‹ Victor Louis, architecte du Théâtre de BordeauxChapitre 25 sur 86 · VUE PERSPECTIVE DE L'INTERIEUR DE LA SALLE · texte numérisé non relu

VUE PERSPECTIVE DE L'INTERIEUR DE LA SALLE

tous les visages s’épanouissaient sous un éclat de rose naturel ou d’emprunt: Dames d’épée ou de robe, dames du grand négoce ou de la haute bourgeoisie, avaient Tait assaut, ce soir-là, de leurs plus riches parures. Lieutenant de maire et jurats, membres du Parlement et de la Cour des Aydes, Consuls de la Bourse et Trésoriers généraux des finances, Officiers aux gardes françaises et de l’état major du Château, haut personnel de l’Intendance ou des Fermes du Roi, animaient de leurs groupes les dépendances du Théâtre et présentaient un ensemble gracieux, resplendissant, coloré, digne des pinceaux réunis de La Tour, Véronèse et Watteau.

C’est au milieu de cette Société d’apparat* que le marquis de Saint-Marc remit à Louis les vers suivants :

Quel spectacle enchanteur! quel monument pompeux!

Sous ses voûtes retentissantes,

Les Arts parés de fleurs, les Muses triomphantes Invitent les mortels à s’unir à leurs jeux.

Ce jour enfin, Louis, au Temple de Mémoire,

Voit inscrire ton nom et tes nobles travaux;

Nos neveux, ainsi que l’Histoire,

Ne pourront parler de Bordeaux Sans parler aussi de ta gloire.

Vainement contre toi dirigea ses serpents La sombre et criminelle Envie;

La main de la Justice a pris la faulx du Tems Et les a fait tomber sans vie.

Bientôt, vers cent climats divers,

La Nayade de la Garonne,

Effleurant, dans ses jeux, la surface des mers Ira s’enorgueillir aux yeux de l’univers,

1 L’ordonnance de MM, les Maire, Lieutenant de Maire et Jurats, du 3i mars 1780, concernant la police des spectacles, dit à l'article VII : « Il est expressément défendu à toutes personnes de se présenter en redingotte ou manteau partout ailleurs qu’au parterre, au paradis ou aux secondes loges. »

Des lauriers dont on te couronne.

Jouis de ton triomphe, entends de toutes parts Honorer en toi le grand homme,

Par qui l’heureuse France, asyle des Beaux-Arts, Ne doit plus envier ni la Grèce, ni Rome ' !

Poésie, dira-t-on, bien démodée, comme les vertugadins, les sabots de dentelles et les jupes de lampas à ramages, mais ces .mpromptus étaient alors comme les discours obligés des réceptions solennelles. Toujours est-il que Bordeaux ne fut pas si prodigue de lauriers que l’avait dit le poète, car Louis, malgré son légitime succès, ne reçut point la plus banale des félicitations officielles. Plus encore, le registre de la Jurade est muet sur l’architecte et sur son œuvre, au lendemain de l’inauguration d’un édifice qui avait pris une si large

i Les vers du marquis de Saint-Marc furent d’abord publiés dans les Mémoires secrets (t. XV, p. i3-2) et dans Y Almanach littéraire ou Etrennes d'Apollon, de 1781. Plus tard Saint-Marc retoucha quelque peu ses vers qu’il fit insérer dans la deuxième édition de ses œuvres : Pièces diverses, t. I, p. 1 55 . Tout naturellement nous donnons cet impromptu d’après la première version.

M. Detcheverry ( Histoire des Théâtres de Bordeaux, p. 96) a publié, sans indication d’origine, la réponse qu’aurait faite Louis au marquis de Saint-Marc. Nous allons la reproduire, mais sans nous porter garant de son attribution.

Marquis, j’ai lu vos vers et flatteurs et charmants;

Je sais que favori des Muses et des Grâces,

Vous avez, en suivant leurs traces,

Surpris tous leurs secrets, acquis tous leurs talents.

Plus d’une fois Melpomène et Thalie Ont redit votre nom au parterre enchanté ;

Pour vous elles ont ajouté Le laurier de Délos aux roses d’idalie ;

Et du Parnasse, enfant gâté Vous n’avez connu ni l’Envie,

Ni les traits de la Calomnie,

Et leur poison si redouté!

Si, vers le Temple de Mémoire,

Vous vouliez bien guider mes pas,

En dépit de ma propre histoire J’aurois aussi ma part de gloire;

Vous êtes si connu là-bas !

part des préoccupations du Corps de Ville. Étrange oubli ou plutôt silence bien calculé1. Les jurats n’éprouvèrent même pas autant de satisfaction que le duc de Mouchy, qui, malgré les ennuis qu’il avait essuyés et qu’il mettait, sans doute, fort au-dessus de ceux de l’architecte, se félicitait de l’achèvement du Théâtre. Vraiment ces doléances sont ineffables; elles peignent la suffisance du grand seigneur, bien aise de ce qu’il avait fait (sans peine), mais fort mécontent aussi de « Monsieur Louis » .

A Messieurs les Maire, Lieutenant de Maire et Jurats, gouverneurs de la Ville de Bordeaux.

« Paris, le 14 avril 1780.

» Messieurs, je suis très aise que vous soyez en possession » de la nouvelle Salle de Comédie; vous savez combien j’ai eu » de chagrin de l’énorme dépense très inutile qu’elle a occasionnée, » mais je me suis bien tourmenté pour la faire finir dès qu’elle » étoit aussi avancée, et je suis bien aise d’en être venu à bout; » l’on me mande qu’on veut ôter les entrées franches aux gens » de ma maison; je ne puis le croire; je ferai une règle pour » qu’on en abuse pas, mais mon intention est qu’on ne change » rien à ce qui a toujours été.

» La loge du Gouvernement est, comme je l’ai toujours trouvé » et dit, mauvaise et très incommode; je ne puis imaginer » comment M. Louis a pu donner cette préférence d’incommodité » à une loge destinée au Roi et à la famille Royale, si elle alloit » à Bordeaux. Il faudra nécessairement prendre un arrangement » à ce sujet; vous observerez, dans mes absences, la même règle

1 Le registre des délibérations de la Jurade, pendant le mois d’avril 1780, ne porte aucune mention relative au Théâtre; il n’est question, à la date du Ier, que de faits relatifs aux inspecteurs de police de la Salle, et, le 17, on y trouve la prestation de serment de François Beck, le célèbre compositeur et chef d’orchestre, qui reçut, ce jour-là, des lettres de bourgeoisie. Pareil honneur ne fut pas accordé à Louis; cet oubli à son égard n’est-il pas une nouvelle preuve du manque de bienveillance des jurats?

» que j’ai prescrit et remis à M. le Cher de Rolland, en partant » de Bordeaux.

» Je suis avec beaucoup d’estime et de considération, Messieurs, » votre très humble et très affectionné serviteur.

» N. Ma' duc De Mouchyl»

A partir de cette époque, et bien que le Théâtre ne fut pas complètement achevé dans son ornementation1 2 ou dans quelques-unes de ses dépendances, Louis abandonna tout à fait la direction des travaux. Pour lui, son œuvre était finie, mais il restait à faire la liquidation des dépenses. Nous reviendrons sur cette importante question de chiffres, à propos de la publication de l’ouvrage de Louis : Salle de spectacle de Bordeaux, ouvrage dans lequel il disait, prévoyant l’avenir : on ne retrouvera plus que dans ce recueil le monument tel que je l’ai bâti3.

Ainsi qu’on l’a vu dans sa correspondance, l’architecte aspirait depuis longtemps à partir de ce « maudit pays » ; il y demeura pourtant deux mois encore, désirant, avant de s’éloigner, remettre la direction des affaires et leur règlement entre les mains de son appa-

1 Archives municipales, Lettres des Gouverneurs, carton n° 19.

2 Au nombre des parties inachevées, nous citerons les huit statues de l’acrotère du péristyle, sculptées sur place par Vandandris.

Les quatre statues : Thalie, Melpomène, Polymnie, Therpsichore, par Pierre Berruer, n’étaient pas encore en place en 1781, puisqu’il résulte d’une lettre de Bonfin, datée de Paris du 27 septembre de cette année, qu’il avait été chargé par les jurats «de faire encaisser les quatre figures faites ici et destinées au frontispice de la Comédie et qu’il était demandé 1,090 livres pour les Irais de déplacement de ces figures, de l’atelier de M. Berrué (sic), sculpteur du Roi, au Louvre, voiturées et déposées dans l’atelier de Bayonné, charpentier, rue Verte, à l’extrémité de la rue Saint-Honoré. » Bonfin craignait que ce charpentier ne demandât un loyer pour un appentis qu’il se proposait de faire, afin d’abriter ces statues. ( Arch . municipales, carton n° 357.)

3 Discours préliminaire, p. 9, à la note.

reilleur en chef, André Durand, et confier la défense de ses intérêts propres à son ami M. Jacques Legrix1.

Quelles que puissent avoir été les raisons, bonnes ou mauvaises, de l’incroyable conduite du Corps de Ville envers Louis, il est profondément pénible de voir le célèbre architecte quitter cette ville, le cœur ulcéré par l’indifférence, par l’ingratitude, plus encore par le dédain de ceux qui auraient dû lui rendre justice au nom de tous. Mais les faits furent tels, et si douloureux qu’ils soient à rappeler, transcrivons les tristes adieux du grand artiste :

A Monsieur Dupré de Saint-Maur, intendant à Bordeaux.

« Bordeaux, ce 6 juin 1780.

» Monsieur,

» J’aurois bien désiré avoir l’honneur de vous entreï> tenir avant mon départ de Bordeaux; mais des affaires » de la dernière importance hâte mon voyage pour » Paris et ne me permet pas de le différer jusqu’au » moment de votre arrivée dans cette ville.

» J’ai bien été contrarié, Monsieur, et, pour faire » cesser toute persécution, j’ai remis mes intérêts entre » les mains de M. Legris, qui a bien voulu se charger de » mes affaires. Je ne puis vous dissimuler qu’on ne m’a » pas satisfait de mes honoraires, en me remettant de » jour en jour, en me disant qu’on verroit à finir mes » comptes, et çn ne terminoit rien avec moy. Je n’ai pas » été sans m’appercevoir qu’on avoit la volonté de traîner » en longueur, même me faire des difficultées; c’est

Trésorier de France, garde-scel du bureau des finances de Guienne.

» pourquoi je suis parti de cette ville sans me plaindre; » j’ai même été à la porte de tous ces messieurs, sans en » oublier aucun. Je n’ai point voulu en agir avec eux » aussi malhonnêtement qu’ils en ont agit avec moy.

» J’espère, Monsieur, que vous aurés toujours pour » moy les mêmes bontés que vous m’avez sans cesse » témoigné, et que vous me rendrez justice dans la » circonstance présente, en témoignant à Mrs les magis- » trats qu’il ait sans exemple qu’on laisse partir un » artiste qui, j’ose le dire, a fait honneur à leur ville, et » qu’on doive à ce même homme environ quarante-cinq à » cinquante mille livres qui, par leur arrangement même, » devoit être payé à fur et mesure de l’avancement des » travaux; c’est encore le moindre grief que j’aye contre » ces messieurs, car j’ai l’âme peu intéressée; mais ce » que je n’oublierai jamais, c’est leur daidaim, leur » malhonnêteté et le peu de justice qu’ils m’ont rendue. » Croiriez-vous, Monsieur, qu’ils ne m’ont pas dit un » mot, pas un seul mot, sur l’ouvrage important que je » viens de faire dans leur ville ? J’espère, et c’est ce qui » me console, que le tems m’en fera raison, et que la » postérité et les honnêtes gens m’en dédommageront.

» Avant que de partir, Monsieur, j’ay cru qu’il étoit » essentiel de faire rendre compte au chef appareilleur des » sommes qu’il a perceu au moyen de vos ordonnances; » en conséquence, j’ai engagé M. Bonfïn de ce rendre » au bureau, ainsi que toutes les personnes attaché au » chantier; j’ai eu la satisfaction de voir que toutes » les quittances au soutien des rolles se sont trouvées » on ne peut plus en règle; mais mon embarras étoit » à qui remettre toutes ces quittances. J’ay été trouvé » M. Chauveton pour le prier de me conduire dans cette

» affaire ; il m’a dit qu’il étoit essentiel d’attendre votre y> retour avant que de prendre aucun parti. J’ai donc fait » rester cet appareilleur, qui attend vos ordres, et à qui » vous aurés la bonté de dire ce qu’il faudra qu’il fasse » sur cet objet. Mrs les Jurats m’ont bien fait presentir » qu’il falloit que toutes les quittances leur fusent remise; » le sr Bonfin a dit très souvent à cet appareilleur : » mais quand remettre\-vous ces quittances à la Ville ? » Je n’ay rien voulu prendre sur moy. Vous aurés donc » la bonté de décider. J’ay l’honneur de vous observer » seulement que les fonds donnés à cet appareilleur lui » ont été délivrés par les ordonnances de Messieurs les » Intendants.

» La voye public est pour que je donne les projets de » l’Hôtel de Ville de cette capitale; mais, j’ose bien vous » l’attester, Monsieur, qu’à moins que Messieurs les » Intendants soyent à la tête de tel ou tel affaire, je ne » donnerai pas un coup de crayon; les artistes aiment » qu’on sache les apprécier, et ce ne sont que les » personnes instruites qui anime et encourage les arts. )) J’attends vos ordres pour aller en avant sur votre projet » du Jardin Public. Je ne serai jamais plus heureux que » quand je me trouverai sous votre direction.

» Je suis avec respect, Monsieur, votre très-humble et » très-obéissant serviteur. T Ns

M. Dupré de Saint-Maur à Louis.

« 21 juin 1780 1.

» Le désir que vous aviez, Monsieur, d’avoir une conversation » avec moi m’auroit fait souhaiter d’arriver à Bordeaux avant

1 Cette lettre doit être datée du château d’Argent.

» votre départ; mais vous pouvez être persuadé qu’elle n’auroit » pu rien ajouter à la disposition où je suis de vous rendre, dans » toutes les occasions, la justice qui vous est due et tous les » services qui pourront dépendre de moi.

» Je m’occuperai très volontiers, dès mon retour en cette ville, » des moïens de vous procurer le plus tôt qu’il sera possible les » paiemens des honoraires qui vous sont dûs. Vous auriez pu » bien aisément vous éviter à ce sujet toute espèce d’embarras, » en ne faisant aucune avance et en vous faisant païer de vos » droits, ainsi que vous y étiez autorisé, à mesure de l’avance- » ment des travaux. Je suis fâché que vous ne l’aïez pas fait, mais » il n’est question que d’y remédier.

» A l’égard des quittances qui constatent l’emploi des fonds, je » ne vois pas d’inconvénient à les remettre à Mrs les Jurats. Il » conviendra seulement de remettre dans mes bureaux un double » du récépissé qui en sera donné par eux, au bas d’un état, ce » qui servira de pièce justificative de l’emploi de ces fonds déli- » vrés sur mes ordonnances.

» On ne peut au surplus qu’approuver la manière dont vous » me marqués en avoir usé vis à vis de ces messieurs.

» Vous connaissés les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur » d’être très parfaitement, etc.

» Dupré de Saint-Matjr. »

Pour donner suite aux instructions de M. Dupré de Saint-Maur, André Durand, en sa qualité de comptable, remit, le 17 juillet, une requête à l’Intendant pour lui exposer qu’il était détenteur des quittances des marchands et fournisseurs des matériaux employés à la Salle de spectacle; qu’il avait aussi les soixante-douze rôles des ouvriers tailleurs de pierres, maçons et charpentiers, depuis la reprise des travaux en mai 1774 jusqu’en janvier 1780, et qu’il désirait remettre ces documents contre décharge valable1.

i Nous ne nous expliquons pas bien ce chiffre réduit de soixante-douze rôles, puisque Louis, dans une de ses lettres, parle du 83e et qu'aux Archives municipales se trouve un duplicata de ces pièces portant encore des numéros ultérieurs.

M. Copmartin chargé par l’Intendant de recevoir les quittances et autres pièces justificatives à l’appui des dépenses, examina tous les articles portés dans les dossiers et voici les conclusions de son rapport :

«Nous octroyons au S' André Durand, bonne et suffisante » décharge de la remise qu’il nous a faite des pièces justificatives » desdits soixante douze rôles de dépenses, ainsi que de son » administration jusqu’à cette époque; sauf erreur ou omission » Fait à Bordeaux, ce 5 août 1780. »

Par ordonnance de l’Intendant, du i5 août, il fut enjoint de déposer ledit procès-verbal et lesdites pièces aux archives de l’Intendance et de les remettre, à cet effet, au sieur abbé Baurein, garde desdites archives1 2.

Ces rôles, les nombreux mémoires de fournisseurs, d’artistes, d’ouvriers, et la correspondance motivée par sept années de travaux, dont on a vu toutes les péripéties, composent, aux Archives départementales de la Gironde, le fonds principal d’où nous avons extrait l’historique de la construction du Théâtre de Bordeaux.

1 Copmartin (Pierre), conseiller du Roi, président de l’élection de Guienne, subdélégné au département de Bordeaux.

2 Baurein (Jean, abbé), né près de Bayonne vers 1714, élu membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux le 9 juin 1761, mort dans cette ville le 23 mai 1790.

ACHEVÉ d’imprimer LE 7 AVRIL l88o,

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