâtiment de la Salle de spectacle » tendant à distinguer ce qui pourroit faire objet de location » particulière d'avec les dépendances nécessaires de la chose «principale. Soiez donc persuadé, M., que si le Ministre ne
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» prend pas sur lui de décider, l’on n’en viendra jamais à bout » par voie de conciliation. Je vous manderai toutefois le résultat » de la délibération des actionnaires, désirant beaucoup que » votre génie inventif nous facilite les moyens d’applanir les » difficultés très-multipliées qui se présentent dans l’arrange- » ment dont il s’agit.
» J’ai l’honneur d’être, etc. i. »
Le silence absolu que gardaient les jurats était motivé par les démarches qu’ils faisaient pour rentrer en possession de la direction des travaux et de la jouissance de la nouvelle Salle. Dans les premiers jours de l’année le Directeur général Necker paraissait bien disposé en faveur des propositions du comte d’Ossun, mais il s’était rallié au projet des officiers municipaux, par l’influence du maréchal de Mouchy qui, à la date du 2 septembre 1778, en avait déjà informé le Corps de
Ville, dans les termes suivants : « . M. Necker doit
» vous envoyer les Lettres-patentes concernant le don de » la nouvelle Comédie et ses dépendances à la Ville, et » vous mande d’en conférer avec moy; ma réponse est )) très aisée à faire; je les ai désirées et demandées; la » Ville, de ce moment, doit faire finir la Comédie, l’ayant )) à elle, et promptement. Après que tout sera paré, elle » songera à bâtir l’Hôtel de Ville. Voilà ma façon de » penser; je désire qu’elle soit conforme à la vôtre. »
En cette circonstance, le maréchal de Mouchy dut être le porte-parole des désirs de Richelieu; ce fut lui qui provoqua les Lettres-patentes concernant le don de la nouvelle Comédie et non M. de Saint-Maur, comme le ferait supposer M. Detcheverry1 2. Quoi qu’il en soit, les
1 Archives départementales, salle de l’Intendance, liasse 741.
2 Hist. des Théâtres de Bordeaux, p. 89. Dans une lettre de remerciements adressée par les jurats au Directeur général, ils disaient que la
jurats arrivèrent à leur fin, en obtenant un arrêt du Conseil du Roi qui leur concédait la jouissance de la Salle de spectacle et de ses dépendances, mais en leur ordonnant d’achever sans retard ladite Salle, les autorisant à emprunter, au denier le plus avantageux, jusqu’à concurrence de 450,000 livres* 1.
Cet arrêt du Conseil, daté du 26 février, résume l’historique de la construction du Théâtre, depuis la concession du sol en 1773 jusqu’aux derniers moyens mis en œuvre pour son achèvement. Il fut communiqué à l’Intendant de Bordeaux, par M. Necker, qui l’accompagna de cette lettre :
« Paris, le 28 février 1779.
» Je vous envoyé, Monsieur, l’arrêt que je vous ai annoncé par » ma lettre du... de ce mois, qui fait don à la ville de Bordeaux de » la jouissance de la Salle de Spectacle. Je vous ai prévenu qu’elle » seroit chargée de payer 6,000 livres à l’Hôpital Saint-André, » pour lui tenir lieu du produit des droits sur les grains dont il a » été privé ; mais, d’après le compte qui m'a été rendu du besoin » urgent de l’Hôpital de la Manufacture, où les enfants trouvés » et orphelins sont reçus, j’ai pensé devoir la charger encore de » lui fournir un secours annuel de 6,000 livres. Je vous prie, » Monsieur, de veiller à l’exécution de cet arrêt et notamment à » la remise le plus promptement qu’il sera possible des deniers » avancés par le sieur de Carcy.
» J’ai l’honneur, etc. »,
’ » N ECKER. »
(Lettre autographe.)
concession de la jouissance du spectacle était justice rendue. A quoi le maréchal de Mouchy répondait: «Vous avés mal fait, Messieurs, de n parler de justice rendue dans votre remercîment à M. Necker. Le Roi » s’étoit réservé la jouissance de la nouvelle Comédie, pendant trente ans; » par conséquent, vous l’abandonnant, c’est une grâce et qui étoit très » désirée par d’autres.» (Lettre du 18 mars 1779.)
1 Cette somme était celle qui avait été proposée par la Compagnie du comte d’Ossun, aux conditions que nous avons exposées en détail, pages 379 et suivantes.
Arrêt du Conseil d’Etat du Roi, qui donne à la ville de Bordeaux la jouissance de la Salle de spectacle 1.
Vu par le Roy, étant en son Conseil, les Mémoires présentés par les Maire et Jurats de Bordeaux, contenant que le feu Roy a bien voulû, par ses Lettres-Patentes du quatre septembre mil sept cent soixante treize, concéder à ladite ville une portion du terrein dépendant du glacis du Château-Trompette, à la charge de construire, sur partie dudit terrein, une Salle de spectacle avec les magasins nécessaires, et permettre de disposer, par vente ou autrement, des parties dudit terrein qui ne seroient pas employées par lesdits Salle et magasins; qu’ils se sont empressés de profiter de la grâce résultant desdites Lettres-Patentes, en commençant la construction de ladite Salle de spectacle; qu’ils y ont employé le prix de la vente des terreins qui y étoient inutiles, mais que les fonds qu’ils en ont retirés n’ont pas été, à beaucoup près, suffisants; qu’ils ont été obligés de fournir en outre une somme très considérable, et que, cependant, ladite Salle et ses dépendances n’étant pas encore portées à leur perfection, ils sont obligés de se procurer les fonds nécessaires pour y parvenir; que s’il plaisoit à Sa Majesté de donner à la ville de Bordeaux une nouvelle preuve de sa bienveillance, en lui assurant dès à présent la jouissance de ladite Salle, dont le feu Roy s’est réservé en pouvoir disposer, pendant trente années, par lesdites Lettres-Patentes, ils trouveroient aisément lesdits fonds, et ladite ville profiterait incessamment de l’avantage que lui procurera ladite Salle, etc.
En raison d’une des clauses de cet arrêt, Louis fut averti, par M. de Saint -Maur, que la continuation des travaux ne pourrait avoir lieu qu’après la rédaction d’un devis estimatif fait entre lui et le contrôleur Bonlin, que les jurats avaient dû prévenir. Les deux architectes se mirent de suite à l’œuvre; pendant ce temps, M. de Saint
1 Cet arrêt a été publié in-extenso par M. Gaullieur L’Hardy, p. 120. M. Detcheverry n’en donne qu’un extrait p. 89, et M. Lamothe se borne simplement à le citer, p. 49.
Maur, sur le point de se rendre à Paris, voulut, avant son départ, terminer, d’après l’ordre du Directeur général, le remboursement des fonds avancés par M. de Carcy. Il réclama du Corps de Ville la nomination de délégués qui, avec deux députés des actionnaires, devaient traiter cette affaire; à cause des prétentions de ces derniers, elle ne put pas se conclure, ainsi que nous l’apprend une lettre du maréchal de Mouchy aux officiers municipaux :
« Messieurs, j’ai reçu votre lettre par laquelle vous me faites » part de ce que vous avés fait vis à vis les sieurs Louis et Bonfin, » en conséquence de l’arrêt du Conseil. Vous me mandés aussi la » conférence que vous avés eue à l’Intendance. Il est sûr que si » M. l’Intendant avoit pu vous faire prêter, sans intérêt et sur le » champ, tout l’argent qui vous est nécessaire pour rembourser » M. de Carcy et pour finir la Salle vous auriez dû l’accepter, » mais les conditions qui vous ont été proposées ne sont pas » acceptables. Il faut chercher ailleurs et remplir les intentions » du Roy, marquées bien clairement dans l’arrêt du Conseil et » qui n’ont besoin d’aucune interprétation.
» Je suis, etc.
» N. Mal duc de Mouchy i. »
Le Ier mai, Louis et Bonfin remirent le devis des travaux qui restaient à exécuter; ce tableau nous paraît, à divers points de vue, intéressant à reproduire1 2.
1 Lettre du maréchal de Mouchy, du 12 avril t 77g. ( Arch . municip. de Bordeaux , carton AA, n° ig. Lettres des gouverneurs de Guienne.)
2 M. Gaullieur L’Hardy a publié, de la page 26 à la page 3i, divers
états des dépenses : i° de l’origine des travaux à leur première cessation, en novembre 1774; 20 de la reprise des travaux, 29 mars 1775 au 19 avril 1777; et 3° un aperçu d’estimation approximative des ouvrages à faire pour la complète édification de la Salle de spectacle, qu’il fait monter au chiffre de 565, 600 livres. II est facile de voir, par les détails des dépenses que nous donnons et par le montant de ces dépenses, que notre tableau diffère complètement de l’aperçu publié par M. Gaullieur. F
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